Bergère aimable et joyeuse,

Chantez-nous donc un couplet.

Si cela ne vous déplaît,

Chantez ma fille,

L'écho des bois redira

Elle est gentille.

Dans ce séjour agréable

Où croissent d'aimables fleurs

Les Belles charment les coeurs.

Chantez ma fille,

L'écho des bois redira:

Elle est gentille.

Veuillez pour ma récompense,

Moi qui sais tant vous aimer,

Me donner un bon baiser.

Chantez ma fille.

L'écho des bois redira:

Elle est gentille.

N'allez pas, chère Francine,

Vous prendre aux jolis filets

De trop louangeux couplets.

Chantez ma fille,

L'écho des bois redira:

Elle est gentille.

Gardez-vous, bonne fillette,

D'écouter les vains flatteurs

Ils sont souvent fort trompeurs.

Chantez ma fille,

L'écho des bois redira:

Elle est gentille.

Pour finir ce verbiage,

Ces couplets, doux passe-temps,

Je dirai dansez longtemps,

Chantez ma fille.

L'écho des bois redira:

Elle est gentille.

Ma cousine et maman ont applaudi, moi je n'ai pas eu ce courage.

Oui, c'est à perpétuité

Que mon cher oncle à la ronde,

Veut occuper tout le monde

De sa personnalité.

Cette bonne Francine, elle flatte trop son père, mais elle l'aime tant

qu'elle ne voudrait pas lui connaître la plus petite imperfection.

Je n'en suis pas là, moi, et je me désopile la rate tout à mon aise en

l'écoutant. Mais je sens qu'il n'est pas trop tôt que ça finisse, de

temps en temps mon oncle raffermit ses lunettes, me regarde en face et

m'apostrophant vivement: «Ah ça! pourrais-tu me dire ce qui provoque ton

hilarité?» et je reste coite.

Maman, tout en me faisant de gros yeux, vient à mon secours et dit:

«Vous savez bien, cher oncle, que la jeunesse s'amuse de tout et de

rien; d'une fleur qui s'effeuille, d'une mouche qui vole de travers...»

Au fond je ne voudrais pas lui faire de peine, le pauvre homme; nous

partons demain, c'est fort heureux, car le ridicule a fait une si large

brèche dans le respect que je porte à mon grand-oncle poète, qu'à la

longue je ne pourrais plus le regarder sans rire!

_Le 17 septembre_.

À midi nous étions à Saint-Nazaire, à deux heures nous causions sur nos

grèves de Saint-Hylax, en costume de bain; Henri nage décidément comme

un poisson. Je voudrais bien en faire autant; mais, avant d'arriver sur

nos plages tranquilles, que d'alertes, que d'émotions!...

Ce matin, nous prenons à Nantes le bateau à vapeur pour descendre la

Loire jusqu'à Saint-Nazaire. Il fait un temps admirable, et le soleil

est encore si brûlant que nous serons infiniment mieux sur le bateau que

dans les wagons, où l'on étouffe.

Nous allons avoir l'espace, le grand air, le ciel bleu, la brise

caressante, le murmure des roseaux qui assurément ne pourront nous faire

nulle révélation malsonnante, ni trahir aucun secret comme celui, par

exemple, que leur confia jadis l'indiscret barbier du roi Midas.

Nous arrivons à sept heures sur le quai, le bateau chauffe, quelques

voyageurs diligents arpentent le pont, et une foule de bancs et de

pliants, dressés sous la tente, semblent inviter les dames à s'asseoir.

Comme nous allons être à l'aise, et quelle charmante traversée nous

allons faire!--Nous nous embarquons, mais sans penser, hélas! que tout

le monde a fait le même raisonnement que nous, en sorte que voyageurs et

colis s'entassent bientôt sur le pont avec frénésie. On commence un peu

tard à s'apercevoir qu'il est temps de refuser les gens et les choses.

On n'est même qu'à moitié rassuré, tant la foule est compacte. Quelques

personnes parlent de redescendre et notre bateau, en ce moment,

ressemble assez à une forteresse assiégée; les assiégeants voulant y

entrer et les assiégés en sortir. Jusqu'aux dernières vibrations de la

cloche c'est un tohu-bohu épouvantable; il n'y a plus de place pour

s'asseoir, on se coudoie debout et les caisses qu'on ne cesse d'empiler,

s'escaladant les unes les autres, donnent, à notre modeste bateau

l'apparence d'une montagne flottant sur l'eau. Enfin, un nuage de fumée

noire et épaisse obscurcit le ciel, la vapeur s'échappe en mugissant, la

machine s'ébranle... Mais le navire n'est point équilibré, toute la

charge est sur le pont et ses flancs sont vides; un effroyable roulis se

fait sentir; les sabords embarquent l'eau; le capitaine monte sur un

banc et d'une voix de Stentor commande: «Tout le monde en bas, il faut

remplir les chambres.» Les enfants crient, les femmes pâlissent, les

hommes murmurent, mais personne ne veut obéir. «Je reste sur le pont,

pense chacun.»

Les plaintes commencent à s'élever. «S'il y a danger,

débarquez-nous!--Mais il n'y en aurait pas, reprend le capitaine, si

vous vous rendiez à mes observations, c'est vous qui allez le faire

naître.»

Personne ne bouge davantage. «Attends un peu, me dit maman, et tu vas

reconnaître le fond indiscipliné et frondeur du caractère français: on a

peur, chacun comprend que l'invitation du capitaine est nécessaire et

juste, et cependant on ne veut pas céder ni obéir à ce commandant qui,

en définitive, n'a le droit de donner des ordres qu'aux hommes de son

bord, et tu vas voir qu'on va se mettre à discuter, oubliant que c'est

l'action et non la parole qui peut sauver.» À ce moment, en effet, un

monsieur à cheveux blancs, s'écrie d'un air résolu:

«Vous allez me débarquer, capitaine.

--Mais, monsieur, il n'y a nul danger, c'est un moment de désordre.

--Ça m'est égal, je veux descendre à terre, on ne peut pas me retenir de

force ici.

--Mais, monsieur, vous allez pousser à l'épouvante, jusqu'à l'émeute,

vous voyez bien que tout le monde reste et moi-même...

--Ah! par exemple, ceci est trop fort, gronda le monsieur, s'emportant

de plus en plus, votre bateau serait sur le point de sombrer que vous

devriez rester à son bord; et, quand tout l'équipage serait en train de

se sauver, votre devoir vous y enchaînerait encore jusqu'au dernier

homme. C'est comme un général sur le champ de bataille, continue le

monsieur s'échauffant toujours davantage et regardant plusieurs

voyageurs en tenue militaire; c'est comme le mécanicien sur sa

locomotive, il a entrevu le danger, un conflit est inévitable, il

pourrait peut-être sauter, s'échapper il est encore temps... mais

l'honneur le retient à son poste et il doit mourir plutôt que de

déserter. Chacun doit faire son métier, mais je le déclare ici: nous ne

sommes pas chair à canon, ni à wagon, ni à poisson, nous sommes des

passagers qui nous confions à vous et vous répondez de notre vie.»

Toute cette belle tirade s'était éteinte dans le brouhaha croissant; il

y avait longtemps que le capitaine ne l'écoutait plus.

Nous descendons dans les chambres, quelques personnes nous suivent; mais

c'était inutile: les hommes du bord avaient reçu l'ordre, à défaut de

voyageurs, de remplir les cabines de la majeur partie des bagages.

Après quelques mouvements désordonnés, le bateau reprend son aplomb, la

paix se rétablit, chacun se rassure et peut regarder sans inquiétude

cette grande route qui marche, ainsi que Pascal appelle les fleuves.

Nous n'avons pas eu d'autre incident, sauf l'aventure inverse de deux

voyageurs; l'un plein de sollicitude pour les malles qu'on continue

d'entasser dans les cabines, oublie sa station, et lorsqu'il se

précipite sur le pont pour descendre, il n'est plus temps, le bateau a

repris sa marche; l'autre au contraire ne peut monter à bord, il

accourait au bateau dans une nacelle trop tard pour accoster, il

gesticulait, criait, jurait dans sa coquille de noix comme un vrai

diable dans un bénitier. Nous l'avons entrevu une dernière fois, se

livrant à toutes les marques du plus profond mécontentement; arrivé à

son paroxysme, c'était une tempête... dans un canot. Il a dû s'enfuir en

tourbillon.

À Saint-Nazaire, on nous a écorchées vives pour transporter notre simple

caisse, du bateau à la voiture. «Saint-Nazaire c'est une petite

Californie, a dit ingénument le commissionnaire, il faut que tout le

monde y passe.» Et nous avons dû passer sous ses fourches caudines et

lui payer un tarif... non tarifé.

_Le 19 septembre_.

Décidément, nous sommes des amphibies et nous vivons presqu'autant dans

l'eau que sur terre. Qu'on en juge. Tous les jours, nous prenons deux

bains qui se prolongent presque indéfiniment et nous pêchons deux ou

trois heures enfoncés dans les flots jusqu'à la ceinture. Aussi

crevettes, moules et coquillages de toutes sortes remplissent-ils nos

paniers de pêche. Autrefois, nous prétendions reconnaître nos crevettes

même après la cuisson. «C'est moi, disais-je, qui ai pris cette

belle-là.--Non, répondait mon frère Henri, elle est sortie de mon filet,

j'en suis sûr, et je vais la manger.--Par exemple! c'est à moi de la

prendre.» Et pendant que nous discutions si vivement, maman saisissait

la crevette en litige, la dépouillait délicatement de son écaille rose

et l'avalait, nous mettant ainsi d'accord, en parodiant la fable des

Voleurs et de l'Ane, ou mieux encore de l'Huître et des Plaideurs. Pour

la cueillette des moules qui tiennent dur au rocher, on s'écorche toutes

les mains, et, malgré les espadrilles, les pieds qui courent sur les

falaises ne sont pas en meilleur état. Mais, bah! quelques égratignures

de plus ou de moins, on n'y regarde pas de si près; avec cela nous

sommes faits comme des Bohémiens en vacances, les pieds pleins de vase

et du sable jusque dans les cheveux. C'est là le plaisir. Tout à l'heure

je voyais Henri assis sur un rocher pointu, tout au bord de la mer,

battant l'eau de ses deux jambes, et je l'ai remercié de me donner ainsi

en miniature la représentation du colosse de Rhodes.

Ce que j'aime par-dessus tout cette année, c'est de venir le soir

contempler l'infini, c'est de venir, à l'heure où la terre s'endort et

où s'éveille le firmament, lire dans ces deux sublimes pages de la

création, la mer et les cieux! Ce que j'aime, c'est de courir le matin

les cheveux au vent, les pieds nus sur notre plage sablonneuse, ignorant

les semis de galets, et de suivre ma pensée qui vagabonde dans

l'immensité.

Alors, j'écris sur ce sable, fin et brillant, comme les Romains sur

leurs tablettes, les plus jolies choses du monde, oubliant que la vague

insouciante va bientôt tout effacer. Ah! oui, je passerais mes jours

devant l'Océan à la tunique verte, à la ceinture de roches grises,

agrafée de sable d'or, à suivre son flux et son reflux, à regarder ses

flots qui coupent en deux l'équateur et qui bornent les deux pôles, à

contempler ses vagues désordonnées qui se détachent de l'Amérique et

font 1,800 lieues avant de toucher nos grèves. Ah! c'est comme une

extase qui s'empare de l'esprit, devant cet immense miroir où le temps

n'imprima jamais aucune ride durable, et qui n'est pas encore assez

vaste pour réfléchir la face de Dieu!

Je voudrais pénétrer cette mer, dont le sein fourmille d'êtres inconnus,

soumis à la grande loi du changement autant que toutes les choses qui

passent et dépendent du domaine actif de la nature, soit dans le règne

animal, soit dans le règne végétal. Je voudrais analyser ses plantes

sans nom, étudier ses animaux sans cesse renaissants et qui viennent se

jouer à la surface des flots, se baigner d'air et de lumière, ces deux

sources de vie! Le naturaliste, qui cherche à pénétrer les ombres

mystérieuses de l'Océan, à découvrir les richesses enfouies dans le fond

de ses abîmes, n'est-il pas comme l'historien qui essaye d'éclairer

l'obscurité des âges écoulés?

Chacune de ces lames est comme un berceau. La vie se répand de toutes

parts dans les couches supérieures, et, pour ces millions de vies, le

lit de l'abîme est le champ du repos. Et l'on se demande des trois

livres de la création, quel est le plus beau, de la mer immense, du ciel

étoilé ou de la terre en fleurs!

_Le 20 septembre._

Nos plages se couvrent de plus en plus d'habitations mais, en revanche,

elles se découvrent de plus en plus de bivalves et de coquillages. La

solitude, c'était leur salut; maintenant, tout le monde pêche, aussi les

moules s'en vont. Oui, les moules, qui le croirait, comme les

hirondelles, se donnent le mot pour émigrer tout d'un coup! Pourquoi? on

l'ignore; mais, un beau matin, au moment où l'on arrive pour cueillir

son déjeuner sur un banc couvert encore hier de millions d'individus, on

entend comme un bruissement dans la mer, comme un mouvement d'ailes

battant les flots. Les moules viennent de partir, elles ont ouvert leur

coquille et volent dans le sillon des vagues comme le papillon dans

l'azur des cieux.

Du reste, elles ne sont pas seules à faire des migrations intelligentes.

Il y a quelques années, les harengs se pêchaient en grande abondance sur

des grèves presque voisines des nôtres. Un industriel s'empresse de

bâtir un vaste établissement, rempli de presses et de machines pour la

conservation du hareng. Hélas! pour lui ce vaste établissement devint le

pot au lait de Perrette; il avait rêvé la fortune et ne trouva que la

ruine. À partir du jour où les machines purent fonctionner, les pêcheurs

ne rencontrèrent plus un traître hareng; ils avaient disparu comme par

magie et onques depuis on n'en a revu.

Pour preuve de leur séjour sur nos côtes inhospitalières et désertes, il

ne reste qu'une grande maison fermée qui intrigue le voyageur;

naturellement, il s'informe de ce que cela pouvait être, et il apprend

ce que je viens de dire. Cependant nos moules, malgré leur amour de la

tranquillité, et bien que nous les tracassions souvent, n'ont point

toutes déserté nos rives, et aujourd'hui la mer montant très haut et

descendant très bas, nous sommes allés à la pêche aux moules qui ne se

découvrent qu'aux grandes marées; celles-là sont infiniment meilleures

et plus belles que celles des rochers que le flux baigne seulement

quelques heures et qui restent une grande partie du jour exposées aux

rayons du soleil.

C'est ce qui a fait dire qu'à l'exemple des huîtres, les moules

baillent; et, on effet, elles se tiennent hermétiquement closes pendant

la chaleur, mais, dès qu'elles ont senti les premières vagues, au retour

du flux, lécher leur coquille, elles s'ouvrent tout doucement chaque

fois que l'eau revient, et aspirent ainsi la fraîcheur et la vie. Ces

moules-là vivent donc, mais elles ne s'engraissent pas. Parlez-moi des

autres, de celles qui demeurent accrochées au fond de l'eau; elles sont

presque aussi bonnes que les huîtres. Nous avons donc fait une ample

récolte; nous étions tous là, cueillant, cueillant toujours. Notre grand

panier débordait; sans doute ce n'était pas grand'chose de le remplir,

le difficile c'était de l'emporter. Enfin nous réfléchissons que la mer

est encore bien retirée et qu'en la suivant nous abrégeons notre route

de plus de moitié: pas de sables fatigant à traverser, pas de rochers à

contourner ou à escalader, mais une belle plage unie, toute droite, nous

n'avons qu'à marcher devant nous; c'est ce que nous faisons, je prends

courageusement le panier, puis chacun le porte à son tour.

Nous nous reposons rarement, mais nous changeons souvent de mains, car

plus le but se rapproche et plus le fardeau semble s'alourdir. C'est

l'effet de la fatigue. Enfin nous sommes devant le port Charlotte et

nous n'avons plus qu'une baie à franchir pour être chez nous, coupons

toujours au plus court et lançons-nous dans les sables vaseux du rivage;

le chemin est si lisse et si blanc!... J'ai au bras le panier qui me

pèse singulièrement; tout à coup le sable cède, j'entre jusqu'à la

cheville, un effort va me dégager; mais, pendant que je retire mon pied

droit, ma jambe gauche enfonce jusqu'au genou. J'abandonne le panier,

espérant plus facilement me sortir de ce mauvais pas; impossible.

J'enfonce de toutes parts... Je suis entourée de cette traîtreuse vase

si douce, si chaude, mais si terrible dans ses enlacements; j'en ai

jusqu'à la taille... chaque mouvement m'engloutit de plus en plus.

Henri, qui voit mon anxiété et n'a pas fait son trou, arrive à mon

secours en prenant mille précautions; grâce à son aide, je puis me

retourner, revenir en arrière, de ce côté seulement est le salut. Je

suis habillée d'une robe de vase collante, épaisse et bien pesante;

mais, en comparaison de tout à l'heure, je me trouve ingambe et leste à

marcher sur une corde raide, comme madame Saqui. Je rentre bénissant les

divinités marines qui ne m'ont point encore cette fois vouée au trépas.

«L'expérience est une lumière qui trop souvent n'éclaire que ceux

qu'elle brûle.» Me voici bien éclairée, j'en conviens, et pas à la

veille de m'aventurer ainsi à la légère dans ces sables mouvants, qu'une

marée suffit pour déplacer.

_Le 21 septembre._

Hier soir, malgré mon aventure du matin, je suis allée avec maman et mes

frères à une grande pêche organisée par nos voisins.--La pêche de nuit,

une fois en passant, a bien son charme, avec accompagnement de lune au

ciel (l'obscurité est cependant beaucoup plus favorable aux pêcheurs) et

de lanternes sur terre.--Comme Diogène, on cherche, mais ce n'est pas un

homme qu'on désire; fi donc! c'est la moindre des préoccupations, ce

qu'on demande, c'est beaucoup, beaucoup de poissons. À peine les

dernières mailles de la seine sont-elles sorties de l'eau, que chacun se

précipite vers la poche; la main qui tient la lanterne parcourt

fiévreusement tous ses anneaux: les paniers s'ouvrent, les doigts

s'agitent; il faut saisir le poisson, qui lui se glisse, se faufile,

s'élance... loin du traître filet pour retrouver la vie dans son

élément, et dans le premier moment de ce va-et-vient, on pourrait

prendre les pêcheurs cachés dans l'ombre et le mystère, pour tout,

excepté pour ce qu'ils sont. N'apparaissent-ils pas, arpentant cette

plage sans bruit et parlant bas, comme des conspirateurs agités par

leurs débats? Tous ces gens agenouillés autour des rayons tremblants

d'une faible lanterne, ne sont-ce pas des voleurs se partageant le

butin?--Non, non, ne craignez pas, promeneurs nocturnes, voyageurs

attardés, ce groupe se compose des plus honnêtes gens du monde.

Quand la mer est phosphorescente, c'est un bien autre tableau. Son écume

est de perles, ses vagues de flammes, et la seine, devenue un réseau

d'or, disparaît dans des sillons de feu. C'est la pêche merveilleuse,

mais qui n'en devient pas plus pour cela la pêche miraculeuse, bien au

contraire, et le poisson défiant, loin de se laisser fasciner par ce qui

brille, se tient coi dans ses profondes retraites, et se moque bien des

filets et des pêcheurs.

Trois beaux Parisiens, venus en villégiature dans nos parages, et

désireux de connaître tous les plaisirs qu'offre la mer, sont apparus à

cette pêche aux flambeaux et qui oblige à se mettre à l'eau, parés de

leurs plus beaux atours, comme pour aller au bal, pantalon gris perle,

habit de gala, chapeau à haute forme, gants frais, souliers vernis! Ils

espéraient sans doute nous éblouir; eh bien! ils n'ont point réussi, et

nous nous sommes bien amusés d'eux et de leur toilette, dans laquelle

ils paraissaient aussi à l'aise que nos poissons dans nos paniers.

Nous attendons des amis qui doivent venir à bord de leur yacht et depuis

hier nous interrogeons continuellement l'horizon, chaque bateau qui

passe éveille de nouveaux espoirs, suivis de nouvelles déceptions.

Pourquoi n'arrivent-ils pas? C'est que l'homme n'a point encore

découvert le secret de commander aux vents et aux flots, et que le

voyageur qui prend les grandes routes de l'Océan avec ses voiles au vent

ne peut pas dire, comme celui qui marche par les chemins de la terre:

tel jour et à telle heure j'arriverai! Cela serait vraiment trop commode

si l'on pouvait prendre la rose des vents et tenir la corde du côté

qu'on veut. Un rien dérange l'harmonie, la brise qui tourne, le courant

qui change, la lune qui s'est mal couchée ou le soleil qui ne s'est pas

mieux levé, et crac, il n'en faut pas davantage pour grisonner le ciel,

bouleverser la température si impressionnable des mers et déranger tous

les projets.

_Le 23 septembre._

Nous tenons enfin tout notre monde. «Se voir est un plaisir, se revoir

un bonheur!» Mais, à peine arrivé, on nous menace de repartir, on est

venu seulement nous serrer la main, nous dire un petit bonjour. Moi,

j'espère beaucoup en l'inconstance des flots, dont cette fois je bénirai

les caprices. Les vents n'ont pas changé et puisqu'ils étaient

favorables à l'arrivée, ils seront très contraires au départ.

_Le 25 septembre._

Hier soir nos amis nous ont fait de longs adieux, le vent n'était pas

précisément pour eux, mais ils devaient lever l'ancre au premier

courant, entre trois et quatre heures du matin. Dame! je riais sous

cape, bien convaincue que l'embarcation resterait en panne toute la

journée entière et peut-être plusieurs jours encore. C'est ce qui va

arriver, et pendant qu'elle déploie ses grâces sur place, que ses voiles

pendent piteusement, sans un souffle pour les gonfler, ce qui, au fond,

nous est fort agréable, nous allons promener nos hôtes dans nos

environs. Lundi, grande excursion sur le littoral.

_Le 26 septembre._

Nous projetons d'aller à Pornic; ce sera une jolie excursion, mais, en

attendant, le ciel s'est chargé de nous donner une fête de nuit gratis

et à domicile. D'abord nous avons allumé nos regards aux clartés de la

nature. De grandes lueurs couraient dans le ciel, qui en restait tout

illuminé; ce n'étaient que sillons d'ombres et de lumières jusqu'à

l'horizon; ces lueurs, ces épars comme on voudra, s'étaient surtout

emparés d'un gros nuage blanc qu'elles avaient métamorphosé en feu

d'artifice dont les étincelles, les fusées, les gerbes nous

apparaissaient dans la sérénité et la transparence d'une nuit

tranquille, sans le tapage des artificiers et l'odeur de la poudre. Un

peu plus loin, le gros globe rouge de la lune, (la lune cette amie du

marin) sortant de la mer, semblait un nouveau phare, ou un ballon

gigantesque se promenant à la surface des flots; mais bientôt ce sont de

véritables éclairs précurseurs de la foudre qui court dans le ciel et

secoue l'air et l'Océan de ses violentes détonations. Là, ce sont des

déchirements profonds de l'azur, qui semble labouré par un soc de feu;

ici, ce sont des serpents de flammes qui se tordent et déroulent leurs

anneaux sans fin. Puis, pendant quelques instants tout rentre dans la

nuit, pour revenir ensuite avec plus d'éclat encore.

Oui, de tous côtés des milliers d'étincelles se croisent, se choquent,

s'allument et s'éteignent à la fois, s'en allant et revenant comme une

folle bande d'insectes lumineux, une troupe de papillons d'or à faire

rêver aux lucioles d'Italie. La nature, qui ne fait jamais les choses à

demi, est admirable dans tous ses phénomènes, surtout aux bords de la

mer, où elle se montre plus grandiose que partout ailleurs.

Hélas! cette scène magnifique s'affaiblit déjà; la lune va changer les

décors, calmer la foudre et paraître sur son char triomphant. Puis, pour

lui faire la cour, toutes les étoiles vont se lever sur le passage de

leur reine, et, demain matin, lorsque le soleil, à son tour couronnera

de son nimbe d'or le ciel transparent et pur, nous croirons que ce

violent orage, qui ébranle tout en ce moment encore, n'a passé que dans

nos rêves.

_Le 28 septembre._

Pornic est un petit port de mer maintenant très fréquenté par les

touristes. On n'y trouve pas le monde mirobolant de Dieppe et de

Trouville, mais on y rencontre l'aristocratie de l'ouest, et aussi une

foule de gens avides de repos; ils viennent demander à la mer son air

vivifiant et réparateur, à la belle nature ses sites verdoyants qui

défatiguent les yeux du sable brillant des grèves et des lames

miroitantes de la mer.

La ville de Pornic a une histoire. Son origine remonte dans l'antiquité.

Il est même permis de croire, d'après les découvertes faites de tombeaux

romains, d'objets anciens et d'inscriptions multiples, qu'elle avait

autrefois une certaine importance.

La mer en se retirant n'a plus permis l'entrée du port aux navires de

grande dimension; mais on est autorisé à penser que jadis les vaisseaux

pouvaient trouver dans le port de Pornic un abri spacieux.

Un vieux château, ancien castel des seigneurs de Retz, domine l'entrée

du port. Au temps des guerres de Vendée, des batailles sanglantes furent

livrées sous ses murs, où les boulets ont laissé leurs traces. Une croix

de pierre, penchée par le temps, couronne un rocher en saillie sur la

mer, lieu de sépulture des chouans.

Le château de Pornic n'est pas le seul souvenir subsistant des seigneurs

de Retz, dont toute la contrée a porté le nom. À quelques lieues d'ici

se trouve une vieille tour en ruines entourée d'une superbe pièce d'eau

où des carpes séculaires prennent leurs ébats. On l'appelle la tour de

Princé. Elle était reliée jadis par un souterrain à un vaste château,

résidence habituelle des seigneurs de Retz. C'est là que vint souvent le

célèbre Barbe-Bleue, dont aujourd'hui on raconte encore aux enfants, les

cruautés et le juste châtiment. Le gardien de la tour conduit les

visiteurs dans un bois, oui, dans un bois où il montre des îles séparées

les unes des autres par des ponts-levis. Jadis les fossés étaient

remplis d'eau; actuellement ils sont à sec, et les îles, que l'on

appelait les _îles enchantées_, ne se distingueront bientôt plus. La

légende, toute frissonnante, assure que, dans chaque île, Barbe-Bleue

enfermait une de ses femmes. Les vieux du pays racontent que dans leur

enfance les demeures de ces femmes étaient encore debout.

Mais revenons à Pornic. L'ancienne ville elle-même, propre et

gracieusement plantée sur une colline, s'augmente chaque année de

chalets, villas, cottages de toutes sortes; si cela continue, une pointe

déserte où l'herbe jaunit et où aucun arbre n'a jamais pu pousser, la

pointe de Gourmalon, ne tardera pas à former une sorte de faubourg.

De Pornic à Sainte-Marie, on rencontre trois plages, celles du Château,

de Noveillard et des Grandes-Vallées, qui sont pendant toute la journée

les lieux où l'on se retrouve et où l'on vient s'asseoir. Une jolie

promenade, sorte de terrasse sur la mer, y conduit en suivant les

détours accidentés de la côte.

Les environs de Pornic sont très pittoresques. À Paimbeuf, l'embouchure

de la Loire présente un aspect majestueux. Saint-Gildas est l'une des

pointes les plus avancées dans l'Océan.

Si on va à la Bernerie, on passe devant l'habitation de l'un des

Charette. C'est là, sous des quinconces de tilleuls, que fut décidée la

dernière insurrection vendéenne. La mer en cet endroit se retire à

plusieurs kilomètres au moment de la marée basse.

_Le 30 septembre._

Hier matin, à six heures, par le plus beau temps du monde, nous avons

gagné la grande route à la Vequerie, où nous devons prendre le véhicule

loué à Saint-Nazaire, pour la course d'aujourd'hui. On entend un

roulement lointain: «C'est notre coche! s'écrient les impatients.» Non

c'est une affreuse carriole. D'ailleurs ce serait arriver trop juste

ensemble, calmons-nous. Mais nos oreilles sont au guet... Ecoutez ce

trot prolongé, ces grelots bruyants: quel est cet équipage encore caché

dans un nuage de poussière? Hélas! c'est la diligence de Pornichet; et,

pour nous faire prendre patience, mon frère Henri, qui a quelquefois un

mot d'à-propos, la mémoire heureuse, nous répète cette jolie fable de

Gaudy:

Clic, clac, clic, holà, gare, gare!

La foule se rangeait,

Et chacun s'écriait:

Peste! quel tintamarre!

Quelle poussière! Ah! c'est un grand seigneur,

C'est un prince du sang--c'est un ambassadeur!

La voiture s'arrête; on accourt, on s'avance:

C'était... la diligence!

Et... personne dedans.

Du bruit, du vide. Ami, voilà, je pense

Le portrait de beaucoup de gens.

Sans doute, c'est le portrait de beaucoup de gens, mais ce n'était pas

celui de notre diligence, car elle était pleine de voyageurs; en nous

apercevant ils ont mis leur tête curieuse et inquiète aux portières,

s'imaginant sans doute que nous allions demander place. Enfin, le même

bruit se renouvelle, et cette fois c'est bien notre voiture, un grand

omnibus à douze places au moins.--Nous ne sommes que dix et nous nous

installons à l'aise, bien disposés à voir et à retenir, et je puis

ajouter à rire, en parlant de la jeunesse.

Nos petits chevaux vont comme le vent. Nous nous arrêtons à Escoublac,

un bourg qui n'a absolument rien à montrer, et dont le nom n'éveille

l'attention du présent qu'en souvenir de son passé, l'ancien Escoublac

ayant été envahi petit à petit par les sables qui ont tout englouti de

leurs vagues montantes jusqu'à l'extrême pointe du clocher. On a pensé

que les plantations et les semis de pins maritimes qui croissent

partout, même sur la roche nue, pourraient seuls les endiguer, et l'on

s'est mis à l'oeuvre; mais sept cents hectares de dunes ne se

renouvellent pas en un jour. Jusqu'à présent, trois cents hectares

seulement ont été ensemencés, et il faudra le travail constant de la

nature et des années pour transformer ces éternelles plages de sable

mouvant et brûlant en forêts verdoyantes. Il faudra revenir bien des

fois à la charge lorsque les graines n'auront pas levé ou qu'elles

auront été balayées par les rafales; mais, quoi qu'il en soit et malgré

les larges places encore vides çà et là, ces plaines, qui avaient paru

si désolées à maman, il y a vingt ans, lorsqu'elle visitait ce pays pour

la première fois, lui sont apparues aujourd'hui couvertes d'un léger

feuillage; la réverbération du soleil n'éblouit plus les yeux et tous

ces pins chevelus, sans cesse agités, répétant la plainte monotone du

vent, vous bercent de leur douce harmonie et semblent inviter au repos.

Désormais ces lieux ne seront plus un affreux désert, s'avançant

toujours et que l'homme doive fuir, puisqu'on est arrivé au résultat

désiré, celui d'interrompre la montée envahissante des sables que rien

jusqu'alors n'avait pu arrêter.

À huit heures et demie, au son du fouet et des grelots qui faisaient

accourir tous les gamins, nous franchissions la grande porte de

Guérande. Nous entrons dans cette vieille ville forte, comme il n'en

existe peut-être pas deux en France, et si bien conservée que, sur dix

tours qui formaient sa défense, neuf sont encore intactes. Nous suivons

le chemin de ronde de ses fortifications, une jolie promenade plantée et

toute moderne, mais qui pourrait bien avoir été jadis un premier mur

d'enceinte. La ville de Guérande, position très importante, fortifiée à

plusieurs reprises et principalement par Jean V, duc de Bretagne, fut

fondée au VIe siècle. Elle subit plusieurs sièges; prise en 1342 par

Louis d'Espagne, en 1373 par Duguesclin, elle fut vainement assiégée en

1379 par Olivier de Clisson, et en 1489 par le maréchal de Rieux. Un

célèbre traité y fut conclu, celui par lequel la Maison de Blois cédait

ses droits sur la Bretagne aux comtes de Montfort. La ville de Guérande

eut donc ce grand honneur et elle le dut à une bien petite cause. Oui,

cette ville fut choisie parce que les conférences avaient lieu en mars

1365 pendant le carême et qu'à Guérande on trouvait facilement du

poisson. Le traité fut signé le 12 avril dans l'église Saint-Aubin et

les partis en firent solennellement l'observance sur l'évangile et à

genoux devant le Saint-Sacrement exposé sur l'autel. Le comte de

Montfort jure sur son âme et les députés de Jeanne de Penthièvre sur

l'âme de leur Dame. Oui, cette ville, avec ses maisons tassées dans ses

rues étroites, ses lourdes portes et ses hautes murailles, conserve une

physionomie féodale des plus remarquables, un cachet du temps passé

qu'on ne retrouve plus. Ses fossés, quoiqu'à moitié comblés, sont encore

remplis d'une eau épaisse où mille plantes aquatiques se développent

capricieusement; le lierre, parure des ruines, escalade ses grands murs,

qu'il couronne d'une chevelure brillante et le feston régulier des

créneaux se détache au milieu des broderies légères et charmantes de son

feuillage persistant. Ah! ce beau lierre, toujours vert et qui semble

puiser sa jeunesse dans la vieillesse même de ces sombres remparts

noircis par le temps, me présente une image saisissante de la vie, faite

de mélange, de contraste, de faiblesse et de force.

Guérande a quatre faubourgs aboutissant à ses quatre portes qui se

nomment les portes Vannetaise, Saint-Michel, Bizienne et Saillé. Nous

avons aperçu dans le faubourg Saint-Michel, celui par lequel nous sommes

arrivés, le petit Séminaire et l'hôpital, deux établissements assez

considérables, mais que nous n'avons pas eu le temps de visiter.

La bonne ville de Guérande, en tout temps, est très calme, sans commerce

ou à peu près; mais l'été c'est une ville tout à fait morte, les

vieilles familles nobles qui ont continué de l'habiter la quittant à

cette époque pour la campagne ou la mer.

Nous avons commencé par l'église. N'est-il pas tout naturel, lorsqu'on

parcourt ville et village, de faire la première au Bon Dieu.

L'église, autrefois collégiale, est fort belle. On y voit dans une

chapelle de bas côté, à moitié souterraine, un tombeau renfermant les

cendres d'un seigneur de Carné de la Touche et de sa femme. Ils sont là,

représentés de grandeur naturelle, et sculptés dans un granit sur lequel

le temps n'a pas de prise; elle, dans sa robe de grands atours, lui,

vêtu d'une armure, car, après avoir été premier maître d'hôtel de

François II, duc de Bretagne, il fut ensuite attaché au service de sa

fille, la duchesse Anne, en qualité de chevalier d'honneur.

Quelques tableaux nous ont encore intéressés, puis nous sommes montés

dans le clocher, réparé dans le style de l'époque, et d'où la vue

s'étend fort loin.

En sortant de cette belle église, nous avons aussi remarqué dans un

parfait état de conservation, à droite du grand portail, l'ambon ou

chaire extérieure, du haut de laquelle le clergé, dont le pouvoir

temporel était alors aussi étendu que le pouvoir spirituel, faisait

entendre la parole sainte ou lançait des monitoires à la foule réunie.

Cette église garde encore un précieux souvenir; elle fut le lieu choisi

pour signer, en présence de hauts et puissants personnages, le célèbre

traité de Guérande, dont je viens de parler. Ce traité termina la guerre

civile dont la Bretagne était déchirée depuis la mort de Jean III par

suites des prétentions de Charles de Blois et de Jean de Montfort à sa

succession.

Nous avons également visité la chapelle dédiée par ce dernier à

Notre-Dame-la-Blanche. Une plaque de marbre gravée d'or rappelle ce

fait; en face, une madone indique l'époque à laquelle cette chapelle a

été rendue au culte, après la Révolution, et restaurée par les soins du

maire, comte de Pélan.

On nous a raconté quelques légendes intéressantes pendant que nous

parcourions les rues désertes de la ville, où vraiment nous nous

promenions un peu comme dans le palais de la Belle au Bois dormant, sans

rencontrer personne. Bref, je trouve Guérande beaucoup plus peuplé de

ses morts que de ses vivants, beaucoup plus animé par les souvenirs du

passé que par les événements du présent.

Nous déjeunons en déclarant le pain de Guérande le meilleur du monde, et

puis, fouette cocher! Nous mettons pied à terre pour visiter l'église de

Saillé; mais, hélas! nous n'y avons pas vu, comme maman à son premier

voyage, une belle noce dans tout le pittoresque et la vérité du costume

national. Non, tout s'en va, les vieilles coutumes et les vieilles

traditions! Les paludiers actuels, oubliant leur origine saxonne et les

habitudes que leurs pères avaient maintenues pendant des siècles, ont

francisé leurs modes. Adieu les larges braies et les guêtres blanches,

les culottes bouffantes et les gilets étagés, les chapeaux et les

souliers à boucles d'argent; la blouse et la casquette sont en train de

tout niveler sous leur forme démocratique, et c'est toujours très mal au

Présent de renier ainsi le Passé.

Mais revenons à l'église, que nous n'avons point examinée. Hélas! rien

n'y retient, rien n'y charme le regard; les murs sont nus, l'autel à

peine fleuri et le bon Dieu y est bien mal logé, ainsi que dans toutes

les pauvres églises de campagne. Là encore, pendant sa vie,

Notre-Seigneur continue ses leçons d'humilité; il ne vint jamais à la

recherche de la richesse et du luxe. Non, ce qu'il demandait, alors

comme aujourd'hui, c'est l'ample moisson des coeurs. Sur le dernier

pilier, presqu'à la sortie de l'église, nous avons cependant remarqué un

grand tableau, aussi affreux qu'ancien, représentant, d'après

l'historien de Bretagne d'Argentré, le mariage en 3es noces, du duc Jean

V le Vaillant avec Jeanne de Navarre, l'an 1386. L'inscription du

tableau fait encore connaître qu'en deuxièmes noces ce prince breton

avait épousé une Jeanne de Hollande, et en 1res noces Jeanne, fille

d'Edouard III roi d'Angleterre.

Nous reprenons notre course; à une demi-lieue du bourg de Batz, au

milieu des salines qui répandent les émanations les plus exquises de la

violette, il nous vient par instants des bouffées d'une odeur âcre qui

sent le brûlé. Les plus clairvoyants croient apercevoir un gros nuage de

fumée s'élever du bourg de Batz. Mais n'est-ce pas plutôt l'effet des

brumes de midi qui, par les jours de chaleur, enveloppent d'un voile si

épais l'horizon? Et ces senteurs désagréables ne proviennent-elles pas

des champs d'oignons qu'on récolte en ce moment et qui longent la route

des deux côtés? Cette plante potagère, l'oignon, est, à l'heure

actuelle, l'un des grands produits de ce pays-ci; et lorsqu'on rencontre

par hasard ces caravanes, devenues si rares, de paludiers conduisant de

grandes mules chargées de hauts paniers, il ne faut pas s'imaginer que

ces paniers contiennent du sel ou de la sardine comme autrefois; ils

sont remplis d'oignons qu'on va échanger, tout au fond des campagnes,

contre du blé noir. Jadis l'exploitation du sel enrichissait toute cette

contrée, devenue très pauvre depuis que les sels de mine ont remplacé

les sels marins. Nous nous sommes laissé dire qu'un _oeillet_, qui valait

300 fr. au temps prospère, s'offre à présent pour 6 francs. C'est à n'y

pas croire; aussi beaucoup de salines sont-elles abandonnées. On

n'aperçoit plus ces blancs monticules à perte de vue, comme les tentes

d'un immense camp, mais çà et là épars, quelques tas de sel coupés à de

longs intervalles par une haute montagne de terre grise, rappelant les

tumulus si nombreux encore dans le Morbihan; cette montagne n'est point

un sarcophage recouvrant l'urne des cendres et les armes du guerrier.

Non, elle renferme tout prosaïquement la récolte de trois ou quatre

années de sel, que le propriétaire ne peut vendre et qu'il recouvre de

terre pour sa conservation. Donc, tous ces braves habitants échelonnés

depuis Saillé jusqu'au Croisic, en passant par Batz, en sont réduits,

pour vivre, à planter de l'oignon, pêcher de la sardine et exploiter les

baigneurs de bonne volonté.

Hélas! le nuage entrevu n'était point une illusion, mais une triste

réalité; l'incendie dévore une maison au bourg de Batz. On fait la

chaîne, deux pompes jouent et nous voyons tomber pêle-mêle dans la rue

des bottes de foin calciné et les meubles qu'on jette par les fenêtres.

Ne nous arrêtons pas davantage, puisque nous ne pouvons être d'aucun

secours. Ces flammes, qui ne sont pas celles d'un feu de joie,

répandraient beaucoup de sombre sur notre rapide voyage lequel, jusqu'à

présent, tient toutes ses promesses.

Voici le Croisic; une petite déception nous y attend, le port est à sec.

On peut y descendre et s'y promener à pied. Franchement, rien de plus

affreux! Autant ses nacelles légères, ses jolis bateaux sont élégants

lorsqu'ils se balancent au gré de la vague et du vent qui gonfle leur

voile blanche, autant ils semblent piteux et mal à l'aise, sans toile,

sans cordages et couchés de côté sur le sable jaune ou la vase noire.

Ils ont l'air d'une nichée sans plumes jetée hors du nid. Décidément, la

mer est aussi nécessaire au port que le feuillage à la forêt. Tout le

monde a voulu aller jusqu'au bout de la jetée, longue d'un kilomètre, et

se déployant comme un ruban. À ce moment, la flottille des pêcheurs

apparaissait; bientôt la sardine, si jolie quand elle est fraîche, si

pimpante dans ses écailles d'argent où se jouent toutes les couleurs de

l'arc-en-ciel va tomber par milliers des bateaux dans de minces

corbeilles. On les rangera ensuite, couche de sardine, couche de sel,

dans de grands paniers de voyage.

Le Croisic est une petite ville assez commerçante; il y a plusieurs

fabriques de conserves et de salaisons. L'air qu'on y respire n'est pas

précisément délicieux; rien ne le purifie complètement, pas même les

grandes brises de mer, qui demeurent insuffisantes à emporter les

émanations combinées de l'huile et du poisson. Nous avons tout visité:

et le confortable établissement de bains installé pour charmer et

retenir tous les âges et les deux promenades plantées qui commencent et

finissent la ville d'un côté, le _Mont Esprit_; de l'autre, par

opposition sans doute, le _Mont des Nigauds_, et bien nigaud, en effet,

celui qui ferait de ce lieu sa promenade favorite, la vue y est tout à

fait bornée, tandis que du _Mont Esprit_ le panorama est très étendu. On

a devant soi la mer infinie, à ses pieds la ville, plus loin les

maisonnettes blanches et les chalets rouges qui s'échelonnent sur le

rivage jusqu'au bourg de Batz et prennent auprès de son clocher les

proportions de châteaux de cartes; enfin, tout à fait dans le lointain

et fermant l'horizon, Guérande avec ses bois sombres et ses crêtes

élevées. Je ne vois rien à dire de particulier sur la vieille église

régulière et bien entretenue du Croisic, si ce n'est que son ancienneté

même est un titre de plus à la vénération des fidèles.

À quelque distance en mer se trouve le beau phare appelé la _Tour du

Four_. Nul anachorète n'a une vie plus sévère que celle de ses gardiens,

jetés sur un rocher au milieu des flots, seuls, sans communication avec

personne et ne voyant, à l'exception de quelques visiteurs l'été,

d'autres visages humains que celui du douanier qui vient tous les quinze

jours renouveler leurs provisions.

Le Croisic possède une école d'hydrographie, fondée par l'un de ses

enfants, Pierre Bouguer, né en 1698. Après avoir remporté plusieurs prix

sur des questions scientifiques, il fut choisi, en 1730, avec Godin et

La Condamine, pour aller au Pérou déterminer la figure de la terre. On a

de lui plusieurs ouvrages de mérite, et il fut le créateur de la

photométrie.

Notre itinéraire marque plus d'une étape encore. En marche donc pour la

plage Valentin, située à moitié route entre le Croisic et le Bourg de

Batz, c'est la plus belle, la plus fréquentée puisque c'est là que, des

deux côtés, on vient se baigner en foule.

Nous rencontrons les pompes et pompiers qui reviennent en bon ordre,

l'incendie est terminé; mais nous retrouvons bientôt les malheureux

occupés à reconnaître leurs meubles, et nous apprenons des détails bien

tristes. Le brasier a été allumé par des enfants jouant avec des

allumettes dans un grenier à foin; un petit garçon de trois ans a été

brûlé jusqu'à la ceinture et se meurt dans les atroces douleurs d'une

trop lente agonie. Les locataires sont sans gîte et le propriétaire

n'était pas assuré!

Chacun de nous s'est empressé de remettre son offrande. Sans doute

l'obole du passant est bien peu de chose pour soulager cette infortune,

cependant il ne faut pas oublier que les rivières se font des petits

ruisseaux... il y a tant d'étrangers en ce moment, que les secours ne

pourront se faire attendre longtemps.

L'antique église de Batz est bâtie dans de belles proportions; je

regrette pourtant l'irrégularité de l'intérieur, la nef principale étant

accompagnée de deux bas-côtés à droite, tandis qu'à gauche il n'en

existe qu'un, ce qui nuit à l'ensemble et choque le regard. On visite

plus loin, et se baignant presque dans l'Océan, une chapelle abandonnée

qui remonte à plusieurs siècles. Elle est du plus pur style gothique; en

contemplant l'élégance de ses colonnes aériennes, la délicatesse de ses

rinceaux fouillés dans un dur granit que l'habileté de l'artiste a su

pétrir comme une cire molle, on se prend à rêver du passé et à regretter

que ce beau monument ne soit plus qu'une ruine.

Nous eussions voulu voir le costume national dans tout son éclat,

rencontrer quelques beaux paludiers sous le harnais traditionnel. Bah!

on ne les retrouve plus, ces intéressants personnages... qu'en

coquillages ou en photographie. En parcourant les rues irrégulières de

ce bourg, qui ne connut jamais le cordeau, nous passons devant une

chaumière où nous apercevons une belle dame occupée à dessiner une jeune

paludière en costume de mariée. Notre premier mouvement est d'entrer,

beaucoup moins pour voir l'artiste que pour voir le modèle. Mais, au

moment de franchir le seuil, une vieille se précipite à notre rencontre:

«Arrêtez, dit-elle, n'entrez pas, c'est la comtesse de Bretagne qui

peint ma fille!» Comment, il y a encore une souveraine de Bretagne?

Nous avons cru la bonne femme folle; mais point, elle raisonnait

parfaitement la chose, qu'elle croyait certaine; et le jeune monde

s'animant, ça n'a plus été qu'un chassé-croisé de demandes et de

réponses, d'autant plus amusantes qu'elles étaient plus imprévues.

Vraiment, il n'y a que la langue qui ne s'use pas en marchant. Nous

avons bien vite compris que la vieille n'était pas insensible à

l'argent, et qu'à l'aide de quelques pièces blanches on pouvait

facilement manier ses paroles et ses actions; cela nous refroidit un

peu. D'ailleurs, ce colloque moqueur ne peut se prolonger sans devenir

impertinent pour l'artiste, qui s'est rapprochée et commence à prêter

l'oreille, et les gens bien élevés tiennent toujours à être polis, tout

autant pour eux-mêmes que pour les autres. Au lieu de nous attarder

davantage, songeons que le temps marche. Le soleil, qui n'attend

personne, s'avance grand train, et l'inconnu nous appelle encore.

Bientôt nous allons apercevoir le Pouliguen. La route est charmante, le

grand chemin qui rattache entre elles toutes ces agréables stations de

bains, si rapprochées les unes des autres, se déroule devant nous comme

un long ruban blanc liseré de vert quand il traverse bois et prairies,

festonné de bleu quand il côtoie la mer; cette course rapide et variée

renferme tous les enchantements de la vue.

Descendons, nous sommes arrivés. Le vieux Pouliguen, avec ses cabanes de

pêcheurs, ne nous retiendra pas! mais ce qui va nous plaire, ce sont les

ravissantes villas semées de tous les côtés, c'est le joli bois sombre

qui s'élève à droite, entre la ville et l'Océan. Allons nous y asseoir.

L'ombre et la fraîcheur nous attendent dans ce bois charmant, un peu

trop encaissé peut-être, puisqu'il n'a aucune vue. Mais ici est-ce

défaut ou qualité? Il me semble que c'est un mérite, et l'on est bien

aise, dans un lieu où l'immensité de la mer vous saisit à chaque pas, de

s'y dérober quelques instants. Les promeneurs ne sont pas très nombreux

au milieu du jour, mais nous rencontrons beaucoup de bonnes et quantités

d'enfants, fervents habitués, partout et toujours, de toutes les

promenades; voici également le marchand de plaisir, qui connaît les bons

endroits et suit les enfants à la piste comme un fin chasseur de gibier.

Il vient nous tenter à notre tour, et chacun veut tirer et gagner bon

nombre de ces petits cornets friables et dorés qui m'ont toujours semblé

découpés dans la feuille légère d'un papier parfumé, mais au demeurant

fort agréables au goût.

Nous passons sans transition du bois à l'église toute neuve, toute

fraîche, toute parée, qui fait honneur au pays. Saint-Nazaire devrait

être singulièrement humilié de voir ainsi la bourgade donner l'exemple à

la ville; mais, dame! il se montre bien plus préoccupé des richesses de

la terre que de celles du ciel; il se bâtit des bassins, des docks, des

hôtels; les églises viendront plus tard.

Il est cinq heures. Les estomacs commencent à battre le rappel. En route

pour Pornichet. Nous longeons les dernières dunes plantées d'Escoublac.

Nous traversons deux ou trois villages inconnus, et nous arrivons à la

Baule, station balnéaire qui se fonde sur l'admirable plage s'étendant

du Pouliguen jusqu'à Pornichet. Si la mode s'en empare la Baule

deviendra la ville des villas.

Nous touchons Pornichet, un port assez mal niché à mon avis. Un bouquet

d'arbres nous invite au repos; arrêtons-nous ici, comme dans le

_Chalet_, et mettons le couvert à l'ombre de ces nombreux sapins si bien

nommés maritimes, puisque ce sont les seuls arbres qui s'acclimatent à

vivre les pieds dans le sable, la tête sous un soleil de plomb, rarement

arrosés et rafraîchis seulement par les grandes brises de l'Océan qui

ébranlent bien plus qu'elles ne caressent.

Le soleil, qui s'était voilé d'un léger brouillard à la mer montante,

nous fait ses adieux à travers de vrais rayons d'or. La soirée est

délicieuse, le temps calme, pas un souffle, aucun bruit; seul, l'Océan

alangui se mourant sur la grève. La meilleure manière d'allumer

l'esprit, c'est d'éteindre la faim. On mange d'abord en silence, puis

toutes les langues se délient à la fois. Un peu plus on allait chanter

et danser dans ce bois où il est même défendu d'entrer, ce que nous

n'avons lu qu'en le quittant, fort heureusement. Louise, une de mes

amies, s'animait de plus en plus, elle riait à gorge déployée et

bavardait comme l'oiseau blanc et noir. Ne me sentant pas du tout à

l'unisson de cette joie bruyante et sans raison d'être, je me suis

rapprochée de maman qui, elle aussi, m'a trouvée trop raisonnable: «Bah!

m'a-t-elle dit, ne lui reproche pas de rire et de jaser, ne la plains

pas de ne rien voir et de ne rien entendre; crois-moi, assez vite

viendra l'heure de la pensée longuement réfléchie... Laisse-la jouir et

jouis toi-même de cet heureux âge, de la saison printanière où l'on

regarde sans voir, où l'on écoute sans entendre. Que dis-je? on entend

la voix de la jeunesse qui répète au coeur ses plus brillantes chansons.

Ah! celle-là domine toutes les autres voix, tous les tumultes

extérieurs, tous les bruits de la terre qui viennent à peine effleurer

l'âme... Oh! laisse les lèvres de Louise sourire et chanter, ces lèvres

insouciantes qui, plus tard peut être, se plisseront amèrement.

Nous remontons en voiture, et cinq minutes après, au grand trot de nos

chevaux, nous faisons notre entrée à Pornichet. Le fouet claque, les

grelots carillonnent, les essieux gémissent, la voiture bourdonne; mais

quel est ce misérable fracas, comparé à celui que nous percevons tout à

coup...

Il est sept heures: baigneurs et baigneuses, en costumes éclatants, se

promènent au sortir de table et entourent une troupe d'acrobates qui

font une parade assourdissante au son de la caisse, du fifre et du

tambour. Notre bande se sépare en deux; les plus jeunes, mes frères et

leurs amis, grimpent sur le haut de l'omnibus pour mieux dominer la

scène; les autres vont se promener sur la plage et donner un coup d'oeil

aux habitations. Le château Vauthier, qui les couronne et qui nous

semble très beau, nous attire par l'élégance de son galbe imposant et,

pour l'examiner de plus près, nous abrégeons le chemin en faisant une

vraie course au clocher, à travers des vignes sablonneuses et des

buissons épineux. En effet, ce château est superbe avec ses cinq tours

élancées, et son fronton gracieusement sculpté au milieu de la

principale façade flanquée de deux poivrières. Il semble énorme, et son

aspect deviendrait tout à fait sévère sans la blancheur de sa robe. Il

est tard, il faut partir, le frais et la nuit arrivent comme s'ils se

tenaient par la main. Tout le monde se case à l'intérieur du coche et

plus d'un oeil se ferme doucement, invité au sommeil par le balancement

régulier d'une rapide locomotion. La route paraît plus longue dans

l'obscurité, on se rend moins compte des lieux et des distances. «Nous

avons dépassé la Vequerie, le conducteur nous amène à Saint-Nazaire,

s'écrie Louise, qui se réveille tout à fait pour nous faire cette belle

révélation. Nous avons un moment d'incertitude et de crainte; mais

rassurons-nous. C'est à peine si nous avons atteint la _Tour

d'Aiguillon_. Voici le _feu tournant du Commerce_, et tout là-bas l'oeil

rouge du spectre blanc; c'est ainsi que nous appelons le phare

_Ville-ès-Martin_. À mer haute, sur sa pointe avancée, il se trouve si

loin de terre qu'il ressemble à un grand fantôme se promenant sur les

eaux. Nous descendons à point; le ciel nous inonde de ses clartés

pendant que nous regagnons Saint-Hylax. Il est neuf heures, et la

fatigue étant débarquée avec nous, chacun prend son bougeoir et se hâte

de regagner sa chambre avec l'espoir de continuer en rêve les péripéties

d'un jour si bien rempli.

_Le 2 octobre._

Hier nous nous sommes longuement reposés, et le repos succédant à

beaucoup de mouvement et de bruit, c'est encore du plaisir. Ce matin, je

me suis réveillée après un somme de douze heures; j'avais fait le tour

du cadran sans m'en douter. Mais à seize ans, le sommeil est une

marchandise dont on a toujours à revendre, et l'on est bien loin de se

plaindre comme le financier de La Fontaine:

Que les soins de la Providence,

N'eussent pas au marché fait vendre le dormir

Comme le manger et le boire.

J'avais quelque loisir avant le déjeuner et comme je sentais ma plume

toute guillerette et frétillante entre mes doigts, j'ai pris mon cahier

pour y consigner une journée charmante et tout à fait à part que

jusqu'ici je n'avais pas eu le temps d'écrire. Il s'agit des noces d'or

de nos voisins, Monsieur et Madame C..., fête très belle, très touchante

à laquelle nous avons assisté dernièrement.

Bien des ménages célèbrent leur vingt-cinq ans d'hymen, les noces

d'argent; mais se retrouver ensemble, à cinquante ans de distance pour

recevoir de nouveau la bénédiction du prêtre, c'est bien rare. C'est un

long bail qu'un demi-siècle, même avec la vie, à plus forte raison avec

le mariage. Dieu réservait ce bonheur d'une longue union à M. et Madame

C... Ils étaient là comme au premier jour, l'un près de l'autre, au pied

de l'autel et nous avons admiré leur belle tournure et leur bonne santé.

Je pense qu'ils étaient presque aussi heureux qu'à pareille heure il y a

cinquante ans; alors, sans doute, c'était la jeunesse et l'espérance,

que rien ne remplace; mais c'était aussi l'inconnu, le travail, la lutte

pour la vie. Que d'inquiétudes pouvaient se grouper dans l'azur de leur

ciel bleu! Que de craintes pouvaient apparaître comme un point noir à

l'horizon vermeil de ce jeune couple qui commençait les affaires, riche

seulement de bonne volonté et des dix mille francs de dot que chacun

apportait! Heureusement que dans ce mince bagage, pour une route aussi

longue, la boîte de Pandore avait trouvé place à côté des fortes

qualités qui domptent le sort. Aussi quel contentement intime ils ont dû

éprouver en revenant en arrière jusqu'au point de départ! Que d'actions

de grâce ils ont dû rendre au Seigneur qui a béni leur travail et leur a

accordé la fortune et la santé! Cependant il y a une lacune dans ce

bonheur qui semblerait complet, si le bonheur parfait était de ce monde.

Leurs deux filles sont bien là, mais sans descendance, et quand on a la

joie d'assister à la cinquantaine de ses parents, cela veut dire qu'on

n'est pas précisément de la première jeunesse, et que de ce côté-là il

n'y a plus d'espoir.

Après la messe, on a chanté le _Te Deum_; le marié et la mariée ont dû

signer à la sacristie avant de quitter la jolie église de l'Immaculée,

qui n'avait jamais vu pareille fête; puis la noce a défilé deux par deux

comme elle était entrée. Cette touchante cérémonie eût été plus

solennelle encore si Mgr de Nantes avait pu arriver à temps pour offrir

le saint sacrifice, comme on l'avait espéré; mais il n'a pu venir que

pour le dîner de famille, très nombreux et très gai, paraît-il. Nous n'y

assistions pas, et pour cause: les seuls membres de la famille étant au

nombre de cinquante. Mais les amis et les connaissances de la côte

avaient tous été conviés pour la fête de nuit, vraiment délicieuse; tout

était de la partie; le ciel étoilé, la mer phosphorescente et le parc

illuminé de flammes multicolores qu'une brise aimable caressait sans les

éteindre. Nous avons eu des moments féeriques à nous croire transportés

dans les jardins d'Armide. Toutes les corbeilles de fleurs étaient

entourées de cordons de feu; les gynériums pleuvaient de l'or, les

marguerites reines s'étoilaient de diamants, les roses et les

héliotropes mêlaient à leurs flots de parfums des flots de lumière. La

pièce d'eau elle-même était lumineuse, et l'on aurait pu croire que,

dans chaque creux de rocher, dans chaque coquille nacrée, un gros ver

luisant avait élu domicile. Puis, tout à coup, une longue traînée de

paillettes rouges a sillonné l'espace: le feu d'artifice commençait.

Toutes ces fusées, lancées presqu'en même temps, ressemblaient à des

comètes chevelues et échevelées qui se poursuivaient quelques instants

dans le ciel pour venir s'éteindre dans la mer. Les feux de Bengale

s'allumaient de tous côtés: ici, comme des nappes d'eau moirée d'argent;

là, comme de petits Vésuves en miniature, lançant de leurs cratères

microscopiques la lave et les étincelles brûlantes. Toutes ces teintes

donnaient aux arbres, aux fleurs, aux gazons, les nuances les plus

suaves, les plus indéfinies et revêtaient soudain des couleurs de

l'arc-en-ciel les groupes assis ou promenant. C'était un éclair, un

rayon, puis tout rentrait dans l'ombre pour en ressortir de nouveau sous

des aspects variés. Le château lui-même a changé de décors; un immense

feu de Bengale a brûlé au faîte de la grande tour, animant la campagne

qui semblait sortir du sommeil aux approches d'une aurore merveilleuse;

puis l'habitation est rentrée dans la nuit, recevant à son tour les

reflets lumineux du jardin, jusqu'au moment où les salons se sont

ouverts à deux battants. Il était dix heures, la brise semblait

fraîchir, les yeux étaient satisfaits et les appartements se sont

remplis des invités, au nombre de cent environ. Bientôt le thé,

accompagné de mille friandises, a été servi avec une recherche, une

élégance généralement inconnues à la campagne, et l'on a terminé par la

_jarretière de la mariée_: un flot de rubans de sucre blanc et rose, qui

s'est déroulé à l'infini et dont chaque convive a pu prendre une large

part.

Ce soir-là je suis rentrée ravie, j'ai fait des songes d'or, mon sommeil

ayant continué cette belle fête, même aujourd'hui c'est l'imagination

encore tout éblouie de ce que j'ai vu que j'écris ces charmants

souvenirs, bien persuadée cependant qu'ils ne s'échapperont jamais de ma

mémoire.

Cette après-midi nous sommes allés au bain avec notre voisine et ses

jeunes enfants, qui courent et folâtrent au milieu des vagues, sans peur

aucune, comme ils s'amuseraient sur une pelouse. Ah! quelle différence

avec les enfants qu'on amène des grandes villes, tout les saisit. C'est

à se demander si ces bains dont ils sortent pâles et grelottants leur

sont salutaires. Ici c'est différent et ces jolis enfants avaient l'air

de chérubins, avec leurs cheveux blonds comme les épis, leurs joues

fraîches comme les roses, enveloppés d'un élégant costume de flanelle

blanche liserée de bleu, et je comprenais le regard d'amour de leur mère

suivant toutes ces jeunes têtes rieuses, tous ces petits corps sortis

brûlants de la mer froide. L'air buvait dans un baiser les dernières

perles du bain ruisselant de leurs épaules avec cette fraîcheur

délicieuse et parfumée de la pluie retombant de la corolle d'un lis

après une matinée d'orage. Ils avaient des frissons roses, des

transparences de sang sous une pulpe de fleur, des délicatesses

merveilleuses de tissu, et, à travers l'épiderme souple et satinée de

leurs petits bras potelés, je voyais courir des veines bleuâtres, comme

les pousses inextricables et vigoureuses d'un jeune arbre.

Pendant qu'ils s'habillaient, je regardais arriver plusieurs beaux

navires rentrant au port. Le plus grand de tous, un transatlantique,

m'était apparu d'abord comme un léger brouillard. Sur la terre, j'en

voyais autant. Une fumée floconneuse sortait des habitations humaines,

déroulant ses spirales dans l'azur; au fond de l'horizon, c'était encore

la même fumée, signalant la trace et la marche de l'homme, cette fumée

image de sa vie! Il naît, il se dresse, il avance, il va, vient, court,

s'élance, passe et repasse avec ses ardeurs, ses volontés, ses passions,

ses espérances, et tout à coup, comme cette fumée, il s'évanouit sans

rien laisser de son fugitif passage!...

Je n'aurais pas voulu m'arracher à ce spectacle grandiose, mais on

proposait de remonter au jardin et de s'asseoir à l'ombre des vieux

chênes. Là, d'ailleurs, ma rêverie pouvait se continuer. Ne nous

disent-ils pas les plus charmantes choses, les fils et les filles de

l'air; les papillons brillants et les mouches légères butinant à tous

les calices? n'ont-ils pas aussi leur langage joyeux, les parterres

odorants et les vergers pleins de promesses?

Oui, les grappes vermeilles alourdissent les pampres qui traînent à

terre, les pommiers et les poiriers s'affaissent sous le poids de leurs

fruits, et tous ces beaux plants n'ont guère qu'une quinzaine d'années.

Maman peut dire: «Je les ai plantés, je les ai vus naître,» et moi, je

reste tout étonnée de la rapidité de la végétation, de la diligence de

dame Nature et à faire grandir ici tous ces jeunes arbres.

Nous buvons le jus de notre vigne, un vin modeste qui, sans doute, ne

vaut pas le lacryma-christi (hélas! le Christ n'a pas versé de ces

larmes-là sur toutes les plages), mais que nous trouvons très agréable

tout de même. D'ailleurs, avec le temps et les soins, notre crû ne peut

aller qu'en s'améliorant, nous l'espérons du moins, et l'espérance c'est

le flambeau de l'avenir. «La Confiance dans l'avenir éclate dans tous

les actes de la vie de l'homme. Il ne plante pas seulement pour

lui-même, il espère donner de l'ombrage à ses enfants. S'il désire être

père, c'est pour perpétuer son nom et revivre dans les rejetons de son

sang rajeuni; s'il allume son génie au feu de la création, aux

merveilles de la terre et des cieux, au souffle de la science et des

arts, c'est afin que sa mémoire, comme une étoile glorieuse s'élevant

au-dessus de son enveloppe mortelle, brille sur le monde et sur son

tombeau. Son âme au Ciel se réjouira alors des bienfaits qu'il aura

répandus sur les hommes.» «Il faut le reconnaître, l'homme vit par ses

espérances autant que par ses souvenirs; portant ses regards de

l'horizon qui se rapproche vers celui qui s'éloigne, il tend sans cesse

une main au passé et l'autre à l'avenir. Il continue son existence par

sa famille et ses labeurs, double lien unissant toutes les générations

entre elles, établissant cette grande loi de la solidarité.» «Si la

pensée de l'homme n'avait pas franchi les bornes de la vie, si elle

s'était renfermée dans le cercle étroit où il s'agite, il n'aurait

entrepris, dans la prévision d'une fin inévitable, que des ouvrages

proportionnés à l'incertitude et à la brièveté du temps; mais il sait

que l'oeuvre commencée ne restera pas inachevée, qu'une autre main

viendra remplacer sa main absente, et il travaille avec ardeur. Voilà ce

qui constitue la vie indéfinie du genre humain à travers les siècles qui

se succèdent et se déroulent sans cesse vers l'éternité.»

_Le 3 octobre au soir._

L'Océan gronde sourdement, et pourtant le ciel est beau. Ah! c'est

pendant ces grandes colères, qui viennent se briser contre la falaise ou

s'apaiser sur un sable mouvant, que l'on comprend davantage les sublimes

harmonies de la création, où tout est réglé par l'Intelligence Suprême.

Nous arrivons de Saint-Marc, un point de grandes roches et de grosse

mer, qui va se peuplant de plus en plus chaque année. Nous avons visité

le beau bateau de sauvetage insubmersible, tout construit en acajou, et

pouvant contenir au moins trente personnes, sans compter l'équipage;

celui-ci se compose de dix marins intrépides dont la conduite en

plusieurs occasions a été admirable.

Le voilà donc ce grand canot sur son lourd chariot qui doit le conduire

à la mer comme le canon sur son caisson qui doit le conduire à la

bataille. Lui aussi, comme le canon, il est prêt à marcher au champ

d'honneur, à lutter contre tous les éléments déchaînés qui vont livrer

bataille à l'énergique résistance de la force et de la volonté humaines,

souvent trop faibles devant leur aveugle fureur. Son pointeur c'est le

pilote, qui va commander les manoeuvres, non pour faire comme l'artilleur

l'oeuvre de la mort, mais au contraire une oeuvre de vie et sauver les

victimes déjà aux prises avec l'infernale puissance. Ah! ce combat qui

l'attend me semble le plus terrible de tous, car il va marcher contre

l'inconnu, seul, dans la nuit peut-être, sans se dissimuler que la

retraite est parfois impossible et qu'aucun autre secours ne peut

arriver.

Nous avons aussi visité la trop modeste chapelle de Saint-Marc et

remarqué en revanche son grand nombre de restaurants et de cabarets.

L'un d'eux s'intitule l'_Entrée de la Loire_. Vraiment, pourquoi se

faire marin d'eau douce devant cette mer orageuse? Pourquoi se faire si

petit devant cet espace si grand? Parler de la Loire, c'est bon à

Nantes, mais pas ici, devant l'infini. Et pourtant j'aime les fleuves,

je m'intéresse à leur histoire, que les flots jaseurs et familiers

racontent en passant. Ils naissent d'une goutte d'eau tombée de la fente

d'un rocher ou sortent d'une humble source cachée sous la mousse verte

et le cresson en fleur. Alors ce sont de petits ruisseaux joyeux qui

courent en gazouillant sur les cailloux polis et le sable argenté, ne

disant pas grand'chose encore, puis leur voix devient douce et

plaintive, chantant maintes idylles écoutées avec recueillement par les

saules au front incliné. Après cela, ces mêmes voix grandissant

deviennent sévères; les flots s'augmentent, s'étendent sur les bords

fleuris, se gonflent entre les rives de granit, mugissent sous les

arches des ponts et viennent se mêler à la vie turbulente des cités;

ensuite, ils quittent la ville, se déploient avec majesté dans de vastes

plaines, les montagnes se sont déchirées pour les laisser passer, et ils

arrivent enfin à la mer, c'est-à-dire à l'immensité, à l'oubli, qui

prend leurs souvenirs avec leurs ondes. Ils se précipitent dans cet

antique abîme où l'oeil plonge éperdu et plein d'extase, où la pensée

nage dans l'espace et se perd dans les profondeurs infinies de la

contemplation! La vie apparaît comme dans un songe, et le passé toujours

vivace ramène dans le même flot les heures fortunées ou douloureuses de

l'existence. Souvenirs! phares plus brillants que ceux qu'on voit

illuminer la mer et qui, chaque fois qu'on regarde en arrière, se

rallument dans la nuit du passé! Hier après dîner, je suis restée tard

sur la grève, retenue par le charme puissant qui naît de l'approche du

soir, alors que le soleil caresse d'un dernier regard la terre qu'il

semble quitter à regret. Après une journée très chaude encore, il est

délicieux de se reposer dans la nuit, d'aspirer tous les parfums au

souffle de la brise, de suivre du regard les Cieux qui s'éveillent et

d'écouter doucement les harmonies de la terre qui s'endort. C'est le

murmure du flot qui chuchote avec la plage, c'est l'aboiement lointain

du chien qui ramène le troupeau, c'est le dernier frôlement de l'oiseau

qui ploie son aile...

Joachim le plus vieux pêcheur de la côte qui s'en allait après une pêche

fructueuse, s'est arrêté pour me souhaiter le bonsoir et nous avons fait

un brin de conversation. La mer était phosphorescente: «Eh bien!

Joachim, vous qui aimez tant la mer, vous devez la trouver bien belle

avec toutes ces paillettes d'or.

--D'abord je la trouve toujours belle.

--Vous ne trouvez pas étrange cette mer qui semble charrier des flammes

plutôt que des vagues?

--Si, mademoiselle, mais j'ai vu jadis lorsque j'étais matelot à bord de

la _Marie-Louise_ un grand navire de commerce, j'ai vu quelque chose de

bien plus étrange, j'ai vu un navire aimanté...

--Joachim, un navire aimanté! mais c'est un phénomène alors que vous

avez vu.

--Oui, mademoiselle, c'est ce qu'ils disaient tous à bord et le

capitaine appelait ça une série de phénomènes magnétiques.

--Mais c'est intéressant, contez-moi ça, Joachim, je vous écoute.

--Mademoiselle, c'était un 1er août, je n'ai point oublié cette date,

notre navire fut complètement enveloppé par un nuage phosphorescent qui

aimanta toutes les parties, tous les objets en fer du bord.

Le bâtiment, les hommes de l'équipage étaient comme «enduits d'une

couche de feu».

Les marins à ce moment se précipitèrent à l'habitacle: l'aiguille de la

boussole avait des oscillations de l'amplitude de celle d'un éventail

mécanique!

Ils voulurent, alors, sur l'ordre du capitaine, changer de place, des

chaînes qui traînaient sur le pont... Impossible de les remuer, bien

qu'elles ne pesassent pas plus de soixante livres chacune.

Chaînes, boulons, goujons et barreaux, tous les objets en fer du bord,

en un mot, étaient aimantés et adhéraient au pont, comme s'ils y avaient

été vissés.

Le nuage électrique était si épais, que le navire dut suspendre sa

marche; on ne voyait, en effet, rien au delà du pont, qui paraissait

être une masse étincelante de feu.

Tout à coup, la phosphorescence commença à décroître, le nuage s'éleva,

puis abandonna le navire, d'où nous le suivîmes de l'oeil, s'éloignant

sur la mer.

Ah! je me rappellerai toujours cette chose extraordinaire et le

saisissement de tout l'équipage.

Le vent fraîchissait beaucoup il était temps de rentrer, mais je suis

restée encore quelques minutes. Joachim venait de reprendre sa marche

lorsqu'une barque silencieuse et que j'entrevoyais à peine glissa devant

moi. Soudain de cette barque légère, de ce frêle esquif, une voix que,

de plus près, au milieu des critiques d'un salon ou des exigences d'un

théâtre, on eût froidement entendue, une voix, dis-je, s'est élevée,

sortant du sein des ondes comme si la mer charriait des flots

harmonieux; c'était quelque chose de vague, d'aérien, d'insaisissable,

comme un écho, un rêve, un soupir; ce chant devenait si suave, si

mystérieux dans cette nuit profonde, que j'ai pensé à des voix

surnaturelles murmurant un langage inconnu, comme celui que soupirent

les sylphes dans l'air, les génies sur les eaux, les fleurs à la

prairie, les feuilles à la forêt, et pendant que la nacelle fuyait et

que la voix s'éteignait, mon âme s'est envolée vers les sphères où

l'harmonie est née, d'où elle est descendue: des Cieux!

Peut-être est-ce ma dernière soirée passée dans la solitude, à

contempler l'infini, car ces jours-ci de nouvelles excursions nous

appellent encore, et les vacances qui vont prendre fin auront été bien

employées jusqu'au bout. Nous allons voir les forts et les phares qui

nous entourent, visiter un transatlantique à Saint-Nazaire et les

chantiers de la Compagnie.

_Le 6 octobre_

Les phares nous ont vivement intéressés. Cette lumière qui s'allume dans

l'ombre n'est-elle pas comme l'oeil vigilant de la Mère-Patrie qui veille

sur ses enfants et leur indique le chemin? cette lumière qui brille dans

la nuit sur la terre n'est-elle pas soeur de l'étoile qui luit aux Cieux,

et ne devient-elle pas comme elle une étoile de salut? Toutes les deux

dirigent vers le port, l'une les voyageurs de la vie, l'autre les

naufragés de la mort... Oui, tous ces feux de différentes couleurs,

fixes ou tournants, ont été disposés de façon à indiquer, d'une manière

sûre, la voie à suivre et les écueils à éviter aux navires ballottés

dans les ténèbres et l'inconnu.

Nous avons visité les trois phares de notre voisinage; après avoir gravi

les longues spirales de leur escalier, on nous a introduits dans la

lanterne et l'on a fait mouvoir devant nous, pour les feux mobiles, le

mécanisme ingénieux qui les fait tourner. Cette lanterne circulaire,

haute et large de plusieurs mètres, se compose de panneaux en cristal,

épais comme une planche, sans défaut, sans tache, et si nets que c'est à

se demander s'ils existent vraiment, tant le regard les traverse sans

difficulté; aussi la lumière, se décomposant, se grossissant et se

reflétant dans ces prismes merveilleux, se projette-t-elle à de grandes

distances, à plusieurs lieues en mer. Tout l'intérieur est éblouissant

de propreté, le cuivre reluit comme l'or. L'extérieur est imposant de

solidité. Cependant, telle est la force des ouragans que ces tours,

bâties de blocs de granit et qui semblent inébranlables sur leur roc

profond, oscillent parfois de plusieurs centimètres pendant les

tempêtes. Les gardiens se sentent bercés, comme les marins dans leur

cabine, c'est presque le roulis. Ils sont donc au nombre de deux, les

braves gens attachés aux phares et chargés d'alimenter soigneusement,

chaque nuit, la grosse lampe qui doit brûler depuis le coucher du soleil

jusqu'au matin; ce sont les modernes gardiens des feux sacrés, avec

cette différence des anciens, qu'ici on rencontre des gardiens par

douzaine, c'est une place très enviée, tandis que l'antique Rome avait

bien de la peine à trouver six vestales seulement parmi sa nombreuse

population.

Du haut de la tour du Commerce, élevée de huit étages, le panorama est

immense et le regard s'étend à perte de vue sur les coteaux accidentés

de Savenay et l'horizon sans limites de l'Océan.

Le phare Ville-ès-Martin, bien moins haut, a été construit sur l'extrême

pointe d'un amas de récifs où maman a vu un navire talonner et

s'engloutir en quelques minutes.

Celui d'Aiguillon indique également, des écueils à fleur d'eau et la

baie de la Courance, où il ne fait pas bon s'aventurer. En ce lieu

sauvage, composé de sables mouvants et de rochers terribles, l'Océan

gronde toujours et l'on voit encore à marée très basse les mâts d'un

grand vaisseau qui vint se perdre ici, il y a bien années, par une

sombre nuit d'hiver.

Ce phare d'Aiguillon, construit d'après les ordres et sous le

gouvernement du duc d'Aiguillon en Bretagne, en a gardé le nom. Il eût

été à désirer que ce duc, qui fut si universellement détesté dans notre

cher pays, n'eût pas laissé d'autres traces de son passage que des

souvenirs de ce genre-là. Malheureusement pour son honneur, l'histoire a

raconté l'accusation portée contre lui devant le Parlement de Bretagne

et ses démêlés avec l'éminent procureur général René de Caradeuc de la

Chalotais.

Au moment de partir, les gardiens nous ont présenté un grand registre

que l'on fait signer aux visiteurs. Beaucoup de noms sont suivis de

réflexions généralement assez sottes, et cependant ces personnes-là ont

cru bien faire sans doute et se montrer spirituelles. Non, quoi qu'on en

dise, l'esprit ne court les rues nulle part, ni à la campagne, ni à la

ville. Le gardien chef de la tour d'Aiguillon est un demi-sauvage: pris

enfant à l'âge de quatorze ans par une horde africaine, après le

naufrage du Saint-Pol, navire à bord duquel il était mousse, il ne dut

qu'à sa très grande jeunesse d'avoir la vie sauve. Un vieux chef, s'y

étant intéressé, le défendit contre les autres, qui voulaient tout

simplement le manger. Il est resté jusqu'à l'âge de trente-trois ans

dans cet horrible pays, et il raconte les choses les plus étranges sur

les moeurs et les habitudes de cette tribu toute primitive et composée

d'individus n'ayant aucune idée de civilisation. Ils vivent presque

comme des animaux, couchant sur le sable, en plein air, et ne se

nourrissant que de poisson séché au soleil. Ils n'adorent rien, pas même

les astres, et naissent et meurent sans la moindre notion de Dieu, ni de

l'âme. Oui, ce pauvre homme a vécu dix-neuf ans de cette vie

épouvantable! Ses bras sont ornés de tatouages ineffaçables, ses narines

ont été percées pour y suspendre des anneaux, et l'une de ses oreilles,

toute trouée, portait un ornement si lourd qu'elle s'est allongée jusque

sur l'épaule; le plus grave de tout ceci est la blessure qu'il garde à

la jambe et qui ne cicatrisera jamais. C'est pendant son sommeil qu'on

lui a fait cette entaille avec une arête empoisonnée, pour le punir

d'avoir voulu goûter d'un certain poisson réservé aux vieillards.

Sans doute, il est fort heureux d'avoir été rendu à son pays et à la

civilisation; mais il avait presque oublié sa langue, et il y a une

foule de choses qui l'étonnent au plus haut point, par exemple, de ne

pouvoir prendre ce qui lui convient dans les boutiques et d'être

toujours obligé d'avoir de l'argent en poche pour se procurer ce qu'il

désire. Avec cela, il est d'un appétit féroce: douze sardines crues lui

font six bouchées, et parfois, pour exprimer ses sentiments, surprise,

peine ou plaisir, il pousse des cris qui n'ont rien d'humain. Sa vie a

été écrite, et cette petite brochure se vend à son profit; c'est une

manière honnête de recevoir l'aumône, et nous nous sommes empressés de

l'acheter à ce pauvre diable, qui se hâte de l'offrir.

Quant aux forts enfouis en terre, suivant les principes de Vauban,

cachés et entourés de talus gazonnés, et qui doivent défendre l'entrée

de la Loire, ils paraissent d'abord de peu d'importance. On a baissé le

pont-levis pour nous faire entrer, et cela m'a fait sourire, aussi bien

que le raisonnement prolixe des gardiens pour démontrer l'utilité de ces

forts, leur nécessité même. Au fond, je crois qu'ils ne parlaient si

bien qu'au point de vue de leur intérêt particulier, car ces braves gens

semblent jouir d'une vraie sinécure dans leur jolie maisonnette entourée

d'un jardin. Ils n'ont d'autre travail que de maintenir en bon ordre les

piles d'obus et de boulets, et de fourbir de temps à autre les canons

paresseusement couchés sur leurs affûts.

Revenons maintenant à Saint-Nazaire. Tout un monde se meut dans les

ateliers de la Compagnie transatlantique, c'est un brouhaha et un

mouvement perpétuels. Les machines fonctionnent avec rapidité; ici, dans

les fourneaux ardents, divers métaux se fondent; là, le fer rougit et se

tord; partout le marteau et l'enclume font leur besogne. Quant aux

transatlantiques eux-mêmes, ces magnifiques vaisseaux qui connaissent

tous les mondes, ils sont la dernière expression de la science et du

luxe: de la science, lorsqu'on s'arrête devant ces immenses machines

fonctionnant avec une régularité si admirable, et du luxe, lorsqu'on

considère tout le confort que renferment ces villes flottantes.

Ces grands navires semblent fiers et majestueux, même au repos; mais

lorsqu'ils arrivent au port des contrées lointaines, ils doivent

paraître mille fois plus beaux encore. Ah! quelle doit être l'émotion

des exilés qui saluent le drapeau national de ce navire qui va les

ramener au pays! Quelle doit être leur joie de toucher ce pont qui est

un morceau de la terre natale, de poser le pied sur le sol flottant de

la Patrie!

En considérant ce vaste port de Saint-Nazaire, encombré de bâtiments

grands et petits, portant les couleurs de tous les pays, en entendant

sur tous les points un langage rappelant celui de la tour de Babel, on

comprend la nécessité qui a fait creuser un second bassin dans cette

ville neuve, si importante déjà, et qui n'était, il y a un demi-siècle

qu'un pauvre village, un nid de pêcheurs perdu dans les flots. En

regagnant le quai, notre attention s'est concentrée quelques instants

sur un beau trois-mâts, coquettement pavoisé, toutes voiles dehors et se

préparant à partir. Deux officiers se promenaient sur le pont, et voici

la jolie petite histoire qu'on nous a racontée à leur sujet: ils sont

marins et cousins, naviguant sur le même bateau, l'un comme capitaine,

l'autre comme second. Il est bon d'ajouter qu'ils sont liés comme des

frères; jeune, d'humeur joyeuse, le second, un farceur s'il en fut, se

trouve toujours prêt, à bord comme à terre, à jouer mille tours. Voici

donc l'un de ses exploits: après une traversée des plus longues et des

plus pénibles, où l'on n'a eu pendant les quinze derniers jours que de

mauvais lard salé à manger, on arrive enfin, il y a quelques semaines, à

Saint-Nazaire, à l'aurore d'un beau jour, d'été. Pendant que le

capitaine s'occupe de régler le déchargement du navire, le second court

dans la famille annoncer l'heureuse arrivée. «Ma tante, dit-il à la mère

du capitaine, faites-nous un repas homérique, un festin de roi; à onze

heures, nous viendrons déjeuner. Votre fils n'a qu'une idée fixe depuis

qu'il approche de terre, c'est de manger du lard, du boudin, de la

saucisse.» La brave femme ne se le fait pas dire deux fois; elle

dévalise la charcuterie voisine. À l'heure dite, le capitaine, au bras

de son cousin, le sourire et le cigare à la bouche, l'oeil brillant de

plaisir, lui disait en se rendant à la maison: «Nous allons donc nous

mettre sous la dent autre chose que cet affreux lard qui me soulevait le

coeur; cette viande de porc, je ne pourrai plus la manger d'ici

longtemps, ni même la voir.»

On se met à table. La bonne mère est radieuse, le potage s'avale

gaiement. À peine la vaste et traditionnelle soupière est-elle emportée,

qu'on voit apparaître sur la nappe blanche une belle andouille noire qui

s'enroule sur sa purée de haricots verts, comme un boa sur l'herbe fine

des prés indiens. Elle est escortée de deux plats enguirlandés de

boudins et de saucisses. «Enfin, pense le fils qui veut se consoler de

ce premier mécompte et qui grignote du bout des lèvres la charcuterie

maternelle, la saucisse a du bon, elle stimule le palais, ouvre

l'appétit et porte à boire, c'est l'usage de commencer ainsi.» Mais,

grands dieux! à ce premier service en succède un second, qui laisse le

marin aussi stupéfait sur sa chaise que si quelque requin de Chine ou

quelque vieux crocodile du Gange venait de faire irruption dans

l'appartement: sur la table, à droite, une magnifique côte de lard sort

d'une ceinture de choux verts, comme un fort entouré de murailles, du

sein d'une forêt; à ses pieds un cordon de saucisson s'arrondit comme le

fossé sombre des remparts, tandis qu'en face d'elle, à gauche, se dresse

en pyramide un gros pâté de cochon. Le centre est occupé par une énorme

_arbelèse_ rôtie, nageant dans son jus: une mer de saindoux. Ceci est le

couronnement du festin. Horreur! le fils recule épouvanté. Un moment,

chacun est anxieux. Le cousin lui-même, qui commence à trouver qu'il est

allé trop loin, et qui ne s'attendait pas à voir son menu si fidèlement

rempli, se sent fort mal à l'aise... Heureusement le trio avait l'esprit

bien fait, le capitaine surtout. On s'est expliqué en riant: «Moi qui

croyais lui faire tant de plaisir!» répétait la bonne mère toute

déconcertée, et qui, dès l'après-midi, retournait aux provisions. À six

heures, un fin dîner, uniquement sorti des mains de la bouchère venait

raccommoder tout le monde, si tant est qu'on fût un peu fâché, l'humeur

et l'estomac, et faisait oublier au milieu de mets recherchés les

désappointements du matin.

Nos dernières courses aux forts, aux phares et aux transatlantiques se

sont effectuées en nombreuse compagnie, entre autres, les trois beaux

Parisiens venus à notre pêche de nuit. S'ils font fi de la seine et du

filet, ils ne dédaignent pas l'arme à feu, et nous les voyons souvent

partir en guerre, comme défunt Marlborough, avec cette différence que

l'ennemi doux et inoffensif qu'ils poursuivent sont de beaux oiseaux: la

blanche mouette, l'alcyon noir, les goélands timides et les graves

cormorans. Les gros marsouins qui chassent continuellement le mulet sur

nos plages les préoccupent encore beaucoup et ils rêvent d'en tuer au

fusil, oubliant que leurs balles s'aplatiront comme des boulettes de mie

de pain sur le cuir chagriné de ces mammifères.

Ils ont commencé par dire beaucoup de mal de la mer, par gémir des

brouillards intenses que la Manche et l'Océan tissent à perpétuité comme

un voile épais s'étendant sur la Bretagne, ils se sont plaints des

remous, de cette mer agitée toujours en mouvement, sans repos, sans

trêve et qui ne peut rester un instant tranquille. Ils disent encore:

«On forme des projets; on va excursionner, le temps est superbe. Soudain

un gros nuage arrive de l'Océan; il pleut à torrent. Nous nous

désolons...--Faites pas attention répond un marin presque souriant,

c'est la marée montante qui amène ce nuage-là, ça ne va pas durer.

--En effet, le soleil reparaît, mais six heures après, voilà le ciel qui

s'obscurcit encore, l'averse recommence et le marin de reprendre du même

ton: «Faites pas attention ce ne sera rien, c'est la mer qui baisse

entraînant à sa suite les nuages du continent. Que voulez-vous,

Messieurs, faut ben en prendre son parti, la Bretagne a le privilège des

douches pluviales...

--Et continuelles, mon brave, n'est-ce pas?».

Oui, ces beaux messieurs, qui ne sont pas coutumiers de la mer, se sont

d'abord étonnés de tout; aujourd'hui, ils semblent se familiariser avec

le mugissement des flots, avec le flux capricieux, tantôt s'affaissant

avec mollesse sur le sable d'or, tantôt fouettant de son écume de neige

les sombres rochers.

Ils découvrent maintenant mille poésies dans «le tapage des vagues

arrondies en croupe, bondissant et se pressant en désordre comme un

troupeau de coursiers indomptés...», ils étudient la flore des mers aux

algues multicolores et s'intéressent même à l'humble coquille si fort

attachée à son rocher. Ils nous font alors des comparaisons, des

citations et des dissertations superbes; leur lyrisme se développe dans

la contemplation de ces spectacles grandioses de la nature.

_Le 8 octobre._

Hélas! les vacances touchent à leur fin; depuis plusieurs jours les

soirées sont devenues très froides et, la semaine dernière, elles

étaient tout à fait sombres, le soleil se couchant tôt et la lune ne

prenant plus la peine de se lever. Cette belle Phébé, cependant, daigne

reparaître ces jours-ci et nous montrer sa grosse face cuivrée; mais

Borée l'accompagne avec tant de persistance qu'il n'y a plus moyen de

rester longtemps dehors. Nous avons exhibé les cartes, si délaissées

pendant les beaux jours, et que nous sommes trop heureux de reprendre

maintenant pour nous tenir compagnie après dîner. L'agréable

Trente-et-un nous réunit autour du tapis vert où nous nous passionnons

pour nos modestes sous comme pour des louis; nous jouons avec rage à

l'instar des Anglais, la nation la plus joueuse du monde. Henri déclare

sans vergogne qu'il joue pour gagner, et mon petit frère assure qu'on

triche quand il ne gagne pas; il trouve bien, comme Shéridan, que le

premier bonheur est de gagner au jeu, mais il ne reconnaît pas, comme

lui, que le second soit d'y perdre. Moi-même, je ne suis point

indifférente aux faits et gestes des têtes couronnées et des as

vainqueurs, ni maman non plus; il n'y a vraiment que mes grands parents

à prendre philosophiquement leur parti des mauvaises grâces de la

Fortune. Ma bonne maman n'aime pas les cartes; mais elles le lui rendent

bien, car elle perd toujours.

Hier, au milieu de notre intéressante partie, la cuisinière entre tout

effarée nous demander si la lune s'est cassée dans la mer? Nous courons

voir; en effet, il manquait un morceau à la lune dans son plein; cela

demandait explication, et nous n'avions pas le moindre Nick sous la

main; je cours chercher un vulgaire almanach, que Henri ouvre illico et

où nous trouvons l'éclipse annoncée et prédite depuis longtemps. «Vois,

me dit mon frère, c'est nous-mêmes, c'est notre terre qui s'interpose

entre le Roi du jour et la Reine des nuits...» Mon frère était parti, et

je le voyais déjà escaladant le mont Parnasse ou enfourchant Pégase;

mais je l'ai arrêté court en si beau chemin, en lui rappelant que nos

intérêts étaient en souffrance. En effet, lorsque nous sommes rentrés,

mon petit frère empochait nos sous à l'aide d'un superbe brelan. Ceci a

ramené le sourire sur ses lèvres, car, qui le croirait? il se montre

aujourd'hui rêveur et mélancolique. Il pense au départ, et le départ,

c'est l'adieu à sa vie vagabonde et oisive; le départ, c'est l'adieu aux

bains, aux pêches, aux courses aventureuses à travers les plages, les

champs et les vignes qu'il vendangeait si bien à son profit; le départ,

en un mot, c'est la fin de toutes les parties de plaisir...

La Liberté va replier son aile et le collège ouvrir toutes grandes ses

portes, et notre Benjamin, pour la première fois depuis deux mois, songe

creux aujourd'hui...

_Le 9 octobre_

Ce matin, avant le déjeuner, je suis encore allée passer quelques

minutes devant ce grand Océan qui respire d'un pôle à l'autre, et dont

le souffle s'entend des deux hémisphères, comme preuve de sa puissance

et de sa grandeur. Ce spectacle, toujours le même, me semble toujours

nouveau dans sa sublimité. C'est la saisissante image de l'infini!

Ah! que j'aime à rêver devant l'immense mer

S'étoilant d'or, d'azur comme une souveraine,

Pendant que sous mes pieds s'ouvre le gouffre amer

Où la vague sans fin roule sa longue chaîne.

Ah! oui, j'ai relu bien des fois cette définition de la mer par

Lamartine.

«J'ai roulé, des milliers de fois, la pensée de l'infini dans mes yeux

et dans mon esprit, en regardant du haut d'un promontoire ou du pont

d'un vaisseau le soleil se coucher sur la mer, et plus encore en voyant

_l'armée des étoiles_ commencer, sous un beau firmament, sa revue et ses

évolutions devant Dieu. Quand on pense que le télescope d'Herschell a

compté déjà plus de cinq millions d'étoiles, que chacune de ces étoiles

est un monde plus grand et plus important que ce globe de la terre; que

ces cinq millions de mondes ne sont que _les bords_ de cette création,

que si nous parvenions sur _le plus éloigné_, nous apercevrions, de là,

d'autres abîmes d'espace infini comblés d'autres mondes incalculables;

et que ce voyage durerait des myriades de siècles, _sans que nous

puissions atteindre jamais_ les limites entre le néant et Dieu, on ne

compte plus, on ne chante plus; on reste frappé de vertige et de

silence, _on adore et l'on se tait_...»

Tout en regardant l'espace, je suivais le travail d'un petit brick

tenace, courageux, soutenant une lutte énergique contre vent et marée

qui l'entraînaient en mer au lieu de le pousser au port, tandis qu'un

grand vapeur remontait tranquille et majestueux les courants, comme s'il

ignorait les flots et la tempête...

Tout en admirant les deux, je pensais à cette merveilleuse découverte de

la vapeur. Je trouve les magnifiques créations du génie humain peut-être

encore moins étonnantes dans leur conception que dans leur réalisation.

Tracer sur le papier des plans superbes, enfanter des chefs-d'oeuvre du

bout d'une plume mathématique est quelque chose, mais la merveille c'est

de donner une forme réelle et palpable à la pensée, c'est de réduire

toutes les difficultés à néant.

Au XVIe siècle, un Espagnol proposa, dit-on, à Charles-Quint de faire

marcher un bâtiment sans rames et sans voiles, au moyen d'une chaudière

d'eau bouillante, dont la vapeur faisait agir un piston. Ce procédé

obtint le résultat désiré; mais, à la mort de Charles-Quint, cette

découverte restée sans protecteur, demeura dans l'oubli. En 1663, le

marquis de Wescester publia un ouvrage où la même idée des machines à

vapeur se trouva énoncée. En 1711, Denis Papin, de Blois, fit d'heureux

essais pour appliquer la vapeur à la navigation. Enfin, c'est

l'Américain Fulton qui, en 1767, mit en évidence cette grande et

merveilleuse invention, et lança sur la Seine, en 1805, le premier

bateau à vapeur. L'Anglais Griffits imagina ensuite, en 1812, de faire

mouvoir les voitures par le même procédé. Nous savons s'il réussit. La

vapeur a donc aplani les routes, abrégé les distances, et grâce à elle,

pendant que d'un côté le navire, insoucieux du vent, traverse fièrement

les mers, de l'autre, la locomotive vertigineuse entraîne son sillon de

voitures dans l'espace!

J'ai bien fait de sortir ce matin. Il n'est que midi, et déjà les nuages

amoncelés crèvent de toutes parts, la pluie fait rage, la mer a des

mugissements terribles, un ouragan se prépare, la nuit va être bien

mauvaise, et le coeur se serre à la pensée des pauvres marins exposés à

ses fureurs. Ah! mon Dieu, comme l'âme se dégage et s'élève devant le

danger, comme la prière monte fervente vers vous qui pouvez seul les

protéger! Mon Dieu, ayez pitié d'eux!...

Cinq heures.--La grande voix de la mer résonne de plus en plus

distincte, et je suis de ma fenêtre toutes les péripéties de ce drame

des éléments. Nous sommes ballottés par une affreuse tempête, à croire

que les rochers, les arbres et les maisons, dans un horrible pêle-mêle,

vont s'envoler dans les airs ou s'abîmer dans les flots! Les vagues,

emportées par l'aquilon, se brisent avec des sanglots immenses exprimant

des souffrances inconnues, gonflant leur masse liquide comme des

poitrines soulevées par la douleur; des milliers de larmes amères

ruissellent sur les rochers comme les pleurs sur un visage désespéré, et

les goëlands inquiets poussent des cris d'épouvante.

Une forme hideuse et noire apparaît par moment, c'est le cadavre d'un

chien; tout à coup une vague monstrueuse le saisit, le tord dans sa

volute capricieuse et l'engloutit à jamais. L'ouragan vient d'éclater

dans toute sa furie. Les lames assaillent la plage en files pressées

comme des guerriers montant à l'assaut, et lancent à cinquante pieds en

l'air leur longue fusée d'écume; les nuages noirs se lézardent comme des

murailles fantastiques, laissant apercevoir par leurs fissures l'ardente

fournaise des éclairs; des lueurs blafardes et aveuglantes illuminent

l'étendue. Les quelques barques amarrées devant nous s'entrechoquent

avec des bruits lugubres, et les cordages, tourmentés par l'humidité, se

plaignent douloureusement. La pluie, fouettée par le vent, tombe en

faisant siffler ses hachures comme des flèches. On dirait que le chaos

veut reprendre la terre et en confondre de nouveau les éléments. Voilà

le spectacle que j'ai devant moi; de l'autre côté, dans la campagne, le

même bouleversement se manifeste: les arbres craquent et se fendent sous

les efforts de l'aquilon, les sentiers se changent en torrents, les

feuilles jonchent le sol, les oiseaux frémissants se cachent dans les

ramées humides, moi-même je grelotte de froid et d'émotion.

Pourrons-nous partir demain? Je l'ignore; et l'on se demande, devant un

tel bouleversement, si jamais cette grande colère de la nature va

s'apaiser, si les flots rentreront dans leur lit; assurément les arbres

vont se redresser, les feuillages secouer les perles brillantes dont ils

sont surchargés, les oiseaux s'aventurer dans l'espace pour sécher leurs

ailes alourdies par la pluie? Sans doute demain, après une nuit

terrible, l'ouragan fatigué s'éloignera. Du sein des eaux, des bois et

des plaines sortiront des voix frémissantes, laissant échapper un

immense soupir de soulagement. Encore quelques heures et tout rentrera

dans l'ordre. La terre reprendra ses sourires, la mer ses limites, le

soleil ses rayons, et l'on ne s'apercevra plus de cette terrible

secousse qu'à la fraîcheur de l'air et au parfum plus pénétrant de la

brise...

Nous avons reçu hier après-midi (heureusement qu'il faisait beau) une

visite qui nous a tous bien surpris, la visite de M. Benoit, un monsieur

très correct d'ailleurs, fils de mon premier professeur de piano. Il

venait nous faire ses offres de service, c'est un industriel qui semble

très au courant de sa partie: «Oui, nous a-t-il dit en souriant, le

commerce est plus productif que les arts. Mon pauvre père n'entendait

rien aux choses pratiques de la vie; c'est probablement ce qui m'a rendu

très positif.»

Nous n'avions jamais vu M. Benoit fils, c'est à peine si nous savions

son existence, son père n'en parlait guère, ce qui était assez

singulier; cet étranger, cet inconnu m'apparaissant comme la vision

rajeunie de mon vieux professeur, m'a rappelé soudain plus d'un souvenir

de mon enfance.

Je connais une petite fille qui vous dit le plus gentiment du monde: «Je

n'ai pas peur de papa, ni de maman, ni de ma bonne; j'ai seulement un

peu peur de Croquemitaine.» Quand je pense à mon vieux professeur de

musique, je pourrais dire la même chose. À cette époque, je ne craignais

ni papa, ni maman, ni ma bonne, mais j'avais une affreuse peur de mon

maître de piano.

Je le retrouve dans ma mémoire avec un visage d'ogre, des yeux

dévorants, des dents de requin, une voix de tonnerre. Je croyais à

l'instant voir surgir de ses immenses poches les paquets de verges, dont

il parlait, pour corriger les doigts faibles ou récalcitrants. Il avait

des comparaisons qui alors me terrifiaient.

«Qu'est-ce que c'est que ça? des doigts flasques comme des asperges

bouillies, attachés à des poignets raides comme du cornouiller.»

Lorsqu'il m'avait lancé ces épithètes malsonnantes, je prenais le parti

héroïque de m'endormir. Dame, je n'avais que six ans! Quand on saura que

ce maître intraitable me donnait une heure de leçon tous les jours, on

conviendra que c'était un peu long.

Si la leçon s'était bien passée, maman me donnait un sou, pour aller

acheter un chausson aux pommes chez le pâtissier voisin. Ah! ces pommés,

comme ils me paraissaient délicieux! J'ai eu beau chercher, je n'en ai

jamais retrouvé de pareils. Le grand Napoléon demanda vainement toute sa

vie un haricot de mouton, comme ceux qu'il mangeait à l'école de

Brienne; on lui en servit de bien supérieurs sans doute, mais il ne les

trouva jamais aussi bons. Ce qui prouve une fois de plus, que les

souvenirs enfantins demeurent les plus vivaces et souvent les meilleurs.

Depuis, petit à petit, j'ai appris l'existence pénible de mon

professeur. C'était un artiste dans toute l'acception du mot; le sens

commun, qu'on devrait appeler le sens rare, lui manquait totalement. Il

appartenait à cette race intelligente des bohèmes d'il y a un

demi-siècle, vivant au jour le jour sans penser au lendemain, dépensant

peu ou beaucoup, suivant les circonstances, mais n'ayant jamais un

centime devant eux. Aujourd'hui, les artistes ont fait de grands progrès

sous ce rapport-là, ils sont devenus pratiques; ce n'est pas une poire,

mais des vergers de poires qu'ils savent se ménager pour la soif; s'ils

connaissent à présent l'art de gagner de l'argent, ils connaissent aussi

celui de le garder.

Mon professeur était fils d'un fonctionnaire ayant économisé une

certaine fortune, et frère d'un compositeur qui a laissé des romances

charmantes qu'on chante encore; ces bons exemples ne lui servirent en

rien. Comme on le voit, c'était un irrégulier, un bohème. À vingt ans il

s'était marié avec une jeune fille de dix-huit, aussi riche que lui

d'insouciance et de gaîté, n'ayant d'autre patrimoine que la jeunesse et

l'espérance. L'espérance! un banquier qui n'aboutit souvent qu'à la

faillite. La pauvre jeune femme mourut un an après, en donnant le jour à

un fils, dont M. Benoît s'occupa tout juste, comme jadis La Fontaine

s'était occupé du sien.

M. Benoît, ce professeur qui ne passait pas un quart de soupir, ni un

double point, qui raisonnait si exactement en musique, restait toujours

un grand original dans les choses sérieuses de la vie. Je pourrais même

ajouter qu'il avait plus de justesse dans les oreilles que de justice

dans l'esprit. Je me souviens encore de quelques petites histoires qui

en font foi.

Après les premières études si ingrates du piano, lorsque je commençais à

faire une moue dédaigneuse aux morceaux de Leduc et de Carpentier, on

m'acheta un bel instrument neuf. Dire toute la joie que j'en ressentis

serait impossible. J'étais encore à cet âge heureux où les impressions

sont les plus vives et où l'on ne croit qu'au bonheur. On avait d'abord

décrété que je ferais gammes et exercices sur le vieux piano; mais bah!

au bout de quelques mois je ne voulais plus en entendre parler. Ma mère

songea alors à le vendre et pria mon professeur de s'en occuper. La

caisse était encore belle, l'ivoire des touches pas trop jauni; mais les

sons, hélas! laissaient beaucoup à désirer. Le facteur de la ville

n'estimait plus mon vieux piano, que deux cents francs. Mon professeur

avait justement, à trois ou quatre maisons plus loin que la nôtre, une

nouvelle commençante dont les parents cherchaient un piano d'occasion:

c'était leur affaire. M. Benoit qui donnait cette leçon-là après la

mienne, offre illico mon piano. À deux heures il était proposé; à quatre

heures, il était acheté; à six heures il était emporté.

Comme on voit, notre intermédiaire ne s'était donné aucune peine, ma

mère cependant comptait lui offrir une petite gratification. Malgré tous

les travers, qu'elle lui connaissait, elle s'intéressait vivement à ce

bon M. Benoit pas riche du tout et elle se disait in petto: «Je le

connais, c'est la délicatesse en personne, il est capable de ne vouloir

rien accepter et moi, certainement, je lui offrirai un louis.»

En effet, dès le lendemain, après ma leçon, ma mère remercia M. Benoit

de son empressement à lui être agréable; le sourire aux lèvres, songeant

à la joie qu'elle allait lui causer, ma mère lui demanda ce qui lui

était dû pour sa complaisance.

M. Benoit baissa les yeux et tout rougissant il répondit d'un air

modeste: «Oh! Madame, rien, presque rien; cinquante francs si vous

voulez.»

Presque rien! cinquante francs! le quart de la vente totale du piano!

Ma mère crut qu'elle avait mal entendu, cette demande lui paraissant

fort exagérée. Elle lui remit vingt-cinq francs; mais, depuis ce jour,

elle ne parla plus des sentiments délicats de mon professeur.

À quelque temps de là, il y eut soirée dansante à la maison; ma mère

pensa que le violon de M. Benoit soutiendrait très agréablement les

personnes qui auraient l'amabilité de faire danser, et même au besoin

pourrait les remplacer. Sachant les susceptibilités du bonhomme, mon

père se rendit en personne chez lui pour lui demander son concours,

appuyé d'un salaire rémunérateur. À cette demande M. Benoit fronça les

sourcils... «Monsieur, dit-il, je n'ai jamais joué qu'une seule fois

dans un bal... et ça a mal tourné.

--Comment? cela a mal tourné!

--Oui, très mal.

--Mais enfin, M. Benoit, je ne vois aucun motif pour que cela tourne si

mal chez moi. Vous me rendriez service; je vous en prie.

--Monsieur, ce serait chez vous, comme chez les autres.

--Expliquez-vous de grâce.

--D'abord, moi, quand je joue un quadrille, je le joue correctement, pas

une note de plus que les reprises voulues: tant pis pour les

retardataires.

Eh bien! au bal dont je vous parle, on voulut me faire jouer les figures

des quadrilles aussi longtemps que cela plaisait aux danseurs, à eux de

me donner le signal de l'arrêt, en frappant dans leurs mains.

«Ah! par exemple, me disais-je, vous prenez donc mon archet pour la

manivelle d'un orgue de barbarie? Je vais vous prouver que non. Je me

regimbai. De plus, quand je joue, j'entends qu'on m'écoute.

--Ah! même la musique de danse...

--Oui, Monsieur, le plaisir des jambes n'a rien à revoir avec celui des

lèvres, autrement dit de la conversation qui ne sert qu'à brouiller les

figures, étouffer la musique, estropier la mesure. Dans ce salon tout le

monde riait, parlait, criait, si bien que je ne m'entendais plus: je

croyais avoir affaire à des sauvages ou à des fous. Dame! ça m'a chauffé

les oreilles. Je me suis arrêté tout court et j'ai refusé net de jouer.

«Dansez maintenant, ai-je dit, comme dame Fourmi à la frivole Cigale;

trémoussez-vous, belles». Et j'ai remis mon violon dans sa boîte. On m'a

supplié d'abord, les plus jolis minois m'ont fait des risettes; mais

stoïque, mais Romain jusqu'au bout, je suis demeuré inflexible. Le

maître de la maison s'est fâché tout rouge, m'a saisi par le bras et m'a

poussé à la porte.

Oui, on m'a jeté à la porte! s'écria M. Benoit que ce souvenir rendait

encore frémissant.»

Mon père, tout interloqué de cette confidence, se donna bien garde

d'insister davantage.

Mon professeur de musique ne vint pas à la soirée.

Voici du reste la dernière aventure qui mit le comble à ses méfaits. M.

Benoit, ayant travaillé chez un facteur de pianos dans sa jeunesse,

était aussi bon accordeur que bon professeur. Mais ne voulant marcher

sur les brisées de personne, il laissait cette clientèle à l'accordeur

qui passait régulièrement tous les trois mois.

Il advint cependant qu'une année, au moment des vacances, notre piano

devint faux tout à coup. Nous devions être nombreux à la maison, faire

de la musique et danser de temps en temps. Ma mère demanda à M. Benoit

de lui rendre le léger service d'accorder notre piano. M. Benoit y

consentit de bonne grâce. C'était un simple accord, puisque le piano

était au diapason et qu'il ne lui manquait pas une corde. Après avoir

terminé son accord, M. Benoit demanda plumeau et brosse pour enlever la

poussière qui, disait-il, s'était glissée à l'intérieur du piano. Nous

finissions de déjeuner, on était au dessert, ma mère pria M. Benoit de

venir manger quelques fruits et prendre une tasse de café, additionnée

d'un verre de fine champagne; ce qu'il accepta avec empressement.

Mon père rencontra M. Benoit le lendemain...

«Combien vous dois-je, lui dit-il?» M. Benoit sembla éluder la question.

--Mais rien, presque rien, cela se retrouvera une autre fois.

--Non, non, vous avez devant vous un débiteur qui ne demande qu'à

s'acquitter, reprit mon père, en souriant.

--Eh bien, puisque vous le voulez absolument, ce sera vingt-cinq francs.

Mon père, comme ma mère la première fois, trouva cette réclamation fort

exagérée. Mais M. Benoit tint bon et voulut lui prouver, en termes

techniques que les profanes ne pouvaient guère comprendre, qu'il avait

fait une réparation considérable.

À son passage à la maison, mon père consulta notre accordeur ordinaire

qui estima l'accord, cinq francs et l'époussetage, cinq autres francs.

Mon père offrit quinze francs, mais M. Benoit ne voulut pas démordre de

ses prétentions et menaça de l'huissier s'il ne recevait illico ses

vingt-cinq francs.

Quand on l'entendait jouer de la guitare ou du piano, il vous

empoignait. On s'intéressait à lui, on lui cherchait des positions, on

lui en trouvait: le malheureux ne savait pas les conserver. Lorsque la

Folie avait fait tinter ses grelots et le Plaisir ses flonflons, aucune

considération ne l'arrêtait plus; voici peut-être sa plus jolie

escapade.

Je l'ai connu vieux, mais il avait été jeune... (Monsieur de La Palisse

n'aurait pas dit mieux). Donc à cette époque, on lui avait fait obtenir

une place dans une ville de province. Avec ses leçons et les concerts

qu'il organisait de temps en temps, on voyait poindre pour lui des jours

heureux. Surcroît de bonheur: il avait été nommé organiste d'une petite

paroisse suburbaine. Ah! bien oui! Y pensez vous! N'avoir jamais eu

d'autre maître que son caprice et soudain dépendre d'un chef de bureau

tous les jours de la semaine et d'un bon curé le dimanche, c'était deux

chaînes au lieu d'une qu'il se rivait à perpétuité.

Un certain dimanche, les petits camarades avaient organisé une partie de

campagne. Les voitures avaient été commandées pour dix heures et demie

dernière limite, et mon professeur devait les rejoindre aussitôt la

grand'messe finie; mais quand bien même l'organiste l'eût menée à fond

de train en écourtant toutes les antiennes, il lui était impossible

d'arriver à l'heure. Ce retard l'agaçait. Il dormit mal, cherchant un

moyen de concilier son devoir et son plaisir. À la fin de la nuit, il

eut soudain une idée géniale, une idée triomphante; il se leva

promptement et se dirigea vers l'église. Une seule porte donnait accès à

l'escalier de la tribune et à celui de l'horloge. En sa qualité

d'organiste M. Benoit avait une clef de cette porte; vers cinq heures et

demie il se croisa avec le sacristain qui venait de sonner l'Angélus, il

entra à l'église où il n'y avait encore personne, grimpa dans la tour de

l'horloge et avança prestement les aiguilles d'une heure.

À neuf heures moins un quart, les cloches étaient en branle sonnant la

grand'messe. Chacun chez soi fit la même réflexion, et tout en se

disant: comment se fait-il que ma pendule soit en retard d'une heure? se

hâta de s'apprêter pour courir à la messe. Au sortir de la dite messe,

quand chacun se raconta sa petite histoire, qui était la même, y compris

le clergé, les chantres, le bedeau, les enfants de choeur et les

paroissiens, on s'aperçut que ce n'était pas toutes les pendules et

montres de la paroisse qui s'étaient détraquées à la fois, mais que

c'était l'horloge seule qui avait avancé d'une heure, et l'on comprit le

coup de pouce donné aux aiguilles par l'organiste. Celui-ci avait tout à

la fois concilié son devoir et son plaisir: il avait tenu l'orgue toute

la grand'messe et il était arrivé juste à l'heure du rendez-vous.

Malheureusement, le curé et les fabriciens ayant éventé le truc

réprouvèrent cette façon d'agir; le pauvre musicien fut remercié et

perdit ainsi la grosse corde de son arc.

Il lui aurait fallu une vie d'aventures, voire même une roulotte

bariolée pour courir de bourg en ville, parader, recueillir des bravos.

Incapable de se plier aux exigences d'une vie modeste mais assurée, il

eût de beaucoup préféré vivre dans l'imprévu, connaître les jours de

liesse et d'abstinence, le gîte à la belle étoile et les hôtels

somptueux. Chaque soir de cette existence uniforme et de la même

couleur, il se serait volontiers écrié comme je ne sais quel poète. «Me

voilà donc encore débarrassé d'un jour!»...

Il s'était ensuite rejeté sur les concerts, mais hélas!...

Le plus mirifique de ses concerts eut un sort aussi désastreux. Il

jouait à ce moment un morceau intitulé _La Retraite_, son triomphe sur

la guitare, instrument grêle et sans ressources s'il en fut, et

cependant, sous ses doigts merveilleux, on croyait entendre les fifres

et les tambours, et l'on voyait, si l'on peut s'exprimer ainsi, la

Retraite se rapprocher, arriver, passer, s'éloigner. Au moment le plus

brillant du morceau, une des cordes casse; il la remet en maugréant. À

peine est-elle remise que deux autres partent à la fois. C'en était

trop; l'artiste furieux pousse un juron formidable et, jetant sa guitare

à terre, trépigne dessus. C'était un instrument de prix, une guitare

parfaite, presque impossible à remplacer... Le public montra son

mécontentement, on entendit à la porte des chut! chut! des bravos

ironiques se croisèrent avec des coups de sifflet, il y eut tumulte. Les

plus raisonnables se levèrent pour s'en aller; les mécontents voulurent

qu'on rendît l'argent. Bref, c'est au milieu de ce brouhaha inexprimable

que les concerts de mon professeur prirent fin.

Il se rendait au bureau à l'heure de son caprice; au bout d'un mois son

chef savait à quoi s'en tenir sur ses services; au bout de deux mois, il

le remerciait.

On pouvait considérer ce pauvre M. Benoit comme une épave de la vie. Il

avait essayé de bien des métiers et n'avait réussi à rien. Il revenait à

ses leçons qui lui permettaient de vivoter, mais ne mettaient guère de

beurre sur son pain. Ce sont ses goûts nomades dans sa jeunesse et son

amour de la pêche plus tard qui l'avaient perdu.

Il s'en allait l'été au milieu des grandes herbes, à l'ombre d'un vieux

saule, jeter sa ligne et suivre d'un regard rêveur la mince ficelle et

sa pensée vagabonde qui toutes les deux s'en allaient à la dérive;

c'était pour lui le _nec plus ultra_ du plaisir solitaire. Comme cela il

manquait beaucoup de leçons. C'est avec la plus parfaite bonhomie qu'il

disait à ses élèves: «Demain, je ne pourrai pas vous donner de leçon, je

vais à la pêche, mais, après-demain, je vous en donnerai deux...» On

reconnaîtra que ce système nouveau ne pouvait convenir ni aux parents,

ni aux enfants: c'était une énormité qu'il proposait là sans l'avoir

jamais comprise.

D'ailleurs, il s'était toujours énergiquement refusé à donner des leçons

aux jeunes qui travaillaient pour devenir à leur tour professeurs de

musique: «Leur donner des leçons! s'écriait-il. Élever des petits chiens

pour me mordre; jamais!»

_Le 10 octobre au soir_.

J'ai achevé ce matin une robe merveilleuse, qui m'a pris tous mes

moments de loisir pendant les vacances; cette jupe sans pareille, qui

renferme entre ses plis les oracles du Destin, va revêtir une poupée,

que dis-je? une magicienne cabalistique qui doit prédire les temps

présents, futurs et surtout passés. Elle va tirer la bonne aventure à

tous, grands et petits, mais particulièrement aux jeunes filles. Ma

sibylle, ne s'étant jamais occupée de mariage pour son propre compte,

s'intéresse vivement à l'hymen des autres et promet monts et merveilles.

Dorénavant tous les jeunes gens ne rencontreront plus que des perles

pour femmes, et les jeunes filles, des phénix pour maris.

Hier soir au dîner, ma chère famille a fêté mes seize ans. J'ai reçu de

jolis souvenirs, et mon frère aîné avait préparé un brillant feu

d'artifice qu'on a tiré après avoir mangé le traditionnel gâteau aux

bougies. Cette fois il y en avait seize; un nombre déjà respectable,

comme dit grand-père.

Après déjeuner, pour nous distraire une dernière fois, nous avons couru

les champs et ramassé des champignons de toute espèce. Vraiment, il est

affreux de penser que dans ces végétations, si variées de formes et de

couleurs, nées de quelques gouttes de rosée et d'un rayon de soleil, se

glissent trop souvent les principes d'une mort terrible. Nous avions

beaucoup de cèpes et beaucoup étaient mauvais; les cèpes qui poussent à

l'ombre des grands bois sont généralement bons, mais ceux qui viennent

dans les prairies sont souvent de la pire espèce, malgré leur apparence

trompeuse. Ils ont la même forme et la même couleur que les autres;

mais, dès qu'on les ouvre, instantanément, au contact de l'air, la

partie intérieure, dure et compacte, qui doit toujours rester blanche,

prend une teinte vert-de-grisée, qui s'étend et se fonce jusqu'au noir.

Il faut, autant que possible, chercher les différentes espèces à la

place qui leur est propre: le cèpe, dans les bois; le champignon rose à

la mine engageante et jamais trompeuse, dans les prairies; le gros

potiron qui sent la farine, aux champs labourés. Rien d'amusant comme la

cueillette de ces énormes cryptogames qui remplissent tout de suite les

paniers. En main, ils ont la forme du parapluie de Robinson Crusoë dans

son île déserte; mais de loin, on dirait le toit pointu d'une cabane en

miniature. Quant aux mousserons, je crois qu'ils se plaisent également à

l'ombre et au soleil; mais je ne me hasarde pas à les ramasser, à cause

des traîtres qui se faufilent si facilement parmi les bons.

À deux heures, maman nous a rappelés pour voir quelques connaissances

qui venaient nous dire adieu.

Les deux ou trois premières visites ne m'ont guère amusée, on a d'abord

parlé de la pluie et du beau temps... Ah! vraiment l'on ne saura jamais

ce que cette sempiternelle et monotone lamentation contre le temps rend

de services à la société; cette jérémiade permanente fait les trois

quarts et demi des frais dans les visites banales et tire bien des

personnes d'embarras.

«Mon Dieu, que vous êtes aimable, dit-on, d'avoir affronté, pour venir

me voir, ce soleil torride (si c'est l'été), ce froid de Sibérie (si

c'est l'hiver), et les doléances vont leur train, la glace et la neige,

la poussière et la boue, le ciel bleu et les nuages, le froid et le

chaud, le vent et la pluie, enfin tous les divers états atmosphériques

alimentent la conversation de ceux qui ne savent que dire. La petite

ville qu'on habite donne aussi matière à la causerie. N'a-t-elle pas le

privilège, peu enviable, d'être tout à la fois ville ou campagne,

suivant l'appréciation de ses habitants? Chacun la juge à sa manière.

L'hiver, c'est une bourgade ouverte à tous les frimas il est vrai, mais

fermée à toute espèce de plaisir, et si l'on tient à s'amuser, il faut

aller chercher la grande ville qui mène joyeuse vie. En revanche, et

chose toute particulière, à peine le printemps est-il de retour, à peine

les rayons ont-ils succédé aux neiges, à peine mai a-t-il fait craquer

l'écorce des pousses nouvelles et bourgeonner tous les arbres que, par

une métamorphose subite, la petite ville, qui n'était tout à l'heure que

la campagne, redevient ville avec tous les inconvénients de l'été: pas

le moindre petit coin d'ombre ou le plus léger zéphyr; on souffre de la

chaleur, la poussière est intolérable, et l'on court au fond des bois ou

au bord de la mer.

Ma conclusion est qu'il y a beaucoup d'esprits mal faits qui n'aiment

l'hiver que pendant l'été et _vice versa_.

En revanche la dernière visite m'a fort intéressée. Ah! nous en avons

appris de belles sur la tempête de l'autre jour, elle a fait des

siennes! Le bateau sauveteur de Saint-Marc n'existe plus! Il s'est perdu

en voulant sauver deux navires en détresse! Qui eût pu croire que nous

ne le reverrions pas et qu'il n'avait plus que quelques jours à vivre,

lorsque ces temps derniers nous allions le visiter et l'admirer. Ce beau

bateau insubmersible, construit dans les grands chantiers de la Seyne,

près Toulon, si bien gréé, si bien préparé à la lutte, nous semblait

toujours devoir être vainqueur. Les courants l'ont entraîné entre deux

rochers où la mer, le menant et le ramenant sans cesse avec furie, l'a

broyé en miettes. Grâce à leur ceinture de liège, les dix marins qui le

montaient ont pu se soutenir sur l'eau plusieurs heures, et attendre

ainsi qu'on vînt les secourir. Il était grand temps pour quelques-uns

d'entre eux, épuisés et presque sans connaissance; enfin, personne n'a

péri, non plus que les deux bâtiments signalés en souffrance secourus

par le _Pouliguen_.

Quant aux aimables Parisiens déjà nommés, ils ont terminé leur saison

balnéaire par un exploit digne d'eux et qu'ils n'oublieront pas, j'en

suis sûre. Voulant profiter de tous les genres de plaisir que peut

offrir la mer, ils ont rêvé d'emporter les émotions d'un naufrage, sans

cependant courir aucun danger. Pour cela, ils se sont entendus, après

force insistances mêlées d'or, avec le patron de l'un des bateaux

pilotes qui circulent continuellement dans nos parages pour diriger, à

l'entrée comme à la sortie du port de Saint-Nazaire, les grands

vaisseaux ignorant le chenal. Ces bateaux sont d'une solidité à toute

épreuve, montés par des gens aguerris aux emportements de la mer et dont

le métier même ne consiste qu'à les affronter perpétuellement. Donc, le

soir de la dernière tempête, nos trois élégants ont obtenu la permission

de monter à bord de l'un de ces bateaux et d'y passer la nuit. En effet,

l'obscurité profonde, les rugissements de la tempête, les paquets d'eau

qui déferlaient sur le pont, le roulis qui forçait à se cramponner aux

cordages, rien ne manquait au programme. La position était émouvante et

critique, nos Parisiens étaient tranquilles quand même, rassurés par la

solidité du bateau et les capacités de l'équipage. Ils tenaient donc

tout ce que leur imagination fantaisiste avait pu rêver; mais ce qu'ils

n'avaient pas prévu, ils l'ont eu cependant, c'était de faire

véritablement naufrage. Voilà ce qui est arrivé. Vers minuit, la mer est

devenue si mauvaise que le bateau a chassé sur ses ancres, ce qui

n'arrive presque jamais; on cite peu d'exemples de bateaux pilotes

sombrant, cela, cette fois, s'est produit, le bateau a été entraîné à la

dérive vers une pointe de rochers où il n'a pas tardé à talonner et à

faire eau de toutes parts. Tous les malheureux qui le montaient n'ont eu

que le temps de se sauver sur ce rocher, heureusement plus haut que le

flux et de s'y cramponner de leur mieux. Ils ont attendu là, six

mortelles heures, au milieu des flots qui les enveloppaient et les

frappaient de tous côtés, le retour du jour pour sortir de l'abîme... Il

faut avouer que ces beaux messieurs ont été servis trop à souhait; car

ce n'était plus seulement en imagination, mais bien en réalité qu'ils

avaient éprouvé toutes les émotions d'un naufrage. Ils pouvaient périr à

ce jeu dangereux, ils en ont été quittes pour la peur; mais ils ont

rapporté, en plus de leurs souvenirs, un gros rhume et force douleurs

rhumatismales; ce que voyant et ressentant surtout, ils sont partis le

jour même, jurant, un peu tard, comme dans la fable, qu'on ne les y

reprendrait plus.

À quatre heures, il a fallu terminer les paquets et les malles. Nous

partons tous demain matin. Ah! mon Dieu, qu'il est donc triste de se

quitter! et, quand on y réfléchit, la vie n'est qu'une longue suite

d'adieux. Adieu à la gaieté de l'enfance, adieu aux illusions de la

jeunesse, adieu aux joies plus douces de l'âge mûr, adieu à la santé, au

bonheur, à la vie! La mort, cette grande désenchanteresse de

l'existence, c'est le terme de tout...

J'ai rangé soigneusement ma chambre, renfermé tous les jolis bibelots de

mes étagères, pris la clef de mon secrétaire et de mon armoire, voilé

mon petit oratoire et abrité d'une mousseline blanche les portraits qui

me sont chers, celui surtout de mon bien-aimé père, si tôt enlevé à

notre affection. Ah! oui, que de tristesses dans un départ! On laisse

toujours une partie de soi-même aux lieux préférés qu'on quitte; le coeur

anxieux se demande si on les reverra...

Et puis, j'ai emballé mes livres de classe dans ma grande caisse de

voyage, ces livres que, hélas! je n'ai pas ouverts une seule fois

pendant les vacances, même ceux d'histoire et de géographie que j'aime

tant; ils sont restés oisifs au fond du dernier casier. Mes cahiers sont

immaculés et devant leurs feuillets blancs, le blanc, couleur de

l'innocence et de la sérénité, j'éprouve les troubles du remords; ces

cahiers, je les voudrais noirs, raturés, remplis jusqu'à la dernière

feuille des analyses, narrations, résumés que j'avais à faire et que je

n'ai pas faits. Voilà, j'ai dit bonsoir à tous les devoirs de vacances,

je me suis moquée d'eux et je suis l'attrapée maintenant. Chaque jour,

je les remettais au lendemain, en leur tirant ma plus gracieuse

révérence, et aujourd'hui qu'il est trop tard pour les commencer, je ne

vois rien encore à faire de plus pour eux! Cependant la plume, mon démon

familier, n'a pas chômé.

Qu'imaginer? Que devenir? Comment rentrer au pensionnat les mains vides

des devoirs à faire et l'esprit vide des leçons à apprendre? Par quel

moyen me tirer de cet embarras? Penser mélancoliquement à toutes ces

choses n'y remédie point... Ah! mon Dieu, quelle heureuse idée

m'arrive... c'est une inspiration du Ciel... Mon journal sera mon

sauveur, et pourtant, j'avais rêvé de le garder pour moi toute seule...

Mais, bah! quand on a fait un mauvais pas par sa propre faute, il faut

tâcher de s'en tirer. Je vais le présenter à mes chères maîtresses,

d'ailleurs si bonnes, si indulgentes, et je suis sûre qu'elles voudront

bien l'accepter. Ce long devoir de littérature va, d'un même coup,

acquitter la dette obligatoire de tous les devoirs de vacances.

Adieu, mon charmant _home_, je te quitte, la conscience allégée par

cette douce espérance.

_Signé_: HENRIETTE.

Voilà comment ce modeste journal a commencé son chemin. Il a été lu en

classe pendant l'ouvrage manuel; puis il a été prêté aux amies

d'Henriette, qui l'ont timidement fait sortir du pensionnat. C'est ainsi

qu'il est arrivé jusqu'à moi. En fermant ce gros cahier, mes yeux se

sont machinalement abaissés sur la couverture, et, comme Henriette, je

l'ai trouvée si jolie que je ne puis m'empêcher, en finissant, de

transcrire ses réflexions à ce sujet; cette couverture est bleue, ayant

en tête la Vierge Marie portant l'enfant Jésus:

«J'aime tout ce qui parle du Ciel, je t'aime bien, jolie couverture de

mon cahier, tu es bleue et tu me rappelles la céleste couleur. Et

qu'elle est belle, cette Vierge au regard chaste et pur! que j'aime à la

voir, à la contempler! Grâces vous soient rendues, ô vous qui avez placé

au frontispice d'un cahier une madone, alors que tant d'autres nous

arrivent avec une couverture froide, inanimée, gravée de traits

insignifiants ou même de folies. Les enfants de Marie peuvent plus que

l'aimer, cette feuille aux couleurs de la Vierge; il leur est permis de

la presser sur leurs lèvres, car l'effigie est celle de la Reine des

Cieux. Oui, je t'aime, charmante couverture de mon journal, avec ton

Enfant-Dieu, ta Madone, tes étoiles et tes anges. Je voudrais, ô Vierge!

que ton image fût retracée autant de fois qu'il y a de grains de sable

sur les plages, de gouttes d'eau dans l'Océan, d'astres au firmament,

parce que je sais que ton sourire angélique peut toucher tous les coeurs,

parce que je sais que ton amour t'a faite la Mère de tous les hommes,

leur consolation, leur espérance et leur salut!»

Le journal d'une pensionnaire en vacances · 第 6 / 68 题