JOUBERT

_Le 1er août._

Les vacances! que de brillantes promesses, de douces espérances ce seul

mot-là renferme! Les vacances, ce sont les courses folles à travers bois

et plaines, les pieds dans la rosée et le front au vent; ce sont les

promenades charmantes sur la mer verte et sous le ciel bleu, ce sont les

jeux bruyants dans les prairies et les interminables causeries sans

cloches, à l'ombre des grands bois. On se lève avec le soleil ou

seulement pour déjeuner, suivant la couleur de son esprit ou les

caprices de sa volonté. Beaucoup de mouvement ou beaucoup de repos, de

la paresse si le coeur vous en dit; en un mot, les vacances, c'est le

règne de la liberté!

Les chevaux piaffent, les grelots carillonnent, le fouet retentit,

caisses et voyageurs remplissent l'omnibus. Nous partons, laissant

l'agréable et tranquille quartier des horticulteurs d'Angers. N'a-t-on

pas dit que l'Anjou, comme la Touraine, est le jardin de la France, le

pays des parfums et des fleurs, la terre promise des beaux fruits? Nous

entrons en gare... La locomotive, cette machine infernale et bénie, qui

traverse l'espace comme le monstre de l'Apocalypse, ébranle les échos de

ses mugissements auxquels le mécanicien, sans égard pour les oreilles,

ajoute les coups stridents et précipités de son sifflet aigu. Tout un

monde s'ébranle... Adieu, Angers! Déjà nous n'apercevons plus que ses

clochers dont les flèches percent le ciel, et le panache enfumé de ses

fabriques. Nous voyons fuir les pimpantes villas et les élégants

châteaux qui entourent la cité de sa plus coquette ceinture. Bientôt

nous allons côtoyer continuellement les belles rives de la Loire et

saluer les villes et les bourgs gentiment couchés à ses pieds.

Regardons-les; les plus remarquables sont: Ingrande, avec les hautes

cheminées de son importante verrerie; Saint-Florent, couronné de la

statue du marquis de Bonchamp; ce héros, après avoir servi en Amérique,

fut choisi en 1793, avec d'Elbée, pour commander l'armée vendéenne, dont

il marqua les premiers succès; mais, blessé mortellement peu de mois

après devant Cholet, il mourut le 17 octobre 1793. Si son existence ne

fut qu'un long acte de bravoure et de courage, sa mort est une belle

page de générosité. Avant d'expirer, il fit grâce à cinq mille

prisonniers républicains que la loi cruelle des représailles condamnait

à une mort certaine. Voici Ancenis, qui s'honore d'avoir vu signer en

ses murs un traité entre le roi de France et le duc de Bretagne, l'an

1468. Cette ville garde encore un souvenir des temps les plus reculés:

une pierre druidique, connue sous le nom de la Souvretière.

Champtoceaux, qui ne se souvient plus de ses fortifications, rasées en

1420.

Oudon dont la grande tour carrée prend auprès des autres maisons les

proportions d'un géant.

Non loin de ces belles rives, que nous parcourons si rapidement,

s'élevait jadis Champtocé, la forteresse où Gilles de Laval, maréchal de

Retz, après s'être signalé par sa bravoure au siège d'Orléans et aux

guerres du règne de Charles VII, vint acquérir la triste célébrité du

crime. La légende, en s'emparant de ce personnage historique, en a fait

un être presque fabuleux et, d'âge en âge, on racontera la terrible

histoire de Barbe-Bleue qui, finalement, fut pendu et brûlé à Nantes en

1440, sous le duc Jean V de Bretagne. Champtocé, maudit et abandonné à

la mort du maître, résista des siècles encore aux assauts du temps.

L'empereur Joseph II, venu en France pour voir sa soeur Marie-Antoinette,

en fit le croquis; mais aujourd'hui, ses tours branlantes ne sont plus

qu'une masse informe de ruines, dépendant de la terre de Serrant.

Voici Nantes, nous devons y poser le pied quelques heures. Toujours le

mouvement, l'animation, le commerce enfin, qui caractérise cette grande

cité. Quelle immense ruche et quel bourdonnement continuel! J'en suis

tout étourdie. Quelle différence entre ce brouhaha et le calme de mon

couvent, si bien nommé la _Retraite_.

Nous avons admiré l'hôtel de nos aimables hôtes et amis, M. et Mme B...

À l'intérieur, toutes les fantaisies raffinées que le luxe moderne peut

inventer; à l'extérieur, de riches sculptures, des colonnes, des

balustres, et tout à l'entour de grands arbres ombreux tamisant la

lumière qui se joue sur les gazons souples comme des tapis de velours;

des ruisseaux limpides où nagent des ondes bleues et des poissons

rouges, et enfin un jardin d'hiver, ou plutôt une grotte merveilleuse

faisant rêver le soir, lorsqu'elle est illuminée, aux descriptions

enchantées des _Mille et une nuits_. Comme contraste nous sommes allées

visiter le Temple protestant, dont la sévérité ne dit rien du tout à

l'âme. On a bien tort de reprocher au catholicisme la pompe de son

culte; ses riches autels, ses statues, ses madones, ses beaux tableaux,

retraçant la vie du Sauveur et celle des saints, nous parlent bien mieux

du Ciel que toutes ces sentences de la Bible incrustées sur les parois

du Temple; sentences éternelles comme la pierre qui les garde, mais

aussi froides qu'elle.

Maman m'a également menée à son ancienne pension. Il y avait bien

longtemps qu'elle n'y était retournée, et elle a cherché en vain les

personnes et les choses de son temps. L'immutabilité n'est pas de ce

monde! Elle n'a pu retrouver aucune de ses maîtresses, les unes appelées

ailleurs, les autres parties pour le grand voyage... Et cependant toutes

ces bonnes religieuses l'ont reçue comme l'enfant de la maison, et maman

à son tour semblait se trouver à l'aise, comme si elle les avait

toujours connues.

Nous avons tout visité: la chapelle, les dortoirs, les classes. Ici

était mon pupitre, là mon lit, disait maman; mais partout des

métamorphoses! L'eau, la lumière, la chaleur sont maintenant dispensées

dans toute la maison par des procédés savants et ingénieux, mais non

pratiqués autrefois.

Maman cherchait aussi partout les beaux arbres gravés dans sa mémoire,

et surtout les belles charmilles impénétrables aux rayons et aux brumes.

Plus rien de tout cela! Des massifs, des pelouses, des allées

tournantes, enfin, ces jardins à la mode du jour qu'on est convenu

d'appeler jardins anglais.

En nous en allant, maman me disait:

«Ainsi va le monde, chaque génération passe son temps à détruire et à

refaire les travaux de la génération précédente, et à préparer ainsi de

l'ouvrage pour celle qui vient. Vois comme le luxe gagne et s'introduit

partout. Crois-tu que nos grosses lampes à l'huile ne valaient pas le

gaz? Elles étaient infiniment meilleures, et ne fatiguaient pas la vue.

Crois-tu que l'eau vive, tirée du puits, ne valait pas autant que celle

qui a circulé longtemps dans des canaux et séjourné ensuite dans de

vastes réservoirs? Crois-tu que nous avions besoin alors de calorifères

pour nous réchauffer? Non; je t'assure que toutes ces délicatesses de

confort ne font pas les robustes santés. Je veux bien croire que

l'anémie ne soit pas seulement une maladie à la mode; cependant,

autrefois personne n'en parlait. On s'ingénie à raffiner les besoins de

la vie; les exigences du bien-être, et l'on appelle cela progrès,

civilisation; mais ne se trompe-t-on pas sur la portée de ces mots, et

surtout sur la valeur de ce bien-être matériel dont toutes les classes

sont devenues si avides? Faire fortune par n'importe quel moyen et

jouir, n'est-ce pas le principal résultat du luxe et des appétits

insatiables? Il est reconnu que tous les peuples ont été vaincus par les

délices de la fortune avant de l'être par leurs conquérants. Les hommes

sobres, qui se lèvent matin, dorment à cheval, et n'accordent rien aux

superfluités de l'existence, ont le secret des races fortes. Tant que

Rome chercha ses sénateurs et ses conseillers dans le calme et la

simplicité des champs, elle eut des hommes si grands qu'elle aurait pu

conquérir le monde. Plus tard, elle s'effémina et s'amollit en prenant

aux peuples vaincus par elle leur luxe et leurs plaisirs, et fut, à son

tour, vaincue par leurs vices devenus les siens propres.»

Maman était en verve, et sa tirade tournait au discours, lorsque nous

sommes rentrées; mais nos petits préparatifs de toilette pour le dîner,

assez nombreux ce jour-là, ont mis fin à son éloquence, ce dont je n'ai

point été fâchée, je le confesse tout bas, et l'ajustement de ma jolie

robe bleue, succédant à ma sombre robe d'uniforme, m'intéressait

beaucoup plus en ce moment que l'histoire de tous les peuples du monde.

_Le 3 août._

Nous avons quitté Nantes l'après-midi, et nous sommes descendues à

Savenay, maman voulant me faire visiter une de ses propriétés. Nous y

sommes arrivées par une pluie torrentielle, ce qui a singulièrement

refroidi et rembruni nos idées. Une flamme brillante a séché nos

vêtements et doré les crêpes qu'on nous préparait, et que nous avons

trouvées excellentes, arrosées d'une jatte de lait mousseux.

Après ce repas champêtre et charmant, nous eussions affronté toutes les

cataractes du ciel; mais le char-à-bancs du fermier nous attendait, et,

dix minutes après, nous rentrions en gare. À huit heures et demie les

formes imposantes et grandioses de la Tour de Redon se dessinaient dans

l'obscurité transparente d'une soirée d'été...

Salut, mon cher manoir! salut, mes jeunes sapins et mes vieilles

tourelles! comme vous me semblez grands! Car c'est le propre de l'ombre

de laisser seulement entrevoir les contours, deviner les lignes et

d'agrandir les formes indécises de tout ce qu'elle enveloppe de ses

voiles mystérieux. Salut aussi, hôtes nocturnes des bois, qui versez

dans l'espace vos chants plaintifs, auxquels se mêle, l'hiver, dans une

harmonie lugubre, le cri aigu des girouettes que le vent fait grincer

sur leurs gonds rouillés? Que de fois je suis restée à vous entendre,

trouvant je ne sais quelle rêveuse et mélancolique poésie dans la

profondeur des ténèbres et les hurlements de la nuit? Demain, je

saluerai le soleil, les oiseaux, les fleurs, la gent laitière et

l'espèce emplumée: les belles poules aux oeufs frais et les canards

soyeux. J'irai dans la serre cueillir quelques raisins dorés. Dans ma

petite enfance on m'y surprenait toujours; j'aimais tant les suaves

parfums, les brillantes couleurs, les fruits exquis! Je croyais que

toutes ces belles grappes vermeilles allaient d'elles-mêmes me tomber

sur les lèvres et je restais à les attendre...

Que de fois maman ou ma bonne m'ont trouvée les conjurant du regard et

les appelant de la voix: «Petites belles, petites belles, leur

disais-je, venez donc je vous attends.» J'admirais aussi les fleurs, les

camélias surtout, et lorsque je les voyais s'effeuiller, je disais, dans

ma naïve simplicité: «Mais, pourquoi donc toutes les fleurs se

déshabillent-elles ainsi? Est-ce qu'elles ne pourront plus reprendre

leur jolie robe!--Non, me disait maman; quand tu vois leur fraîche

corolle pâlir et leur tête se pencher, quand tu vois toutes ces fleurs

endolories sourire tristement, c'est qu'elles vont mourir? Mais c'est la

loi de la nature, rien ne meurt tout à fait... Et comme les jeunes

filles plus tard doivent remplacer leurs mères, de même les jolies

bengales d'avril font oublier les dernières roses d'automne. Regarde

partout la végétation, et vois combien de nouveaux boutons se

préparent...» Alors, je regardais les sèves pleines d'espérances, et

cependant je n'étais pas consolée, et le raisonnement de ma chère maman,

que j'aime tant, me faisait bien de la peine en pensant à elle.

Je les aime toujours les fleurs, aujourd'hui comme jadis, et les oiseaux

aussi. Ah! si j'habite jamais la campagne, j'aurai une volière pleine

des musiciens de la forêt; j'aurai un grand jardin où j'entendrai encore

le suave concert de la brise se jouant dans le feuillage et caressant de

son haleine légère la tête embaumée des fleurs; ces belles fleurs

rouges, roses, jaunes, violettes, azurées et tigrées comme des peaux de

panthères, ou fourmillantes et brillantes comme les pierreries de la

reine de Saba. Des oiseaux quelque part et des fleurs partout, voilà mon

ambition et mon rêve!

_Le 12 août._

Hélas! nous venons de traverser trois jours de torrents, de tourbillons,

de tempêtes à ne pas mettre le pied dehors. Quelle vilaine inauguration

des vacances!

Nous allons cependant à la rencontre de mon frère, et nous revenons

trempés comme des canards; aussi, maman n'étant pas de la race des

palmipèdes, ne trouve-t-elle aucun agrément dans ce qui fait leur joie.

_Le 16 août._

Enfin, la calotte du ciel a repris ses teintes azurées; le soleil a

quitté son bonnet de nuit et salué de ses plus beaux rayons notre

arrivée dans la capitale des Venètes.

Mon amie Augustine est du voyage, en sorte que maman se trouve le Mentor

de deux charmantes filles et d'un garçonnet. En quelques heures nous

avons visité la cathédrale, qu'une intelligente restauration rendra

bientôt complète. On y remarque beaucoup de tableaux donnés par le roi

Louis-Philippe, et la chapelle Saint-Vincent Ferrier, dont le tombeau en

marbre est surmonté de son buste qu'on porte en grande pompe à toutes

les processions.

Saint Vincent Ferrier est le patron, l'honneur et la gloire de la ville

de Vannes. Cet ardent apôtre, arrivé au terme de sa vie, disait à nos

pères ces belles paroles: «Le moment est venu où mon Seigneur

Jésus-Christ veut me conduire par sa miséricorde dans son paradis. Vous

le voyez, je suis vieux, il est bien temps que je paye la dette de la

nature humaine: gardez et observez fidèlement ce que j'ai prêché jusqu'à

ce jour. Vous n'ignorez pas à quels vices j'ai trouvé que votre province

était sujette; de mon côté, je n'ai rien épargné pour vous ramener dans

le bon chemin. Rendez grâces à Dieu avec moi, de ce qu'après m'avoir

donné le talent de la parole, il a rendu vos coeurs capables d'être

touchés et portés au bien. Il ne vous reste plus qu'à persévérer dans la

pratique des vertus et à ne pas oublier ce que vous avez appris de moi.

Quand je serai mort, mon corps restera avec vous, et mon esprit sera

votre intercesseur là où Dieu le placera, et il ne cessera jamais de

vous faire tout le bien qui sera en son pouvoir. Je vous le promets,

pourvu que vous ne vous écartiez pas de ce que je vous ai enseigné.»

Ces paroles étaient prononcées le 25 mars 1419; dix jours après, le 5

avril, saint Vincent Ferrier rendait son âme à Dieu. Son corps fut

solennellement déposé dans le choeur de l'église cathédrale de Vannes, où

il fit un si grand nombre de miracles, que le pape Calixte III n'hésita

pas à le mettre au nombre des saints dès le 19 juin de l'année 1455;

cependant la bulle de la canonisation ne fut expédiée que sous le

pontificat de Pie II, son successeur, l'an 1458, le 7 octobre.

Les habitants de Vannes se sont vus plus d'une fois exposés au danger de

perdre le corps de saint Vincent. Vers le milieu du seizième siècle, des

troupes espagnoles, envoyées par Philippe II, ayant protégé efficacement

la ville contre les efforts des hérétiques, le Chapitre de la cathédrale

voulut témoigner au chef don Juan d'Aguilar sa reconnaissance, et lui

offrit un fragment considérable des reliques de son compatriote. Mais

les soldats formèrent le complot d'enlever le corps tout entier.

Heureusement les chanoines furent avertis à temps; ils cachèrent donc

eux-mêmes, pendant la nuit, la châsse qui contenait le corps de saint

Vincent, et ils le firent avec tant de secret que cette châsse demeura

inconnue et comme ensevelie dans l'oubli depuis l'an 1590 jusqu'en 1637.

À cette époque, elle fut découverte par l'évêque de Vannes, Sébastien de

Rosmadec. Les saintes reliques furent vérifiées très exactement, et l'on

en fit une seconde translation le 6 septembre, jour dès lors consacré

pour en renouveler la mémoire tous les ans. Ce grand saint, qui a fait

plus de huit cents miracles authentiques, rapportés au procès de sa

canonisation, était né à Valence en 1357.

Dès l'âge de dix-sept ans il entra dans l'ordre des Dominicains et se

fit une telle réputation qu'on venait pour l'entendre de tous les points

de l'Espagne. Plusieurs princes étrangers l'appelèrent à eux, et c'est

ainsi qu'il vint en France, en Angleterre, en Allemagne et enfin en

Bretagne sur les instances du duc Jean V, qui lui mandait de venir en

hâte dans ses États, jeter les semences de la divine parole, qu'il avait

déjà portée en tant d'autres lieux. Il y vint, en effet, vivant

d'austérités et de mortifications et convertissant les peuples, il y

demeura jusqu'au jour où il rendit son esprit à Dieu, assisté de son

évêque, Amaury de la Motte, et entouré des hauts dignitaires du pays. Sa

mort fut un deuil général: grands et petits, riches et pauvres, tout le

monde pleurait. On visite encore aujourd'hui l'appartement où il a vécu,

transformé en modeste oratoire, et où l'on a toutes les peines du monde

à pénétrer[1].

La clef de ce simple réduit se trouve chez un pâtissier, ce qui lui fait

vendre ses gâteaux et le verre d'eau sucrée qui les accompagne,

autrement cela ne lui arriverait pas souvent, j'en réponds. Il vous sert

de l'eau chaude et trouble dans des verres douteux, et ses pâtisseries

sont assiégées de mouches, on y découvre même des fourmis, et pendant le

premier moment d'hésitation qui détourne votre main de ces gâteaux si

peu engageants, l'honnête marchand vous dit de l'air le plus tranquille:

«Faites pas attention, ce n'est rien, faites comme moi, soufflez

dessus», et son haleine plus ou moins fraîche se promène en éventant

tout le comptoir. Trop primitif vraiment, ce bon indigène vannetais[2].

J'ai visité plusieurs églises, qui ne m'ont rien dit de particulier,

mais je me suis arrêtée à Saint-Patern, un vieux monument où l'on ne

prêche qu'en breton, et à la chapelle de Monseigneur, style grec pur,

dont la sévérité, tempérée par quelques beaux tableaux, me plaît

beaucoup.

Nous avons ensuite fait un tour sur la Rabine, promenade qui longe la

rivière, et où les élégantes se donnent rendez-vous les jours de

musique.

Vannes était jadis une ville forte, entourée de fossés profonds et de

hautes murailles dont il reste encore quelques vestiges. L'intérieur de

cette vieille cité, que les Bretons nomment toujours _Gwened_, garde

encore aujourd'hui des rues rappelant l'ancienne Rome que l'empereur de

monstrueuse mémoire fit brûler pendant une fête. On a prétendu que ces

ordres furent donnés par lui sous prétexte de salubrité publique; l'air

et le soleil ne pénétrant plus dans les rues de Rome bâties en

encorbellement, elles étaient devenues presque inhabitables. C'est égal,

ce n'était pas une raison pour l'incendier, et les forfaits de

l'exécrable Néron, malgré ses apologistes, feront toujours frissonner

d'horreur. Il est certain qu'à Vannes il y a quelques rues où l'on peut

se parler à voix basse du rez-de-chaussée, se prendre la main du

premier, et s'embrasser du second.

La capitale des Venètes s'enorgueillit aussi de deux affreuses têtes

sculptées en bois, à l'angle d'une vieille maison, et qu'on ne manque

jamais de faire remarquer aux étrangers. Ces deux vilaines figures

s'appellent Vannes et sa femme. Y a-t-il une légende, je l'ignore; en

tous cas, je ne vois rien d'intéressant ni dans l'ancienneté de ces

bustes informes, ni dans la cicatrice plus récente qui traverse leur

visage balafré une nuit par le sabre de jeunes officiers en trop belle

humeur. Cela fit grand bruit (on s'en souvient encore), et les bons

Vannetais, habitués à vénérer leurs magots, furent fort scandalisés de

ce procédé trop leste... L'édilité elle-même s'inquiéta de quelques

réverbères cassés par les mêmes sabres oisifs, et les arrêts de rigueur

furent la digne récompense de ces joyeusetés.

On voit encore quelques vieilles portes du temps des fortifications,

entre autres la porte Saint-Vincent, dans le couronnement de laquelle on

a niché le saint. Celui-ci le bras étendu et la main levée comme pour

imposer silence, semble commander aux flots débordés qui menacent

d'engloutir la ville. La mer se retira bientôt, et c'est pour perpétuer

le souvenir de ce miracle que l'on a placé la statue de Ferrier à la

grande porte qui ouvre devant le port même. Sans doute, l'intention

était bonne, le sujet bien choisi, fait pour inspirer, et cependant

l'art n'a rien à revoir ici, car l'artiste étant détestable s'est montré

bien au-dessous de son sujet dans cette grossière sculpture, enluminée

et bariolée des couleurs les plus criardes et du plus mauvais goût.

Revenons aux oeuvres de la belle nature: nous avons traversé la Garenne,

charmante promenade en terrasses, dont chacune est plantée d'arbres

d'essences différentes, et qui domine à gauche les hauts murs

d'autrefois. À leurs pieds serpente un frais ruisseau qui murmure sa

douce chanson et remplace avantageusement l'eau noire des fossés

profonds. Il serait ravissant, s'il n'était le rendez-vous des

lavandières qui, l'émaillant un peu trop de leur parole et de leur

linge, lui ôtent tout charme et toute poésie. De là, nous nous sommes

dirigés vers la préfecture, qu'on nous a autorisés à visiter. C'est un

bel édifice qui coûte cher, les contribuables en savent quelque chose;

mais ce qu'on va admirer, c'est moins le monument en lui-même que le

parc qui l'entoure où l'art et la nature, rivalisent à qui mieux mieux;

ou plutôt l'art a trouvé à son service une nature riche, féconde,

pittoresque, qu'il a façonnée sans peine à tous ses élégants caprices, à

toutes ses heureuses inspirations. Nous avons commencé par la serre,

vrai palais de cristal, temple de fleurs à faire rêver des tropiques,

garni de divans, de nattes, qui permettent aux élus de ce lieu charmant

de s'enivrer tout à l'aise de parfums et de soleil.

Nous avons ensuite circulé dans de vastes allées bordées de grands

arbres, de massifs de fleurs ou d'arbustes, et découpant gracieusement

la croupe vallonnée des pelouses. Une rivière, décrivant mille

arabesques, ici ruisseau qui soupire, là torrent qui gronde, enchâsse

dans son écrin liquide les joyaux de Flore. Des ponts suspendus, des

passerelles légères, brillant de loin comme des rubans d'or, enlacent

ces rives fleuries... Ouf! quel lyrisme, j'en suis tout étonnée;

serais-je une descendante de l'hôtel de Rambouillet? Assurément la belle

Julie d'Angennes n'eût pas mieux dit.

Enfin, un bois majestueux couronne ce beau domaine, comme un diadème

posé sur la tête d'un roi. Le temps change tout ce qu'il ne détruit pas.

Jadis ces vastes jardins dépendaient d'une abbaye, et l'on découvre

encore aujourd'hui, cachés dans l'herbe, à l'ombre des chênes

séculaires, des granits longs et étroits, ayant toute l'apparence de

pierres tombales, des caractères dévorés par les mousses s'y devinent

aussi. Sans doute, de pieux abbés, les supérieurs peut-être, ont voulu

demeurer après la mort dans le saint asile qui les avait abrités pendant

la vie. Ce bois ombreux surplombe une grotte légendaire, un chaos où

l'on voit à cent pieds de haut des rochers s'escaladant les uns les

autres à faire rêver à l'ascension des géants de la Fable. Tous ces

blocs sont revêtus d'arbres, de plantes folles, de lianes flexibles,

s'enlaçant de la base à la cime, dans un fouillis inextricable. Au pied

de ce mamelon désordonné, deux fontaines mystérieuses épandent leurs

eaux limpides qui semblent sortir du rocher même; oui, mystérieuses, car

ces quartiers de granit, qui paraissent à peine dégrossis, sont mobiles.

La paroi intérieure du milieu de chaque fontaine tourne sur un pivot de

fer et donne accès à une grotte, insondable aux regards, d'en haut comme

d'en bas. C'est là que la charité de quelques fidèles sut cacher et

nourrir plusieurs prêtres proscrits par la Terreur, car alors, la vertu

s'isolait dans l'ombre, et le vice s'étalait au grand jour. C'est aussi

de l'autre côté du haut mur qui ferme cet enclos et le sépare du grand

escalier de la Garenne, qu'eurent lieu les fusillades républicaines, et

malgré les années écoulées, malgré la splendeur du lieu, la pensée

s'assombrit profondément aux souvenirs de tant de jeunes victimes,

venues une à une présenter leur coeur noble et généreux aux balles

fratricides, et écrire avec leur sang la dernière page de ce drame

affreux, qu'on nomme la déroute de Quiberon.

Un de mes grands oncles fut aussi fusillé ici, peut-être à cette même

place où je me promène insoucieuse et tranquille...

L'établissement des Jésuites, masqué par de vieilles bicoques du temps

passé, n'a aucune apparence extérieure, mais, dès qu'on a pénétré _intra

muros_, comme dit mon frère Henri, l'impression change complètement.

La chapelle, vaste comme une église, est d'un aspect assez original;

avec ses grandes fenêtres, ses colonnes sveltes et élancées, ses

galeries à jour, elle a quelque chose de particulièrement oriental, qui

ne déplaît pas, mais qui étonne au premier abord; aussi, j'espère que

ces grandes fenêtres s'enrichiront plus tard de vitraux de couleur, ce

qui harmonisera la lumière et tout l'ensemble, un peu trop blanc et

neuf. La tribune réservée aux dames, placée en face du choeur, garnie de

banquettes en maroquin rouge, est fort élégante et ne laisse rien à

désirer. Tout l'établissement est taillé en grand comme la chapelle.

Vastes les parloirs superbes comme des salles de réceptions; vastes les

dortoirs, où chaque élève a comme sa chambrette à lui; vaste la lingerie

encore, où tous les bons frères besognent de leur mieux, pliant,

repassant et raccommodant les effets de toutes sortes, car pas une seule

femme n'est attachée à cet immense établissement. On parcourt ensuite

des salles appropriées à tous les besoins: salle de théâtre, salle de

gymnase, salle de physique, les études et les classes. Il ne faut pas

non plus oublier le réfectoire où les montagnes de petits pains dorés,

qui se chiffrent par centaines au déjeuner comme au goûter,

allécheraient les plus difficiles. Qu'est-ce alors des robustes appétits

de collégiens? Ils les dévorent.

Les jardins ne sont pas moins agréables à visiter, renfermant tout ce

qui en fait le charme: serre pimpante, où les oiseaux même viennent

gazouiller; pelouses fines et soyeuses, fleurs embaumées, grands arbres,

pièce d'eau poissonneuse et, enfin, légumes et fruits en abondance, ce

qui n'est point à dédaigner dans ce grand Gargantua de collège.

Nous avons terminé cette journée, si bien remplie, par le Musée,

peut-être unique en son genre, et qui pique vivement la curiosité des

profanes et l'intérêt des savants.

C'est dans la tour du Connétable (restée seule debout pour nous rappeler

l'ancienne demeure des ducs de Bretagne à Vannes, le château de

l'Hermine dont elle faisait partie), et le lieu est bien choisi, qu'on a

groupé tant de vestiges des siècles antiques, tant de débris druidiques,

celtiques, gaulois retrouvés à différentes époques dans le sein de cette

terre bretonne, si féconde en souvenirs qu'ils semblent ne devoir jamais

s'épuiser.

Nous quittons Vannes fort tard.

À onze heures du soir, nous entrevoyons le château de Kergonano dont

nous allons être les hôtes. Ses ailes avancées, sa grosse tour, carrée

au centre, couronnée d'une horloge et d'un belvédère d'où l'on compte le

jour neuf clochers, et la nuit autant de phares, prennent des

proportions aussi étendues qu'indécises.

C'est à partir de demain que nous allons commencer la série des

promenades et parties à pied, à cheval, en voiture, en bateau. Tous les

genres de locomotion, enfin. Il ne manque plus qu'un léger ballon captif

pour tenter une petite excursion dans les airs, et mon oncle est si bon,

si aimable, que je suis presque disposée à le lui demander. Nos chers

parents sont infatigables quand il s'agit de nous amuser, et rien ne

leur coûte pour varier nos plaisirs. Nulle part on ne pourrait

rencontrer meilleur accueil.

_Le 18 août._

Kergonano est une très belle propriété; mon oncle, qui est plus matinal

que ma tante, est venu nous chercher de bonne heure pour nous faire

parcourir ses domaines. Nous avons admiré le jardin potager rempli de

bons légumes et de beaux fruits. C'est le côté pratique du jardinage,

les parterres ne sont que le superflu, a dit mon oncle et il a ajouté:

Les brillantes couleurs et les doux parfums font toujours plaisir aux

dames, et c'est en ma qualité de bon mari que j'ai émaillé le parc de

massifs d'arbustes et de corbeilles de fleurs, pour plaire à votre

tante.

Le parc est fort grand, composé de bois superbes, de vastes pelouses,

d'une petite pièce d'eau de forme ronde et qu'on nomme pour cela le

Rondeau; nous avons admiré un cèdre, planté le jour même de la naissance

d'une soeur de mon oncle qui dit en riant: «Ma soeur Elisa est devenue une

très belle personne, mais son cèdre a autrement prospéré qu'elle». Le

fait est que ses immenses branches s'étendent à je ne sais combien de

mètres autour de son tronc. Nous avons caressé les chiens bondissant

joyeusement auprès de leur maître; nous avons regardé les chevaux et les

nombreuses vaches qui remplissent les étables.

Nous sommes allés à la serre, un peu dépeuplée en ce moment mais gardant

encore la famille des plantes grasses et de superbes grappes de raisin.

Puis nous avons pénétré dans l'intéressante demeure des volatiles

auxquels mon oncle a jeté quelques poignées de grains; alors sont

accourus, pigeons roucoulant, poules gloussant, poussins piaulant et le

roi de la basse-cour un coq superbe lançant à pleins poumons dans les

airs ses cocoricos prolongés. Mon oncle m'a donné le plaisir d'aller

moi-même dénicher dans les nids les bons oeufs frais, dont quelques-uns

encore chauds. Nous n'avons fait qu'entrevoir les lapins en robes

blanches et grises; à notre approche ces farouches quadrupèdes sont

allés se blottir au fond de leur loge où ils ne formaient plus qu'un

monceau de courtes queues et de longues oreilles.

Après ces différentes visites mon oncle nous a demandé si nous n'étions

pas un peu fatigués de cette longue promenade à travers Kergonano et il

a ajouté: «C'est ce qu'on est convenu d'appeler _subir le

propriétaire_.»

--Mais non, mon oncle, nous sommes-nous écriés, tout ce que nous voyons

nous intéresse beaucoup.

--Oui, a renchéri mon frère, d'un ton presque sentencieux. Mon oncle,

nous voulons tout voir!

--Alors, suivez-moi, venez faire la connaissance de trois nouveaux

élèves que j'entoure de soins... dans une caisse. Devinez si vous

pouvez, je vous donne en cent, en mille, comme la spirituelle marquise.

--Sont-ce des oiseaux?

--Des lapins?

--Des écureuils?

--Vous n'y êtes pas.

--Ah! s'écrie Henri, ce sont des petits chiens!

--Vous n'y êtes pas encore. Ce sont des renards.

--Ah! mais cela va nous amuser; nous n'en avons jamais vu de vivants.

Mon oncle a soulevé le couvercle d'une barrique et nous les avons vus

dormant blottis les uns contre les autres. Ils sont très mignons; on

dirait de petits ours en miniature; d'ailleurs, à l'inverse des oiseaux

qui sont si laids en naissant, tous les quadrupèdes sont gentils.

Malheureusement, mon oncle ne pourra pas les garder longtemps, car leur

instinct carnassier se révélera bien vite; et les renards enchaînés en

vieillissant deviennent très méchants et s'ils s'échappaient, mon Dieu!

quelle hécatombe ils feraient de toute la gent emplumée!

Demain nous commencerons déjà nos excursions. Nous irons entendre la

messe solennelle qu'une fois seulement Mgr l'évêque de Vannes célèbre

chaque année au camp de Meucon.

Après-demain nous irons nous promener sur les grèves de Larmor, saluer

le vieil océan et visiter la chaloupe de mon oncle _La Protégée de

Marie_, avec laquelle nous devons faire plusieurs promenades en mer.

Au moment du dîner deux hôtes inattendus sont arrivés. Ma tante les a

accueillis avec son amabilité habituelle tout en s'excusant de n'avoir à

leur offrir que la fortune du pot.

D'ailleurs dans ce cher domaine de Kergonano, hospitalier par

excellence, on ne s'effarouche pas facilement. L'hiver dernier, un

vendredi soir, vers six heures, quatre chasseurs affamés s'abattent sur

Kergonano pour demander à dîner et même à coucher, le ciel venant

d'ouvrir toutes ses cataractes. Leur offrir un bon gîte ce n'était rien

car Kergonano est grand, mais rassasier ces quatre ogres qui criaient

famine, cela eût pu paraître compliqué à tout autre maître de maison que

mon oncle; il ne s'embarrasse jamais!

Ma tante et mon cousin étaient absents depuis quinze jours et mon oncle

était seul. Il va trouver sa cuisinière et lui dit: «Marie Jeanne, on

peut manger les oeufs à plusieurs sauces. Nous aurons donc un plat d'oeufs

au miroir, des oeufs durs avec de la salade et une omelette sucrée au

rhum; un plat de pommes de terre frites, à la maître d'hôtel, et

l'excellent riz que je vois mijoter sur le fourneau. Avec cela nous

ouvrirons deux boîtes de conserves: sardines à l'huile, homard, pour

lequel vous ferez une bonne mayonnaise. Voilà le menu. Seulement le

dessert est un peu maigre.»

--Monsieur, il y a toujours les quatre mendiants traditionnels, amandes,

noisettes, etc...

--Oui, oui, qui trottent au milieu de quelques gâteaux secs, mais cela

ne suffit pas pour orner la table. Voyons, combinons les choses. Dans la

corbeille de milieu vous mettrez de la verdure: branche de laurier en

fleur, branches de houx à perles rouges, branches de gui à perles

blanches, ce sera un surtout superbe; et pendant que les chasseurs se

chauffent et se sèchent je vais vous faire vos quatre corbeilles de

table.

--Avec quoi? grand Dieu! murmura Marie Jeanne épouvantée.

--Envoyez de suite chercher verdure et mousse, et vous, apportez-moi des

carottes, des navets, des oignons et des pommes, ces seuls fruits que

nous ayons maintenant. Il ne reste pas une poire. Lavez comme il faut

carottes et navets; que les carottes soient d'un beau rouge et les

navets blancs comme neige.

Là dessus, mon oncle installe dans ses coupes une pyramide de carottes

rouges, une pyramide de navets blancs, une pyramide d'oignons en robes

de soie saumon, le tout discrètement voilé de mousse, aussi verte que

fraîche, aussi fraîche que verte. Quant à la pyramide de pommes rosées,

il se contenta de les saupoudrer de mousse. Ah! celles-là se montraient

dans tout leur éclat.

«Vous mettrez une grosse moche de beurre en face d'un grand pot de

confiture, et le dessert sera complet, le tout arrosé du bon vin de

derrière les fagots et vous verrez que nos convives se lècheront les

doigts jusqu'aux coudes et auront fait un festin des dieux.

Ce qui fut dit, fut fait.

Pendant le dîner trois des coupes improvisées intriguèrent fort les

convives qui se demandaient in-petto quels pouvaient bien être ces beaux

fruits qui leur paraissaient tout à fait inconnus.

Il n'y eut qu'à la fin du repas que mon oncle avoua sa supercherie, ce

qui finit d'achever d'égayer ses hôtes et les obligea à rendre hommage à

son ingéniosité.

On but à la santé de mon oncle, à la santé des chasseurs et ceux-ci,

savourant devant un bon feu un cigare exquis et un verre de fine

Champagne, déclarèrent qu'ils étaient les plus heureux des hommes et que

tout était pour le mieux, dans le meilleur des mondes.

_Le 21 août._

La messe au camp de Meucon m'a vivement impressionnée, je n'avais jamais

vu pareil spectacle. Cette cérémonie a été imposante et l'office entendu

en plein air, sur une lande sauvage, avait un cachet grandiose qui

saisissait l'âme plus encore peut-être que tous les offices des plus

belles églises. Les commandements militaires, la fanfare sonore des

trompettes, et la voix profonde du canon répondant seuls à la parole du

prêtre qui s'élevait douce et forte au milieu de ces troupes

silencieuses, inspiraient au plus haut point la Foi et le recueillement.

À l'issue de la messe, les manoeuvres ont été parfaitement exécutées et

après force saluts échangés avec les officiers, le général et

Monseigneur, nous avons parcouru le camp. Les tentes des officiers nous

ont semblé suffisamment confortables, et la soupe du soldat, très

appétissante par la bonne odeur qui s'échappait des marmites.

_Le 22 août._

Nous venons de faire une charmante promenade en mer. D'abord, nous

passons la barre à Port-Navalo et tous les coeurs se comportent bien.

Nous apercevons à gauche les immenses sables de la presqu'île de

Quiberon, dorés par le soleil et qui rayent la mer d'un ruban

étincelant; à droite, les deux îles d'Hoedic et de Houat, apparaissant

comme deux points dans l'infini. L'île d'Hoedic est de peu d'importance,

mais l'île de Houat, qui appartint jadis aux moines de Rhuys et qui fut

à différentes époques prise par les Anglais, est plus considérable; elle

a un fort pour la défendre. La petite garnison appelée à vivre sur ce

rocher sauvage, loin de toutes les ressources de la civilisation, se

trouve véritablement comme en exil, et cependant l'île de Houat est fort

intéressante à étudier, au moins quelques jours.

C'est une petite république dans la grande, mais qui pourrait donner le

bon exemple à celle-ci, car elle se gouverne à la mode des abeilles,

toujours soumises à leur reine. Ici, le Roi ou le Président--comme on

voudra--c'est le curé, qui cumule les fonctions de maire, juge de paix,

entreposeur des tabacs et des boissons, et tout n'en va que mieux.

J'engage nos libres-penseurs, qui se croiraient déshonorés de saluer un

prêtre, à venir vivre pendant quinze jours seulement sous

l'administration de cet excellent pasteur; s'ils sont de bonne foi, ils

nous diront ensuite quel est le joug préférable: ou de celui du curé à

l'autorité douce et paternelle, ou de celui des frères et amis aux

fureurs communardes!

Mon oncle, qui a conduit bien des amis à l'île de Houat, nous a encore

signalé une particularité de ce curieux pays, le débarquement des vaches

qui viennent du continent. Ces quadrupèdes sont enlevés par un palan

muni de fortes sangles emprisonnant leur corps. Pauvres vaches! rien ne

peut rendre leur stupeur lorsqu'elles se sentent soulevées en l'air,

leurs quatre pattes se raidissent, leurs yeux bêtes sortent de leur

orbite, heureusement que l'opération n'est pas longue, elles ne tardent

pas à toucher terre et à reprendre possession de leur _plancher_.

Après cette petite digression, continuons notre route car nous allons

déjeuner à Méaban, une île inhabitée des hommes, mais toute peuplée de

moutons et de lapins qui se régalent à belles dents du thym sauvage et

du serpolet parfumé qui tapissent ce roc perdu dans les flots. Nous

allions... mais l'homme propose et l'Océan dispose... Soudain, un nuage

noir s'est levé à l'horizon et semble courir vers nous; des troupes de

courlis tourbillonnent sur les vagues, de gros cormorans pêchent

gravement aux creux des rochers, et les goélands, effrayés, agitent

leurs grandes ailes et font retentir l'air de cris aigus. Il n'y a plus

à en douter, un grain se forme et s'avance. Il est plus prudent de

rentrer dans le golfe, maître Océan étant un camarade avec lequel il ne

faut pas toujours badiner. Nous longeons, en regagnant la rivière de

Vannes, l'écueil qu'on appelle communément _le Mouton_, le plus terrible

de tous les courants dont ces parages abondent, et que les marins

experts reconnaissent à la teinte des eaux. Le Mouton est blanc comme

une toison de laine, mais il n'a rien de la douceur ni de la candeur de

son homonyme, et ce sont, sans doute, les vagues blanchissantes et

moutonneuses qui se précipitent tumultueusement dans son gouffre comme

un troupeau indompté, qui lui ont fait donner son nom.

Telle est sa puissance que tous les bateaux, frêles ou forts, esquifs ou

navires qui s'égarent dans ses courants, sont saisis de vertige et se

mettent à tournoyer sur eux-mêmes comme un toton, s'enfonçant toujours

davantage, jusqu'à ce qu'ils disparaissent complètement... Puis la mer

se referme tout à fait, de nouveaux flots couvrent les anciens, qui

s'adoucissent et se calment en s'éloignant, inconscients du drame

horrible qu'ils viennent de jouer.

Nous avons fait la cuisine à bord et préparé un repas homérique; toutes

les pattes, blanches ou brunes, ont prêté leur concours au cordon-bleu.

On a épluché les légumes, taillé le pain et la viande: c'était un vrai

plaisir déjà, mais qui s'est doublé lorsque la bonne odeur de la soupe

et le grand air sont venus ouvrir à deux battants les portes de

l'estomac. Après nous être lestés mieux encore que la chaloupe, nous

avons filé sur Vannes, laissant derrière nous le joli bourg d'Arradon et

quantité d'habitations de plaisance, modestes maisons, châteaux

élégants, chalets découpés et dentelés. Ces derniers s'apportent en

caisses, par morceaux, se montent et se démontent presque aussi

facilement que ces jolis joujoux suisses, ces bergeries de carton qui

ont bien amusé mon enfance. Nous avons encore salué Pen-Boc'h, la

campagne des Jésuites, dont les vastes bâtiments et la gracieuse

chapelle se mirent dans les cieux pendant que la pimpante nacelle qui

promène de temps en temps les collégiens se mire dans les flots;

Conleau, une maisonnette blanche, plantée dans le feuillage entre deux

azurs, le ciel et l'Océan; le village de Séné, à moitié caché dans son

nid de verdure; les Trois-Sapins, aujourd'hui représentés par un seul,

et lieu favori où les Vannetais viennent prendre les bains; et enfin

Vannes, encore dans le lointain, et se perdant dans la brume. Plusieurs

chapeaux à l'eau nous donnent les émotions d'un homme à la mer; nous

courons trois bords pour en repêcher un, plein de bonne volonté: quant

aux deux autres, nous les abandonnons pour jeter les fondements de

nouvelles îles. Le grain aperçu en mer s'est évanoui comme par

enchantement; le soleil est merveilleux... cependant, on nous attend

pour souper à Kergonano, et il serait bon de songer au retour; mais le

courant et la brise se sont endormis ensemble, et, de ce train-là, dit

mon oncle, nous pourrions faire quatorze lieues en quinze jours.

Nous sommes au repos le plus complet, à peine si notre esquif se

balance; c'est le calme plat. Bientôt Phébus (style olympique), entouré

de pourpre et d'or, descend à l'horizon et disparaît dans la mer. La

nuit déploie ses voiles, et nous voyons se lever une à une toutes les

étoiles dans les profondeurs du firmament. Le vent fraîchit mais il a

tourné bout pour bout et nous renvoie en ville, et nous voilà luttant et

courant des bords, dans notre chaloupe à moitié perdue et visible sur la

plaine liquide, comme une noisette dans un bois sauvage. Mais que faire?

Il faut prendre son mal en patience, l'Océan est toujours maître chez

lui, d'ailleurs, il se montre bon prince ce soir, il est admirable et le

ciel aussi, mille feux nous éclairent et la lune, ce doux soleil des

nuits, verse sur nous ses plus tendres rayons. On sommeille d'abord,

puis on cause, puis on chante, et toutes nos voix sonores, s'élevant

dans le silence et le calme de la nuit et des flots, trouvent de

nouvelles vibrations et des échos sans fin dans leurs profondeurs.

C'était ravissant!... Allons, voilà encore que je m'emballe; ma nature

est enthousiaste, c'est incroyable, je vois tout en beau, en sera-t-il

toujours ainsi?... Dieu le veuille car s'habituer à voir plutôt le bon

que le mauvais côté des choses n'est-ce pas faire l'apprentissage du

bonheur.

Il était trois heures du matin lorsque nous avons mis pied à terre. Nous

venions de courir cent bords pour faire une lieue; mais c'est comme cela

de toutes les parties de mer, en chaloupe à la voile. On sait à peu près

quand on part, mais jamais quand on revient; et c'est justement cet

imprévu qui devient l'attrait nouveau que j'aime par dessus tout; c'est

un charme ignoré des plaisirs champêtres.

Vers quatre heures, nous faisions, bien doucement et sans bruit, comme

des criminels, notre entrée à Kergonano, nous ne voulions pas réveiller

les domestiques, la cuisinière surtout qui, pour garder prêt à servir,

le souper cuit et recuit à nous attendre, avait dû, pendant plusieurs

heures, allumer plus encore sa colère que ses fourneaux. Bref, le jour

commençait à poindre, mais bien inutilement pour nous, car malgré les

sourires de l'aurore, Morphée a tout de suite obtenu la permission de

nous jeter ses pavots. Personne n'ira demain à la première messe, nous

serons tous de grand'messe, et le curé sera enchanté de nous voir

écouter avec recueillement son sermon en breton, auquel, hélas! nous ne

comprendrons pas un mot.

_Le 25 août._

Hier c'était une des grandes foires du pays; pour les paysans, une foire

c'est une fête, c'est un plaisir aussi charmant pour eux, je suppose,

qu'un bal pour nous. Nous sommes donc allés y faire un petit tour et

prendre notre part de la joie générale, en compagnie de notre seigneur

châtelain, et pendant que mon oncle, entouré des jeunes gens, examinait

en bon agriculteur qu'il est, les nombreuses divinités égyptiennes qui

couvraient la place, nous avons pu nous mêler au tohu-bohu des vendeurs,

acheteurs, crieurs, bateleurs et charlatans: c'est un brouhaha

inexprimable! Les uns arrachent les dents sans faire le moindre mal, au

son de la musique qui étouffe les cris du patient; les autres vendent

pour rien leurs orviétans merveilleux; ici l'on prédit l'avenir, là on

fait parade des plus affreuses monstruosités; plus loin, de grands coups

de tam-tam annoncent les vainqueurs du tir à la carabine ou les élus de

la loterie, jeu plein de charmes et d'émotions où, pendant qu'on examine

les beaux vases qu'on peut gagner, et qu'on décide son choix, la fortune

vous adjuge un bâton de sucre d'un sou ou un verre de deux. On

recommence avec rage; c'est le supplice de Tantale, on s'acharne après

la capricieuse déesse qui reste sourde à vos conjurations, et finalement

vide votre bourse sans remplir vos poches. Cependant l'enseigne ne ment

point: on gagne toujours, quand on ne perd pas; le sire de La Palisse

n'eût pas mieux trouvé. Nous en avons fait judicieusement la remarque,

mais bien mal nous en a pris; la tireuse, indignée, se campant sur sa

roulotte comme Hercule sur sa massue, nous a foudroyées du regard et de

la parole par cette virulente apostrophe: «Pour des dames en robe de

soie, vous n'avez pas d'esprit!» Eh bien, nous n'eussions jamais deviné

cela, que de porter une robe de soie était une preuve d'intelligence,

tout au plus une preuve de richesse, et encore... Si bien que nous

n'avons pas été convaincues du tout. L'humanité est ainsi faite, voyant

toujours les choses comme elle les aime et les désire, aussi sommes-nous

restées persuadées que cette aimable marchande nous trouvait beaucoup

trop d'esprit pour nous laisser prendre aux petits manèges de son

industrie, qui consiste à plumer les gens de bonne volonté. Elle se

vengeait par le seul moyen en son pouvoir, l'impertinence.

Ces messieurs venaient de nous rejoindre. Nous nous sommes amusés

quelques instants encore de l'admiration et de l'ébahissement du bon

peuple breton donnant tête baissée dans tous les pièges, mordant

avidement à tous les hameçons tendus par les mains insatiables du lucre,

et nous sommes partis nous répétant une fois de plus que la crédulité et

la bêtise humaines sont de tous les temps, et que la campagne a ses

badauds plus encore peut-être que la ville.

Aujourd'hui, après déjeuner, nous sommes allés jeter la seine dans la

baie du Célino; la pêche nous offrait, des mulets exquis et des petits

bars non moins bons, auxquels Dieu n'a pas prêté vie pour qu'ils

devinssent grands. Quand on a senti le filet lourd et chargé, chacun s'y

est mis de tout coeur, et rien de pittoresque comme de voir tout le monde

à la besogne, les uns en simples costumes de bain, les autres en belles

toilettes, tirer vivement la corde et battre l'eau derrière la seine

pour empêcher les poissons de sauter par dessus et les retenir

prisonniers. Avec l'instinct de la conservation qui caractérise tous les

êtres, ces beaux mulets faisaient de vrais sauts de carpes pour regagner

leur domaine, ou nous filaient entre les doigts comme des anguilles

qu'ils ne sont pas, et ils avaient grandement raison de trouver qu'il

fait meilleur frétiller dans l'eau que de sauter dans la poêle. Après

avoir rempli les paniers d'une cinquantaine de beaux poissons, on a

remis le fretin au large, et les joyeux pêcheurs, très fiers d'un tel

succès, sont rentrés l'appétit bien ouvert, et tout disposés à manger

leur part du butin.

_Le 27 août._

Nous avons passé hier une charmante journée au Rohello. Nous y sommes

arrivés quinze seulement pour dîner, excusez du peu! Mais il en est de

l'hospitalité bretonne comme de l'hospitalité écossaise: on a beau en

user, les hôtes aimables qui vous reçoivent ne trouvent jamais qu'on en

abuse!

On a joué à toutes sortes de jeux, on a fait de la musique, mais on a

surtout dansé et le classique quadrille et la polka légère. Maman aux

doigts infatigables, surnommée peut-être un peu irrévérencieusement par

mon petit cousin Jules, madame l'_Orchestre_, ne demandant pas mieux que

de nous amuser, a joué du piano presque tout le temps, aussi la lune

promenait-elle depuis longtemps son char vaporeux, lorsque les mamans

ont donné, au grand regret de la jeunesse, le signal du départ. Notre

nature insatiable est ainsi faite, que plus elle a et plus elle veut

avoir.--Une journée de plaisir ne nous suffisait plus et nous trouvions

la soirée trop courte.--Pour revenir, le temps était admirable fort

heureusement, plein de douceur et de clarté, ce qui nous rassurait un

peu et permettait à nos chevaux de prendre le bon endroit lorsque le

chemin de traverse, qui dure une lieue, ne semblait plus praticable

qu'aux chèvres.--Du reste, dans ce beau Morbihan, la terre classique des

monts et des vaux, du granit et de la bruyère, il y a encore une foule

de chemins où piétons, cavaliers et carrosses, montent et descendent

sans savoir comment.

_Le 28 août._

Nous avons enfin demandé grâce aujourd'hui, car une fatigue ne chasse

pas l'autre, comme les clous. On s'est doucement promené dans les beaux

bois de Kergonano, restés verts et feuillés comme au printemps. La

chasse aux geais et aux écureuils a entraîné les intrépides; le billard,

le trictrac (encore un jeu qui s'en va), le damier, les cartes et _tutti

quanti_, ont offert leurs distractions aux plus tranquilles; chacun

s'est retiré de bonne heure dans ses appartements et l'horloge du

château a sonné minuit dans le silence.

_Le 29 août._

Nous avons encore fait aujourd'hui une ravissante promenade en mer,

mais, cette fois, au lieu de visiter des bords fleuris et habités, nous

avons abordé les îlots déserts du Morbihan, dont les monticules foncés

percent faiblement les flots verts et ressemblent de loin à des

taupinières dans un pré. En nous voyant envahir leur domaine, les lapins

qui, sans songer à mal, broutaient leur serpolet au soleil, sont bien

vite rentrés dans leurs garennes; mais les moutons n'ont pu en faire

autant, et le premier qui nous a aperçus a entraîné toute la bande, à la

façon des moutons de Panurge, c'est le cas de le dire, dans une course

folle, c'était une vraie déroute... Pour le coup, ils tournaient dans un

cercle vicieux ces malheureux moutons, car, après avoir fait deux ou

trois fois le tour de l'île, pour nous fuir encore, ils n'ont trouvé

d'autre moyen que de recommencer.

_Le 31 août._

Aujourd'hui nous savourons tranquillement nos souvenirs. Hier nous avons

fait une excursion aussi pieuse qu'intéressante: notre pèlerinage à

Sainte-Anne. Une véritable basilique a remplacé l'antique chapelle si

modeste par ses proportions, si grande par la Foi et jadis vénérée de

nos Pères. Tout a été transformé sous l'inspiration du Ciel. «Le désert

même a fleuri».

C'est le 8 août 1877 qu'eut lieu la consécration solennelle, présidée

par sept évêques, un archevêque, et un cardinal, Mgr Saint-Marc, du

nouvel édifice que nous admirons aujourd'hui: une oeuvre d'art dans les

grandes lignes comme les plus petits détails. Partout sur les chapiteaux

des colonnes, les confessionnaux, les autels jusqu'aux voûtes qui sont à

compartiments et à cinq clefs pendantes, une végétation fantaisiste de

sculpture produit le plus grand effet.

Les vitraux sont de valeurs inégales, cela dépend des personnes qui les

ont donnés, chacun fait ce qu'il peut et aux yeux de Dieu n'ont-ils pas

la même valeur... Il y en a de superbes et tous retracent les principaux

faits de l'histoire de sainte Anne et du pèlerinage.

Le grand autel surmonté d'un riche retable est magnifique, les marbres

de cet autel y compris les degrés ont été offerts par Pie IX--c'est un

don unique puisque ces marbres proviennent de l'Emporium où ils avaient

été transportés à l'époque de Titus et de Donatien.--Les ex-voto ne se

comptent plus; que de grâces reçues et que de souvenirs reconnaissants

ils rappellent!

Après avoir prié devant la statue miraculeuse nous nous sommes rendus à

la fontaine de l'Apparition, ainsi appelée, parce que c'est là que

sainte Anne se montra pour la première fois à Nicolazic et que jaillit

la source miraculeuse contenue aujourd'hui dans un bassin de granit[3].

Nous aussi nous avons voulu boire quelques gorgées d'eau à cette piscine

salutaire où tant de malheureux sont venus retrouver la santé de l'âme

et du corps.

Nous avons donc traversé le _Champ de l'Épine_ où le paysan Nicolazic

déterra, en 1625, la statue de sainte Anne et s'arrêta à l'emplacement

même de la _Scala santa_, construite depuis par l'ordre et aux frais de

Louis XIII. La Scala est une chapelle ouverte, située à la hauteur d'un

premier étage au-dessus d'un porche. Des deux côtés montent des galeries

couvertes qui aboutissent à un palier central, duquel s'élève un autel

où l'on dit la messe les jours de grandes solennités. L'escalier nord se

termine par une colonnette de marbre renfermant un fragment de la

colonne de Flagellation; il ne se monte qu'à genoux, en mémoire sans

doute de la _Scala santa_ de Rome, cet escalier de marbre blanc tyrien,

provenant du palais de Pilate et que franchit Notre Seigneur, lorsque le

Gouverneur le fit appeler pour entendre sa sentence; depuis des siècles

ces marches sacrées couronnées d'un autel, ne se montent qu'à genoux.

Nos dévotions terminées et nos souvenirs achetés nous sommes allés

déjeuner à l'hôtellerie de l'_Ecu de France_. Cette hôtellerie est très

ancienne, elle remonte aux premières années des pèlerinages et a été,

pendant près de deux siècles, le principal hôtel de la localité.

C'est là, jusqu'à la Révolution, que sont descendus les plus illustres

pèlerins de Sainte-Anne.

À côté de l'hôtellerie nous avons visité, avec le plus grand intérêt la

maison de Nicolazic.

C'est dans cette maison que, à différentes reprises, sainte Anne apparut

à son serviteur et lui parla. C'est là qu'eut lieu sa dernière

apparition, dans la nuit du 7 au 8 mars 1625.

À Sainte-Anne par exemple on est assailli de mendiants mains tendues

pour recevoir un pauvre petit sou, c'est le revers de ce beau

pèlerinage: des haillons et des infirmités. Comme maman en témoignait

son étonnement à mon oncle, celui-ci répondit: «C'est vrai et c'est le

cas de rappeler le mot de Taine: La guenille humaine est ici la plus

hideuse que j'aie jamais vue, disait-il, en parlant des bas quartiers de

Londres.» Eh bien! il en aurait dit autant s'il avait vu le rebut de la

race bretonne à travers les loques de ses miséreux. Ce sont les jours de

fête aux noces, aux pardons qu'on peut encore les voir de près. Aux

pardons ils vous importunent de leurs quémanderies, mais aux noces ils

sont tout à la joie; là ils ont droit de cité, la coutume existe

toujours de les y convier.

Après le repas des mariés et des invités, la table est de nouveau servie

pour tous les pauvres qui veulent s'y asseoir. On les voit passer par

groupes nombreux, leurs misérables vêtements contrastent singulièrement

avec les riches costumes du pays et le bon peuple breton les accueille,

leur sourit même, donnant ainsi l'exemple de la plus parfaite

confraternité.

De loin en arrivant au Champ des Martyrs on aperçoit une élégante

colonne dorique de granit bleu que surmontent un globe et une croix.

Derrière cette colonne s'ouvre une longue avenue de sapins, à

l'extrémité de laquelle se trouve un vaste enclos entouré de deux

rangées d'arbres verts et fermé par des haies. Dans le fond apparaît la

chapelle expiatoire construite dans le style grec. Elle est

rectangulaire et compte quarante-cinq pieds de longueur sur vingt de

large.

La façade est un portique d'ordre dorique à quatre colonnes monolithes

extraites des carrières de Saint-Malo. On y arrive par quinze marches;

le fronton porte cette inscription:

_In memoria æterna erunt justi._

La mémoire des justes est éternelle.

Au-dessus de la porte d'entrée de la chapelle on lit ces mots:

_Hic ceciderunt._

C'est ici qu'il tombèrent.

La chapelle expiatoire occupe donc l'emplacement même de la fosse où

tombaient les victimes. La chapelle n'a qu'une fenêtre, elle est au fond

de l'édifice. Une grande croix est dessinée dans les vitraux.

L'intérieur n'offre rien de remarquable, on devait en orner les murs de

fresques; de même, à l'extérieur on comptait remplacer les haies par des

grilles mais, dans un pays qui change continuellement de gouvernement,

tous les plans non exécutés de suite restent... en plan.

Le Champ des Martyrs fait naître un sentiment de recueillement, de

profonde tristesse. Après tant d'années écoulées, son aspect est désolé;

la solitude et le silence qui l'enveloppent pèsent sur les coeurs comme

un linceul. On sent qu'il portera toujours le deuil du passé... Dans le

long frémissement des grands arbres solitaires qui l'entourent, dans ces

voix mélancoliques de l'air, l'âme croit entendre encore les dernières

plaintes de la souffrance, l'adieu suprême des mourants!... Oui, c'est

dans ce champ, sacré pour tous maintenant, qu'une grande partie de la

noblesse bretonne et française est venue expirer et sceller de son sang

sa fidélité à son Dieu et à son Roi. Mais ce n'est pas mourir que de

s'éteindre dans la gloire, et le nom de ces héros s'éternisera sur la

terre comme leur âme s'est immortalisée aux Cieux!

C'est encore au milieu de cette vallée marécageuse et profonde, que

domine le temple que nous voyons, qu'eut lieu, entre Jean de Montfort,

dit le Vaillant et Charles de Blois, la bataille qui mit fin à la guerre

de succession du duché de Bretagne. Du Guesclin y fut fait prisonnier.

Olivier de Clisson, son frère d'armes, y perdit un oeil et Charles de

Blois la vie.

Oui, c'est bien en marchant sur cette terre bretonne pétrie de cendres

et de souvenirs qu'on peut s'écrier: «Nous foulons à nos pieds la

poussière des ancêtres».

Oui, il s'est battu partout et à tous les âges ce peuple guerroyant,

indomptable et entêté qui pendant si longtemps ne voulut point renoncer

à sa nationalité et se fondre avec la France.

La Chartreuse s'appelait autrefois Saint-Michel du Champ. Elle avait été

bâtie par Jean de Montfort en reconnaissance de la victoire qu'il avait

remportée sur Charles de Blois dans la vallée de Kerzo, l'an 1364. Cette

église collégiale sous le vocable de Saint-Michel avait été élevée sur

l'emplacement même où Jean de Montfort avait campé et où il avait fait

enterrer ses morts. Huit chapelains et un doyen y furent installés. Ils

avaient pour mission de célébrer à perpétuité des messes pour le repos

de l'âme des victimes de cette terrible guerre. Jean de Montfort fit en

outre bâtir près de l'église Saint-Michel une grande salle où devait se

tenir le jour anniversaire de la bataille qui l'avait rendu seul duc de

Bretagne, l'assemblée générale des chevaliers de l'Hermine, ordre

institué par lui, au lendemain de la victoire, afin de s'attacher les

gentilshommes du parti de Charles de Blois. C'est dans cette salle que

le duc conférait l'ordre aux nouveaux Chevaliers. Après avoir reçu leur

serment de fidélité, il leur passait au cou un riche collier d'or formé

de deux chaînes, réunies à leurs extrémités par des couronnes ducales

qui avaient une hermine passant. Ces colliers, récompense du dévouement

personnel, ne pouvaient être légués. Les héritiers des Chevaliers

décorés de l'ordre de l'Hermine devaient faire remettre les colliers au

doyen des chapelains, afin qu'ils fussent utilisés pour l'ornementation

des autels de l'église collégiale.

Après avoir été desservi plus d'un siècle par des chapelains séculiers,

Saint-Michel du Champ fut confié aux Chartreux par le duc François II.

Le nombre des religieux fut fixé à treize, par une bulle du pape Sixte

IV en date du 21 octobre 1480.

Les Chartreux occupèrent ce couvent jusqu'en 1791 époque à laquelle ils

furent obligés de s'exiler; leurs biens furent vendus, leur

bibliothèque, riche de trois mille volumes, fut transportée dans la

ville d'Auray où elle se trouve encore aujourd'hui, aussi bien que les

belles boiseries des stalles de leur chapelle, qui sont à Auray à

l'église des Cordeliers. Tous leurs biens furent vendus

quatre-vingt-quatorze mille livres et rachetés, en 1810 par M. Deshayes,

curé d'Auray, et M. Le Gal, vicaire général du diocèse. On établit alors

dans l'ancien couvent une institution de sourds-muets. Un peu plus tard,

cet établissement fut confié aux Soeurs de la Sagesse qui y installèrent

également un pensionnat de jeunes filles et ma grand'mère maternelle y

fut élevée.

Elle m'a souvent raconté qu'un soir d'hiver par une nuit profonde et

lugubre, quelques instants avant le souper de huit heures, et pendant

qu'on faisait à la chapelle un sermon sur le malheur des réprouvés, un

orage épouvantable éclata tout à coup, et le tonnerre tomba sur la

chapelle qu'on vit instantanément toute en flammes! «Je te laisse à

penser, ajoutait ma grand'mère, la stupeur des élèves, déjà bien saisies

par tout ce qu'on disait d'effrayant. C'était à croire que l'enfer

venait de surgir sur la terre à la parole du prédicateur. Toutes les

élèves s'étaient jetées le visage contre terre. L'incendie était

commencé et le tumulte à son comble. On les fit sortir en toute hâte,

mais plusieurs jeunes filles étaient évanouies, ce qui augmentait encore

la confusion. Ah! quoique bien jeune alors ce souvenir s'est gravé à

jamais dans ma mémoire. Je me rappellerai toujours mes impressions, à ce

moment, les battements précipités de mon coeur; mon effroi pendant que le

feu, se tordant comme un serpent monstrueux, déroulait ses anneaux tout

autour de nous... On essayait cependant de le comprimer, mais en vain,

il avait déjà dévoré la moitié du clocher, et ses langues ardentes

venaient lécher tout le pensionnat! On n'avait alors que des moyens très

imparfaits: les secours sérieux ne pouvaient venir que d'Auray et l'on

attendit longtemps.

Bref, le désastre fut grand et devint l'événement de toute la contrée.

Plusieurs élèves des environs retournèrent chez leurs parents pendant

les quelques jours d'horrible désordre qui suivirent, mais je n'eus

point ma part de ces vacances imprévues et nullement annoncées dans le

prospectus. Je n'avais pas ma famille sous la main pour y rentrer et il

fallait plusieurs jours pour se rendre d'Auray à Dinan, pour faire cette

longue route, qui aujourd'hui finit si vite sur l'aile de la vapeur.»

Jadis, du temps de ma bonne grand'mère, le cloître que nous avons visité

orné, de tableaux racontant la vie de saint Bruno, était l'oeuvre

originale de Lesueur, mais depuis le Gouvernement a repris ces toiles

d'un grand prix pour les placer dans ses musées, et il a bien fait, car

les copies sont déjà fort endommagées en maints endroits, par

l'humidité.

Les ossements des nobles victimes de Quiberon demeurèrent enfouis au

Champ des Martyrs jusqu'en 1814, époque à laquelle M. Deshayes les fit

transporter dans un caveau de la Chartreuse.

Le duc d'Angoulême, étant venu visiter ces lieux remplis de souvenirs et

sacrés par le malheur, conçut le dessein d'élever un monument par

souscription nationale. Cette idée fut acceptée avec enthousiasme, et le

15 octobre 1829 eut lieu l'inauguration du monument comprenant la

chapelle expiatoire au Champ même des Martyrs et la chapelle sépulcrale

de la Chartreuse. Cette solennité eut un grand retentissement, le

ministre des cultes y était représenté par le comte de Chazelles, préfet

du Morbihan.

On lit sur le fronton du portique d'entrée de la chapelle cette

inscription:

_Gallia mærens posuit._

La France en pleurs l'a élevé.

La chapelle expiatoire de la Chartreuse est un édifice sévère, imposant,

entièrement revêtu, à l'intérieur de marbre blanc et noir, digne enfin

des cendres qu'il renferme. Sur le frontispice de ce temple, où l'on a

gravé: _In memoria æterna erunt justi_, on aurait pu ajouter, comme aux

Thermopyles: _«Passant, va dire à nos neveux que nous sommes morts ici

en défendant leurs saintes lois.»_

Le monument intérieur, dessiné par Alexandre Fragonard, long de treize

mètres sur neuf de large, exécuté par M. Caristie, est construit en

marbre blanc.

Le mausolée est également dû au talent de M. Caristie, il est composé

d'un haut stylobate supportant un cénotaphe qui repose sur un triple

socle de marbre noir. Les tympans du cénotaphe représentent le premier

en face de l'entrée de la chapelle, la Religion déposant une couronne

sur un tombeau, avec cette inscription au-dessus:

_Quiberon juin M D C C X C V_

Le second sur le côté opposé représente Mgr de Hercé en profil dans un

médaillon surmonté d'une croix et soutenu par des anges. On voit encore

la descente des émigrés à Carnac; Mgr le duc d'Angoulême priant sur les

ossements des victimes le 1er juillet 1814 et Mme la duchesse

d'Angoulême posant la première pierre du mausolée le 20 septembre 1823.

Le dais du sarcophage fait ressortir sur deux petites faces les

principaux chefs de l'expédition. Les bustes du comte de Soulanges et du

comte de Sombreuil se trouvent au-dessus de la porte du caveau funèbre.

Les grands côtés du dais du sarcophage sont ornés de bas-reliefs; celui

de droite représente le débarquement de l'armée royale dans la baie de

Carnac, avec cette date XXVII juin M D C C X C V et cette inscription.

_Perierunt fratres mei omnes propter Israël_.

Tous mes frères sont morts pour Israël.

Le bas-relief de gauche représente Gesril du Papeu se jetant à la mer

malgré les Anglais pour revenir se constituer prisonnier.

On lit au-dessus:

_In Deo speravi, non timebo_.

J'ai espéré en Dieu, je ne craindrai pas.

Le stylobate dont un côté fournit l'entrée du caveau est couvert sur les

trois autres des noms des victimes au nombre de neuf cent

cinquante-deux; environ deux cents de ces nobles victimes furent tuées

dans les combats. Les autres ont été fusillées à Quiberon, à Vannes et à

Auray.

Leurs noms sont encadrés dans des guirlandes de cyprès. Au-dessous on

lit ces inscriptions en latin qu'un nouveau bachelier ès-lettres tout

fier de son savoir me traduit:

Vous recevrez une grande gloire et un nom éternel: Précieuse devant

Dieu est la mort de ses saints.

Au-dessus de la porte du caveau se trouve leur titre de gloire:

Pour Dieu et pour le Roi indignement immolés.

À l'intérieur du stylobate une inscription nous apprend que là est le

tombeau des royalistes et l'ossuaire des martyrs:

«Courageux défenseurs de l'autel et du Trône,

Ils tombèrent martyrs de leurs nobles efforts.

Quel Français pénétré des droits de la couronne

Ignore ce qu'il doit à ces illustres morts?»

Les fenêtres sont ornées de vitraux. La voûte est étoilée et

fleurdelisée et porte au centre l'écusson de France.

Une porte de fer, dont le gardien sourd-muet tient toujours la clef,

s'ouvre au pied du monument... Un caveau profond, immense, est là,

renfermant pêle-mêle, des centaines de morts. On n'entrevoit cet

ensemble lugubre qu'à la lueur vacillante d'une faible lanterne

promenant autant d'ombre que de lumière. On se penche un instant dans le

vide et cela fait frissonner. Ah! mon Dieu, quel horrible spectacle que

cette montagne d'ossements blanchis!... Quel sujet d'épouvante et de

méditation que cet amas de cendres et de poussière!... Quelle affreuse

vision que celle des oeuvres de la mort!... Ah! c'est assez!... Revenons

à la chapelle et examinons les grandes plaques de marbre du monument où

sont inscrits en lettres d'or tous les noms chers et glorieux qu'on a pu

recueillir. Combien j'en retrouve de parents et d'amis de ma famille!...

Oui, les voilà par centaines, les noms de ces preux dont le sacrifice

fut une offrande et l'échafaud un autel; les noms de ces braves qui se

battirent héroïquement jusqu'à la mort, dans cet abominable piège où les

avaient attirés ennemis et amis, Français et Anglais. Traqués du côté du

continent par les révolutionnaires, qui fermaient tous passages, de

l'autre côté par la mer et les fils de la perfide Albion, qui sous

prétexte de les secourir et de tirer sur les bleus, massacraient les

blancs, toute fuite était impossible. Il fallait se rendre mais personne

ne voulait être pris vivant! On se défendait en désespéré. Pour mettre

fin à ce carnage, le général Hoche promit de faire grâce à ceux qui se

rendraient...

Nous savons si l'on tint cette promesse et si le Comité du Salut Public

ratifia cette parole! Aussi cette page sanglante du 27 juin 1795 ne

peut-elle s'écrire qu'avec des larmes, puisque toutes les victimes

échappées au combat furent plus tard conduites à la fusillade. Tous les

malheurs comme toutes les gloires se résument dans le souvenir de

Quiberon. Il y eut des faits monstrueux, des horreurs calculées, que la

plume se refuserait de retracer, si l'histoire, juste et vengeresse, ne

commandait la vérité, tout autant pour flétrir le mal que pour couronner

le bien.

Un trait entre beaucoup. On nous l'a raconté sur les lieux mêmes; mais

il a été rapporté aussi par Nettement, écrivain sincère et vrai, si

jamais il en fut:

À la sortie de ce désastre sans précédent, le général L. M... (je tais

son nom, quoiqu'on ne l'ait pas oublié) remarqua parmi ces émigrés,

auxquels on avait promis la vie sauve s'ils se rendaient, un jeune homme

plein de douceur, d'intelligence et de talent. Il dessinait

parfaitement. Le général, qui avait besoin d'un bon crayon pour lever

les plans du pays accidenté qu'il parcourait, l'attache à son état

major. Pendant quinze jours, il l'a sans cesse près de lui pour ses

travaux. Ce jeune homme dîne à sa table et fait la conquête de tous les

officiers. Personne ne doute de sa liberté; la vie, d'ailleurs, on la

lui doit. Le seizième jour, à la fin du dîner, le général qui a fini de

lever ses plans, propose lui-même un toast à la santé du jeune artiste;

on n'est pas encore sorti de table, lorsque deux soldats paraissent...

--C'est pour monsieur, dit le général, qui sourit en désignant l'émigré.

On le fait descendre, et là, dans la cour, sous les fenêtres de

l'appartement où cet horrible général boit encore, on le fusille!...

On ne fusillait pas au-dessous de seize ans. Un jeune émigré les avait

depuis quelques jours seulement.

--N'accusez que quinze ans, lui dit-on, et vous serez gracié.

--Non, jamais, répondit-il; pas même au prix du plus léger mensonge je

ne voudrais racheter ma vie.

Et cet héroïque enfant meurt avec le courage que nos immortelles

croyances peuvent seules donner. Oui, pendant cette ère douloureuse, les

plus sublimes vertus côtoyèrent les plus épouvantables crimes; le Bien

et le Mal se tinrent constamment par la main, car il n'y avait plus de

milieu, les hommes devenant, par la force même des choses, des héros ou

des monstres. Cette immense baie de Quiberon, que l'ange des solitudes

habite tout entière, cette plage aride et désolée comme les sables du

Sahara jusqu'à cette époque, but tant de sang alors, que depuis elle se

couvre chaque année, au printemps, d'une moisson toute particulière et

inconnue ailleurs. De son sein fécondé jaillissent des milliers

d'églantiers nains d'un rose pâle et mélancolique comme les dernières

teintes de la vie qui s'échappe, d'un arôme doux et pénétrant comme les

parfums de l'âme qui s'envole aux Cieux!

_Le 31 août._

Nous venons de faire une longue promenade à cheval, mais il y avait de

la mélancolie dans l'air comme dans les coeurs, on sent que les adieux

sont proches...

_Le 1er septembre._

Nous parlons cette après-midi, et hier soir nous avons terminé cette

délicieuse moitié des vacances par une saynète à deux personnages: _En

Wagon_.

Les acteurs ont eu un grand succès, et mon frère Henri, qui s'est donné

beaucoup de mal, à ce qu'il prétend, pour éclairer les coulisses, porter

les costumes et mettre en place les quatre fauteuils qui représentaient

le wagon, a-t-il voulu en avoir sa part.--En regagnant nos chambres, il

m'a glissé à l'oreille, mais d'un ton qui commandait l'éloge: «C'est que

nous avons joliment bien joué notre pièce, qu'en dis-tu?--Comment! toi

aussi? mais tu ressemblais, dans tes évolutions, à la cinquième roue, ou

plutôt, à la mouche du coche.» Il s'est fâché tout rouge de ma réponse,

et je l'ai quitté en songeant au bedeau qui avait sonné l'admirable

sermon de Massillon, sur le petit nombre des élus.--Avons-nous bien

joué! m'a dit orgueilleusement Henri.--C'est moi qui l'ai sonné,

répondait magistralement le bedeau.

_Le 3 septembre._

Je viens d'avoir la joie d'embrasser mes grands-parents et mon petit

frère après dix mois de séparation! Quelle bonne journée! et n'est-ce

pas la meilleure des vacances pour le coeur?

Hélas! voilà déjà la moitié de notre bon temps écoulée, mais un mois

encore de nouveau et d'imprévu, quel horizon!... pour une pensionnaire.

Au couvent, l'année, sous le rapport de la variété, passe comme un jour:

l'aurore ramène les mêmes travaux, le midi les mêmes récréations, la

nuit l'heure régulière du repos.--Après un an de pension on peut dire

qu'on a vécu un jour, et l'on a beau feuilleter sa mémoire, les pages

sont restées blanches; tandis qu'après un mois de vacances seulement,

c'est bien différent, on peut croire qu'on a vécu toute une année, et

par le nombre, la variété des faits accomplis, et par les doux souvenirs

qu'ils laissent.

Mes chers grands-parents partent demain matin pour Saint-Nazaire,

emmenant leurs petits-fils. Quant à moi, comme je deviens la seconde

ombre de maman pendant les vacances, je vais la suivre à Nantes, où nous

allons rester vingt-quatre heures, le temps de faire nos adieux et de

serrer la main à de bons amis qui quittent la Bretagne, sans espoir

prochain de retour; ils vont se fixer dans le Midi. Nous irons ensuite

passer une semaine à six lieues de Nantes chez des parents dans une

jolie campagne aux environs de Vallet.

Tout chemin mène à Rome, dit-on, et à Saint-Nazaire aussi, de sorte que

je ne me plains pas du tout de prendre le chemin des écoliers pour

rejoindre mes grands parents et mes frères.

_Le 6 septembre._

Je connaissais peu les amis de maman, aussi mon coeur aurait-il dû se

trouver bien libre et presqu'indifférent pendant cette dernière heure

qui précède le départ, alors que les lèvres prononcent les plus tendres

paroles, que les mains se serrent avec tant d'empressement, que les

yeux, brillants de larmes et d'affection, se suivent et se cherchent

encore lorsque la locomotive est déjà en marche: oui, j'aurais dû me

sentir fort dégagée de ces pénibles impressions; point du tout, j'étais

très émue aussi, moi: je comprenais, pour la première fois de ma vie,

que ces adieux sincères, emportant tout un passé pour le coeur, ne

renfermaient que l'inconnu pour l'avenir. Et l'inconnu, c'est sans doute

l'espérance, mais ça doit être plus souvent la déception...

Ah! que de tristesses renfermées dans ce seul mot: _Adieu_! Il me semble

le plus amer de tous.

Nous voici donc arrivées, aux Granges: une vieille propriété de famille,

habitée par mon grand-oncle Benjamin et sa fille Francine, ma tante à la

mode de Bretagne. Il y avait quinze ans que maman ne les avait vus et

moi je ne les connaissais pas.

Le jour même de notre arrivée nous avons visité la maison et les jardins

et le soir en nous couchant, maman m'a mise au courant de cet intérieur

à part. «Rien ne me paraît changé dans cette antique demeure, m'a-t-elle

dit. Elle passe immuable à travers le temps. Les choses sont donc

restées à peu près telles que je les ai connues. Ce sont toujours les

mêmes meubles, un peu plus usés, les mêmes boiseries, un peu plus

vermoulues, la même vaisselle un peu plus fêlée. Quant aux gens, c'est

différent; ma cousine Francine qui a doublé le cap de la quarantaine,

était alors une grosse réjouie de vingt-cinq ans, fraîche et rose. Ayant

perdu sa mère de bonne heure, ma cousine s'est consacrée à son excellent

père. Elle est, à mes yeux, un modèle accompli de la piété filiale;

quant à mon oncle qui est né aux Granges et qui mourra aux Granges comme

son père, son aïeul et son bisaïeul (ils sont d'une race qui tient à se

figer dans ses domaines), quant à ton grand-oncle, dis-je, qui a 84 ans

passés, il aime à faire parade de ses années, sans omettre le jour,

l'heure et le quantième de sa naissance. C'est par vanité: la

coquetterie est, paraît-il, de tous les âges. Après avoir soufflé aux

jeunes de se rajeunir, elle pousse les vieux à se vieillir; toujours par

pure prétention afin qu'on dise: Ah! qu'il est bien conservé.

L'an dernier mon oncle reçoit une dame des environs qui vient lui faire

visite, sans le savoir, le jour anniversaire de ses 83 ans. Elle le

félicite sur sa bonne mine, sur sa brillante santé. «J'accepte vos

compliments, chère Madame, répond mon oncle le sourire aux lèvres, car

je suis dans ma 84e année.» Il y était tout juste depuis deux heures

mais il aurait pu y être depuis onze mois et c'était avec le sentiment

d'une orgueilleuse coquetterie qu'il s'était empressé de substituer le 4

au 3.

La famille prétend que mon oncle ne vieillit pas, moi au contraire, a

continué maman, je le trouve cette fois aussi changé au physique qu'au

moral; mais c'est toujours la crème des hommes, un brave coeur, vivant en

paix avec lui-même et avec les autres. Il est la courtoisie et

l'amabilité en personne, c'est le type de l'ancienne politesse française

qui se perd de plus en plus, et à laquelle la génération actuelle ne

comprend pas grand'chose.»

Comme nous n'avions pas envie de dormir, maman m'a raconté quelques

historiettes très réjouissantes. En voici une qui date de la première

jeunesse de mon grand-oncle:

À cette époque lointaine, le voisin le plus rapproché des Granges était

un mylord anglais, un original aussi; à eux deux, ils faisaient la

paire.

Dans ce temps-là, le chien favori de mon oncle s'appelait Mylord et ce

nom il le répétait vingt fois par jour. Mylord avait ses grandes et

petites entrées dans la maison, il était admis à l'honneur de ronger les

os et de lécher les assiettes dans la salle à manger. Il avait également

le droit de s'allonger devant le foyer du salon l'hiver, et de prendre

pour lui le meilleur de la flamme. L'Anglais et mon oncle étaient très

liés alors; et chaque fois que mon oncle sifflait son chien et

l'appelait Mylord, l'Anglais bondissait d'indignation. _Shoking!

Shoking!_

Un jour n'y tenant plus il s'écria: «Mylord, toujours Mylord, eh bien,

si vous donnez à votre chien le nom de Mylord, _moa_ appellerai le chien

à _moa_ Charl's X, oui Charl's X.» Et cela arriva ainsi. Donner à un

chien un nom vénéré, le nom du dernier Roi de la Branche Aînée,

n'était-ce pas un crime de lèse Majesté! Mon oncle le pensa et blessé

dans ses plus chères convictions, lui _le défenseur du trône et de

l'autel_, il cessa toute relation avec _l'étranger_.

Un jour, il est invité à un dîner de cérémonie où une place d'honneur

près de la maîtresse de maison lui avait été réservée.

On sert un saumon d'une fraîcheur exquise; chacun trouve un compliment

flatteur pour cet excellent mets. La maîtresse de maison, se tournant

vers mon oncle, lui dit en souriant:

«Est-ce aussi votre avis?

--Comment donc! Madame, certainement. Poisson délicieux, faisandé à

point.»

Une autre fois, il va correctement rendre une visite de noces qui lui

avait été faite la semaine précédente. Il est reçu par la mère du jeune

homme et les nouveaux époux, qui doivent habiter avec elle. Il faisait

très froid et un bon feu de chêne brillait dans l'âtre.

Après les compliments d'usage mon grand-oncle termina ainsi son petit

discours. «Ah! chère Madame, comme je vous félicite d'avoir une

belle-fille, quel charme, quel agrément cela va donnera votre intérieur,

car enfin il faut bien le reconnaître: deux bûches n'ont jamais fait de

feu, mais trois bûches... mais trois bûches, c'est bien différent!»

La châtelaine et le jeune ménage ont dû être flattés de la visite et de

la comparaison.

Il y a plusieurs années mon grand-oncle, fut passer une quinzaine à

Nantes chez une de ses nièces. On était en hiver; il se faisait faire

grand feu dans son appartement. Au bout de dix jours il pria sa nièce de

passer dans sa chambre ayant une communication importante à lui faire.

«Ma bonne amie, je vais bientôt partir, dit-il, et depuis plusieurs

jours je me pose un problème que je ne puis arriver à résoudre seul.

--Quoi donc mon oncle?

--J'aime à avoir bon feu dans ma chambre, tu le sais, mais ne voulant

pas à chaque instant m'occuper de l'entretenir, je tiens à ce qu'il soit

un peu enterré dans la cendre, la bûche particulièrement; eh bien! ma

chère amie, quand je rentre tous les matins de ma petite promenade, je

trouve bon feu mais pas de cendre et je suis sûr qu'il y en avait la

veille au soir. Voilà une semaine que je creuse cette question.--En ma

qualité de gentilhomme campagnard j'ai examiné le bois.--Il est

excellent, c'est du chêne qui doit faire de la cendre; j'ai examiné le

tuyau de la cheminée, supposant qu'il était peut-être construit de

manière à faire envoler cendre et fumée ensemble par-dessus les toits,

mais non il est coudé.

J'ai fini par me demander si le soufflet n'était pas le grand coupable

et s'il n'absorbait pas la cendre dans ses replis intérieurs, j'ai tâté

le cuir, sondé le tube, il se gonfle d'air et voilà tout. Et maintenant,

continua mon grand-oncle, peux-tu me donner le mot de cette énigme qui

me met l'esprit à la torture depuis huit jours?

--Oui, mon oncle, le sphinx va parler. Le mot de l'énigme, demandez-le

tout simplement à ma cuisinière, elle vous le dira.

--Tu plaisantes.

--Pas le moins du monde, la cendre, comme la plume et les os, fait

partie de ses petits bénéfices, et voilà pourquoi, chaque matin, en

dressant le feu dans les cheminées elle l'enlève si complètement. Cher

oncle, je regrette que vous n'ayez pas parlé plus tôt, il n'y avait

qu'un mot à dire, mais soyez tranquille, dorénavant votre bûche restera

enfouie dans la cendre.

Peu de temps après son retour aux Granges mon oncle pria Francine de lui

faire acheter deux ou trois feuilles de papier à lettre grand format, du

papier ministre.

--Une lettre de cérémonie! À qui voulez-vous l'écrire, cher père?

--Au préfet de mon département.

--Et pourquoi?

--Pourquoi, pourquoi, et voilà je suis tourmenté... je n'ai plus la

conscience tranquille...

--Ciel! vous m'effrayez, cher père. Qu'arrive-t-il donc?

--Il arrive que pour arroser ma prairie, tu le sais, j'ai détourné, je

pourrais même dire que j'ai capté le ruisselet qui parcourt notre

propriété.

--Eh bien, vous en aviez parfaitement le droit.

--Je ne le crois pas, car enfin, lorsque j'étais à Nantes chez ta

cousine, dans son joli hôtel de la Tenue Camus, j'ai vu coulant au bout

de son jardin un ruisseau d'aussi modeste apparence que le nôtre.

Eh bien, Francine, apprends cela, c'est de l'histoire; ce ruisseau qui

se nomme encore aujourd'hui la Chésine était jadis une rivière et porta

les flottes de César; de même que la rivière est devenue ruisseau, qui

peut dire que notre ruisseau ne deviendra pas rivière? Et tu vois d'ici

les conséquences... non, je n'ai pas le droit de détourner son cours.»

Francine, à ce qu'il paraît, haussa légèrement les épaules, ce qui ne

lui arrivait que lorsque son père avait dit ou fait une énormité; elle

eut bien de la peine à obtenir le _statu quo_.

«Laissons les choses comme elles sont; si la commune est mécontente,

nous le saurons bien, elle fera des réclamations. Attendez-les; mais de

grâce n'écrivez pas au préfet.

--Tu crois que cela brouillerait les cartes? Eh bien! soit, j'attendrai.

Et le bon oncle attend encore; on peut même dire, sans crainte de trop

s'avancer, qu'il attendra toujours.

_Le 9 septembre._

Mon grand-oncle n'a qu'une passion au monde, tout à la fois heureuse et

malheureuse: il se croit poète et versifie chaque jour à dessécher son

encrier, il nous a déjà lu plusieurs de ses élucubrations fantaisistes.

Non, mille fois non, il n'est pas poète, il n'a pas reçu l'étincelle;

rimes pauvres, souffle éteint, vers boiteux, tel est le bilan de ses

oeuvres. Mais voilà en quoi cette passion devient heureuse: il y trouve

le bonheur. Rimer est pour lui le plus agréable des passe-temps. Cette

douce manie lui rend mille services. La conversation menace-t-elle de

tourner en discussion vite mon oncle bat en retraite, il quitte le salon

et se réfugie dans son cabinet de travail, le sanctuaire de l'ingrate

poésie; a-t-il quelque ennui domestique, les choses marchent-elles de

travers, il court illico vers la Muse, reine de son coeur, et lui demande

ses plus tendres consolations. Elle lui verse l'Oubli, et alors l'Idéal

remplace quelques instants les mornes réalités de la vie. Il va sans

dire que le lendemain de notre arrivée, mon oncle nous a conduites dans

son _buen retiro_. Ah! c'était pour nous apprendre une grande nouvelle.

J'ai cru qu'il allait nous annoncer le mariage de ma cousine. Il

s'agissait bien de cela: mon oncle nous a fait part du travail colossal

qu'il a entrepris, un travail qui doit mettre le sceau à sa gloire, et

le conduire à l'Immortalité. Mon oncle nous a confié avec force mystères

et avec toute l'humilité qui convient à une âme naïve et pure qu'il a

versifié l'oeuvre de saint Mathieu, de saint Marc, de saint Luc et de

saint Jean. À l'exemple de Pierre Corneille qui fit paraître jadis

l'_Imitation de Jésus-Christ_ en vers, mon oncle se prépare à faire

paraître ainsi les Saints Evangiles. Il rêve modestement quarante

éditions comme l'ouvrage du grand poète qui eut tant de succès. J'ai vu

le manuscrit, quatre livres volumineux auxquels mon oncle met la

dernière main, d'une écriture fine, correcte, serrée, qui vous donne le

vertige rien qu'à la regarder.

Je me demande si je ne préférerais pas être condamnée à monter à

l'échafaud que d'être condamnée à le lire; ce serait plus vite fini. Sur

la couverture du premier livre il y aura un ange qui empruntera ses

traits à ma cousine, sur la deuxième un lion; sur la troisième un

taureau, sur la quatrième un aigle. Mon oncle compte aussi mettre son

portrait, ce qui fera cinq gravures. Nous avons été atterrées de cette

révélation inattendue. Nous avons dû subir trois pages du manuscrit. On

dirait que mon oncle porte en lui une source d'eau tiède et insipide

dont il ouvre à perpétuité le robinet, c'est toujours la même chose,

d'une monotonie désespérante. Ça coule, ça coule, à vous donner des

haut-le-coeur. Cette prose incomparable des saints Évangiles, mon oncle

la dénature sous prétexte de la perfectionner. Ces pensées sublimes, il

les écourte ou il les délaye dans une langue dont lui seul a le secret.

Une langue qui n'est plus de la prose et qui ne sera jamais de la

poésie.

Enfin j'espère que Francine saura en retarder indéfiniment l'impression,

et détruire ensuite ce manuscrit qui ne doit pas voir le jour.

_Le 10 septembre._

Nous avons saintement employé notre temps. Grand'messe et vêpres, c'est

la règle inflexible des Granges.

Mon oncle cependant m'a causé quelques distractions pendant le sermon,

peu attachant, je le reconnais; je le voyais sans cesse compter sur ses

doigts 1, 2, 3, 4, 5. Francine m'a poussé le coude: «Ne faites pas

attention, m'a-t-elle murmuré à l'oreille, mon cher père est aux prises

avec la Muse. Il fait des vers et compte leurs pieds».

Aux vêpres il a été plus sage et pour cause: il somnolait un tantinet.

Mon grand-oncle, qui a toujours mangé très vite, s'arrose de sauce de

temps en temps. Hier soir sa belle chemise blanche se couvrait

d'éclaboussures. Soudain, Francine s'est écriée: «Mon père, vous savez

que Guillaume est en ville.»

Cette phrase a produit sur mon grand-oncle un effet cabalistique. Illico

il a saisi sa serviette à peine dépliée sur ses genoux et s'est mis à

frotter consciencieusement son jabot et les revers de son veston. Après

quoi sans mot dire, fourchette et couteau ont repris leurs fonctions.

Ceci demandait explication. Nous l'avons eue après le dîner, mon

grand-oncle étant sorti sans doute pour retrouver l'Inspiration, ma

cousine nous a dit alors. «Ma phrase: vous savez que Guillaume est en

ville, vous a surprises n'est-ce pas? c'est un mot d'ordre convenu entre

mon père et moi. Quand nous avons du monde c'est comme cela que je

l'avertis qu'il est en train de se tacher. Ce petit subterfuge réussit

quelques mois, mais maintenant c'est le secret de la comédie, il est usé

et je reste forcée de m'en servir, mon père y tenant mordicus.»

Et cependant ce milieu austère dans lequel je vis depuis quelques jours

prendra place parmi mes joyeux souvenirs. Sans doute le calme champêtre

a du bon, mais il est un peu monotone; la gaieté franche et le gros rire

qui dilate les poumons font du bien. «Il faut rire avant que d'être

heureux, de peur de mourir sans avoir ri», c'est La Bruyère qui a dit

cela et, me fondant sur les conseils de ce grand philosophe, j'ai ri et

je me suis fait plus d'une pinte de bon sang depuis huit jours.

Somme toute, on est très bien ici pour se mettre au vert, air pur,

nourriture succulente, doux farniente, je voudrais que tous ceux qui ont

besoin de se refaire pussent venir aux Granges. Ils s'en retourneraient

certainement sains de corps et d'esprit.

Après vêpres, mon oncle nous a entraînées voir ses cultures. Nous avons

cru rêver maman et moi; au lieu de choux et de carottes, nous nous

sommes trouvées en présence d'un semis de deux hectares de réséda.

«Ah! mon oncle, vous vous occupez d'apiculture, a dit maman, et voilà la

nourriture choisie de vos abeilles?

--Du _toute_ du _toute_; (mon oncle fait toujours sonner le _t_ comme

s'il y avait un _e_ au bout), _du toute_ cette culture est pour mes

vaches, c'est un essai et j'aurai un beurre exquis que vous goûterez.»

Le fait est que, si excentrique qu'on puisse être, personne n'a jamais

songé à nourrir ses vaches au réséda.

Décidément mon grand-oncle n'est point un homme comme les autres et ses

originalités lui sont toutes personnelles.

Le soir, l'excellent homme nous a régalées d'un peu de littérature moins

embaumée que le fourrage au réséda, j'en réponds.

«Tu permets, ma nièce, a-t-il dit à maman, tu permets...

--Comment donc, mon oncle?

--Je suis tourmenté par la Muse, comme disait Châteaubriand. Et sur

cette comparaison modeste mon grand-oncle s'est mis à déclamer:

Audacieux mortel, au sommet du Parnasse,

Crois-tu caracoler sur le dos de Pégase;

Cet animal rétif pour venger Apollon,

Te précipitera loin du sacré vallon.

Arrête, audacieux, quel démon te lutine?

Du ciel éprouves-tu la vengeance divine?

Arrête...

--Mon Dieu, oui, papa, arrêtez-vous-là, a dit Francine, ces déclamations

vous fatiguent toujours.

--C'est-à-dire qu'elles ne t'intéressent guère. C'est le chagrin de ma

vie, mes chères nièces, ma fille ne me comprend pas.

--Si, papa, j'admire vos oeuvres, mais je préfère vos poésies légères qui

sont moins longues. Dites plutôt à mes cousines les jolis vers que vous

avez faits jadis pour moi, quand j'avais seize ans.

--Oui, mon oncle, dites-les, je vous en prie, d'abord ma cousine que je

trouve charmante est faite pour inspirer les poètes, et le poète ici

s'est doublé du père.

--Tu veux dire que le coeur et l'esprit se sont rencontrés ensemble pour

chanter le même objet.

--C'est cela même, mon oncle.

--Pas tant de compliments, a murmuré Francine. Et mon grand-oncle moitié

bourru, moitié souriant a repris la parole: Ceci n'est point une poésie

louangeuse; c'est le portrait strict de Francine à seize ans.

Qu'est-ce donc que Francine? une bonne fillette

Douce, aimable, sensible, agaçante et follette;

Son caractère est gai, son esprit soutenu,

Et bien qu'un peu rieuse elle aime la vertu.

Sans laideur ni beauté, gentille est sa figure,

Elle a le nez au vent et trotte belle allure:

Ainsi qu'un papillon se plaît à voltiger,

La légère Francine aime à se trémousser;

Elle chante fort bien et de même elle glose;

C'est une fleur champêtre encore à peine éclose,

Les talents et les arts n'occupent pas son temps,

Elle a fort peu d'estime, hélas, pour les savants;

Et comme La Fontaine aimant à ne rien faire,

Boire, manger, dormir est sa meilleure affaire.

--Très bien, mon oncle, très bien, a dit maman, mais vous ne flattez pas

ma cousine.

--Ma chère, j'ai dit la vérité. Francine, je le reconnais, est une fille

parfaite; elle entend admirablement les soins de la vie, c'est la femme

pratique par excellence; mais elle ne comprend rien à l'idéal, elle n'a

pas un grain de poésie.

--Cher père, vous en avez trop, il faut bien rétablir l'équilibre.

--Tu sais bien semer de fleurs tes tapisseries et ton jardin, pourquoi

ne veux-tu pas aussi semer quelques fleurs de rhétorique sur le papier?

Que de fois je t'ai suppliée de t'exercer à la poésie; je t'aurais donné

des leçons, j'aurais corrigé tes essais; non, tu n'as même pas voulu me

donner cette légère satisfaction; les belles campagnes, les grands bois

ne te disent donc rien? Ecoute le langage de la nature; tout parle, la

fleur comme l'étoile, le brin d'herbe comme l'oiseau. Tu n'as donc

jamais écouté la Muse chanter en toi? tu n'as donc jamais senti ces

transports qui m'animent?

Mon grand-oncle était parti. Cela aurait pu durer deux heures, j'étais

effrayée.

«Quel lyrisme, s'est écriée maman, quel lyrisme! je suis honteuse de

l'avouer, mais je suis, comme ma cousine, très pratique. Vive la prose!

La poésie, c'est vide, c'est creux je crois même qu'aucune Soeur sur les

neuf n'a rien chanté dans mon âme.

N'est-ce pas Ronsard qui a dit: Que de choses commencées en poésie qui

se finissent en prose. Moi j'ai tout de suite pris le commencement par

la fin, tandis que vous, mon oncle, vous vous obstinez à ne voir que le

commencement.

Mon oncle fronçait les sourcils, c'était mauvais signe, à ce qu'il

paraît. Il trouvait maman bien osée de lui tenir tête, d'autant qu'elle

avait beaucoup exagéré ses antipathies littéraires pour faire une malice

à mon grand-oncle. Pourquoi se mêler de combattre sa marotte favorite.

«Que voulez-vous, reprit vivement Francine pour empêcher l'orage

d'éclater, c'est le seul chapitre sur lequel mon père et moi nous ne

nous entendons pas. Allons, papa, pour vous calmer et pour effacer la

mauvaise impression que vous donnez de moi, j'essaierai de vous faire

une pièce de vers. Cela vous fera-t-il plaisir?

--Sans doute, sans doute, mais il est bien tard pour commencer.

--Ah! mon oncle, ne découragez pas le talent naissant.

--Mon cher père, ne me découragez pas; mon essai poétique, vous l'aurez

après demain soir» a repris Francine le sourire aux lèvres. Et sur cet

engagement plein de promesses chacun est allé se coucher.

Tout en montant l'escalier, Francine nous disait:

«Depuis longtemps, mon père s'étant plaint à tous nos voisins de mes

goûts anti-poétiques, ne leur en parle plus, mais, dès qu'il vient

quelqu'un en passant, il recommence ses jérémiades et la dernière fois

cela m'avait fort ennuyée car nos visiteurs n'étaient point des parents,

pas même des amis mais des simples connaissances. Je m'étais bien promis

que, la première fois qu'il reprendrait son thème, je lui servirais une

pièce de vers que je copierais dans Lamartine ou Victor Hugo, et vous

verrez qu'il la critiquera.

--Mon cher oncle se croit donc le seul fils des Muses? a repris maman en

souriant pendant que je me disais tout bas: «Un fils bien dégénéré par

exemple».

_Le 11 septembre._

Notre journée ne s'est point passée avec la sérénité habituelle de ses

soeurs aînées.--Avant le déjeuner et pendant que mon grand-oncle était

plongé dans le 22e Evangile après la Pentecôte: «Rendez à César ce qui

est à César et à Dieu ce qui est à Dieu»,--on est venu lui annoncer

l'arrivée d'un marchand de vin en gros. Mon oncle possède des raisins

renommés jusqu'à présent respectés par le phylloxéra, le mildow, le

blanc, enfin par tous ces microbes vignophiles au nombre d'une

trentaine, disent les savants, et qui, depuis quelques années,

s'occupent consciencieusement à dévorer les vignes. «Venez avec nous,

mes chères nièces, a dit notre oncle, vous verrez mes chais.»

Mon oncle fait goûter ses vins à l'acheteur et garde naturellement le

meilleur pour la fin, et comme il aime par dessus tout à parler le

langage des dieux, il s'écrie en frappant sur un tonneau cerclé de fer

et portant un gros numéro: Celui-là vient de mon grand coteau, un

nectar... Et le gros marchand de vin qui sait que mon oncle a la

réputation d'avoir souvent l'esprit dans les nuages, de riposter

soudain: je ferai observer respectueusement à Monsieur que lorsqu'il

s'agit de liquide on dit un hectolitre et non pas un _hectare_. Après

cette répartie pleine d'à-propos mon oncle et le marchand se sont

regardés également ahuris; mon oncle fronçait encore les sourcils, j'ai

cru que l'affaire allait manquer, mais le marchand a repris le premier

son aplomb, ses offres étaient rémunératrices et le marché a été conclu.

C'est égal, mon grand-oncle au fond était furieux. Avez-vous entendu,

nous a-t-il dit, ce grossier personnage qui semble me prendre pour un

vulgaire vigneron et qui, incapable de me comprendre, s'arroge le droit

de me donner des leçons de français--c'est trop fort...

Pour comble de malheur on a servi le beurre au réséda. Jamais je n'ai

rien mangé d'aussi horrible, un beurre à jeter au fumier, d'une saveur à

la fois âcre et miellée. «C'était à prévoir, a dit Francine d'un ton

presque sec, voilà le revenu de deux hectares de nos meilleures terres

perdu pour cette année sans compter le prix de la semence qui nous a

coûté une somme ridicule.

--J'achèterai des ruches, dit résolument mon grand-oncle.

--Il n'est plus temps d'ailleurs; ça ne vous a jamais réussi d'empiéter

sur mes domaines. Toutes les fois que j'ai cédé à vos caprices, mal m'en

a pris; souvenez-vous de vos poulains boiteux quand vous faisiez

l'élevage du cheval, et de votre faisanderie déserte lorsque vous vous

occupiez de volatiles.

--Des essais malheureux, a soupiré mon grand-oncle.

--Mon Dieu oui, comme celui du réséda. Tenez, mon cher père, retournez à

votre Muse. Vous savez bien que je suis la prose, restez la poésie.»

Nous sommes sorties avec Francine, et nous avons fait une promenade

ravissante, sa conversation est spirituelle et charmante, je commence à

croire que l'esprit dithyrambique de son cher père coupe les envolées du

sien, car Francine est une fille trop respectueuse pour contredire

ouvertement ce qu'il dit. Le soir lorsque nous sommes rentrées à notre

chambre maman m'a fait part de ses réflexions qui m'ont prouvé que je

voyais assez juste: As-tu remarqué, m'a-t-elle dit, comme Francine est

intéressante dans tout ce qu'elle dit quand elle est seule. À côté des

qualités morales et du bon sens pratique, qui font de ma cousine une

maîtresse femme, et un coeur d'or, je lui ai découvert en causant

intimement toute à l'heure avec elle un esprit fin, charmant, cultivé

dont je ne me doutais pas.

Décidément, son père l'éteint avec son éternelle soupape toujours

ouverte. Ah! je comprends qu'elle ait en horreur la poésie! À sa place

il y a longtemps que je l'aurais prise en grippe, et que j'aurais même

déserté toute littérature.

_Le 13 septembre._

C'est hier que nous avions la soirée mémorable des essais poétiques de

Francine. «Eh bien! ma cousine, lui ai-je dit avant le dîner, avez-vous

songé aux vers que vous devez soumettre ce soir à mon oncle?

--Certainement ils sont prêts et ne m'ont donné aucune peine. J'ai tout

simplement copié les premières strophes de la quatrième Harmonie

poétique de Lamartine. J'avais songé à prendre une de ses Méditations,

mais ces poésies délicieuses m'ont paru trop belles pour un début.

--Y pensez-vous! mon oncle reconnaîtra l'auteur!

--Soyez tranquille, mon père n'admet que les Classiques. Lamartine,

Musset et Victor Hugo, dont il n'a jamais voulu lire une traître ligne,

sont une trinité d'hérétiques en poésie dont on devrait, à défaut de

leur personne, faire brûler toutes les oeuvres par la main du

bourreau.--Lire Lamartine! le père de Jocelyn, un livre à l'index, y

pensez-vous!»

En sortant de table nous nous sommes rendus dans le grand salon. L'heure

était solennelle; Francine tenait son manuscrit en main. «C'est fait, a

dit mon grand-oncle Benjamin.

--Oui, oui, ai-je répondu vivement, et je vous demanderai la permission

de lire l'oeuvre de ma cousine, l'auteur devant être trop ému.

Soit, je t'écoute: Et d'une voix forte j'ai déclamé.

Parle, lampe du Sanctuaire,

Pourquoi dans l'ombre du saint lieu

Inaperçue et solitaire

Te consumes-tu devant Dieu?

Ce n'est pas pour diriger l'aile

De la prière ou de l'amour,

Pour éclairer, faible étincelle,

L'oeil de Celui qui fit le jour.

Ce n'est point pour écarter l'ombre

Des pas de ses adorateurs;

La vaste nef n'est que plus sombre

Devant tes lointaines lueurs.

Ce n'est pas pour lui faire hommage

Des feux qui sous ses pas ont lui;

Les cieux lui rendent témoignage,

Les soleils brûlent devant lui;

Et pourtant lampes symboliques,

Vous gardez vos feux immortels

Et la brise des basiliques

Vous berce sur tous les autels.

Et mon oeil aime à se suspendre

À ce foyer aérien,

Et je leur dis sans les comprendre:

Flambeaux pieux, vous faites bien.

--C'est tout?

--Oui, mon oncle, mais c'est beau. Que dites-vous de la poésie de ma

cousine?

--C'est un peu court, mais je suis satisfait.

Francine, quand je te disais que tu tiens de moi, mon enfant, tu le

vois, ça n'est pas plus difficile que cela.--La rime et la mesure y

sont, ce n'est vraiment pas trop mal pour un début, il y aura des

corrections à faire et beaucoup, mais, dame! on n'entre pas comme cela

de plain pied dans le secret des dieux.

J'aurai sans doute du mal à faire un chef-d'oeuvre de ton oeuvre..., mais

lorsque j'y aurai mis la dernière main...»

Décidément cette dernière main de mon grand-oncle, elle est comme le

doigt de Dieu... infaillible.

_Le 14 septembre._

Aujourd'hui nous avons pêché toute l'après midi.--_C'est la règle

inflexible des Granges_--tous les jeudis en prévision du vendredi, mon

grand-oncle tend ses lignes quatre heures durant, au bord d'un clair

ruisseau. Jeudi il était rêveur, à plusieurs reprises il a abandonné sa

ligne pour tirer un papier de sa poche et le lire attentivement; c'est

l'oeuvre de Francine... il y a tant de corrections à faire!

Mon grand-oncle adore la pêche; pendant que son hameçon se promène dans

l'onde tranquille, sans y rencontrer jamais le plus simple gougeon, sa

pensée s'envole dans l'espace à la recherche de rimes têtues et de vers

introuvables. Quand la provision des vers rampants (ne pas confondre

avec les autres) est épuisée, il revient chez lui heureux de la journée

qu'il a si bien employée. En rentrant il prend la gazette. Comme il le

dit fort judicieusement, tout homme qui se respecte doit recevoir au

moins un journal et connaître les nouvelles du jour. Cependant, il ne

lit jamais la politique--parce que cela lui tourne le sang, _lui le

défenseur du trône et de l'autel_ (cliché rococo). Il se contente de

jeter un coup d'oeil distrait sur les faits divers, qui révoltent en

général sa nature vertueuse et lui font monter le rouge au front, puis

il ferme le journal avec la visible satisfaction d'avoir accompli un

devoir obligatoire, mais pas amusant du tout.

Le jour où il est né, mon oncle Benjamin a dû par mégarde mettre un

doigt sur l'aiguille du Temps qui a cessé de marcher pour lui.

Sa Muse, ses habitudes et sa personne, qui comptent aujourd'hui

quatre-vingt-quatre printemps et quatre-vingt-cinq hivers, c'est

lui-même qui le dit, sont en retard d'un siècle sur l'époque actuelle;

c'est sans doute pour cela qu'il ne fait aucun cas des inventions

nouvelles. Aux Granges on est encore au régime de la chandelle, de la

six à la livre au salon, de la dix à la cuisine, et il n'y a pas encore

bien longtemps que le suif a remplacé la résine. Mon oncle n'a jamais

voulu voyager en chemin de fer, cette vertigineuse locomotion lui

donnerait mal à la tête, il ne connaît que sa berline antique, mais pas

solennelle, un coche antédiluvien.

Il se fait gloire également de n'avoir jamais _franchi les murs de la

capitale_. C'est un point d'honneur pour lui. Fi donc, de cette Babylone

moderne qui _périra par le feu_. Ils étaient trois vieux amis qui

avaient fait serment de n'y point aller dans ce Paris maudit; l'un d'eux

s'est parjuré, il est même revenu en déclarant qu'il avait fait un

charmant voyage et qu'il était prêt à recommencer. Quelle horreur! s'il

l'osait, mon oncle se signerait avant de prononcer son nom. L'autre ami

est mort. Il n'y a que M. Benjamin qui ait tenu bon, aussi est-il devenu

légendaire dans le pays. Benjamin, en voilà un nom charmant quand on a 4

ans; mais, quand on en a 84, il est tout simplement ridicule.

Ah! ce cher oncle! Ma plume trotte toute seule lorsque je parle de lui.

Il y a cinq ans il fut au plus mal d'une fluxion de poitrine. Nous

craignions tous, non sans raison, que ce fût sa dernière maladie. Mon

oncle demanda à voir l'unique ami d'enfance qui lui restât. Un ami avec

lequel il avait été lié toute sa vie et auquel il avait rendu mille

services. C'est singulier, mais il y a des gens qui s'attachent par les

services qu'ils rendent et d'autres qui se détachent par les services

qu'ils reçoivent. Mon oncle était donc très attaché à son ami d'enfance

lequel ne lui témoignait qu'une médiocre reconnaissance. Le bienfait

pèse aux âmes basses. On envoie la fameuse berline chercher l'ami qui

demeure à quelques lieues. Celui-ci en robe de chambre et en pantoufles

se dorlotait au coin du feu en fumant son brûle-gueule et en sirotant

son petit verre. Il s'habille de mauvaise grâce et maugrée fort contre

décembre qui a ouvert l'antre du vent et les cataractes de la pluie

juste le jour où _l'amitié_ l'oblige à sortir. Il part, beaucoup plus

préoccupé de lui-même que du moribond. Du reste j'ai connu bien des gens

qui n'ont pas attendu à être octogénaires pour briser dans leur coeur les

cordes de la sensibilité.

Il arrive, ma cousine se précipite. «Ah Monsieur! venez, je vous en

supplie, réconforter mon pauvre père; quelques bonnes paroles de vous

lui feront tant de bien!

--Mademoiselle, dit l'ami en tirant son pardessus, je compatis à votre

douleur. Je vous remercie d'avoir pensé à moi (la politesse exige

quelquefois qu'on sache mentir).

Pauvre ami! continua-t-il, à nos âges on ne peut guère espérer... C'est

un pas difficile à franchir, mais tout le monde s'en tire--et comme

Francine le regardait sévèrement: C'est le comte de Guiche qui jadis a

dit cela, Mademoiselle, ce n'est pas moi». Puis entrant dans la chambre

de mon oncle, il lui prend la main, et lui dit d'un air fort dégagé: Eh

bien! mon pauvre Benjamin, nous allons donc mourir!... c'est pas la mer

à boire! c'est pas la mer à boire. Ce fut tout ce que l'excellent ami

trouva dans son coeur pour consoler le père et la fille. Après ces bonnes

paroles, il fut s'asseoir au coin du feu, et demanda un grog. Ma cousine

était consternée.

Cette façon leste de l'expédier dans l'autre monde ne pouvait être du

goût de mon oncle. Il se regimba. «Hé! l'ami, je n'ai point encore

bouclé ma malle, répondit-il, et ce n'est peut-être pas moi qui partirai

le premier.» Le fait est que l'ami est mort depuis et que mon oncle, qui

nous racontait l'histoire, a terminé en manière d'oraison funèbre--Mon

Dieu, oui, je me suis fait un dernier devoir d'aller enterrer ce

gaillard-là, mais en vérité, après l'affection qu'il m'avait témoignée,

je n'y étais pas obligé.

Jeudi soir après souper, mon oncle, reprenant l'oeuvre de Francine, nous

a fait part de quelques modifications. «Comprends, compare mon enfant,

tu vois comme tous les changements que j'ai apportés sont heureux; ce

n'est qu'un commencement, mais lorsque j'y aurai mis la dernière main...

_Le 16 septembre._

Hier nous sommes encore allées, à notre grande joie, nous promener avec

Francine pendant que mon oncle restait en tête à tête avec sa Muse. Tout

en marchant, tout en devisant, nous avons été visiter Fanchon, la

protégée favorite de ma cousine; une bonne vieille qui tourne tout le

jour son rouet (ce fil c'est son pain quotidien) et la nuit récite son

chapelet et prie le Bon Dieu pendant les heures qu'elle passe sans

sommeil. À quatre-vingts ans elle veut encore gagner sa vie. Une légende

s'attache à sa chaumière.

--Une légende, s'est écriée maman, ah! contez-nous-la. Les légendes sont

la poésie du passé; les paillettes et les flonflons, les rubans et les

fleurs enguirlandant les sévérités de l'histoire.

Et Francine a repris en riant. On pourrait l'appeler; la Légende des

Haricots.

--Par exemple, a dit maman, comme ces deux mots: légende et haricots

doivent être étonnés de se voir côte à côte. La légende! ce nom éveille

en l'esprit quelque chose de poétique, de suave, un pénétrant parfum

d'antan.

--C'est vrai, a répondu Francine, pour les Bretons comme vous, la

légende c'est un chant, une mélodie, un souvenir des temps passés qui

vous berce et vous endort sous les ailes de l'imagination.

Le vulgaire haricot!! quoi de moins poétique! Quoi de plus terre à

terre! la plupart du temps ce nom fait sourire, appelle la plaisanterie

et provoque l'éclat de rire. Mais cette légende-ci s'élève plus haut et

je vais vous la raconter. Un souffle mystique passe sur elle et l'on

oublie le côté prosaïque pour ne voir que le miracle de la Charité.

«Au temps mauvais de la Révolution, le curé du village qui nous touche

s'en allait un jour dès l'aurore porter à l'un de ses paroissiens malade

les derniers sacrements, la suprême consolation.

Une forte pluie d'orage avait la veille raviné tous les sentiers et

transformé les chemins en rivières de boue.

Le bon curé faisait mille détours pour éviter les fossés pleins d'eau et

les fondrières de la route.

Il était presque arrivé au terme de sa course lorsqu'une mare profonde

s'offre à sa vue, lui barrant complètement le chemin.

Le curé, craignant moins pour lui que pour le trésor sacré, l'Hostie

Sainte qu'il porte et ne voulant pas retourner sur ses pas, s'arrête un

instant fort embarrassé. Il prête l'oreille et croit percevoir un léger

bruit. En effet, un homme est là qui bêche, c'est Jean, un richard de

l'endroit, le Coq du village.

Maman a interrompu malicieusement Francine.

--Mes compliments, le Coq du village! j'ai remarqué, en général, que les

coqs de village sont tous des oies; mais je vous interromps. Continuez.

--Le bon curé hèle d'une voix forte Jean qui semble absorbé dans son

travail, lui fait part de son embarras, et le prie de vouloir bien le

laisser traverser son champ.

--Que nenni, Monsieur le Curé, vous m'écraseriez trop de pois, ils

lèvent à peine et la dernière récolte n'était déjà pas si belle.

J'voulons conserver celle-ci.

Cette réponse péremptoire n'étonna qu'à moitié le bon curé, il

connaissait le mauvais caractère de Jean et ses idées révolutionnaires.

Il n'y avait pas à insister, il restait là, sans trop savoir ce qu'il

ferait, quand de l'autre côté de la haie, une voix franche et joyeuse,

l'appelle: «Monsieur le Curé, revenez un peu sur vos pas, prenez par la

claie (barrière) et passez par mon champ, c'est un grand honneur pour

moi que Notre-Seigneur le traverse; mes haricots ne s'en porteront pas

plus mal, bien au contraire, et vous direz au Bon Dieu de les faire

lever.

--Oui, Pierre, je dirai au Bon Dieu de les faire lever et aussi de te

bénir toi et ta famille.

Le curé traversa sans encombre le champ et put administrer à temps le

moribond, propriétaire alors de la chaumière qu'habite maintenant la

bonne vieille.

Trois mois après, Pierre en cueillant sa récolte de haricots, cette fois

extraordinairement abondante, fut surpris et charmé en voyant que sur

chaque haricot, semé blanc, se voyait un ostensoir parfaitement dessiné

en brun, et depuis tous les haricots provenant de ceux-ci sont marqués

du même cachet. La charité de Pierre lui avait porté bonheur.

--Oh! oui, elle est charmante, votre légende, j'aurais bien voulu voir

ces haricots-là.

--C'est très facile, l'espèce en existe toujours; nous en avons à la

maison, m'a répondu Francine, je vous en donnerai un petit sac, vous les

sèmerez dans votre jardin et pourrez à votre tour recoller les haricots

du miracle.

--J'accepte de grand coeur et vous me faites bien plaisir.

Pendant notre sortie, mon grand-oncle, pratiquant les préceptes de

Boileau

«Sur le métier, remettez votre ouvrage

Polissez-le sans cesse et le repolissez.»

travaillait la poésie de sa fille.

De l'oeuvre de Lamartine il ne reste plus trace. Son ombre a dû

tressaillir de cette horrible mutilation. Nous en avons eu une dernière

lecture après souper. Mon oncle était rayonnant. Les limites de la

bêtise humaine sont introuvables comme autrefois les sources du Nil, et

comme mon oncle voulait recommencer en déclamant du geste et de la voix:

Non, papa, ne parlons plus de _notre travail_, a dit Francine qui

baillait à se décrocher la mâchoire pour ne pas rire, revenons à vos

poésies légères; mes cousines partent demain, c'est la dernière soirée

que nous passons ensemble. Chantez-nous pour finir la ronde que vous

m'avez dédiée sur l'air: «Au pays de Bretagne». Et mon grand-oncle sans

se faire prier, passant avec une désinvolture sans pareille de la

déclamation au chant, a commencé et fini d'une voix chevrotante:

Le journal d'une pensionnaire en vacances · 第 5 / 68 题