de Hugues, que nous avons connu un peu plus familièrement, ne
doutant pas que d’autres ne puissent tirer avantage de cette
connaissance. Petit-fils de Richard Ier par son fils Guillaume,
comte d’Eu, et non moins bon que généreux, jeune encore, il fut
élevé par le prince à la dignité pontificale, et la maturité de
son esprit surpassa bientôt la sagesse des vieillards. On ne le
vit jamais fier de son antique noblesse, ni enorgueilli par son
haut rang ou son âge florissant; jamais il ne se livra aux
débauches de la volupté; il soutenait avec une soigneuse
sollicitude le difficile emploi qui lui était confié, et dont le
fardeau demandait tant de prudence. Il veillait attentivement à la
direction de sa propre conduite, et s’appliquait avec un soin
perpétuel à la nourriture de son troupeau, manifestant ainsi avec
quelle pénétration il voyait qu’il avait reçu un saint ministère,
le gouvernement de l’Eglise, et non une domination [p. 383] ou une
dignité. II enrichit sa sainte épouse de terres, de trésors, et la
décora d’ornemens précieux. Il l’embellit d’édifices, et l’orna de
telle sorte que le spectateur eût douté si on avait fait de
nouvelles constructions, ou si l’on avait réparé les anciennes.
Mais en sa personne il lui apporta une dot plus précieuse et plus
brillante que l’or, l’ambre, les pierreries et les diamans. Cet
évêque est respecté et chéri au plus haut degré par les
monastères, les synodes et les curies, comme sage autant
qu’éloquent, juste autant que prudent. Jamais, soit en jugeant,
soit en exprimant son opinion dans les conseils, il n’accorda rien
à l’argent ou à la faveur. Lorsque l’archevêque Mauger fut déposé,
Hugues fut la voix sonore de la justice, et demeura constamment
dans le parti de Dieu, pour lequel il condamna le fils de son
oncle. Il se montrait tour à tour, par une alternative bien
ménagée, affable et sévère, miséricordieux persécuteur et pieux
ennemi, non des hommes mais des vices. Il pourvoyait, avec la plus
grande fidélité, aux besoins de ceux qui étaient soumis à ses
soins, et on pourrait avec raison le comparer aux pères attentifs,
qui ne songent pas tant aux desirs qu’aux vrais intérêts de leurs
jeunes enfans. Il accordait avec bienveillance sa faveur et son
secours aux champions du Roi des cieux, quel que fût leur rang,
honorant ce Roi lui-même par son respect et son amour pour ses
guerriers. C’est ainsi qu’il vivait humain et abstinent, au point
qu’il faisait sans cesse offrande de son repas à maint homme, qui
souvent ne devait pas le lui rendre, et de son jeûne à Dieu.
Joyeux de caractère, et prenant plaisir à la société, il croyait
pouvoir, sans [p. 384] péché, accepter une table abondante et
délicate, aimant à satisfaire le besoin de la nature, et non à
banqueter. Il se repaissait surtout des délices que desirent les
ames qui ont faim de l’éternité, délices sur lesquelles le céleste
Paraclet répand les plus suaves douceurs, les veilles et les
oraisons, la pieuse célébration des offices divins, l’étude
familière de la bibliothèque sacrée, et enfin un amour infatigable
de toute œuvre sainte. Hugues, le meilleur pasteur du troupeau du
Seigneur, se nourrissait et se délectait donc surtout de ces
choses. Exempt de toute cupidité, il faisait également louer sa
constance dans l’adversité, et sa modestie dans le bonheur. Il
avait en telle abomination les langues qui aiment à blesser la
réputation des autres, qu’il ne voulait jamais prêter l’oreille à
leur méchanceté. Il éleva sa grandeur par le pouvoir d’une
admirable humilité, et avait placé sa continence sous la sûre
garde de ses autres vertus et de toutes ses pieuses œuvres. Il
portait sur ses habits le rational, ornement mystique et spirituel
qui couvrait la poitrine d’Aaron, et qui lui rappelait
continuellement la sainteté du patriarche, dont on y voyait les
noms inscrits. Mais, entraîné par le plaisir de raconter une vie
si vertueuse, ne prolongeons pas hors de mesure cette digression,
et revenons aux actions du prince Guillaume.
Deux frères, rois d’Espagne, instruits de sa grandeur, lui
demandèrent avec la plus grande insistance sa fille en mariage,
afin d’illustrer par cette alliance leur royaume et leur
postérité. Il s’éleva à ce sujet entre eux une querelle pleine de
haine, non à cause [p. 385] de sa naissance, mais parce que,
tout-à-fait digne d’un tel père, elle était ornée de tant de
vertus, et si zélée pour l’amour du Christ, que cette jeune fille
vivant hors du cloître aurait pu servir d’exemple aux reines et
aux nonnes. Guillaume était admiré, loué et respecté au-dessus des
autres rois, par le puissant empereur des Romains, le
très-glorieux Henri, fils de l’empereur Conrad, lequel avait avec
lui, dans sa jeunesse, conclu amitié et alliance comme avec le
souverain le plus illustre; car, encore enfant, Guillaume
jouissait déjà chez les autres nations du plus fameux renom. Mais
j’ai à parler de la grandeur de son âge mûr. La noble et vaste
Constantinople, qui commandait à tant de rois, le desirait pour
voisin et pour allié, afin de n’avoir plus à craindre, sous sa
protection, la redoutable puissance de Babylone. Déjà aucun voisin
n’osait plus rien contre la Normandie. Ainsi les orages de la
guerre étrangère avaient cessé de gronder, comme ceux de la guerre
civile. Les évêques et les comtes de la France, de la Bourgogne,
et des pays encore plus éloignés, fréquentaient la cour du
seigneur des Normands, les uns pour recevoir des conseils, les
autres des bénéfices, la plupart pour être seulement honorés de sa
faveur. C’est avec raison qu’on appelait sa bonté un port et un
asile secourable pour un grand nombre de gens. Combien de fois les
étrangers, à la vue de la tranquillité avec laquelle des
chevaliers allaient et venaient sans armes, et de la sûreté
qu’offraient tous les chemins à tout voyageur, ne desirèrent-ils
pas pour leurs pays une telle félicité! C’étaient les vertus de
Guillaume qui avaient procuré à son pays [p. 386] cette paix et
cette gloire. Aussi fut-ce bien justement que son pays, incertain
de l’issue d’une maladie qui l’avait attaqué, offrit au Ciel des
larmes et des prières capables d’obtenir qu’un mort fût rappelé à
la vie. Tous suppliaient Dieu de retarder la mort de celui dont la
perte prématurée faisait craindre de nouveau les troubles dont ils
avaient été tourmentés auparavant. Il n’aurait pas laissé alors de
successeur en âge de gouverner. On croit, et c’est avec la plus
grande raison, que le juge céleste des pieuses prières rendit la
santé à son vertueux serviteur, et le fit jouir de la tranquillité
la plus parfaite, en renversant tous ses ennemis, afin que, digne
de parvenir au plus haut rang, il pût bientôt, tranquille sur
l’état de sa principauté, s’emparer plus facilement du royaume
qu’on avait usurpé sur lui.
En effet, tout à coup se répandit la nouvelle certaine que le pays
d’Angleterre venait de perdre le roi Edouard, et qu’Hérald était
orné de sa couronne. Ce cruel Anglais n’attendit pas que le peuple
décidât sur l’élection; mais le jour même où fut enseveli cet
excellent roi, quand toute la nation était dans les pleurs, ce
traître s’empara du trône royal, aux applaudissemens de quelques
iniques partisans. Il obtint un sacre profane de Stigand, que le
juste zèle et les anathêmes du pape avaient privé du saint
ministère. Le duc Guillaume, ayant tenu conseil avec les siens,
résolut de venger son injure par les armes, et de ressaisir par la
guerre l’héritage qu’on lui enlevait, quoique beaucoup de grands
l’en dissuadassent par de spécieuses raisons, comme de chose trop
difficile et bien au-dessus des forces de la [p. 387] Normandie.
La Normandie avait alors dans ses assemblées, outre les évêques et
les abbés, les hommes de l’ordre laïque les plus éminens, dont
quelques-uns étaient la lumière et le plus brillant du conseil:
Robert, comte de Mortain, Robert, comte d’Eu, père de Hugues,
évêque de Lisieux, dont nous avons écrit la vie; Richard, comte
d’Evreux, fils de l’archevêque Robert, Roger de Beaumont, Roger de
Mont-Gomeri, Guillaume fils d’Osbern, et le vicomte Hugues. De
tels hommes pouvaient, par leur sagesse et leur habileté,
conserver leur patrie exempte de dangers; et si la république de
Rome était encore maintenant aussi puissante qu’autrefois,
soutenue par eux, elle n’aurait pas à regretter deux cents
sénateurs. Nous voyons néanmoins que, dans toutes les
délibérations, tous cédaient toujours à la sagesse du prince,
comme si l’Esprit divin lui eût indiqué ce qu’il devait faire ou
éviter. Dieu donne la sagesse à ceux qui se conduisent avec piété,
a dit un homme habile dans la connaissance des choses divines.
Guillaume depuis son enfance agissait pieusement. Tous obéirent au
duc, à moins qu’une absolue nécessité ne les en empêchât. Il
serait trop long de rapporter en détail par quelles sages
dispositions de sa part les vaisseaux furent construits et munis
d’armes, d’hommes, de vivres et de tout ce qui est nécessaire à la
guerre, et de quel zèle tous les Normands furent animés pour tous
ces apprêts. Guillaume ne pourvut pas avec moins de sagesse au
gouvernement et à la sûreté de la Normandie, pendant son absence.
Il vint à son secours un nombre considérable de chevaliers
étrangers, attirés en partie [p. 388] par la générosité
très-connue du duc, et surtout par l’assurance qu’ils avaient de
la justice de sa cause. Ayant interdit toute espèce de pillage, il
nourrit à ses propres frais cinquante mille chevaliers pendant un
mois, que des vents contraires les retinrent à l’embouchure de la
Dive, tant fut grande sa modération et sa prudence. Il fournissait
abondamment aux dépenses des chevaliers et des étrangers, mais ne
permettait pas de rien enlever à qui que ce fût. Le bétail ou les
troupeaux des habitans du pays paissaient dans les champs avec
autant de sûreté que si c’eût été dans des lieux sacrés. Les
moissons attendaient intactes la faux du laboureur, sans avoir été
ni foulées par la superbe insouciance des chevaliers, ni ravagées
par le fourrageur. L’homme faible ou sans armes allait à son gré,
chantant sur son cheval, et il apercevait ces troupes guerrières,
et n’avait point de peur.
Dans le même temps siégeait sur la chaire de saint Pierre de Rome
le pape Alexandre, le plus digne d’être obéi et consulté par
l’Eglise universelle; car il donnait des réponses justes et
utiles. Evêque de Lucques, il n’avait désiré nullement un rang
plus élevé; mais les vœux ardens d’un grand nombre de personnes,
dont l’autorité était alors éminente chez les Romains, et
l’assentiment d’un grand concile, l’élevèrent au rang où il devait
être le chef et le maître des évêques de la terre, et qu’il
méritait par sa sainteté et son érudition, qui le firent briller
dans la suite de l’orient au couchant. Le soleil ne suit pas les
limites de sa course d’une manière plus immuable qu’Alexandre ne
dirigeait sa vie selon les droites voies de la vérité; autant
qu’il le put, il châtia en ce [p. 389] l’iniquité, sans jamais
céder sur rien. Le duc ayant sollicité la protection de cet
apostole, et lui ayant fait part de l’expédition dont il faisait
les apprêts, il reçut de sa bonté la bannière et l’approbation de
saint Pierre, afin d’attaquer son ennemi avec plus de confiance et
d’assurance.
Il s’était récemment uni d’amitié avec Henri, empereur des
Romains, fils de l’empereur Henri, et neveu de l’empereur Conrad,
et par un édit duquel l’Allemagne devait, à sa demande, marcher à
son secours contre quelque ennemi que ce fût. Suénon, roi des
Danois, lui promit aussi, par des députations, de lui être fidèle;
mais il se montra ami et allié de ses ennemis, comme on le verra
dans la suite en lisant le récit des pertes qu’éprouva ce roi.
Cependant Hérald, tout prêt à livrer combat soit sur mer soit sur
terre, couvrit le rivage de lances et d’une innombrable armée, et
fit cauteleusement passer des espions sur le continent. L’un d’eux
ayant été pris et s’efforçant, selon l’ordre qu’il avait reçu, de
couvrir d’un prétexte le motif de sa venue, le duc manifesta par
ces paroles la grandeur de son esprit: « Hérald, dit-il, n’a pas
besoin de perdre son or et son argent à acheter la fidélité et
l’adresse de toi et de plusieurs autres, pour que vous veniez avec
fourberie nous observer: un indice plus certain qu’il ne le
voudrait, et plus sûr qu’il ne le pense, l’instruira de mes
desseins et de mes apprêts; c’est ma présence. Rapportez-lui ce
message qu’il n’éprouvera aucun dommage de notre part, et qu’il
terminera tranquillement le reste de sa vie, s’il ne me voit, dans
l’espace d’un an, dans le lieu où il [p. 390] espère trouver le
plus de sûreté pour sa personne. » Les grands de la Normandie
furent saisis de surprise à une promesse si hardie, et un grand
nombre ne cachèrent pas leur défiance. Ils exagéraient dans des
discours dictés par la timidité les forces d’Hérald; et rabaissant
les leurs, ils disaient qu’il possédait en abondance des trésors
qui lui servaient à gagner à son parti les ducs et de puissans
rois, même une flotte nombreuse, et des hommes très-expérimentés
dans l’art de la navigation, et très-fréquemment éprouvés par des
dangers et des combats maritimes; enfin que son pays l’emportait
beaucoup sur le leur par le nombre des troupes aussi bien que par
les richesses. Qui pourrait espérer, disaient-ils, que les
vaisseaux seront terminés pour l’époque fixée, ou, s’ils le sont,
que dans l’espace d’un an on trouvera assez de rameurs? Qui ne
craindra que cette nouvelle expédition ne change en toute sorte de
misères l’état si florissant du pays? Qui pourrait affirmer que
les forces de l’empereur romain ne succomberaient pas sous de
telles difficultés?
Mais le duc releva leur confiance par ces mots: « Nous
connaissons, dit-il, la sagesse d’Hérald; il veut nous épouvanter,
mais il accroît nos espérances. En effet, il dépensera ses biens,
et dissipera son or inutilement et sans affermir son pouvoir. Il
n’est pas doué d’une assez grande force d’esprit pour oser
promettre la moindre des choses de ce qui m’appartient, tandis que
j’ai le droit de promettre et d’accorder également et ce qui est à
moi et ce qu’on dit lui appartenir. Sans aucun doute il sera
vainqueur celui qui peut donner et ses propres biens et ceux que
possèdent son ennemi. La flotte [p. 391] ne nous embarrassera pas,
et nous aurons bientôt le plaisir de la voir en état. Qu’ils aient
de l’expérience, je le veux; nous en acquerrons avec plus de
bonheur. C’est le courage des guerriers plutôt que leur nombre qui
détermine le sort des combats. D’ailleurs, Hérald combattra pour
la défense de ce qu’il a usurpé, et nous, nous demandons ce que
nous avons reçu en don, ce que nous avons acquis par nos
bienfaits. Cette confiance supérieure de notre part, repoussant
tous les dangers, nous procurera le plus joyeux triomphe,
l’honneur le plus éclatant et la plus glorieuse renommée. »
En effet, cet homme sage et catholique était assuré que la
toute-puissance de Dieu, qui ne veut rien d’injuste, ne
permettrait pas la ruine de la cause légitime, surtout lorsqu’il
considérait qu’il ne s’était pas tant appliqué à étendre sa
puissance et sa gloire qu’à purifier la foi chrétienne en ce pays.
Déjà toute la flotte soigneusement préparée avait été poussée par
le souffle du vent de l’embouchure de la Dive et des ports
voisins, où elle avait long-temps attendu un vent favorable pour
la traversée, vers le port de Saint-Valéry. Ce prince, que ne
pouvaient abattre ni le retard causé par les vents contraires, ni
les terribles naufrages, ni la fuite timide d’un grand nombre
d’hommes qui lui avaient promis fidélité, plein d’une louable
confiance, s’abandonna à la protection céleste en lui adressant
des vœux, des dons et des prières. Combattant l’adversité par la
prudence, il cacha autant qu’il put la mort de ceux qui avaient
péri dans les flots, en les faisant ensevelir secrètement, et
soulagea l’indigence en augmentant chaque jour les vivres. C’est
ainsi que, par [p. 392] différentes exhortations, il rappela ceux
qui étaient épouvantés, et ranima les moins hardis. S’armant de
saintes supplications pour obtenir que des vents contraires
fissent place aux vents favorables, il fit porter hors de la
basilique le corps du confesseur Valéry, très-aimé de Dieu. Tous
ceux qui devaient l’accompagner assistèrent à cet acte pieux
d’humilité chrétienne.
Enfin souffla le vent si long-temps attendu. Tous rendirent grâce
au Ciel de la voix et des mains; et tous en tumulte s’excitant les
uns les autres, on quitte la terre avec la plus grande rapidité,
et on commence avec la plus vive ardeur le périlleux voyage. Il
règne parmi eux un tel mouvement, que l’un appelle un homme
d’armes, l’autre son compagnon, et que la plupart, ne se souvenant
ni de leurs vassaux, ni de leurs compagnons, ni des choses qui
leur sont nécessaires, ne pensent qu’à ne pas être laissés à terre
et à se hâter de partir. L’ardent empressement du duc réprimande
et presse de monter sur les vaisseaux ceux qu’il voit apporter le
moindre retard. Mais de peur qu’atteignant avant le jour le rivage
vers lequel ils voguent, ils ne courent le risque d’aborder à un
port ennemi ou peu connu, il ordonne par la voix du héraut que
lorsque tous les vaisseaux auront gagné la haute mer, ils
s’arrêtent un peu dans la nuit, et jettent l’ancre non loin de
lui, jusqu’à ce qu’ils aperçoivent une lampe au haut de son mât,
et qu’aussitôt alors le son de la trompette donne le signal du
départ. L’antique Grèce rapporte qu’Agamemnon, fils d’Atrée, alla
avec mille vaisseaux venger l’outrage du lit fraternel; nous
pouvons assurer aussi que Guillaume alla conquérir le diadême
royal avec une flotte [p. 393] nombreuse. Elle raconte encore,
parmi ses fables, que Xerxès joignit par un pont de vaisseaux les
villes de Sestos et d’Abydos que séparait la mer; nous publions,
et c’est avec vérité, que Guillaume réunit sous le gouvernail de
son pouvoir l’étendue du territoire de la Normandie et de
l’Angleterre. Nous croyons qu’on peut égaler et même préférer pour
la puissance, à Xerxès qui fut vaincu, et dont la flotte fut
détruite par le courage d’un petit nombre d’ennemis, Guillaume que
ne vainquit jamais personne, qui orna son pays de glorieux
trophées, et l’enrichit d’illustres triomphes.
Dans la nuit, après s’être reposés, les vaisseaux levèrent
l’ancre. Celui qui portait le duc, voguant avec plus d’ardeur vers
la victoire, eut bientôt, par son extrême agilité, laissé derrière
lui les autres, obéissant par la promptitude de sa course à la
volonté de son chef. Le matin, un rameur ayant reçu l’ordre de
regarder du haut du mât s’il apercevait des navires venir à la
suite, annonça qu’il ne s’offrait à sa vue rien autre chose que la
mer et les cieux. Aussitôt le duc fit jeter l’ancre, et de peur
que ceux qui l’accompagnaient ne se laissassent troubler par la
crainte et la tristesse, plein de courage, il prit, avec une
mémorable gaîté, et comme dans une salle de sa maison, un repas
abondant où ne manquait point le vin parfumé, assurant qu’on
verrait bientôt arriver tous les autres, conduits par la main de
Dieu, sous la protection de qui il s’était mis. Le chantre de
Mantoue, qui mérita le titre de prince des poètes par son éloge du
Troyen Enée, le père et la gloire de l’ancienne Rome, n’aurait pas
trouvé indigne de lui de rapporter l’habileté et la tranquillité
qui [p. 394] présidèrent à ce repas. Le rameur ayant regardé une
seconde fois, s’écria qu’il voyait venir quatre vaisseaux, et à la
troisième fois il en parut un si grand nombre que la quantité
innombrable de mâts, serrés les uns près des autres, leur donnait
l’apparence d’une forêt. Nous laissons à deviner à chacun en
quelle joie se changea l’espérance du duc, et combien il glorifia
du fond du cœur la miséricorde divine. Poussé par un vent
favorable, il entra librement avec sa flotte, et sans avoir à
combattre aucun obstacle, dans le port de Pévensey. Hérald s’était
retiré dans le pays d’York pour faire la guerre à son frère Tostig
et à Hérald, roi de Norwège. Il ne faut pas s’étonner que son
frère, animé par ses injustices, et jaloux de reconquérir ses
biens envahis, eût amené contre Hérald des troupes étrangères.
Bien différent pour les mœurs de ce frère souillé de luxure, de
cet homicide cruel, orgueilleux de ses richesses, fruits du
pillage, et ennemi de la justice et du bien, comme Tostig ne
l’égalait pas par les armes, il le combattait par les vœux et ses
conseils. Une femme, d’une mâle sagesse, connaissant et pratiquant
tout ce qu’il y a d’honnête, voulut voir les Anglais gouvernés par
Guillaume, homme prudent, juste et courageux, que le choix du roi
Edouard, son mari, avait établi pour son successeur comme s’il eût
été son fils.
Les Normands, ayant avec joie abordé au rivage, s’emparèrent
d’abord des fortifications de Pévensey, et ensuite de celles
d’Hastings, pour en faire un lieu de refuge et de défense pour
leurs vaisseaux. Marius et le grand Pompée, qui tous deux se
distinguèrent et méritèrent le triomphe par leur courage [p. 395]
et leur habileté, l’un pour avoir amené à Rome Jugurtha enchaîné,
et l’autre pour avoir forcé Mithridate à s’empoisonner, lorsqu’ils
étaient dans un pays ennemi à la tête de toutes leurs forces,
craignaient lâchement de s’exposer aux dangers en se séparant du
gros de l’armée avec une seule légion. Leur coutume, et c’est
celle des généraux, était d’envoyer des espions, et non d’aller
eux-mêmes à la découverte, conduits en ceci par le desir de
conserver leur vie plutôt que soigneux d’assurer à l’armée la
continuation de leurs soins. Guillaume, accompagné seulement de
vingt-cinq chevaliers, alla lui même, plein de courage,
reconnaître les lieux et les habitans, et revenant à pied, à cause
de la difficulté des chemins, tout en en riant lui-même, et
quoique le lecteur en puisse rire aussi, il mérita de sérieuses
louanges, en portant sur son épaule, attachée avec la sienne, la
cuirasse d’un de ceux qui l’accompagnaient, Guillaume, fils
d’Osbern, renommé cependant pour sa force et son courage; le duc
le soulagea du poids de ce fer.
Un riche habitant de ce pays, Normand de nation, Robert, fils de
la noble dame Guimare, envoya à Hastings, au duc, son seigneur et
son parent, un message conçu en ces termes: « Le roi Hérald ayant
livré bataille à son propre frère et au roi de Norwège, qui
passait pour le plus fort guerrier qu’il y eût sous le ciel, les a
tués tous deux dans un combat, et a détruit leurs nombreuses
armées. Animé par ce succès, il revient promptement vers toi, à la
tête d’une armée innombrable et pleine de force, contre laquelle
les tiens ne vaudront pas plus qu’autant de vils chiens. Tu passes
pour un homme sage, et [p. 396] jusqu’ici tu as tout fait avec
prudence, soit pendant la paix, soit pendant la guerre. Maintenant
travaille à aviser et pourvoir à ta sûreté; prends garde que ta
témérité ne te précipite dans un danger d’où tu ne puisses sortir.
Je te le conseille, reste dans tes retranchemens, et abstiens-toi
d’en venir aux mains à présent. »
Le duc répondit à l’envoyé: « Rapporte à ton maître, pour le
message par lequel il veut que je sois sur mes gardes, ces paroles
et ma reconnaissance, quoiqu’il eût été convenable de m’en avertir
sans injure. Je ne voudrais point me mettre à l’abri dans une
retraite fortifiée, je combattrai Hérald le plus promptement
possible; et je n’hésiterai point, si la volonté divine ne s’y
oppose pas, n’eussé-je avec moi que dix mille hommes tels que les
soixante mille que j’ai amenés, à aller l’écraser, lui et les
siens, avec la force des miens. »
Un certain jour, comme le duc visitait les postes de garde de la
flotte, et se promenait près des navires, on lui annonça la
présence d’un moine envoyé par Hérald. Aussitôt il se rendit
auprès de lui, et lui tint ingénieusement ce discours. « Je tiens
de très près à Guillaume, comte de Normandie, et c’est moi qui lui
sers ses repas. Ce n’est que par moi que tu pourras avoir la
faculté de lui parler. Raconte-moi le message que tu apportes; je
le lui ferai facilement connaître, car personne ne lui est plus
cher que moi. Ensuite, par mes soins, tu iras aisément
l’entretenir à ta volonté. » Le moine lui ayant révélé le message,
le duc le fit aussitôt recevoir dans une maison, et traiter avec
une soigneuse humanité. [p. 397] Pendant ce temps, il délibéra en
lui-même et avec les siens sur la réponse qu’il devait faire au
message.
Le lendemain, assis au milieu de ses grands, il fit appeler le
moine, et lui dit: « C’est moi qui suis Guillaume, prince des
Normands, par la grâce de Dieu. Répète maintenant en présence de
ceux-ci ce que tu m’as rapporté hier. » Le messager parla ainsi: «
Voici ce que le roi Hérald vous fait savoir. Vous êtes entré sur
son territoire; il ne sait dans quelle confiance et par quelle
témérité. Il se souvient bien que le roi Edouard vous établit
d’abord héritier du royaume d’Angleterre, et que lui-même en
Normandie vous a porté l’assurance de cette succession. Mais il
sait aussi que, selon le droit qu’il en avait, le même roi, son
seigneur, lui fit, à ses derniers instans, le don du royaume; et
depuis le temps où le bienheureux Augustin vint dans ce pays, ce
fut une coutume générale de cette nation de regarder comme
valables les donations faites aux derniers momens. C’est pourquoi
il vous demande à juste titre que vous vous en retourniez de ce
pays avec les vôtres. Autrement il rompra l’amitié et tous les
traités qu’il a lui-même conclus avec vous en Normandie, et il
vous laisse entièrement le choix. »
Après avoir entendu le message d’Hérald, le duc demanda au moine
s’il voulait conduire en sûreté son envoyé auprès de ce prince. Le
moine lui promit qu’il prendrait, autant de soin de la sûreté de
son député que de la sienne propre. Aussitôt le duc chargea un
moine de Fécamp de rapporter promptement ces paroles à Hérald. «
Ce n’est point avec témérité et injustice, mais délibérément et
conduit par la justice, [p. 398] que je suis passé dans ce pays,
dont mon seigneur et mon parent, le roi Edouard, à cause des
honneurs éclatans et des nombreux bienfaits dont moi et mes grands
nous l’avons comblé, ainsi que son frère et ses gens, m’a
constitué héritier, comme l’avoue Hérald lui-même. Il me croyait
aussi, de tous ceux qui lui étaient alliés par la naissance, le
meilleur et le plus capable, ou de le secourir tant qu’il vivrait,
ou de gouverner son royaume après sa mort; et ce choix ne fut
point fait sans le consentement de ses grands, mais par le conseil
de l’archevêque Stigand, du comte Godwin, du comte Lefrie, et du
comte Sigard, qui prêtèrent serment de la main de me recevoir pour
seigneur après la mort d’Edouard, jurant qu’ils ne chercheraient
nullement pendant sa vie à s’emparer de ce pays pour m’en ôter la
possession. Il me donna pour otages le fils et le neveu de Godwin.
Enfin il envoya vers Hérald lui-même en Normandie, afin que,
présent, il fît devant moi le serment qu’en mon absence avaient
fait en ma faveur son père et les autres hommes ci-dessus nommés.
Comme Hérald se rendait vers moi, il encourut les périls de la
captivité, à laquelle l’arrachèrent ma sagesse et ma puissance. Il
me fit hommage pour son propre compte, et ses mains dans les
miennes m’assurèrent aussi le royaume d’Angleterre. Je suis prêt à
plaider ma cause en jugement contre lui, selon les lois de
Normandie, ou plutôt celles d’Angleterre, comme il lui plaira. Si
les Normands ou les Anglais prononcent, selon l’équité et la
vérité, que la possession de ce royaume lui appartient
légitimement, qu’il le [p. 399] possède en paix; mais s’ils
conviennent que, par le devoir de justice, il doit m’être rendu,
qu’il me le laisse. S’il refuse cette proposition, je ne crois pas
juste que mes hommes et les siens périssent dans un combat, eux
qui ne sont aucunement coupables de notre querelle. Voici donc que
je suis prêt à soutenir, au risque de ma tête contre la sienne,
que le royaume d’Angleterre m’appartient de droit plutôt qu’à lui.
»
Nous avons voulu bien faire connaître à tous ce discours, qui
contient les propres paroles du duc et non notre ouvrage, car nous
voulons que l’estime publique lui assure une éternelle louange. On
en pourra aisément conclure qu’il se montra véritablement sage,
juste, pieux et courageux. Le pouvoir de ses raisonnemens, qui,
comme on le voit clairement en y réfléchissant, n’auraient pu être
affaiblis par Tullius, le plus illustre auteur de l’éloquence
romaine, anéantit les argumens d’Hérald. Enfin le duc était prêt à
se conformer au jugement que prescrirait le droit des nations. Il
ne voulait point que les Anglais ses ennemis périssent à cause de
sa querelle, et offrait de la terminer au péril de sa propre tête
dans un combat singulier. Dès que le moine eut rapporté ce message
à Hérald, qui s’avançait, il pâlit de stupeur, et comme muet,
garda long-temps le silence. L’envoyé lui ayant plusieurs fois
demandé une réponse, il lui dit la première fois: « Nous marchons
sur-le-champ; » et la seconde fois: « Nous marchons au combat. »
L’envoyé le pressait de lui donner une autre réponse, lui répétant
que le duc de Normandie voulait un combat singulier et non la
destruction des [p. 400] deux armées; car cet homme courageux et
bon aimait mieux renoncer à une chose juste et agréable, pour
empêcher la ruine d’un grand nombre d’hommes, et espérait abattre
la tête d’Hérald, soutenu par une moins grande vigueur, et qui
n’avait point l’appui de la justice. Alors Hérald levant son
visage vers le ciel, dit: « Que le Seigneur prononce aujourd’hui,
entre Guillaume et moi, à qui appartient le droit. » Aveuglé par
le desir de régner, et la frayeur lui faisant oublier l’injustice
qu’il avait commise, il court à sa ruine, au jugement de sa propre
conscience.
Cependant des chevaliers très-éprouvés, envoyés à la découverte
par le duc, revinrent promptement annoncer l’arrivée de l’ennemi.
Le roi furieux se hâtait d’autant plus qu’il avait appris que les
Normands avaient dévasté les environs de leur camp. Il voulait
tâcher de les surprendre au dépourvu, en fondant sur eux pendant
la nuit ou à l’improviste. Pour qu’ils ne pussent fuir dans aucune
retraite, il avait envoyé une flotte armée sur mer, pour dresser
des embûches aux soixante vaisseaux. Le duc aussitôt ordonna à
tous ceux qui se trouvaient dans le camp de prendre les armes (car
ce jour la plus grande partie de ses compagnons étaient allés
fourrager); lui-même, assistant avec la plus grande dévotion au
mystère de la messe, fortifia son corps et son ame de la communion
du corps et du sang du Seigneur. Il suspendit humblement à son cou
des reliques, de la protection desquelles, Hérald s’était privé en
violant la foi qu’il avait jurée sur elles. Le duc avait avec lui
deux évêques, qui l’avaient accompagné de Normandie, Eudes, évêque
de Bayeux, et Geoffroi Constantin, un [p. 401] nombreux clergé, et
plusieurs moines. Cette assemblée se disposa à combattre par ses
prières. Tout autre que le duc eût été épouvanté en voyant sa
cuirasse se retourner à gauche pendant qu’il la mettait; mais il
en rit comme d’un hasard, et ne s’en effraya pas comme d’un
funeste pronostic.
Nous ne doutons pas de la beauté de la courte exhortation par
laquelle il augmenta le courage et l’intrépidité de ses guerriers,
quoiqu’on ne nous l’ait pas rapportée dans toute sa majesté. Il
rappela aux Normands que, sous sa conduite, ils étaient toujours
sortis vainqueurs de périls grands et nombreux. Il leur rappela à
tous leur patrie, leurs nobles exploits et leur illustre renom. «
C’est maintenant, leur dit-il, que vos bras doivent prouver de
quelle force vous êtes doués, quel courage vous anime. Il ne
s’agit plus seulement de vivre en maîtres, mais d’échapper vivans
d’un péril imminent. Si vous combattez comme des hommes, vous
obtiendrez la victoire, de l’honneur et des richesses. Autrement,
vous serez égorgés promptement, ou captifs vous servirez de jouet
aux plus cruels ennemis. De plus, vous serez couverts d’une
ignominie éternelle. Aucun chemin ne s’ouvre à la retraite; d’un
côté, des armes et un pays ennemi et inconnu ferment le passage;
de l’autre, la mer et des armes encore s’opposent à la fuite. Il
ne convient pas à des hommes de se laisser effrayer par le grand
nombre. Les Anglais ont souvent succombé sous le fer ennemi;
souvent vaincus, ils sont tombés sous le joug étranger, et jamais
ils ne se sont illustrés par de glorieux faits d’armes. Le courage
d’un petit nombre de guerriers [p. 402] peut facilement abattre un
grand nombre d’hommes inhabiles dans les combats, surtout lorsque
la cause de la justice est protégée par le secours du Ciel. Osez
seulement, que rien ne puisse vous faire reculer, et bientôt le
triomphe réjouira vos cœurs. »
Il s’avança dans un ordre avantageux, faisant porter en avant la
bannière que lui avait envoyée l’apostole; il plaça en tête des
gens de pied armés de flèches et d’arbalètes, et au second rang
d’autres gens de pied, dont il était plus sûr, et qui portaient
des cuirasses: le dernier rang fut composé des bataillons de
chevaliers, au milieu desquels il se plaça avec son inébranlable
force, pour donner de là ses ordres de tous côtés, de la voix et
du geste. Si quelque ancien eût décrit l’armée d’Hérald, il aurait
dit qu’à son passage les fleuves se desséchaient, les forêts se
réduisaient en plaines. En effet, de tous les pays des troupes
innombrables s’étaient jointes aux Anglais. Une partie étaient
animés par leur attachement pour Hérald, et tous par leur amour
pour la patrie, qu’ils voulaient, quoique injustement, défendre
contre des étrangers. Le pays des Danois, qui leur était allié,
leur avait envoyé de nombreux secours. Cependant, n’osant
combattre Guillaume sur un terrain égal, ils se postèrent sur un
lieu plus élevé, sur une montagne voisine de la forêt par laquelle
ils étaient venus. Alors les chevaux ne pouvant plus servir à
rien, tous les gens de pied se tinrent fortement serrés. Le duc et
les siens, nullement effrayés par la difficulté du lieu, montèrent
peu à peu la colline escarpée. Le terrible son des clairons fit
entendre le signal du combat, et de toutes parts l’ardente audace
[p. 403] des Normands entama la bataille. Ainsi, dans la
discussion d’un procès où il s’agit d’un vol, celui qui poursuit
le crime parle le premier. Les gens de pied des Normands,
s’approchant donc, provoquèrent les Anglais, et leur envoyèrent
des traits et avec eux les blessures et la mort. Ceux-ci leur
résistèrent vaillamment, chacun selon son pouvoir. Ils leur
lancent des épieus et des traits de diverses sortes, des haches
terribles et des pierres attachées à des morceaux de bois. Vous
auriez cru voir aussitôt les nôtres écrasés, comme sous un poids
mortel. Les chevaliers viennent après, et de derniers qu’ils
étaient passent au premier rang. Honteux de combattre de loin, le
courage de ces guerriers les anime à se servir de l’épée. Les cris
perçans que poussent les Normands et les barbares est étouffé par
le bruit des armes et les gémissemens des mourans. On combat ainsi
des deux côtés pendant quelque temps avec la plus grande force;
mais les Anglais sont favorisés par l’avantage d’un lieu élevé,
qu’ils occupent serrés, sans être obligés de se débander pour y
arriver, par leur grand nombre et la masse inébranlable qu’ils
présentent, et de plus par leurs armes, qui trouvaient facilement
chemin à travers les boucliers et les autres armes défensives. Ils
soutiennent donc et repoussent avec la plus grande vigueur ceux
qui osent les attaquer l’épée à la main. Ils blessent aussi ceux
qui leur lancent des traits de loin. Voilà qu’effrayés par cette
férocité, les gens de pied et les chevaliers bretons tournent le
dos, ainsi que tous les auxiliaires qui étaient à l’aile gauche;
presque toute l’armée du duc recule: ceci soit dit sans offenser
les [p. 404] Normands, la nation la plus invincible. L’armée de
l’empereur romain, où combattaient les soldats des rois habitués à
vaincre sur terre et sur mer, a fui plus d’une fois, à la nouvelle
vraie ou fausse du trépas de son chef. Les Normands crurent que
leur duc et seigneur avait succombé. Ils ne se retirèrent donc
point par une fuite honteuse, mais tristes, car leur chef était
pour eux un grand appui.
Le prince, voyant qu’une grande partie de l’armée ennemie s’était
jetée à ]a poursuite des siens en déroute, se précipita au-devant
des fuyards, et les arrêta en les frappant ou les menaçant de sa
lance. La tête nue et ayant ôté son casque, il leur cria: «
Voyez-moi tous. Je vis et je vaincrai, Dieu aidant. Quelle démence
vous pousse à la fuite? Quel chemin s’ouvrira à votre retraite?
Vous vous laissez repousser et tuer par ceux que vous pouvez
égorger comme des troupeaux. Vous abandonnez la victoire et une
gloire éternelle, pour courir à votre perte, et à une perpétuelle
infamie. Si vous fuyez, aucun de vous n’échappera à la mort. » Ces
paroles ranimèrent leur courage. Ils s’avança lui-même à leur
tête, frappant de sa foudroyante épée, et défit la nation ennemie,
qui méritait la mort par sa rébellion contre lui, son roi. Les
Normands enflammés d’ardeur, enveloppèrent plusieurs mille hommes
qui les avaient poursuivis, et les taillèrent en pièces en un
moment, en sorte que pas un n’échappa. Vivement encouragés par ce
succès, ils attaquèrent la masse de l’armée, qui, pour avoir
éprouvé une grande perte, n’en paraissait pas diminuée. Les
Anglais combattaient avec courage et de toutes leurs forces,
tâchant surtout de [p. 405] ne point ouvrir de passage à ceux qui
voulaient fondre sur eux pour les entamer. L’énorme épaisseur de
leurs rangs empêchait presque les morts de tomber: cependant le
fer des plus intrépides guerriers s’ouvrit bientôt un chemin dans
différens endroits. Ils furent suivis des Manceaux, des Français,
des Bretons, des Aquitains, et des Normands, qui l’emportaient par
leur courage.
Un Normand, jeune guerrier, Robert, fils de Roger de Beaumont,
neveu et héritier, par sa sœur Adeline, de Hugues comte de Meulan,
se trouvant ce jour-là, pour la première fois, à une bataille, fit
des exploits dignes d’être éternisés par la louange. A la tête
d’une légion qu’il commandait à l’aile droite, il fondit sur les
ennemis avec une impétueuse audace et les renversa. Il n’est pas
en notre pouvoir, et l’objet que nous nous sommes proposé ne nous
permet pas de raconter, comme elles le méritent, les actions de
courage de chacun en particulier. Celui qui excellerait par sa
facilité à décrire, et qui aurait été témoin de ce combat par ses
propres yeux, trouverait beaucoup de difficulté à entrer dans tous
les détails. Nous nous hâtons d’arriver au moment où terminant
l’éloge du comte Guillaume, nous raconterons la gloire du roi
Guillaume.
Les Normands et les auxiliaires, réfléchissant qu’ils ne
pourraient vaincre, sans essuyer de très-grandes pertes, une armée
peu étendue et qui résistait en masse, tournèrent le dos, feignant
adroitement de fuir. Ils se rappelaient comment, peu auparavant,
leur fuite avait été l’occasion de leur victoire. Les barbares,
avec l’espoir du succès, éprouvèrent [p. 406] une vive joie:
s’excitant à l’envi, ils poussent des cris d’allégresse, accablent
les nôtres d’injures, et les menacent de fondre tout aussitôt sur
eux. Quelques mille d’entre eux osèrent, comme auparavant, courir,
comme s’ils eussent volé, à la poursuite de ceux en fuite. Tout à
coup les Normands, tournant leurs chevaux, les cernèrent et les
enveloppèrent de toutes parts, et les taillèrent en pièces sans en
épargner aucun. S’étant deux fois servis de cette ruse avec le
même succès, ils attaquèrent le reste avec une plus grande
impétuosité. Cette armée était encore effrayante et très-difficile
à envelopper. Il s’engage un combat d’un nouveau genre; l’un des
partis attaque par des courses et divers mouvemens, l’autre comme
fixé sur la terre ne fait que supporter les coups. Les Anglais
faiblissent, et comme avouant leur crime par leur défaite, en
subissent le châtiment. Les Normands lancent des traits, frappent
et percent. Le mouvement des morts qui tombent paraît plus vif que
celui des vivans. Ceux qui sont blessés légèrement ne peuvent
s’échapper à cause du grand nombre de leurs compagnons, et meurent
étouffés dans la foule. Ainsi concourut la fortune au triomphe de
Guillaume.
A ce combat se trouvèrent Eustache, comte de Boulogne; Guillaume,
fils de Richard, comte d’Evreux; Geoffroi, fils de Rotrou, comte
de Mortain; Guillaume, fils d’Osbern; Aimeri, gouverneur de
Thouars; Gautier Giffard, Hugues de Montfort, Raoul de Toëni,
Hugues de Grandménil, Guillaume de Warenne, et un grand nombre
d’autres guerriers, les plus fameux par leur courage à la [p. 407]
guerre, et dont les noms devraient être rangés dans les annales de
l’histoire parmi ceux des plus valeureux. Guillaume, leur chef,
les surpassait tellement en force comme en sagesse, qu’on
pourrait, à juste titre, le préférer ou le comparer aux anciens
généraux de la Grèce et de Rome, tant vantés dans les livres. Il
conduisit supérieurement cette bataille, arrêtant les siens dans
leur fuite, ranimant leur vaillance, et partageant leurs dangers;
il les appela pour qu’ils le suivissent, plus souvent qu’il ne
leur ordonna d’aller en avant; d’où l’on doit comprendre
clairement que sa valeur les devançait toujours dans la route en
même temps qu’elle leur donnait le courage. A la vue seule de cet
admirable et terrible chevalier, une grande partie des ennemis
perdirent le cœur sans avoir reçu de blessures. Trois chevaux
tombèrent percés sous lui, trois fois il sauta hardiment à terre,
et ne laissa pas long-temps sans vengeance la mort de son
coursier. C’est alors qu’on put voir son agilité et sa force de
corps et d’ame. Son glaive rapide traverse avec fureur les écus,
les casques et les cuirasses; il frappe plusieurs guerriers de son
bouclier. Ses chevaliers, le voyant ainsi combattre à pied, sont
saisis d’admiration, et la plupart, accablés de blessures,
reprennent courage. Quelques-uns, perdant leurs forces avec leur
sang, appuyés sur leur bouclier, combattent encore vaillamment; et
plusieurs ne pouvant faire davantage, animent de la voix et du
geste leurs compagnons à suivre hardiment le duc, et à ne pas
laisser échapper la victoire d’entre leurs mains. Guillaume en
secourut et sauva lui-même un grand nombre.
[p. 408] Guillaume n’aurait pas craint de se battre en combat
singulier avec Hérald, que les poètes comparent à Hector ou à
Turnus, pas plus qu’Achille ne craignit de se battre avec Hector,
ou Enée avec Turnus. Tydée eut recours à un rocher contre
cinquante hommes qui lui dressaient des embûches; Guillaume, son
égal, et non d’une race inférieure, seul en affronta mille. Les
auteurs de la Thébaïde ou de l’Enéide, qui selon les règles de la
poésie exagèrent encore dans leurs livres les grandes actions
qu’ils chantent, feraient sur les exploits de cet homme un plus
digne ouvrage, dans lequel les éloges seraient véridiques et
justement grands. Certes, si leurs vers répondaient à la dignité
du sujet, dans la beauté de leur style, ils l’éleveraient au rang
des dieux. Mais notre modeste prose, dont le but est d’exposer
humblement aux yeux des rois sa piété pour le culte du vrai Dieu,
qui seul est Dieu depuis l’éternité jusqu’à la fin des siècles et
au delà, doit terminer le vrai et court récit de ce combat, dans
lequel le duc vainquit avec autant de force que de justice.
Le jour étant déjà sur son déclin, les Anglais virent bien qu’ils
ne pouvaient tenir plus long-temps contre les Normands. Ils
savaient qu’ils avaient perdu un grand nombre de leurs troupes,
que le roi, deux de ses frères, et plusieurs grands du royaume
avaient péri, que tous ceux qui restaient étaient presque épuisés,
et qu’ils n’avaient aucun secours à attendre. Ils virent les
Normands, dont le nombre n’était pas fort diminué, les presser
avec plus de violence qu’au commencement, comme s’ils eussent pris
en combattant de nouvelles forces. Effrayés aussi par l’implacable
[p. 409] valeur du duc qui n’épargnait rien de ce qui lui
résistait, et de ce courage qui ne savait se reposer qu’après la
victoire, ils s’enfuirent le plus vite qu’ils purent, les uns à
cheval, quelques-uns à pied, une partie par les chemins, presque
tous par des lieux impraticables; quelques-uns, baignés dans leur
sang, essayèrent en vain de se relever, d’autres se relevèrent,
mais furent incapables de fuir. Le desir ardent de se sauver donna
à quelques-uns la force d’y parvenir. Un grand nombre expirèrent
dans le fond des forêts, et ceux qui les poursuivaient en
trouvèrent plusieurs étendus sur les chemins. Les Normands,
quoique sans aucune connaissance du pays, les poursuivaient avec
ardeur, et, frappant les rebelles dans le dos, mettaient la
dernière main à cette heureuse victoire. Plusieurs d’entre eux,
renversés à terre, reçurent la mort sous les pieds des chevaux.
Cependant le courage revint aux fuyards, qui avaient trouvé pour
renouveler le combat le lieu le plus favorable: c’était une vallée
escarpée et remplie de fossés. Cette nation, qui descendait des
antiques Saxons, les hommes les plus féroces, fut toujours
naturellement disposée aux combats; et ils n’avaient pu reculer
que sous le poids d’une très-grande valeur. Ils avaient récemment
vaincu avec une grande facilité le roi de Norwège, soutenu, par
une vaillante et nombreuse armée.
Le duc, qui conduisait les étendards vainqueurs, voyant ces
cohortes rassemblées en un moment, ne se détourna pas de son
chemin, et tint ferme, quoiqu’il s’imaginât que c’était un nouveau
secours qui arrivait à ses ennemis; et plus terrible armé
seulement [p. 410] d’un débris de sa lance que ceux qui dardent de
longs javelots, il rappela d’une voix mâle le comte Eustache, qui
prenait la fuite avec cinquante chevaliers, et voulait donner le
signal de la retraite. Celui-ci revenant se pencha familièrement à
l’oreille du duc, et le pressa de s’en retourner, lui prédisant
une mort prochaine s’il allait plus loin. Pendant qu’il lui
parlait, Eustache fut frappé entre les épaules d’un coup dont la
violence fut aussitôt prouvée par le sang qui lui sortit du nez et
de la bouche, et il s’échappa à demi-mort avec l’aide de ses
compagnons. Le duc, au dessus de toute crainte et de toute
lâcheté, attaqua et renversa ses ennemis. Dans ce combat périrent
quelques-uns des plus nobles Normands à qui la difficulté du lieu
ne permit pas de déployer toute leur valeur. La victoire ainsi
remportée, le duc retourna vers le champ de bataille, où témoin du
carnage il ne put le voir sans pitié, quoique les victimes fussent
des impies, et qu’il soit beau, glorieux et avantageux de tuer un
tyran. La terre était couverte au loin de la fleur de la noblesse
et de la jeunesse anglaise souillée de sang. Les deux frères du
roi furent trouvés auprès de lui. Lui-même, dépouillé de toute
marque d’honneur, fut reconnu, non à sa figure mais à quelques
signes, et porté dans le camp du duc, qui confia sa sépulture à
Guillaume surnommé Mallet, et non à sa mère, qui offrait pour le
corps de son cher fils un égal poids d’or. Le duc savait, en
effet, qu’il ne convenait pas de recevoir de l’or par un tel
commerce. Il jugea indigne d’être enseveli selon le vœu de sa mère
celui dont l’excessive cupidité était cause qu’une quantité
innombrable de [p. 411] gens gisaient sans sépulture. On dit par
raillerie qu’il fallait enterrer Hérald en un lieu où il pût
garder la mer et le rivage dont en sa fureur il avait voulu fermer
l’accès.
Quant à nous, Hérald, nous ne t’insultons pas, mais avec le pieux
vainqueur qui pleura ta ruine, nous avons pitié de toi, et nous
pleurons sur ton sort. Un juste succès t’a abattu; tu as été,
comme tu le méritais, étendu dans ton sang; tu as pour tombeau le
rivage, et tu seras en abomination aux générations futures et des
Anglais et des Normands. Ainsi ont coutume de crouler ceux qui
croient à un souverain pouvoir, à un souverain bonheur dans le
monde. Pour être souverainement heureux ils s’emparent de la
puissance, et s’efforcent de retenir par la guerre ce qu’ils ont
usurpé. Tu t’es souillé du sang de ton frère, dans la crainte que
sa grandeur ne diminuât ta puissance. Ensuite tu t’es précipité en
furieux vers une autre guerre fatale à ta patrie, que tu
sacrifiais à la conservation de la dignité royale. Tu as donc été
entraîné dans la ruine par toi-même préparée. Voilà, tu ne brilles
plus de la couronne que tu avais traîtreusement usurpée; tu ne
sièges plus sur le trône où tu étais monté avec orgueil. La fin
que tu as subie montre s’il est vrai que tu fus élevé au trône par
Edouard dans les derniers momens de sa vie. Une comète, la terreur
des rois, brillant après le commencement de ta grandeur, fut le
présage de ta perte.
Mais laissons ces funestes présages, et parlons du bonheur que
prédit la même étoile. Agamemnon, roi des Grecs, aidé du secours
d’un grand nombre de chefs et de rois, parvint avec peine, par la
ruse, à [p. 412] détruire, la dixième année du siége, la seule
ville de Priam. Les poètes cependant attestent les talens et la
bravoure de ses guerriers. De même Rome, arrivée à sa plus haute
puissance et voulant commander au monde entier, mit plusieurs
années à subjuguer des villes. Le duc Guillaume, avec les troupes
de la Normandie et sans de nombreux secours étrangers, soumit en
un seul jour, de la troisième heure au soir, toutes les villes de
l’Angleterre. Si elles avaient été défendues par les remparts de
Troie, le bras et l’habileté d’un tel homme les eussent bientôt
renversées. Le vainqueur eût pu sur-le-champ marcher vers le trône
royal, se poser la couronne sur la tête, accorder comme butin à
ses chevaliers les richesses du pays, égorger les puissans, ou les
envoyer en exil. Il aima mieux agir avec modération, et commander
avec clémence; car tout jeune encore il s’était accoutumé à donner
à ses triomphes l’ornement de la modération.
Il eût été juste que les loups et les vautours dévorassent les
chairs de ces Anglais, qui, par une telle injustice, s’étaient
précipités dans la mort, et que les champs demeurassent ensevelis
sous leurs os sans sépulture; mais un tel supplice lui parut trop
cruel. Il accorda à ceux qui voulaient les relever pour les
enterrer la liberté de le faire. Ayant fait ensevelir les siens,
et ayant laissé une garde à Hastings avec un brave commandant, il
s’approcha de Romney, et punit à son gré la perte de ses gens qui,
égarés de ce côté, avaient été attaqués et défaits par ce peuple
féroce avec beaucoup de dommages de part et d’autre.
De là il marcha vers Douvres où il avait appris [p. 413] qu’une
innombrable quantité de peuples s’était réunie. Ce lieu paraissait
inexpugnable; mais les Anglais, frappés de terreur à son approche,
n’eurent plus de confiance ni dans les fortifications de l’art ou
de la nature, ni dans le nombre de leurs troupes. Ce château est
situé sur un rocher voisin de la mer, et qui, naturellement
escarpé de toutes parts et taillé à pic encore par les travaux des
hommes, s’élève comme un mur perpendiculaire à la hauteur d’une
portée de flèche. Ce côté est baigné par les flots de la mer.
Comme les habitans se préparaient à se rendre humblement, des
hommes d’armes de notre armée, poussés par le desir du butin,
mirent le feu au château. La flamme volant avec la légèreté qui
lui est propre, eut bientôt envahi presque tout. Le duc ne voulut
point voir souffrir de dommages à ceux qui avaient commencé à
traiter avec lui pour se rendre; il donna une somme pour faire
rétablir les édifices, et dédommagea des autres pertes. Il eût
ordonné de punir sévèrement les auteurs de cet incendie, si la
bassesse de leur condition et leur grand nombre ne les eussent
dérobés à ses yeux. Le château lui ayant été remis, il y fit
ajouter pendant huit jours les fortifications qui manquaient.
L’usage de l’eau et des viandes fraîches donnèrent aux chevaliers
une dysenterie dont plusieurs moururent, et dont beaucoup furent
extrêmement affaiblis et coururent grand risque de perdre la vie;
mais ces malheurs n’abattirent pas le courage du duc. Il laissa
aussi dans ce château une garnison, avec ceux qui étaient malades
de la dysenterie, et marcha pour dompter les ennemis qu’il avait
vaincus. Les habitans de Cantorbéry vinrent d’eux-mêmes au devant
de lui non loin de [p. 414] Douvres, lui jurèrent fidélité, et lui
donnèrent des otages. La puissante métropole trembla de frayeur,
et de peur que sa résistance ne fut suivie d’une ruine entière,
elle se hâta de se soumettre pour obtenir sa conservation. Le jour
suivant, étant arrivé à la Tour rompue, le duc y campa, et dans ce
lieu une très-grave indisposition de son corps frappa d’une égale
maladie l’ame de ses compagnons. Occupé du bien public, et dans la
crainte que l’armée ne manquât des choses nécessaires, il ne
voulut point s’arrêter à se soigner, quoique le retour de cet
excellent duc à la santé fût l’avantage comme le très-grand desir
de tous.
Cependant Stigand, archevêque de Cantorbéry, qui, élevé par ses
richesses et sa dignité, avait aussi par ses conseils beaucoup de
puissance auprès des Anglais, uni aux fils d’Algard et d’autres
grands, menaçait de livrer bataille à Guillaume. Ils avaient
établi roi Edgar Adelin, jeune enfant, de la noble race du roi
Edouard, car leur principal désir était de n’avoir point pour
souverain un étranger. Mais celui qui devait être leur maître,
s’approchant hardiment, s’arrêta non loin de Londres, dans un
endroit où il apprit qu’ils s’assemblaient le plus souvent. Cette
ville est arrosée par le fleuve de la Tamise, qui en forme un port
de mer, où arrivent les richesses des pays étrangers. Ses seuls
citoyens suffisent pour fournir une nombreuse et fameuse milice.
En ce moment des troupes d’hommes de guerre arrivaient en foule,
et, quoique d’une très-grande étendue, à peine les pouvait-elle
contenir. Cinq cents chevaliers normands envoyés en avant
forcèrent courageusement à tourner le dos et à se réfugier dans
les murs des [p. 415] troupes qui avaient fait une sortie contre
eux. Ce nombreux carnage fut suivi d’un incendie; car ils
brûlèrent tous les édifices qu’ils trouvèrent en deçà du fleuve,
afin de frapper à la fois d’une double calamité l’orgueilleuse
férocité de leurs ennemis. Le duc s’étant ensuite avancé sans
opposition, et ayant passé la Tamise, à un gué et sur un pont en
même temps, arriva à Wallingford.
Le pontife métropolitain, Stigand, s’étant rendu vers lui, se
remit entre ses mains, lui jura fidélité, et déposa Adelin, qu’il
avait élu sans réflexion. Ayant poursuivi sa route, aussitôt que
le duc fut en vue de Londres, les grands de la ville allèrent au
devant de lui, se remirent en son pouvoir, eux et toute la ville,
comme l’avaient fait auparavant les habitans de Cantorbéry, et lui
amenèrent des otages en aussi grand nombre et de telle qualité
qu’il voulut. Ensuite les évêques et les autres grands le prièrent
d’accepter la couronne, disant qu’ils étaient habitués à obéir à
un roi, et qu’ils voulaient avoir un roi pour maître. Le duc
consultant ceux des Normands de sa suite dont il avait éprouvé la
sagesse aussi bien que la fidélité, leur découvrit les principales
raisons qui le dissuadaient de céder aux prières des Anglais. Les
affaires étaient encore dans le trouble, quelques gens se
soulevaient, et il desirait la tranquillité du royaume plutôt que
la couronne. D’ailleurs si Dieu lui accordait cet honneur, il
voulait que sa femme fût couronnée avec lui; et enfin il ne faut
jamais se trop hâter lorsqu’on veut arriver jusqu’au faîte. Il
n’était certainement pas dominé du desir de régner; il connaissait
la sainteté des engagemens du mariage, et les chérissait
saintement. Ses [p. 416] familiers lui conseillèrent au contraire
d’accepter la couronne, sachant que c’était le vœu unanime de
toute l’armée, quoique cependant ils trouvassent ses raisons
très-louables, et reconnussent qu’elles découlaient d’une profonde
sagesse.
A ce conseil était présent Aimeri d’Aquitaine, seigneur de
Thouars, aussi fameux par son éloquence que par sa bravoure.
Admirant et célébrant par ses louanges la modestie du duc, qui
consultait les chevaliers pour savoir s’ils voulaient que leur
seigneur devînt roi: « Jamais, dit-il, ou du moins rarement, des
chevaliers n’ont été appelés à pareille discussion. Il ne faut pas
différer par la longueur de notre délibération ce dont nous
desirons le plus prompt accomplissement. » Les hommes les plus
sages et les meilleurs n’auraient point ainsi souhaité de voir le
duc élevé à cette monarchie s’ils n’eussent connu sa très-grande
aptitude à la gouverner, quoique cependant ils voulussent aussi
par sa puissance augmenter leurs biens et leurs dignités. Le duc,
après de nouvelles réflexions à ce sujet, céda à tant de vœux, à
tant de conseils, dans l’espérance surtout que, dès qu’il aurait
commencé à régner, les rebelles oseraient moins contre lui, ou
seraient plus facilement domptés. Il envoya donc à Londres des
gens pour construire une forteresse dans la ville, et faire la
plupart des préparatifs qui convenaient à la magnificence royale,
voulant pendant ce temps demeurer dans les environs. Il fut si
loin de trouver aucun ennemi qu’il eût pu, s’il l’eût voulu, se
livrer en sûreté à la chasse à l’oiseau.
Le jour fixé pour le couronnement, l’archevêque [p. 417] d’York,
homme zélé pour la justice, d’un esprit mûri par l’âge, sage, bon,
éloquent, adressa aux Anglais un discours convenable, dans lequel
il leur demanda s’ils consentaient à ce que Guillaume fut couronné
leur seigneur. Tous, sans la moindre hésitation, et comme si par
miracle ils se fussent trouvé tous une même pensée et une même
voix, ils l’assurèrent de leur joyeux consentement. Les Normands
n’eurent pas de peine à s’accorder au desir des Anglais; l’évêque
de Coutances leur avait parlé, et avait pris leur avis. Cependant
ceux qui avaient été postés en armes et à cheval autour des
monastères pour porter du secours en cas de besoin, ignorant que
le tumulte provenait des acclamations de consentement,
l’attribuèrent à une cause funeste, et mirent imprudemment le feu
à la cité. Guillaume ainsi élu, fut consacré par ledit archevêque
d’York, également chéri pour sa sainte vie et son inviolable
réputation, qui lui mit sur la tête la couronne royale, et le
plaça sur le trône, du consentement et en présence d’un grand
nombre d’évêques et d’abbés, dans la basilique de Saint-Pierre
l’Apôtre, joyeuse de posséder le tombeau du roi Edouard, le jour
de la sainte solennité de la Nativité du Seigneur, l’an de
l’Incarnation du Seigneur 1066. Guillaume refusa d’être couronné
par Stigand, archevêque de Cantorbéry, parce qu’il avait appris
que le juste zèle de l’apostole l’avait frappé d’anathême. Les
insignes des rois ne convenaient pas moins bien à sa personne que
ses qualités au gouvernement. Ses enfans et ses neveux
commanderont, par une légitime succession, à la terre
d’Angleterre, qu’il posséda lui-même par un legs héréditaire,
appuyé des sermens des Anglais, [p. 418] et par le droit de la
guerre. Il fut donc ainsi couronné par le consentement des
Anglais, ou plutôt par le desir des grands de cette nation. Que si
on demande des titres de parenté, on doit savoir la proche
consanguinité qui existait entre le roi Edouard et le fils du duc
Robert, dont la tante paternelle, sœur de Richard II, fille de
Richard Ier, Emma, fut mère d’Edouard.
Après la célébration du couronnement, le très-digne roi (car
maintenant, dans notre récit, nous lui donnerons volontiers le nom
de roi à la place de celui de duc); le roi, dis-je, ne commença
pas à faire le bien avec moins de zèle, comme il arrive
ordinairement après un surcroît d’honneurs, mais il fut enflammé
pour les grandes et honorables actions d’une nouvelle et admirable
ardeur. Il s’appliquait avec une grande attention aux affaires
séculières comme aux affaires divines; cependant son cœur avait
plus de penchant pour le service du Roi de tous les rois, car il
attribuait ses succès à celui malgré la volonté duquel il savait
qu’aucun mortel ne peut jouir longtemps du pouvoir ou de la vie,
et duquel il attendait une gloire immortelle après la fin de sa
gloire temporelle. Il paya donc largement, comme un tribut à cet
Empereur, ce que le roi Hérald avait renfermé dans son trésor. Les
marchands s’habituèrent à rendre encore plus opulente cette terre,
riche par sa fertilité, en y transportant leurs riches
marchandises. On avait amassé des trésors précieux, soit pour le
nombre, l’espèce ou le travail; mais ils étaient réservés au vain
plaisir de l’avarice, ou destinés à être honteusement engloutis
par le luxe des Anglais. Le roi en distribua magnifiquement [p.
419] une partie à ceux qui l’avaient servi dans cette guerre, et
le plus grand nombre, et les plus précieux, aux pauvres et aux
monastères de diverses provinces. Le zèle de sa munificence fut
soutenu par un énorme tribut que de toutes parts toutes les villes
et tous les hommes riches offrirent à leur nouveau seigneur. Il
fit remettre entre les mains du pape Alexandre, pour l’église de
Saint-Pierre de Rome, des sommes en or et en argent en quantité
incroyable, et des ornemens qui auraient paru précieux même à
Bysance. Il lui envoya aussi la fameuse bannière d’Hérald, toute
d’un tissu d’or très-pur, et portant l’image d’un homme armé, afin
de payer du don de cette dépouille la faveur de l’apostole, et
d’annoncer pompeusement un nouveau triomphe sur le tyrannique
ennemi de Rome.
Nous allons rapporter sommairement combien des assemblées de
serviteurs du Christ, transportés de joie, chantaient des hymnes
de grâces pour le vainqueur, après l’avoir auparavant soutenu par
les armes de l’oraison. Mille églises de France, d’Aquitaine, de
Bourgogne, d’Auvergne et d’autres pays, célébreront à jamais la
mémoire du roi Guillaume. La grandeur du bienfait, qui subsistera
toujours, ne laissera pas périr la mémoire du bienfaiteur. Les
unes reçurent de grandes croix d’or ornées de pierres précieuses;
la plupart, des sommes ou des vases de ce métal; quelques-unes,
des palliums ou autres choses précieuses. Le moindre des présens
dont il gratifia un monastère ornerait avec éclat une basilique
métropolitaine. Je voudrais que les ducs et les rois connussent,
pour leur exemple et pour leur modèle, de telles choses, et un
grand nombre d’autres rapportées, dans cet [p. 420] ouvrage. Les
dons les plus agréables furent envoyés à la Normandie par son doux
enfant, qui, par une pieuse affection filiale, se hâta de les lui
faire parvenir au moment où les temps et la mer sévissaient contre
elle avec le plus de rigueur: on était à l’entrée de janvier. Mais
elle reçut avec mille fois plus de joie la nouvelle de l’événement
dont l’attente l’occupait si vivement; elle n’aurait pas reçu avec
tant de plaisir les présens les plus beaux ou les plus doux de
l’Arabie. Jamais plus joyeux jour ne brilla pour elle que celui où
elle apprit avec certitude que son prince, l’auteur du repos
qu’elle goûtait, était devenu roi. Les villes, les châteaux, les
villages, les monastères se félicitaient beaucoup de la victoire,
et surtout de la couronne qu’il avait obtenue. Un jour d’une
sérénité extraordinaire semblait s’être levé tout à coup pour
toute la province. Quoique les Normands se regardassent comme
privés de leur père commun, puisque sa présence leur manquerait,
ils aimaient mieux cependant qu’il en fut ainsi afin qu’il jouît
d’une plus haute puissance, et qu’il fût plus en état de les
défendre ou de les couvrir de gloire; car la Normande faisait
autant de vœux pour son élévation qu’il en faisait pour l’honneur
ou les intérêts de la Normandie. Enfin on ne savait s’il aimait
mieux sa patrie qu’il n’en était aimé, comme autrefois un pareil
doute s’éleva au sujet de César-Auguste et du peuple romain.
Et toi aussi, terre d’Angleterre, tu le chérirais, tu l’estimerais
au dessus de tous, et, pleine de joie, tu te prosternerais à ses
pieds, si ta folie et ton injustice ne t’empêchaient de juger avec
plus de raison au pouvoir de quel homme tu es soumise. Laisse là
[p. 421] tes préventions, apprends à mieux connaître sa grandeur,
et tous les maîtres que tu as eus te paraîtront bien petits en
comparaison. L’éclat de son honneur t’ornera des couleurs les plus
brillantes. Le très-vaillant roi Pyrrhus apprit par son député que
presque tous les habitons de Rome étaient semblables à lui. Cette
ville, mère des rois du monde, souveraine et maîtresse de la
terre, se réjouirait d’avoir donné le jour à celui qui va régner
sur toi, d’être défendue par son bras, gouvernée par sa sagesse,
et d’obéir à son empire. Les chevaliers de ce Normand possèdent la
Pouille, ont soumis la Sicile, font la guerre à Constantinople, et
font trembler les Babyloniens. Canut le Danois a, par une
excessive cruauté, égorgé les plus nobles de tes fils, vieux et
jeunes, afin de te soumettre à lui et à ses enfans. Celui-ci
regrette la mort d’Hérald; bien plus, il a voulu augmenter la
puissance de Godwin son père, et, selon sa promesse, lui donner en
mariage sa fille, digne de partager le lit d’un empereur. Mais si
là-dessus tu n’es pas d’accord avec moi, du moins tu ne peux nier
qu’il n’ait soustrait ton cou au joug orgueilleux et cruel
d’Hérald. Il a tué cet exécrable tyran, qui t’aurait accablée sous
une honteuse et misérable servitude: ce service est regardé chez
toutes les nations comme digne de reconnaissance et de gloire. Les
salutaires bienfaits dont sa domination te va combler, déposeront
plus tard contre ta haine. Le roi Guillaume vivra, oui, il vivra
long-temps dans les écrits d’un style peu brillant qu’il nous a
plu de composer, afin de révéler clairement à beaucoup de gens ses
magnifiques actions. D’ailleurs on voit les plus fameux orateurs,
[p. 422] ceux qui sont doués d’une grande éloquence, employer un
style simple lorsqu’ils écrivent l’histoire.
Après son couronnement, le roi, avec sagesse, justice et clémence,
régla à Londres beaucoup de choses, soit pour l’utilité ou
l’honneur de cette ville, soit pour l’avantage de toute la nation
et pour le bien des églises du pays. Jamais personne ne sollicita
de lui en vain un jugement conforme à l’équité. Presque toujours
l’iniquité des rois voile leur avarice du prétexte de venger les
crimes, et inflige à l’innocent le supplice pour s’emparer de ses
biens; mais lui, jamais il ne condamna personne qu’il n’eût été
inique de ne pas le faire, car son esprit était inaccessible à
l’avarice comme aux autres passions. Il savait qu’il est de la
majesté royale et qu’il convient à un pouvoir illustre de ne rien
accepter de contraire à la justice. Avec l’autorité qui lui
convenait, il ordonna aussi à ses grands l’équité que leur
conseillait son amitié, leur disant qu’il fallait continuellement
avoir devant les yeux l’éternel souverain dont la protection les
avait fait triompher; qu’il ne fallait pas trop opprimer les
vaincus, semblables aux vainqueurs pour la foi chrétienne, de peur
que les injustices ne contraignissent à la révolte ceux qu’ils
avaient justement soumis; qu’en outre il fallait craindre de
déshonorer, par de honteuses actions contre des étrangers, le pays
de sa naissance ou de son éducation. Il réprima par de très-sages
ordonnances les chevaliers de moyenne noblesse et les simples
hommes d’armes. Les femmes étaient à l’abri de la violence à
laquelle s’emportent souvent contre elles ceux qui les aiment; et
même, pour empêcher l’infamie, ces sortes de délits étaient [p.
423] défendus quand même le consentement de femmes impudiques y
aurait donné lieu. Il ne permit pas aux chevaliers de boire
beaucoup dans les tavernes parce que l’ivresse enfante
ordinairement la dispute, et la dispute le meurtre. Il interdit la
sédition, le meurtre et toute espèce de rapine, réprimant les
armes par les lois comme les peuples par les armes. Il établit des
juges redoutables au commun des chevaliers, et décréta des peines
sévères contre les délinquans. Les Normands n’étaient pas plus
libres que les Anglais ou les Aquitains de se permettre certaines
actions. On propose pour exemple Scipion et d’autres fameux
généraux, dont les écrits instruisent sur la discipline militaire;
il est facile de trouver dans l’armée du roi Guillaume d’aussi
louables, et même de plus glorieux exemples. Mais hâtons-nous de
parler d’autre chose, pour ne pas différer long-temps le récit du
retour de ce prince attendu avec empressement par la Normandie. Il
régla d’une manière peu onéreuse les tributs et tous les revenus
qui devaient être versés dans le fisc royal; il ne laissa dans ses
Etats aucun refuge aux brigandages, à la violence et aux crimes.
Il ordonna que les ports et tous les chemins fussent ouverts aux
marchands, et qu’il ne leur fût fait aucune injure. Il n’avait pas
approuvé l’élévation de Stigand, qu’il savait n’être pas
canonique; mais il jugea plus convenable d’attendre l’avis de
l’apostole, que de se hâter de le déposer. D’autres motifs
l’engageaient à souffrir et à traiter avec honneur, pour un temps,
un homme de si grande autorité parmi les Anglais.
Il méditait d’établir sur le siége métropolitain un homme de
sainte vie, de haute renommée, et [p. 424] d’une puissante
éloquence dans la parole divine, qui sût prescrire aux évêques
suffragans des règles convenables, gouverner le troupeau du
Seigneur, et dont le zèle s’appliquât avec vigilance au bien de
tous. Il voulait mettre le même ordre dans les autres églises.
Tels furent en toutes choses les vertueux commencemens de son
règne.
Etant sorti de Londres, il demeura quelques jours à Bercingan g,
ville voisine, jusqu’à ce qu’il eût achevé d’opposer quelques
barrières à l’inconstance des nombreux et barbares habitans du
pays. Il vit d’abord qu’il était nécessaire de réprimer les
habitans de Londres. A Bercingan, Edwin et Morcar, fils du
très-fameux Algard, et les premiers de presque tous les Anglais,
par leur naissance et leur pouvoir, vinrent lui faire hommage, le
prièrent de leur pardonner s’ils lui avaient été contraires en
quelque chose, et se remirent, eux et tous leurs biens, à sa
clémence. Beaucoup de nobles et gens puissans par leurs richesses
en firent autant. Parmi eux était le comte Coxon, que son courage
et sa bravoure extraordinaires, comme nous l’avons appris,
rendirent agréable au roi et à tout bon Normand. Le roi reçut
volontiers leurs sermens, comme ils le demandaient, leur accorda
généreusement sa faveur, leur rendit tous leurs biens et les
traita avec de grands honneurs. De là il marcha plus avant, et se
rendit dans les différentes parties du royaume, laissant partout
des réglemens avantageux pour lui et les habitans du pays. Partout
où il s’avançait chacun déposait les armes. Aucun chemin ne lui
fut fermé; de tous côtés accoururent vers lui des gens qui vinrent
[p. 425] lui faire soumission ou traiter avec lui. Il avait pour
tous des regards clémens, mais plus clémens encore pour le commun
peuple. Souvent son visage trahissait l’émotion de son ame, et
bien des fois il prononça des ordres de miséricorde à la vue des
pauvres et des supplians, ou des mères avec leurs enfans,
l’implorant de la voix et du geste.
Il enrichit de terres considérables, et traita comme un de ses
plus chers amis Adelin, qu’après la défaite d’Hérald les Anglais
s’étaient efforcés d’établir sur le trône, parce qu’il était de la
race du roi Edouard; et il prit soin que son jeune âge ne
s’affligeât pas trop de ne point posséder le rang auquel il avait
été élu. Un grand nombre d’Anglais reçurent de sa libéralité des
dons tels qu’ils n’en avaient pas reçu de leurs parens ni de leurs
premiers seigneurs. Il confia la garde des châteaux à de vaillans
hommes qu’il avait amenés de France, à la fidélité et au courage
desquels il se fiait, et y mit avec eux une multitude d’hommes de
pied et de cavaliers. Il leur distribua de riches bénéfices, afin
qu’ils supportassent avec plus de patience les fatigues et les
dangers. Cependant on ne donna rien à aucun Français, qui eût été
injustement enlevé à quelque Anglais.
Cantorbéry est une noble et forte ville. Ses habitans et ses
voisins sont riches, perfides et audacieux. Eloignée de quatorze
mille pas de la mer qui sépare l’Angleterre du Danemarck, elle est
à portée de recevoir des Danois de prompts secours. Le roi fit
construire une forteresse dans l’intérieur de cette ville et y
laissa Guillaume, fils d’Osbern, le premier de son armée, pour
commander à sa place par intérim, dans [p. 426] toute la partie
occidentale du royaume. Il l’avait reconnu, entre tous les
Normands, fidèle envers lui comme un père, soit en paix, soit en
guerre, également fameux par son courage et par sa sagesse dans ce
qui regardait la paix comme la guerre, et animé d’une grande et
pieuse affection envers le souverain du ciel. Il savait que, chéri
des Normands, cet homme était la très-grande terreur des Anglais.
Depuis son enfance il l’avait aimé entre ses autres familiers, et
l’avait élevé à des honneurs en Normandie.
Il confia à son frère Eudes le château de Douvres, avec le pays
méridional adjacent, qu’on nomme le pays de Kent, et qui, situé
plus près de la France, est pour cela habité par des hommes moins
barbares; car ils avaient coutume de commercer avec les Belges. On
assure même, d’après le témoignage de l’histoire ancienne, que
cette région maritime a été autrefois possédée par les Français, à
qui furent ces plaines fertiles, lorsqu’ils y passèrent pour
piller et faire la guerre. Ledit Eudes, évêque de Bayeux, était
connu pour être très-habile à gouverner les affaires
ecclésiastiques et séculières. Sa bonté et sa sagesse sont d’abord
attestées par l’église de Bayeux, qu’il a gouvernée et enrichie
supérieurement avec beaucoup de zèle; il était jeune par son âge,
mais préférable aux vieillards pour la maturité de son esprit;
ensuite il fut utile et honorable pour la Normandie. Son habileté
et son éloquence brillaient également dans les synodes, où on
traitait du culte du Christ, et dans les discussions sur les
affaires du siècle. L’opinion publique s’accorde à dire que jamais
la France n’en eut de pareil pour la libéralité; son amour pour la
justice [p. 427] ne méritait pas moins de louanges. Jamais il ne
porta ni ne voulut porter les armes, et cependant il était
redoutable aux gens de guerre; car autant qu’il le pouvait sans
offenser la religion, lorsque la nécessite l’exigeait, il aidait
les combattans par de très-utiles conseils. Il fut uniquement et
constamment fidèle au roi, dont il était frère utérin, et qu’il
affectionnait avec une telle amitié qu’il ne voulait pas même s’en
séparer à la guerre. Il avait reçu de lui et en attendait de
grands honneurs. Les Normands et les Anglais lui obéissaient de
bon cœur comme à un maître qui leur était très-agréable. Les
Anglais n’étaient pas tellement barbares qu’ils ne comprissent que
cet évêque, ce gouverneur, méritait d’être craint, respecté et
chéri.
Le roi, après ces dispositions pour le soin du royaume, se rendit
à Pevensey, lieu que nous trouvons digne d’être nommé, parce que
c’est à son port qu’il était abordé pour la première fois au
rivage d’Angleterre. Des vaisseaux tout équipés et
très-convenablement ornés de voiles blanches, à la manière des
anciens, se tenaient prêts à le passer. Ils allaient ramener le
plus glorieux triomphateur, et apporter la joie la plus désirée.
En cet endroit se rendirent de nombreux chevaliers anglais, parmi
lesquels il avait résolu d’emmener avec lui ceux dont il craignait
l’infidélité et la puissance, l’archevêque Stigand, Adelin, parent
du roi Edouard, les trois comtes, Edwin, Morcar et Guallèwe, et
beaucoup d’autres d’une haute noblesse, afin qu’après son départ
ils n’excitassent aucun trouble, et que la nation, privée de ses
chefs, fût moins en état de se soulever. Enfin, il [p. 428]
pensait qu’il devait, par précaution, les retenir entre tous les
autres comme otages, parce que leur autorité et leur salut était
d’une très-grande importance auprès de leurs voisins et
compatriotes. Ils furent ainsi contraints d’obéir avec la plus
grande soumission à ses ordres; car, bien qu’ordinairement il
demandât ce qu’il desirait, cette fois ils l’entendirent l’exiger.
D’ailleurs, ils n’étaient pas traînés comme des prisonniers, mais
ils accompagnaient de très-près le roi leur seigneur, ce qui était
pour eux un honneur et une faveur éclatante. Son humanité leur
avait fait voir qu’on devait espérer de lui tout le bien, et ne
craindre de sa part rien de cruel ni d’injuste. Dans ce même port,
d’une main généreuse, il distribua des dons aux chevaliers qui
retournaient dans leur pays avec lui, et qui dans une si grande
expédition l’avaient si fidèlement servi, afin que tous pussent se
réjouir d’avoir recueilli avec lui de riches fruits de la
victoire. Les vaisseaux ayant levé l’ancre, au milieu de la joie
de tous les esprits, un vent et une mer favorables les portèrent
vers la terre natale. Cette traversée rendit la mer pendant
long-temps paisible, et tous les pirates furent dispersés au loin.
On admire avec raison le succès des entreprises, mais leur
rapidité les rend encore plus merveilleuses. C’était vers les
calendes d’octobre, le jour où l’Eglise célèbre la mémoire de
l’archange Michel, qu’incertain du succès de son expédition,
Guillaume était parti pour une terre ennemie; ce fut au mois de
mars qu’il revint dans le sein de sa patrie. Ce fait exprime mieux
ses exploits que ne le pourraient faire nos écrits.
Jules César, qui, avec mille vaisseaux passa deux [p. 429] fois
dans la Bretagne (l’Angleterre se nommait ainsi autrefois), n’y
fit pas de si grandes choses la première fois; et quoique, selon
la coutume de son pays, il eût fortifié des châteaux, il n’osa pas
s’avancer loin du rivage, ni y demeurer long-temps. Il y passa à
la fin de l’été, et en revint peu de temps avant l’équinoxe. Ses
légions furent saisies d’une grande frayeur, une partie de leurs
vaisseaux ayant été brisés par les flots de la mer, et les autres,
faute d’agrès, étant devenus inutiles pour la navigation. Quelques
villes aimant mieux vivre en repos que de soutenir les attaques du
peuple romain, que la renommée rendait redoutable par tout le
monde, donnèrent à César des otages. Cependant toutes ces villes,
à l’exception de deux, manquèrent à lui envoyer sur le continent
les otages qu’il avait demandés, quoiqu’elles sussent qu’il
hivernait dans la Belgique avec une armée innombrable. La seconde
fois il se transporta dans la Bretagne avec environ cent mille
hommes de pied et cavaliers romains, accompagné de beaucoup des
principaux des villes de la Gaule avec leur suite. Que fit-il donc
cette fois de comparable, pour la gloire, aux actions de celui
dont nous écrivons la vie? Les cavaliers et les conducteurs de
chariots des Bretons lui ayant livré bataille avec la plus grande
intrépidité dans une plaine, lui firent éprouver une grande
défaite. Les Anglais, effrayés par Guillaume, se cachaient dans
les montagnes. Les Bretons attaquèrent souvent César: Guillaume en
un seul jour écrasa tellement les Anglais qu’ensuite ils n’osèrent
plus combattre avec lui. Comme ledit César conduisait son armée
dans le pays de Cassivellon, qui lui faisait la guerre, arrivé [p.
430] au fleuve de la Tamise, il trouva les ennemis rangés en
bataille sur l’autre rive du fleuve, pour lui en disputer le
passage. Les soldats romains n’ayant que la tête hors de l’eau
passèrent les gués avec beaucoup de peine. Le duc des Normands
étant arrivé dans le même pays, les habitans des cités et des
villes allèrent au devant de lui pour implorer sa clémence. S’il
lui eût plu de l’ordonner, ils eussent sans délai dressé un pont
sur le fleuve pour ses chevaliers. César répandit, pour ravager
les champs par le fer et le pillage, ses cavaliers, que
Cassivellon empêcha de s’étendre au loin en envoyant contre eux
des hommes habiles à combattre du haut des chars. Guillaume,
ordonnant la paix aux habitans, les conserva pour lui, ainsi que
le pays qu’il aurait pu détruire promptement. César défendit,
contre les attaques de Cassivellon, Mandtubratius et sa ville,
dont il lui rendit le commandement. Guillaume délivra à jamais
toute la nation de la tyrannie d’Hérald, et s’empara lui-même du
trône, en sorte qu’il gouverna seul des régions soumises autrefois
à un grand nombre de rois. Les Romains, parmi les grands de la
Bretagne, ne prirent que Cingetorix. Les Normands, s’ils l’eussent
voulu, eussent jeté dans les fers mille des plus illustres de
cette nation. Autant dans ce pays les Romains ont fait de
conquêtes dans l’été, autant en ont fait les Normands en hiver; et
l’on sait que cette saison est moins favorable à la guerre que
l’été.
C’était assez pour la gloire ou les intérêts de César de livrer
bataille aux Bretons comme aux Gaulois par ses ordres seulement;
rarement il combattit de sa personne; car c’était là une coutume
commune aux [p. 431] généraux de l’antiquité, comme l’attestent
les Commentaires écrits par lui même. Mais le roi Guillaume aurait
cru n’agir ni honorablement ni utilement, en ne remplissant, dans
ce combat où il défit les Anglais, que l’office de commandant et
non le devoir de tout chevalier; et c’était ainsi qu’il avait
coutume de se conduire dans tous les combats. Dans chaque bataille
où il se trouvait il était ordinairement le premier, ou un des
premiers, à combattre de son épée. Si vous examinez avec attention
les actions du Romain et celles de notre prince, vous conviendrez
avec raison que le premier avait trop de confiance en la fortune,
tandis que le second était un homme plein de prudence qui dut ses
succès à sa sagesse supérieure plutôt qu’au hasard. Enfin César,
après avoir soumis quelques villes, reçu des otages de
Cassivellon, et imposé à la Bretagne l’obligation de payer chaque
année un léger tribut au peuple romain, ramena à grand’peine son
armée en Belgique en deux traversées; car ses vaisseaux avaient
besoin d’être radoubés, et il lui en restait moins qu’il n’en
avait amené, des tempêtes en ayant diminué le nombre. Guillaume
n’éprouva pas de tels embarras; les habitans à ses ordres lui
eussent équipé des navires en aussi grand nombre et de la forme
qu’il aurait voulu, ils les eussent même décorés de métaux
précieux, ornés de voiles de pourpre, et munis d’habiles rameurs
et de pilotes choisis. Combien son retour fut glorieux! il
n’emmenait pas comme les Romains de vulgaires prisonniers; il
avait à sa suite et à ses ordres le primat des évêques de toute la
Bretagne, de puissans abbés de plusieurs monastères d’outre-mer,
et des [p. 432] fils d’Anglais dignes du nom de roi par leur
noblesse et leurs richesses. Il remporta d’Angleterre non un léger
tribut, et quelque butin, mais de l’or et de l’argent en si grande
abondance, qu’on aurait de la peine à en recueillir autant dans
les trois Gaules; et il l’avait reçu à très-bon droit, et se
proposait de le dépenser honorablement, selon que l’exigerait
l’occasion. Ce pays l’emporte de beaucoup sur la terre de France
par l’abondance des métaux précieux; car de même qu’il devait être
dit grenier de Cérès à cause de l’abondance de ses grains, de
même, par l’abondance de son or, il pouvait passer pour le trésor
de l’Arabie.
Mais laissons là ce récit sur Jules César qu’on trouvera peut-être
déplacé. C’était un excellent général, instruit par la
connaissance de la discipline militaire des Grecs; qui, depuis sa
jeunesse commanda avec gloire les armées romaines, et par son
courage obtint le consulat de la ville. Il termina avec succès et
célérité beaucoup de guerres avec beaucoup de nations
belliqueuses, et enfin soumit, par les armes, à sa domination
Rome, maîtresse de l’Afrique, de l’Europe, de l’Asie.
Jamais l’Italie n’accueillit avec plus de joie Titus, fils de
Vespasien, qui mérita d’être appelé l’amour du monde, tant il aima
ardemment la justice, que n’en montra la Normandie à l’arrivée du
roi Guillaume son prince. C’était pendant le temps de l’hiver
consacré à la rigoureuse pénitence du carême; cependant on passa
ces jours comme les jours d’une grande fête. Le soleil brillait
avec cette sérénité qui n’appartient d’ordinaire qu’aux jours plus
longs de l’été. Les habitans des moindres lieux, des endroits les
plus éloignés, [p. 433] accouraient en foule dans les villes ou
autres lieux où ils pouvaient voir le roi. Lorsque Guillaume entra
dans Rouen, la métropole de ses Etats, il trouva les vieillards,
les enfans, les matrones et tous les citoyens s’avançant pour le
voir; ils saluaient son retour avec des acclamations, en sorte que
toute la ville retentissant d’applaudissemens ressemblait à Rome
lorsqu’autrefois elle fit éclater ses transports de joie au retour
du grand Pompée. Les monastères et le clergé disputaient à qui
montrerait le plus de zèle à l’arrivée de leur très-cher
défenseur; on n’omettait rien de ce qu’on a coutume de faire en de
telles solennités; et même on ajouta tout ce qu’on put inventer de
nouveau. Combien il récompensa sur-le-champ cette piété par
d’innombrables dons, gratifiant les autels et les serviteurs du
Christ de manteaux d’or et autres magnifiques présens! Nulle part
nous ne voyons qu’aucun roi ni aucun empereur eût jamais mis dans
ses offrandes une plus grande largesse. Ses dons allèrent visiter
les églises qu’il ne put honorer de sa présence. Il apporta à la
basilique de Caen, fondée, comme nous l’avons dit plus haut, en
l’honneur de saint Etienne, premier martyr, et construite d’une
manière et avec des dépenses admirables, divers dons précieux par
la matière et le travail, et dont la gloire doit subsister jusqu’à
la fin des siècles. Il serait trop long de décrire et même de
nommer chacun de ces présens. Leur vue est un délice pour les plus
nobles voyageurs qui ont souvent vu les trésors de riches églises.
Les femmes de l’Angleterre sont très habiles aux travaux
d’aiguille et aux tissus d’or, et les [p. 434] hommes se
distinguent dans tous les arts. C’est pour cela que ceux des
Allemands qui sont très-habiles dans ces arts ont coutume d’aller
habiter parmi eux. Ils ont des marchands qui vont par mer dans des
régions lointaines, et en rapportent des ouvrages savamment
travaillés.
Il y a des grands qui font aux saints des largesses qu’ils ont
acquises injustement, et la plupart augmentent par ces dons leur
gloire dans ce monde, et leurs fautes devant Dieu; ils dépouillent
des églises pour en enrichir d’autres de ces rapines. Mais le roi
Guillaume n’acquit jamais que par sa bonté une légitime renommée,
et ne donna jamais que ce qui lui appartenait réellement. Il
dirigeait son esprit vers l’espérance d’une récompense infinie, et
non vers une gloire méprisable. Les nombreuses églises d’outre-mer
lui firent volontiers, pour transporter en France, quelques
présens qu’il racheta par beaucoup d’autres dons. Il trouva, dans
l’état qu’il desirait, son pays chéri de lui autant que son
royaume, surtout parce qu’il connaissait ses habitans comme
honnêtes, fidèles à leurs princes terrestres, et très-zélés pour
le culte du Christ.
Notre maîtresse Mathilde, déjà appelée du nom de reine,
quoiqu’elle ne fût point encore couronnée, s’était très-bien
conduite dans le gouvernement de la Normandie. Sa sagesse avait
été aidée par des hommes de très-utile conseil, parmi lesquels
tenait le premier rang Roger de Beaumont, fils du très-vaillant
homme Honfroy, plus propre par son expérience et par son âge aux
affaires domestiques. Les fonctions guerrières étaient confiées à
son jeune fils, sur le courage [p. 435] duquel nous avons dit
quelques mots, dans le combat livré contre Hérald; mais nous
pensons aussi que, si les voisins n’osèrent faire aucune incursion
dans la Normandie, lorsqu’ils la savaient presque vide de
chevaliers, on doit l’attribuer à la crainte du retour du roi.
Il célébra la Pâque du Seigneur dans le monastère de la
Sainte-Trinité de Fécamp, fêtant avec un grand respect la
résurrection du Rédempteur, au milieu d’une foule de vénérables
évêques et abbés. Humblement placé dans les chœurs des ordres
religieux, il força la foule des chevaliers et du peuple
d’interrompre ses jeux, et de se rendre aux divins offices. A sa
cour se trouvait le puissant comte Raoul, beau-père du roi des
Français, et un grand nombre de nobles de France. Ils regardaient
avec curiosité, ainsi que les Normands, les chevaliers enfans des
contrées occidentales: les plus beaux jeunes gens de la Gaule
chevelue auraient envié leur beauté, qui ne le cédait pas à celle
des jeunes filles. A la vue des vêtemens couverts et chamarrés
d’or du roi et de ses compagnons, tout ce qu’ils avaient vu
auparavant leur parut vil. Ils admiraient aussi les vases d’argent
ou d’or, sur le nombre et l’éclat desquels on pourrait rapporter
des choses vraiment incroyables. Dans un grand repas donné aux
Français, on ne but que dans des vases de cette sorte, ou dans des
cornes de bœuf ornées aux deux extrémités des mêmes métaux. Enfin
ils remarquèrent beaucoup de choses de cette sorte, convenables à
la magnificence royale, et dont à leur retour chez eux ils firent
le récit à cause de la rareté de ces objets. En outre, ils
trouvèrent l’honnêteté du [p. 436] roi beaucoup plus remarquable
et plus mémorable que tout cela. Guillaume passa tout cet été,
tout l’automne et une partie de l’hiver en deçà de la mer,
accordant tout ce temps à son affection pour la patrie, qui n’eut
pas à se plaindre que ses richesses eussent souffert de son
absence, ni de l’expédition de l’année précédente; car telle était
la modération et la sagesse de Guillaume qu’il fournissait
abondamment aux dépenses des chevaliers et des étrangers; mais il
ne permettait à personne de rien enlever. Dans les provinces, les
bêtes et troupeaux paissaient en sûreté, soit dans les champs,
soit dans les étables; les moissons intactes attendaient la faux
du laboureur; elles n’avaient pas été foulées aux pieds par
l’orgueilleuse prodigalité des chevaliers, ni par les fourrageurs.
L’homme faible ou sans armes monté sur son cheval, allait chantant
où il lui plaisait, sans trembler à la vue des bataillons des
chevaliers.
Pendant ce temps Eudes, évêque de Bayeux, et Guillaume, fils
d’Osbern, administraient l’un et l’autre d’une manière digne
d’éloges les parties du royaume confiées à leur gouvernement,
agissant tantôt ensemble, tantôt séparément. Lorsque la nécessité
l’exigeait, l’un portait à l’autre un prompt secours. Leur sage
vigilance fut soutenue par l’accord amical et sincère qui régna
entre leurs volontés. Ils s’aimaient mutuellement, et chérissaient
également le roi; ils étaient animés d’un semblable zèle pour
maintenir en paix le peuple Chrétien, et déféraient volontiers à
leurs mutuels avis. Selon la recommandation du roi, ils agissaient
avec beaucoup de justice, afin de corriger par là et d’adoucir des
[p. 437] hommes barbares et ennemis. De même, chacun des
commandans d’un rang inférieur gouvernait avec vigilance la
forteresse où il avait été placé. Mais les Anglais ne pouvaient
être contraints, ni par les bienfaits, ni par la crainte, à
préférer un paisible repos aux changemens et aux troubles. Ils
n’osaient prendre ouvertement les armes, mais ils tramaient
d’exécrables conspirations, et s’efforçaient de nuire par la ruse.
Ils envoyèrent des députés vers les Danois ou d’autres peuples
dont ils espéraient quelque secours. Quelques-uns s’exilèrent
d’eux-mêmes, afin d’échapper par la fuite au pouvoir des Normands,
ou de revenir contre eux appuyés de secours étrangers.
Dans ce temps, Eustache, comte de Boulogne, se montrait ennemi du
roi; il avait, avant cette guerre, remis son fils en Normandie
comme otage de sa foi. Les habitans de la province de Kent lui
conseillèrent d’attaquer le château de Douvres, lui promettant
leur secours, et disant que, s’il s’emparait de ce château
très-fortifié et de son port, sa puissance s’étendrait plus loin,
et qu’ainsi celle des Normands irait en diminuant; car comme ils
haïssaient les Normands, ils furent bientôt d’accord avec
Eustache, leur ennemi acharné. D’ailleurs ils connaissaient par
expérience son habileté et ses succès à la guerre. Ils aimaient
mieux, s’il devaient ne pas obéir à un compatriote, être soumis à
un homme connu d’eux et leur voisin. Il arriva que les
circonstances leur firent espérer le succès qu’ils desiraient. Les
premiers gardiens de la dite forteresse, l’évêque de Bayeux et
Hugues de Montfort, étaient allés au delà de la Tamise, et avaient
emmené avec eux la plus grande [p. 438] partie des chevaliers.
Eustache, en ayant été instruit par les Anglais, passa vers eux
avec les siens pendant le calme de la nuit, afin de surprendre la
garnison qui ne se tenait pas sur ses gardes. Il amena une flotte
munie de chevaliers d’élite, qui, à l’exception d’un petit nombre,
avaient quitté leurs chevaux. Tout le voisinage était en armes, et
le nombre des troupes aurait été augmenté de ceux qui habitaient
plus avant, si les hommes d’Eustache se fussent arrêtes au siége
pendant deux jours. Mais ils trouvèrent la garnison moins
tranquille et plus en état de se défendre qu’ils ne l’espéraient.
Ils échappèrent par la rapidité de leurs chevaux, la connaissance
des sentiers, et au moyen d’un navire tout prêt à les recevoir. Un
très-noble jeune homme, neveu d’Eustache, et qui faisait ses
premières armes, fut fait prisonnier. Les Anglais s’échappèrent
d’autant plus facilement par plusieurs sentiers détournés, qu’il
n’était pas facile pour les gens du château, vu leur petit nombre,
de les poursuivre de différens côtés. Ce fut avec justice que ce
déshonneur et cet échec arrivèrent à Eustache. Si je lui exposais
les motifs qui auraient dû l’empêcher de se révolter, je le
convaincrais qu’il a bien mérité de perdre la faveur du roi, et
les bienfaits dont il avait été comblé. Ce fut à juste titre que
les Anglais et les Français s’accordèrent à le déclarer grandement
coupable; mais je sens qu’il faut épargner un homme illustre, un
comte fameux qui, maintenant réconcilié avec le roi, est honoré
comme un de ses plus familiers.
Vers le même temps, le comte Coxon, aimé des Normands, comme nous
l’avons dit succomba par une mort qu’il ne méritait pas, et qui
doit être [p. 439] transmise à la mémoire. Pour que sa gloire vive
éternellement, et que son innocence soit pour la postérité un
exemple, je juge à propos de rapporter ici cette mort. Anglais par
sa naissance et son pouvoir, Coxon fut plus grand par l’honnêteté
et la sagesse singulières de son esprit. Il favorisait beaucoup le
roi et son parti; mais ses hommes ne partageaient pas ses
sentimens; c’étaient les plus exécrables fauteurs et complices des
factions. Essayant de le détourner de son devoir, ils
l’avertissaient souvent, comme par zèle pour son honneur, de
défendre la liberté que lui avaient transmise ses ancêtres, et le
priaient et suppliaient, au nom de la chose publique, d’abandonner
le parti des étrangers, et de suivre les projets des meilleurs
hommes de sa nation et de sa famille. Pendant long-temps ils lui
donnèrent ces conseils, et d’autres de cette sorte, employant pour
le décider diverses ruses; mais ne pouvant ébranler son esprit,
fermement attaché au bien, ils excitèrent contre lui la haine de
sa province, afin de le forcer à abandonner le parti du roi. Leur
méchanceté croissant de jour en jour, comme Coxon aimait mieux
souffrir la haine et tous les outrages du peuple que de violer sa
foi, ils le firent périr par des embûches. Ainsi cet excellent
homme témoigna par sa mort que la domination de son seigneur
devait être respectée.
Quelques évêques étaient pleins de zèle pour le service du roi,
surtout Edelred, primat d’York ... h