CANUT perdit avec la vie c le royaume d’Angleterre, qu’il n’avait
dû qu’aux armes de son père et aux siennes. Hérald son fils, qui
ne l’imita point dans son amour pour la tyrannie, prit possession
de cette couronne avec le trône. Edouard et Alfred, qui, pour
éviter d’être égorgés, s’étaient autrefois réfugiés en Normandie,
auprès de leurs oncles, étaient encore exilés à la cour de leur
proche parent, le prince Guillaume. Ils avaient pour mère Emma,
fille de Richard Ier, et pour père Edelred, roi d’Angleterre.
Quant à la généalogie de ces frères et à l’usurpation de leur
héritage par l’invasion des Danois, assez d’autres en ont parlé
dans leurs écrits. Aussitôt qu’ils apprirent la mort de Canut,
Edouard, parcourant la mer, navigua avec quarante vaisseaux bien
munis de troupes, vers Southampton d, où il attaqua une grande
multitude d’Anglais, qui l’attendaient pour le tuer; car les
Anglais ne voulaient pas, ou, ce qui est plus croyable, n’osaient
pas abandonner Hérald, craignant que les Danois ne vinssent
promptement le [p. 326] secourir ou le venger, et n’oubliant pas
surtout que les plus nobles de leur nation avaient été mis à mort
par la cruauté des Danois. Edouard les vainquit en un combat avec
un grand carnage. Mais considérant le grand nombre des forces
ennemies, et le petit nombre de celles qu’il avait amenées, il
tourna la proue de ses navires, et revint en Normandie avec un
très-grand butin. Il savait qu’il y trouverait un asile sûr, un
accueil généreux et bienveillant. Après un espace de temps peu
considérable, Alfred partant du port d’Etaples, vint à Cantorbéry,
mieux préparé que ne l’avait été son frère contre les forces de
l’ennemi. Il réclamait le sceptre paternel. Lorsqu’il eut pénétré
dans l’intérieur, le comte Godwin, le recevant avec une ruse
criminelle, commit envers lui la plus perfide trahison; car il
vint de lui-même au devant de lui, comme pour lui faire honneur,
lui promit ses services avec bienveillance, et l’embrassa en lui
donnant la main pour témoignage de sa foi: en outre il se mit
familièrement à table avec lui, et lui donna des conseils. Mais au
milieu de la nuit suivante, comme, plongé dans le sommeil, Alfred
était sans armes et sans force, il lui attacha les mains derrière
le dos. Après s’être ainsi rendu maître de lui par des caresses,
il l’envoya à Londres au roi Hérald, avec quelques autres du
comté, pareillement enchaînés: quant au reste, il en envoya une
partie dans les prisons, les séparant cruellement les uns des
autres, et fit mourir les autres par une terrible mort, les
faisant horriblement éventrer. Hérald, transporté de joie à la vue
d’Alfred dans les fers, fit décapiter en sa présence ses excellens
guerriers, lui fit crever les yeux, et [p. 327] ordonna qu’on le
mît honteusement tout nu, et qu’on le menât vers la mer, les pieds
attachés sous un cheval, afin qu’il fût tourmenté, dans l’île
d’Ely, par l’exil et la pauvreté. Hérald se réjouissait de voir la
vie de son ennemi plus pénible que la mort, et tâchait en même
temps de détourner entièrement Edouard de toute entreprise, en
l’effrayant par les calamités de son frère. Ainsi périt le plus
beau jeune homme, le plus digne d’éloges par sa bonté, fils et
neveu de roi. Il ne put survivre long-temps à ce supplice; car
pendant qu’on lui crevait les yeux, la pointe du couteau lui avait
entamé la cervelle.
Nous t’adressons donc une courte apostrophe, Godwin, dont le nom,
après ta mort, te survit infâme et odieux. Si cela se pouvait,
nous voudrions t’effrayer du crime que tu as si méchamment commis.
Quelle exécrable furie t’agite? De quel cœur as-tu pu méditer,
contre le droit et la justice, un si abominable forfait? Pourquoi,
le plus cruel des homicides, commets-tu pour la perte de toi et
des tiens la plus infime trahison? Tu te félicites d’avoir fait ce
qu’abhorrent les lois et les coutumes des nations les plus
éloignées du christianisme; les outrages et les maux d’Alfred
excitent ta joie, ô le plus méchant des hommes, et font couler les
larmes des gens de bien. De telles choses sont lugubres à
rapporter. Mais le très-glorieux duc Guillaume, dont, soutenu par
le secours divin, nous apprendrons les actions aux âges futurs,
frappera d’un glaive vengeur la gorge d’Hérald, si semblable à toi
par la cruauté et la perfidie. Tu répands par ta trahison le sang
innocent des Normands; mais à son tour le fer des Normands fera
couler le sang des tiens. [p. 328] Nous aurions mieux aimé
ensevelir dans un silence perpétuel ce crime inhumain; mais nous
ne croyons pas que les actions même mauvaises, nécessaires à la
suite de l’histoire, doivent être écartées de nos écrits, comme
nous devons nous en interdire l’imitation.
Hérald mourut peu de temps après. Il eut pour successeur son
frère, Hardi-Canut, né d’Emma, mère d’Edouard, et qui revint du
Danemarck. Plus semblable à la race maternelle, il ne régna pas
avec la même cruauté que son père ou son frère, et ne voulut point
la mort d’Edouard, mais son élévation. A cause des fréquentes
maladies dont il était attaqué, il eut plus souvent devant les
yeux Dieu et la courte durée de la vie humaine. Au reste, pour ne
pas trop nous éloigner du sujet que nous nous sommes proposé, nous
laisserons à d’autres le soin décrire son règne ou sa vie.
La joie la plus éclatante brilla enfin pour tous ceux qui
desiraient la paix et la justice long-temps attendues. Notre duc,
mûr par l’intelligence de tout ce qui est honnête et par la force
du corps plutôt que par l’âge, commença à revêtir les armes de
chevalier. Cette nouvelle répandit la terreur par toute la France.
La Gaule n’avait pas un autre chevalier ni homme d’armes si
renommé que lui. C’était un spectacle à la fois agréable et
terrible que de le voir dirigeant la course de son cheval,
brillant par son épée, éclatant par son bouclier, et menaçant par
son casque et ses javelots. Car de même qu’il excellait en beauté
sous les habits de prince ou les vêtemens de la paix, de même il
recevait un avantage singulier des habits qu’on revêt contre
l’ennemi; son mâle courage et ses [p. 329] vertus brillaient d’un
éclat supérieur. Il commença avec le zèle le plus ardent à
protéger les églises de Dieu, à défendre la cause des faibles, à
établir des lois équitables, à rendre des jugemens qui ne
s’écartaient pas de l’équité ou de la modération, et surtout à
empêcher les meurtres, les incendies, les pillages; car, comme
nous l’avons dit plus haut, les choses illicites jouissaient alors
d’une extrême licence. Enfin, il commença à éloigner de sa
familiarité ceux qu’il savait inhabiles ou pervers, à user des
conseils des plus sages et des meilleurs, à résister fortement aux
ennemis du dehors, et à exiger puissamment des siens l’obéissance
qui lui était due.
Ces commencemens rendaient déjà la Normandie la splendeur et la
tranquillité dont elle avait joui autrefois, et promettaient pour
la suite un ordre de choses encore meilleur; mais tandis que les
bons aidaient avec soumission leur souverain, quelques-uns, pour
jouir de la liberté accoutumée, aimaient mieux à leur volonté
retenir ce qu’ils possédaient, et enlever les biens des autres.
Celui qui leva l’étendard fut Gui, fils de Renaud, comte de
Bourgogne, qui possédait les châteaux très-forts de Brionne et de
Vernon par le présent du duc, avec qui il avait été depuis son
enfance élevé familièrement. Il ambitionnait ou la principauté ou
une très grande portion de la Normandie. C’est pourquoi il associa
à son exécrable conspiration Nigel, gouverneur du pays de
Coutances, Ranulphe, vicomte de Bayeux, Haimon surnommé Dentat, et
d’autres hommes puissans. Ni la parenté, ni la générosité qui
l’avait accablé de tant de bienfaits, ni enfin la sincère
affection et l’extrême bonté [p. 330] du duc envers lui, ne purent
arrêter le dessein de cet homme perfide. Ils firent périr un grand
nombre d’innocens, qu’ils essayèrent en vain d’attirer dans leur
parti, ou qu’ils prévoyaient devoir être de très-grands obstacles
à l’accomplissement de leurs desirs. Mettant de côté toute
justice, ils ne s’embarrassaient d’aucun crime, pourvu qu’ils
parvinssent à une plus grande puissance. Tel est quelquefois
l’aveuglement de l’ambition. Peu à peu donc l’entreprise de cette
parjure association prit une telle consistance, que s’étant
rassemblés en guerre ouverte, au Val-Dun e, contre leurs
seigneurs, ils répandaient au loin le trouble dans tous les lieux
d’alentour. La plus grande partie des Normands suivaient la
bannière de l’iniquité; mais Guillaume, chef du parti vengeur, ne
s’effraya nullement de tant de glaives. Se précipitant sur ses
ennemis, il les épouvanta par le carnage, en sorte qu’il ruina
presque ses adversaires de cœur et de bras. Il ne leur restait
plus que l’esprit qui les excitait à fuir. Il les poursuivit
pendant quelques milles, les châtiant durement. La plupart d’entre
eux succombèrent dans des lieux impraticables ou de difficile
passage. Dans les plaines, quelques uns périrent, tombant sous les
pieds de ceux qui fuyaient, ou mortellement pressés dans la foule.
Un grand nombre de chevaliers avec leurs chevaux furent submergés
dans le fleuve de l’Orne. A ce combat assista Henri, roi de
France, combattant pour le parti victorieux. Cette guerre d’un
seul jour fut certes très avantageuse et remarquable pour tous les
siècles, en ce qu’elle établit un exemple terrible, abattit par le
fer [p. 331] des têtes trop élevées, renversa par la main de la
victoire beaucoup de repaires de crimes, et assoupit pour
long-temps chez nous les guerres civiles. S’étant honteusement
échappé, Gui gagna Brionne, avec un grand nombre de chevaliers.
Cette ville, et par la nature du lieu et par des fortifications de
l’art, paraissait inexpugnable; car, outre les autres remparts que
la nécessité de la guerre a accoutumé à construire, elle a une
enceinte de pierre, dont les combattans se servent comme de
citadelle, et est entourée de tous côtés par le fleuve de la
Rille, qui n’est guéable nulle part. Le vainqueur, ayant
promptement poursuivi Gui, pressa étroitement cette ville par le
siége, et fit élever des tours sur les rives du fleuve séparé là
en deux parties. Ensuite, effrayant les ennemis par des attaques
journalières, il leur interdit entièrement les moyens de sortir.
Enfin, le Bourguignon, succombant à la disette de vivres, envoya
des intercesseurs pour implorer la clémence du duc, qui, touché
par la parenté, les supplications et le malheur du vaincu, ne
voulut pas exercer une vengeance plus sévère. Ayant reçu de lui le
château, il lui permit de demeurer à sa cour. Pour des motifs
raisonnables il aima mieux remettre le supplice à ses associés,
qui auraient bien mérité la peine capitale. Je vois que, dans un
autre temps, il punit par l’exil Nigel, qui l’offensait
méchamment. Gui, pour se dérober au chagrin de la honte, retourna
de lui-même en Bourgogne. Il souffrait avec peine chez les
Normands d’être humilié aux yeux de tous, et odieux à un grand
nombre. C’était malgré elle que la Bourgogne le supportait. Si son
pouvoir eût répondu à ses [p. 332] efforts, il eût privé de la
puissance et de la vie Guillaume son frère, comte de cette
province. Pendant dix ans et plus, il se consuma sous les armes,
cherchant à répandre dans le combat un sang auquel il tenait de si
près. Mais pourquoi me travailler à donner de nouvelles preuves de
sa méchanceté? Les Normands, une fois vaincus, soumirent leurs
têtes au pouvoir de leur seigneur, et un grand nombre lui
donnèrent des otages. Ensuite par son ordre on détruisit de fond
en comble les remparts, construits avec un art nouveau. Les
citoyens de Rouen abaissèrent jusqu’à terre l’insolence qu’ils
avaient montrée contre le jeune comte. Les églises se réjouirent
de ce qu’il leur était permis de célébrer en paix le divin
mystère, et le négociant de pouvoir aller en sûreté où il voulait:
le cultivateur fut rempli de joie de ce qu’il pouvait
tranquillement labourer les terres et semer l’espoir des fruits,
et n’était plus obligé de se cacher à la vue des hommes d’armes.
Tous les hommes, de quelque classe, de quelque rang qu’ils
fussent, élevaient jusqu’aux cieux la gloire du duc et lui
souhaitaient par toute sorte de vœux une longue vie et une
heureuse santé.
Ensuite, avec la plus exacte fidélité, il rendit à son tour le
même service au roi, qui le pria de lui prêter secours contre
quelques gens très puissans, ses ennemis déclarés. Le roi Henri,
irrité des paroles injurieuses de Geoffroi Martel, fit marcher une
armée contre lui, assiégea avec une forte troupe et prit son
château appelé Moulinières, et situé dans le pays d’Angers. Les
Français voyaient ce que l’envie voulait vainement cacher, que
l’armée amenée [p. 333] de Normandie était plus considérable que
l’armée royale, y compris tout ce qu’avaient amené ou envoyé un
grand nombre de comtes. La renommée que le comte normand acquit
dans cette expédition, et dont les nôtres rendent témoignage, se
répandit dans l’Aquitaine pendant que j’étais en exil à Poitiers.
On disait qu’il avait surpassé tous les autres par son génie, son
adresse et sa force. Le roi le consultait très-volontiers, et
agissait la plupart du temps par son avis, le mettant au dessus de
tous pour sa perspicacité à démêler le meilleur conseil. Il ne lui
reprochait que sa témérité à s’offrir à de grands et de fréquens
dangers; car le duc cherchait partout les combats, et faisait
ouvertement des excursions avec dix chevaliers, ou un plus petit
nombre encore. Aussi le roi priait les chefs normands de ne pas
engager le combat, même le plus léger, devant les postes des
villes, craignant de voir périr par cet empressement à montrer son
courage celui en qui était placé le secours le plus ferme et
l’ornement le plus brillant de son royaume. Au reste, ce que le
roi blâmait en lui et dont il tâchait de le dissuader comme d’une
ostentation immodérée de courage, nous l’attribuons à l’ardeur
bouillante de son âge, ou à son devoir. En examinant ce qui se
cache sous de telles causes, on trouve quelquefois des qualités
rares et précieuses. Quelquefois il est utile de se garder des
nombreux bataillons; d’autres fois cela peut être très-nuisible.
Voici une action de celui que nous excusons, et dont nous ayons le
plus grand plaisir à nous rappeler exactement l’admirable
apprentissage. Voulant comme se dérober à ses familiers, il
s’était séparé de [p. 334] l’armée, emmenant avec lui, pour
quelque temps, trois cents chevaliers. Il quitte ceux-ci,
accompagné seulement de quatre d’entre eux, et court çà et là.
Voilà qu’il se présente à sa rencontre quinze chevaliers ennemis,
orgueilleusement montés sur leurs chevaux et bien armés; fondant
aussitôt sur eux, il les attaque, la lance en arrêt; et ayant soin
de frapper le plus audacieux, il lui rompt la cuisse, et le
renverse à terre. Il poursuivit les autres jusqu’à quatre milles.
Pendant ce temps les trois cents hommes qu’il avait laissés le
suivaient et le cherchaient, car ils redoutaient sa témérité. Ils
aperçurent soudain le comte Thibaut à la tête de cinq cents
chevaliers. La pensée la plus triste se présenta à eux. Ils les
prirent pour des ennemis, et crurent qu’ils tenaient leur seigneur
prisonnier. S’étant donc animés à l’envi, ils s’avancèrent contre
eux dans l’espérance incertaine de l’arracher de leurs mains; mais
dès qu’ils les reconnurent pour une armée alliée, ils poussèrent
leurs recherches plus avant, et trouvèrent étendu à terre celui
des quinze ennemis que sa cuisse cassée empêchait de remuer.
Bientôt après s’étant encore avancés plus loin, leur seigneur vint
tout joyeux au devant d’eux, amenant avec lui sept chevaliers
qu’il avait pris.
Depuis ce temps Geoffroi Martel avait coutume de dire, comme il le
pensait, qu’il n’existait sous le ciel aucun chevalier ou homme
d’armes qui égalât le comte des Normands. Les puissans de la
Gascogne et de l’Auvergne lui envoyaient ou lui amenaient des
chevaux célèbres, et généralement connus par leur nom. De même
aussi les rois d’Espagne [p. 335] cherchaient à captiver son
amitié par de semblables présens et d’autres. Cette amitié
méritait en effet d’être recherchée et cultivée par les plus
grands et les plus puissans hommes; car il y avait en lui de quoi
le faire chérir de ses serviteurs, de ses voisins et de ceux dont
il était séparé par de longs espaces. En outre, comme il était
pour ses amis un honneur et un appui, il s’efforçait et tâchait,
toujours autant qu’il pouvait, de faire en sorte que ses amis lui
eussent de très-grandes obligations. En l’année 1045 il était dans
la fleur de sa jeunesse, ne gouvernant encore qu’une province et
pas de royaume.
Si vous connaissiez sa conduite depuis cet âge jusqu’à présent, ou
plutôt depuis son enfance, vous affirmeriez avec assurance, comme
vous pouvez véritablement le faire, que jamais il ne viola le
droit de l’alliance ou de l’amitié. Il demeurait constant dans ses
paroles et ses traités, comme pour apprendre par ses actions ce
qu’enseignent les philosophes, que la foi est le fondement de la
justice. S’il était forcé, par les motifs les plus graves, de
renoncer à l’amitié de quelqu’un, il aimait mieux la défaire peu à
peu que de la rompre tout d’un coup, coutume que nous voyons
conforme aux préceptes des sages. L’inique roi Henri, entraîné par
les instances des hommes les plus pervers, se brouilla avec lui,
et conçut contre lui la haine la plus terrible. Comme il attaquait
la Normandie par des outrages difficiles à supporter, Guillaume, à
qui appartenait la défense de ce pays, s’avança contre lui,
témoignant cependant beaucoup d’égards à leur ancienne amitié et à
la dignité royale. Ayant toujours cela présent devant les yeux, il
évitait, autant que le lui [p. 336] permettait l’extrême
nécessité, d’en venir aux mains avec l’armée du roi, et retenait
souvent, par ses ordres et par ses prières, les Normands,
très-avides de faire subir à la dignité royale la honte d’une
défaite. Un jour on connaîtra mieux quelques-unes de ses actions;
on saura, avec quel courage magnanime il méprisait les épées des
Français et de tous ceux que l’édit du roi avait rassemblés contre
lui.
Ce fut par sa puissance et par ses conseils qu’à la mort de
Hardi-Canut, Edouard s’assit enfin sur le trône paternel, gloire
dont il était digne par sa sagesse, l’éminente honnêteté de ses
mœurs et l’antiquité de sa race. En effet, les Anglais, en
contestation sur le choix, se déterminèrent par les conseils de
Guillaume au parti le plus avantageux, et aimèrent mieux consentir
aux justes demandes de ses envoyés que d’avoir à éprouver la force
des Normands. Ils marquèrent avec empressement à Edouard de
revenir avec une suite peu considérable de chevaliers normands, de
peur que si le comte des Normands venait avec lui, ils ne fussent
soumis par ses puissantes armes, car la renommée leur avait assez
fait connaître sa valeur dans les combats. Edouard, dans son
affectueuse reconnaissance, réfléchissant avec quelle somptueuse
libéralité, quels singuliers honneurs et quelle intime amitié il
avait été reçu en Normandie par le prince Guillaume, auquel il
était beaucoup plus uni par les bienfaits qu’il en avait reçus que
par la parenté, considérant en outre qu’il devait à ses généreux
secours la fin de son exil et la couronne, voulut, en homme de
bien, le récompenser par le don le meilleur et le plus agréable,
et résolut, par une donation [p. 337] en forme, de l’instituer
héritier de la couronne qu’il devait à ses secours. Du
consentement de ses grands, il envoya donc vers lui, avec Robert,
archevêque de Cantorbéry, chef de cette légation, des otages d’une
très-puissante famille, à savoir, le fils et le neveu du comte
Godwin.
Chez nous déjà tous les troubles intérieurs avaient fait place à
la tranquillité; mais un ennemi voisin ne se tenait pas encore
tout-à-fait en repos. Geoffroi-Martel levait contre nous un bras
qui lui fit à lui-même une grave blessure. La victoire était
difficile à espérer, quand, sous les bannières de cet homme si
expérimenté dans l’art de la guerre, étaient rangés les Angevins,
les Tourangeaux, les Poitevins, les Bordelais, et une grande
quantité de pays et de villes. Il s’était emparé par la force des
armes de son seigneur le comte de Poitou, et de la ville de
Bordeaux; et le tenant renfermé dans une indigne prison, ne lui
avait permis de se retirer qu’après lui avoir arraché une somme
très-considérable d’or et d’argent, de très-riches domaines, et le
serment de demeurer en paix avec lui. Le comte étant mort quatre
jours après s’être racheté, Geoffroi associa à son lit la
belle-mère du défunt, femme d’une haute noblesse, se chargea de la
tutelle de ses frères, et s’appropria ses trésors, en même temps
que tous ses honneurs et ses biens. Son pouvoir, qui se terminait
aux frontières du comté d’Anjou, lui semblait borné d’une manière
misérable et honteuse. Rougissant de se voir renfermé, son immense
cupidité l’entraînait au loin dans les territoires des autres.
C’est pourquoi, enrichi par ses acquisitions, il fit beaucoup de
choses remarquables, [p. 338] secondé autant par son astuce que
par ses richesses. Entre autre hauts autres faits, après avoir
abattu le pouvoir du comte Thibaut, il soumit la ville de Tours,
si fameuse par son opulence et son courage. En effet, comme
Thibaut se hâtait de venir au secours de sa ville chérie, qui lui
avait fait savoir qu’elle gémissait sous les coups terribles de
Martel, et qu’elle était à la dernière extrémité, Martel marcha
promptement à sa rencontre et le vainquit: l’ayant pris, il le
chargea de chaînes, avec les principaux des siens, et ne le mit en
liberté qu’à des conditions aussi onéreuses que celles qu’il avait
imposées auparavant à Guillaume de Poitou. Ensuite s’étant emparé
de la ville de Tours, il se souleva contre le roi de France, et
infesta tout son royaume. Enorgueilli par ses succès à la guerre,
il s’empara d’un château de Normandie, et garda avec grand soin
Alençon. Il avait trouvé les gens de cette ville bien disposés en
sa faveur. Il regardait comme une superbe augmentation de renom
pour lui une conquête qui diminuait la force du seigneur de la
Normandie. Mais Guillaume, capable de défendre et d’étendre même
les droits de ses ancêtres, marcha avec son armée vers le
territoire d’Anjou, afin de punir Geoffroi, en lui enlevant
d’abord Domfront, et recouvrant ensuite Alençon. Cependant la
trahison d’un de ses chevaliers faillit faire périr celui qui ne
redoutait pas les vastes Etats de son ennemi. Car comme on
approchait de Domfront, le duc fit une incursion avec cinquante
cavaliers, qui voulaient augmenter la solde qu’ils avaient reçue.
Un des principaux des Normands le trahissant, indiqua la proie aux
[p. 339] châtelains, auxquels il apprit dans quel lieu, pour quel
but, et avec quelle suite peu nombreuse le duc était allé, disant
qu’il était homme à préférer la mort à la fuite. On envoya
sur-le-champ trois cents chevaliers, et sept cents hommes de pied
qui l’attaquèrent à l’improviste par derrière. Mais lui se
retournant avec intrépidité, il renversa à terre celui qu’une plus
grande audace avait poussé le premier contre lui. Les autres
aussitôt perdant leur impétuosité se réfugièrent vers les
remparts. Un chemin plus court, qu’ils connaissaient, facilita
leur fuite. Mais, le duc ne cessa de poursuivre les fuyards, que
lorsque les portes des remparts les lui eurent dérobés. Il retint
un d’entre eux prisonnier. Cette circonstance l’ayant excité
davantage au siége, il fit dresser quatre tours. La situation de
la ville la défendait contre tout assaut, tenté soit de force soit
par ruse; car l’aspérité des rochers ne permettait pas même aux
gens de pied de les gravir, et ils n’avaient pour arriver que deux
chemins étroits et escarpés. Geoffroi avait donné pour secours aux
habitans des hommes d’élite. Cependant les Normands livraient de
assauts très-fréquents et très-impétueux. Le duc était le premier
et le plus terrible à presser les assiégés. Quelquefois
chevauchant nuit et jour ou caché dans des lieux retirés, il
allait à la découverte pour rencontrer des convois, ou des
messages, ou déjouer les embûches tendues à ses fourrageurs. Pour
vous faire voir dans quelle sécurité il vivait sur un territoire
ennemi, il aillait quelquefois à la chasse. Cet pays est hérissé
de forêts qui abondent en gibier: souvent il se donnait le plaisir
de la chasse au faucon, [p. 340] et plus souvent encore à
l’épervier. Ni les difficultés du lieu, ni la rigueur de l’hiver,
ni d’autres obstacles ne purent déterminer son inébranlable
courage à lever le siége. Les assiégés attendaient le secours de
Martel, qu’ils appelaient par leurs messages. Ils ne voulaient
point quitter un maître sous lequel il leur était permis de
s’enrichir de brigandages; c’étaient aussi ces motifs qui avaient
séduit les habitans d’Alençon. Ils n’ignoraient pas quelle haine
on portait en Normandie aux voleurs ou aux brigands, l’habitude
régulière qu’on y avait de leur faire à tous subir le supplice, et
de ne leur point faire la plus petite grâce. Leurs méfaits leur
faisaient craindre la justice de cette loi. Geoffroi amena au
secours des assiégés un grand nombre de troupes à pied et à
cheval. Dès que Guillaume en fut instruit, laissant la poursuite
du siége à des chevaliers éprouvés, il s’avança promptement à sa
rencontre. Il envoya à la découverte Roger de Mont-Gomeri, et
Guillaume, fils d’Osbern, tous deux jeunes et braves, afin qu’ils
apprissent les arrogans desseins de l’ennemi en conférant avec
lui. Geoffroi leur fit savoir par son trompette que le lendemain
au point du jour il irait réveiller les sentinelles de Guillaume à
Domfront. Il leur désigna le cheval qu’il aurait dans le combat,
quel bouclier et quels habits. Ils lui répondirent qu’il n’avait
pas besoin de se fatiguer plus long-temps en continuant la route,
qu’il avait commencée, car il allait voir arriver sur-le-champ
celui contre lequel il marchait. A leur tour ils lui firent
connaître le cheval, les armes et les habits de leur seigneur. Ce
rapport augmenta beaucoup l’ardeur des Normands. Mais plus [p.
341] ardent que tous le duc pressait encore ceux qui montrent le
plus d’empressement. Le pieux jeune homme desirait abattre le
tyran; fait que, parmi les hauts faits, le sénat de Rome et
d’Athènes a jugé le plus beau. Mais Geoffroi, frappé d’une terreur
subite, chercha, ainsi que toute son armée, son salut dans la
fuite avant d’avoir vu l’armée ennemie. Par là un libre chemin
s’ouvrit au duc de Normandie pour ravager les domaines, et ternir
d’une ignominie éternelle la gloire de son ennemi. Mais il savait
qu’il est de la sagesse de se modérer dans la victoire, et que
celui qui ne peut se contenir lorsqu’il a le pouvoir de la
vengeance n’est pas assez puissant. Il résolut donc de quitter la
route où il n’avait rencontré que des succès. Il arriva
promptement à Alençon, et termina presque sans combat une
expédition si difficile. En effet, cette ville si forte par sa
position naturelle, ses remparts et sa garnison, il la prit comme
en courant, en sorte qu’il eût pu se glorifier de ces mots: « Je
suis venu, j’ai vu, j’ai vaincu. » La nouvelle de la prise
d’Alençon frappa bientôt les habitans de Domfront. Désespérant,
après la fuite de ce fameux guerrier Geoffroi Martel, d’être
délivré par les armes d’aucun autre, ils se rendirent aussi
très-promptement, aussitôt qu’ils virent le prince des Normands de
retour pour les assiéger. Des hommes de longue mémoire assurent
que ces deux châteaux avaient été, par la permission du comte
Richard, construits, l’un près de l’autre sur les frontières de
Normandie, et qu’ils avaient coutume d’obéir à ses ordres, et à
ceux des comtes ses successeurs. Le vainqueur s’en retourna
ensuite dans sa patrie, qu’il couvrait ainsi de nouveaux honneurs,
[p. 342] et il répandit dans les pays lointains l’amour et la
terreur de son nom.
Ce prince a fait dans le même temps d’autres choses dignes d’être
insérées dans les annales, et que nous passons sous silence ainsi
qu’un grand nombre d’actions qu’il accomplit dans d’autres temps,
de peur qu’un livre trop étendu ne puisse déplaire à quelques-uns,
et parce que nous avons reconnu la chose trop au dessus des forces
de l’historien. En outre, nous voulons réserver, pour la narration
des faits les plus fameux, notre faible talent. Nous aurions pu
imaginer des combats propres à être traités par la plume des
poètes, et amplifier les événemens connus en errant partout dans
le champ des fictions. Mais nous louerons avec sincérité, sans
nous écarter jamais d’un seul pas des limites de la vérité, le duc
ou roi qui jamais ne s’attribua faussement la gloire d’aucune
belle action.
Les grands de la Normandie commençaient à l’environner d’un
incroyable respect, en sorte que de même qu’au commencement,
chacun tentait de s’opposer à lui, maintenant chacun cherchait à
lui prouver une ferme fidélité, au point qu’ils se réunirent d’un
concert unanime pour le nommer leur seigneur, lui et sa postérité,
qui n’était encore qu’en espérance. Tout ce qu’on avait fait pour
lui ou ce qu’il avait fait lui-même de bien, dans son humble
sagesse, il l’attribuait comme il le devait à la grâce divine,
agissant, dès le premier âge de la jeunesse, et se conduisant
comme l’homme le plus prudent. Les avis étaient partagés sur son
mariage, comme il arrive d’ordinaire selon les opinions et le tour
d’esprit [p. 343] des hommes, surtout lorsqu’on délibère dans une
cour nombreuse sur une chose importante. Les rois des pays
lointains auraient volontiers accordés leurs chères filles
uniques; mais on aimait mieux, par de graves motifs, avoir pour
proches des princes plus rapprochés.
Dans ce temps florissait Baudouin, marquis de Flandre,
très-illustre par la noblesse de son antique maison, qui touchait
par ses Etats à ceux des Teutons et des Français, et l’emportait
sur eux par la puissance. Il descendait des chefs des Morins,
qu’on appelle maintenant Flamands, ainsi que des rois de la Gaule
et de la Germanie, et tenait aussi à l’illustre famille des
princes de Constantinople. Les comtes, les marquis, les ducs et
les archevêques, placés dans un haut rang, restaient stupéfaits
d’admiration lorsque quelquefois le soin du commandement appelait
chez eux cet homme rare. Ses amis et ses alliés consultaient sa
sagesse dans la délibération des plus hautes affaires, et
s’attiraient sa bienveillance en le comblant de beaucoup de
présens et d’honneurs. Il était chevalier de l’empire romain, et
de fait l’honneur et la gloire de ses conseils dans une pressante
nécessité. Les rois aussi respectaient et craignaient sa grandeur;
car les nations les plus éloignées savaient bien de quelles
guerres fréquentes et terribles il avait accablé l’orgueil des
chefs, et enfin mis la paix à des conditions dictées par sa
volonté, après s’être fait dédommager par les seigneurs rois en
leur enlevant une partie de leurs terres, tandis qu’exempt
d’attaques, ou plutôt infatigable, il conservait les siennes en
sûreté. La France avec son [p. 344] monarque enfant tomba ensuite
sous la tutelle, la dictature et l’administration de cet homme
très-sage.
Le marquis, beaucoup plus illustre par ses dignités et ses titres
qu’on ne pourrait brièvement le rapporter, nous présenta lui-même
à Ponthieu la très-gracieuse dame sa fille, qu’il conduisit avec
honneur à son gendre. Sa sage et sainte mère l’avait élevée de
manière à faire fructifier en elle tout ce qu’elle tenait de son
père. Si quelqu’un s’informe de l’origine de sa mère, qu’il sache
que le père de sa mère était Robert, roi de la Gaule, qui, fils et
neveu de rois, engendra des rois, et dont la voix du monde louera
les vertus religieuses et la sagesse dans le gouvernement de son
royaume. La ville de Rouen s’occupa avec joie de recevoir cette
épouse.
La notoriété du fait ne permet pas que, pressés par un sujet qui
se précipite vers de plus hauts événemens, nous passions sous
silence le comte Guillaume d’Arques, qui, au grand chagrin de la
patrie, s’éleva orgueilleusement, autant que le lui permirent ses
efforts, contre ce qui était bon et juste. Le frein des lois
divines et humaines ne put retenir ce Guillaume, lâche et perfide
descendant d’une illustre race, que ne put arrêter non plus, ni la
ruine de Gui, ni l’admirable vertu et le bonheur du grand
vainqueur, l’invincible Guillaume, ni la fameuse renommée qu’il
s’était acquise. Ce qui, dans des ames élevées, doit produire des
actions louables, savoir, le grand éclat de la naissance, les
enfla d’une audace immodérée et causa la ruine de tous deux. Ils
savaient tous deux qu’ils appartenaient et pouvaient être comptés
par le côté gauche à la race des ducs de Normandie; [p. 345] le
Bourguignon, qu’il était leur neveu par la fille de Richard II; le
comte d’Arques, qu’il était frère du troisième, fils du second et
neveu du premier. Ledit comte, dès le commencement du gouvernement
du jeune duc, se montra parjure envers lui, quoiqu’il lui eût juré
fidélité et soumission, et fomenta des guerres, tantôt se
révoltant avec témérité et ouvertement, quelquefois employant des
ruses secrètes. Le détestable orgueil de cet homme le poussa
très-facilement vers l’iniquité. Il fut le chef principal et
l’auteur de plusieurs mouvemens de dissension et autres mauvaises
actions; il excita, accrut et autorisa presque tous les troubles
par ses exemples, ses conseils, sa faveur et son secours. Il fit
de nombreux, de grands et de longs efforts pour accroître sa
puissance et renverser celle de son seigneur, qu’il osa souvent
empêcher d’approcher, non seulement du château d’Arques, mais
aussi de la partie de la Normandie voisine de lui, et située
en-deçà de la Seine. Enfin, au siége de Domfront, que nous avons
rapporté plus haut, il s’éloigna furtivement comme déserteur sans
en avoir demandé congé, violant ainsi entièrement le devoir de
vassal, dont le nom lui avait servi jusqu’alors et auparavant à
voiler en quelque sorte son inimitié. A cause donc de ces méfaits
et d’autres si nombreux et si grands, le duc prévoyant, comme il
en était averti par le fait, que ledit comte formerait encore de
plus nombreux et plus grands projets, s’empara tout à fait de la
forteresse qui lui servait de retraite, et y mit une garde, sans
cependant pousser plus loin l’invasion de ses Etats. C’était le
comte qui, dans l’origine, avait fondé et construit ce fort avec
le plus [p. 346] grand soin sur le sommet de la haute montagne
d’Arques. Peu de temps après, les perfides gardes, séduits par des
promesses, et fatigués et subjugués par les diverses
sollicitations dont on les pressait, remirent le château au
pouvoir de son fondateur.
Aussitôt qu’il y fut entré, des furies, plus violentes qu’à
l’ordinaire, vinrent l’embrâser et pousser à la vengeance, comme
si on eût porté atteinte à ses droits. De nombreuses calamités
s’élevèrent dans toute l’étendue du pays voisin; on vit fondre les
désordres, les rapines, le pillage, source de dévastation; le
château se remplit d’armes, d’hommes, de bagages et de tout ce qui
est propre à la guerre; les remparts, solides auparavant, furent
encore plus fortifiés; on ne laissa aucun lieu en paix ni en
repos; enfin la révolte la plus terrible se préparait. Aussitôt
que le duc Guillaume en fut instruit, il quitta promptement le
bourg de Coutances, où il en avait reçu la nouvelle certaine. Il
s’avança avec tant de vitesse que les chevaux de ceux qui
l’accompagnaient, à l’exception de six, expirèrent de lassitude
avant d’être arrivés. C’était surtout la nouvelle des maux
qu’endurait sa province qui l’excitait à se hâter de s’opposer à
ces outrages. Il s’affligeait de voir les biens de l’Eglise, les
travaux des laboureurs et le gain des marchands devenir
injustement la proie des hommes d’armes. Il croyait entendre
appeler par les déplorables gémissemens du menu peuple qui ont
coutume de s’élever en grand nombre dans le temps des guerres ou
des séditions. Dans le chemin, non loin du château même, il vit
venir au devant de lui quelques uns de ses chevaliers qui lui
étaient fidèles et agréables. Ils [p. 347] avaient appris, par un
bruit soudain, dans la ville de Rouen, les menées du comte
d’Arques, et s’étaient le plus promptement possible approchés
d’Arques avec trois-cents hommes pour tâcher d’empêcher qu’on n’y
apportât du froment et autres choses nécessaires contre le siége.
Mais dès qu’ils surent que des troupes très-considérables y
étaient rassemblées, craignant en même temps que ceux qui étaient
venus avec eux ne passassent vers le parti de Guillaume (ce que
les avis de leurs amis leur avaient annoncé secrètement), avant le
lever du jour suivant, dans leur défiance, ils s’en retournèrent
le plus promptement possible. Ils rapportèrent au duc ces choses,
et lui conseillèrent d’attendre l’armée, disant qu’on abandonnait
son parti encore plus que la renommée ne l’annonçait, que presque
tout le voisinage favorisait son ennemi, et qu’il était dangereux
de s’avancer plus loin avec si peu de ressources. Mais ces
rapports ne purent ébranler sa fermeté par la peur ni par la
défiance; les ayant rassurés par cette réponse que les rebelles
n’oseraient rien contre lui en sa présence, aussitôt il s’avança
avec autant de vitesse que ses éperons purent en donner à son
cheval. Son courage le guidait, la justice de sa cause lui
promettait le succès. Et voilà qu’il aperçut sur une très-haute
montagne le chef de la révolte avec de nombreuses légions. Etant
monté avec effort sur cette montagne, il les contraignit tous à
fuir lâchement dans leurs remparts; et si on n’y eût mis obstacle
en fermant promptement les portes, emporté par la colère et
l’ardeur de son courage, il les eût tués presque tous en les
poursuivant.
Nous racontons le fait et les circonstances qui s’y [p. 348]
rapportent, mais la postérité les croira difficilement. Voulant
ensuite s’emparer des remparts, le duc rassembla promptement son
armée, et les assiégea. Il était très-difficile de s’en emparer de
vive force, car ils étaient très-bien défendus par la situation.
Desirant, selon son excellente coutume, accomplir la chose sans
répandre de sang, il renferma ces hommes cruels et rebelles au
moyen d’une tour construite auprès de la montagne, et y ayant mis
une garnison, il s’appliqua à d’autres affaires qui appelaient son
attention. Ainsi il voulait, les épargnant par le fer, les vaincre
par la faim.
Le devoir de la vérité m’avertit de transmettre à la mémoire avec
quelle pieuse modération il évitait le carnage, à moins que
l’impétuosité de la guerre ou quelque autre grave nécessité ne l’y
contraignît. Il aimait mieux se venger par l’exil,
l’emprisonnement, ou quelque autre châtiment qui n’ôtât pas la
vie; tandis que, selon la coutume et les lois, les autres princes
frappent du glaive les prisonniers de guerre, ou pendant la paix,
les hommes convaincus de crimes capitaux, il songeait sagement en
lui-même que l’arbitre souverain, qui, terrible, regarde les
actions des puissans d’ici bas, rend à chacun ce qu’il a mérité
par sa clémence miséricordieuse ou ses rigueurs immodérées.
Le roi Henri apprenant que l’homme dont il favorisait et
conseillait la méchanceté était étroitement enfermé, se hâta de
lui porter secours, et amena une troupe considérable de gens
d’armes, et en outre un grand nombre de choses dont manquaient les
assiégés. Séduits par l’espoir d’une mémorable action, [p. 349]
quelques-uns de ceux que le duc avait laissés en garnison dans la
tour, allèrent à la découverte, et s’emparèrent du chemin par où
devaient passer les Français. Et voilà qu’ils prirent une grande
quantité de ceux qui se tenaient le moins sur leurs gardes.
Enguerrand, comte de Ponthieu, fameux par sa noblesse et son
courage, et un grand nombre de guerriers furent tués. Hugues
Bardoul lui-même, homme illustre, fut fait prisonnier. Cependant
le roi, étant arrivé où il avait résolu d’aller, attaqua la
garnison avec la plus grande impétuosité et une force extrême,
afin d’arracher Guillaume d’Arques de sa fâcheuse position, et de
venger en même temps l’échec de son pouvoir et le carnage des
siens. Mais il s’aperçut que la chose était difficile, car les
remparts de la tour et le courage également ferme des chevaliers
soutenaient facilement les assauts des ennemis; alors pour ne pas
s’exposer à une mort sanglante ou à une honteuse fuite, il se hâta
de s’en aller, sans avoir acquis aucune gloire, à moins que par
hasard on ne regarde comme glorieux d’avoir diminué par ses
trésors la pauvreté de ceux au secours desquels il était venu, et
d’avoir augmenté le nombre de leurs chevaliers. Le duc étant
ensuite retourné au siége, et étant resté quelque temps à cette
expédition comme s’il n’eût fait que se livrer à un joyeux repos,
la violence de la faim pressant les assiégés plus cruellement et
plus étroitement que les armes, ils se virent presque vaincus. Le
roi, appelé de nouveau par des messages nombreux et de lamentables
supplications, refusa de venir, pensant qu’il s’exposerait à une
chute plus terrible, et craignant des dangers plus cruels et plus
ignominieux. [p. 350] Guillaume d’Arques voit enfin avec angoisse
que la cupidité d’enlever les États de son seigneur est une
mauvaise conseillère, qu’il est injuste et presque toujours
pernicieux de violer son serment ou sa foi, que le nom de la paix
est doux et séduisant, et que la paix elle-même est agréable et
salutaire. Il condamne alors, outre toute son audacieuse
entreprise, ses desseins insensés et son action pernicieuse. Il
s’afflige d’être resserré dans un lieu si étroit. Les supplians
obtiennent d’être reçus à capituler, en concluant un traité qui,
ne leur laissant que la vie, ne leur offrait rien d’honorable ni
d’utile. Voilà un triste spectacle, une déplorable honte. Les
chevaliers français, auparavant fameux, se hâtent, au-delà de ce
que peuvent leurs forces affaiblies, de s’échapper avec les
Normands, la tête baissée non moins de honte que d’épuisement, une
partie suspendus sur des chevaux affamés qui faisaient à peine
sonner la corne de leurs pieds, et pouvaient à peine faire élever
de la poussière; d’autres, ornés de bottines et d’éperons,
s’avançant dans un ordre inaccoutumé, et plusieurs d’entre eux
languissans et courbés sur leurs chevaux, tandis que d’autres,
chancelant, se soutiennent à peine. Il fallait voir aussi le
déplorable état des troupes qui sortaient, et dont l’aspect était
dégoûtant et varié. Ayant pitié des infortunes du comte, comme
auparavant de celles de Gui, dans sa louable clémence, le duc ne
voulut point accabler d’une plus grande infortune son ennemi exilé
et pauvre; il lui accorda avec le pardon, en son pays, quelques
possessions étendues et de nombreux revenus, regardant comme plus
juste de reconnaître qu’il était son oncle, que de le poursuivre
comme son ennemi.
[p. 351] Pendant le temps même du siége, quelques-uns des plus
puissans parmi les Normands abandonnèrent le parti du duc pour
passer vers le roi. Il était présumable que déjà auparavant ils
avaient été les secrets fauteurs de la conspiration des rebelles.
Ils n’avaient pas encore dégorgé toute la méchanceté dont ils
avaient été gonflés autrefois contre le duc dans son enfance. Dans
leur association se trouvaient Guimond, gouverneur d’une place
forte appelée Moulins, qu’il remit entre les mains du roi, qui y
mit une garnison royale, Gui, frère de Guillaume, comte de Poitou,
et de l’impératrice des Romaines, et avec lui d’illustres hommes
de guerre. Mais ceux-ci, et tous ceux qui, dans d’autres endroits,
furent abandonnés par les Français, ayant appris la reddition du
repaire d’Arques, se dérobèrent aux nôtres par la fuite. Les
Normands, qui auraient dû être punis selon la loi contre les
transfuges, se réconcilièrent avec leur seigneur, qui ne leur
infligea qu’une peine légère, ou les exempta de toute punition.
Ils reconnurent qu’aucun moyen, aucun artifice, ne pouvait réussir
contre lui.
Ensuite la France commença à s’enflammer d’une haine plus
violente, et à s’agiter par de nouveaux troubles. Tous les grands
et le roi, d’ennemis qu’ils étaient, devinrent ennemis acharnés du
prince Normand. Dans leurs esprits inquiets et malveillans
s’irritait la cruelle blessure que leur avait faite précédemment
la mort du comte Enguerrand, et de ceux qui périrent dans le même
combat. Ils étaient enflammés de fureur au souvenir de ce qui
était arrivé à Geoffroi, comte d’Anjou, chassé depuis long-temps,
comme nous l’avons rapporté, par le bouclier de [p. 352]
Guillaume, et à la mémoire des autres échecs innombrables et des
honteuses défaites que leur avait fait éprouver le courage des
Normands. Nous expliquerons sincèrement les causes de cette
inimitié. Le roi supportait avec une très-grande peine, et
regardait comme l’outrage le plus digne de vengeance, que le duc
eût pour ami et pour allié l’empereur des Romains, dont aucun
autre sur la terre ne surpassait la renommée de puissance et de
dignité, et qu’il commandât à un grand nombre de puissantes
provinces, dont les seigneurs ou gouverneurs étaient soumis à son
service. Il s’indignait de ce qu’il n’avait pas le comte Guillaume
pour ami ou pour chevalier, mais pour ennemi; de ce que la
Normandie, qui depuis longues années dépendait des rois de France,
était presque érigée en royaume, et de ce que des comtes, ses
prédécesseurs, quels que fussent leurs emplois, aucun ne s’était
jamais élevé à ce point. Mécontens pour les mêmes motifs, Thibaut,
le comte du Poitou, Geoffroi, et le reste des grands, outre
quelques sujets de courroux particulier, trouvaient insupportable
d’avoir à suivre les bannières du roi partout où elles les
conduisaient. Ensuite, quelques-uns de ceux qui approchaient plus
du roi convoitaient la Normandie, ou une partie de la Normandie et
comme des torches ardentes, ils embrâsaient le roi et les grands.
C’est pourquoi après une délibération commune, et qui nous
présageait malheur, un édit du roi ayant ordonné la guerre, on
leva contre la Normandie des troupes innombrables. On eût vu se
hâter, hérissées de fer, la Bourgogne, l’Auvergne et la Gascogne,
et tous les guerriers d’un si grand royaume accourant [p. 353] des
quatre points cardinaux, et la France et la Bretagne d’autant plus
animées contre nous qu’elles nous étaient plus voisines. On peut
affirmer que Jules-César ou quelqu’autre plus habile dans la
guerre, s’il en exista jamais, fût-il chef d’une armée romaine
rassemblée de mille nations, et commandât-il à mille provinces, du
temps le plus florissant de Rome, eût pu s’effrayer du terrible
aspect de cette armée. Notre pays conçut donc quelque effroi; les
églises craignirent de voir troubler le repos de la sainte
religion, et piller ses revenus par la fureur des hommes d’armes,
quoiqu’elles se confiassent pour leur défense dans le secours de
la prière. Le peuple des villes et des campagnes, et tous ceux qui
étaient faibles et sans défense tremblaient d’inquiétude et de
frayeur: il craignaient pour eux, pour leurs femmes, leurs enfans
et leurs biens, s’exagérant, selon la coutume de la peur, les
forces d’un ennemi si puissant. Mais quand ils se rappelaient quel
était leur défenseur, comment, encore dans la jeunesse, ou plutôt
dans l’enfance, il avait arraché la patrie à de déplorables
calamités par sa grande sagesse et son courage encore plus grand,
l’espoir adoucissait leur crainte, et la confiance venait consoler
leur affliction. Admirable par sa fermeté, le duc Guillaume ne se
sentit frapper d’aucune frayeur, et courut s’opposer avec un grand
courage au-devant du roi, qui, à la tête d’une force terrible,
s’avançait peu à peu du pays d’Evreux sur Rouen. Dès qu’il connut
les dispositions de l’ennemi, le duc dirigea vers les rives
opposées de la Seine une partie de ses troupes; car on avait
adopté une manœuvre dont on espérait beaucoup d’avantage, savoir,
que tous les [p. 354] chevaliers des pays compris entre la Seine
et la Garonne, et dont les habitans portent le nom de
Celti-Gaulois, nous attaqueraient d’un côté sous la conduite du
roi lui-même, tandis que ceux des pays compris entre la Seine et
le Rhin, qu’on nomme Gaule-Belgique, nous attaqueraient sous le
commandement d’Eudes, frère du roi, et de Renaud, un de ses plus
familiers. Le roi était aussi accompagné des gens de l’Aquitaine,
troisième portion de la Gaule, fort renommée dans le monde par son
étendue et la multitude de ses habitans. Il n’était pas étonnant
que la témérité et l’orgueil des Français, si bien soutenus,
eussent quelque espoir, ou d’accabler nôtre duc par cette masse de
forces, ou de le contraindre à s’échapper par une honteuse fuite,
ou de prendre et tuer nos chevaliers, de renverser les villes,
d’incendier les villages, de frapper du glaive, et de se livrer au
pillage, enfin de faire de tout notre pays un affreux désert.
Mais il en arriva tout autrement; car Eudes et Renaud en étant
venus aux mains, dès qu’ils virent leur armée moissonnée par les
coups les plus terribles et les plus cruels, ils abandonnèrent le
commandement et le secours de leur épée, et s’empressèrent de
pourvoir à leur fuite par la vitesse de leurs chevaux. Leurs
têtes, qui ne méritaient pas un sort plus doux, étaient pressées
par la pointe de l’épée de Robert, grand par sa noble origine
aussi bien que par son courage, de Hugues de Gournay, de Hugues de
Montfort, de Gautier Giffard, de Guillaume Crispin et d’autres
encore des plus valeureux de notre parti. Gui, comte de Ponthieu,
trop avide de venger son frère Enguerrand, fut fait prisonnier,
ainsi que plusieurs [p. 355] chevaliers distingués par leur
naissance et leur fortune. Un grand nombre furent tués, le reste
se sauva par la fuite avec ses bannières. Ayant promptement appris
ce succès, notre défenseur, le duc Guillaume, envoya pendant le
silence de la nuit, avec de sûres instructions, quelqu’un qui, se
tenant près du camp du roi, sur le haut d’un arbre, lui annonça en
détail cette funeste victoire. Le roi, surpris à cette nouvelle
inattendue, fit sans retard éveiller les siens avant le jour, et
leur donna le signal de la fuite, pensant qu’il était de la plus
haute nécessité de s’éloigner très-promptement des frontières de
la Normandie. Ensuite beaucoup d’hostilités eurent lieu de part et
d’autre, comme il arrive ordinairement dans la guerre entre des
ennemis si puissans. Enfin les Français, desirant avec la plus
grande ardeur la fin de ces dissensions si funestes pour eux,
firent la paix à cette condition, que les prisonniers faits à
Mortemar seraient rendus au roi, avec le consentement et par le
don duquel, pour ainsi dire, le duc resterait en possession, par
un droit perpétuel, de ce qu’il avait enlevé et pourrait enlever à
Geoffroi, comte d’Anjou. Aussitôt, dans cette assemblée même, le
duc avertit par un ordre ses principaux chevaliers d’être prêts à
se trouver promptement sur les frontières du comté d’Anjou pour
construire Ambrières. Il indiqua par des députés à Martel le jour
qu’il leur marquait pour cette entreprise. O esprit valeureux,
intrépide et noble de cet homme! ô vertu admirable et difficile à
louer dignement! Le duc n’ambitionne pas la conquête de la terre
de quelque homme faible, mais celle du tyran le plus féroce, et,
comme nous l’avons dit plus haut, [p. 356] le plus brave à la
guerre, de l’homme que les comtes et les ducs les plus puissans
craignaient comme la foudre terrible, et aux forces et aux
artifices duquel ses voisins pouvaient à peine échapper. Et, pour
que l’admiration soit plus grande, le duc n’attaque pas cet ennemi
lorsqu’il est sans précaution et sans défense, mais quarante jours
auparavant il lui annonce où, quand, et pourquoi il doit venir.
Frappé par la terreur de ce bruit, Geoffroi de Mayenne alla
promptement trouver Geoffroi son seigneur, et se plaignit avec
tristesse et lamentation que les Normands avaient construit
Ambrières pour attaquer à leur gré la terre de leur ennemi, la
détruire et la ravager. Le tyran Martel, orgueilleux de cœur, lui
répliqua, selon sa coutume de concevoir et de dire
présomptueusement de grandes choses: « Secoue ma domination comme
celle d’un seigneur vil et infâme si tu me vois laisser patiemment
accomplir ce que tu crains. » Au jour marqué, le duc des Normands
entra sur le territoire du Maine, et pendant qu’il bâtissait le
château dont il avait menacé Geoffroi, la renommée, qui annonce le
faux comme le vrai, l’instruisit que Geoffroi Martel allait
bientôt arriver. Alors ayant terminé les travaux, le duc attendit
avec une grande intrépidité et une grande ardeur l’arrivée de
l’ennemi. Voyant qu’il tardait plus qu’il n’avait cru, et que le
peuple et les grands se plaignaient déjà du manque de vivres, de
peur de trouver ensuite ses hommes d’armes moins prêts à obéir à
ses ordres, il résolut de les renvoyer, après avoir fourni le
château d’hommes et de vivres; il leur ordonna toutefois de
revenir aussitôt qu’ils recevraient un message de lui. Le bruit du
départ [p. 357] de notre armée s’étant bientôt répandu, Martel,
soutenu par le secours de Guillaume, comte de Poitiers, son
seigneur, d’Eudes, comte de Bretagne, et de troupes rassemblées de
tous les côtés, marcha vers Ambrières. Après en avoir observé la
situation et les fortifications, il se prépara à en faire le
siége. Ses hommes s’apprêtent à renverser les remparts, et les
gens du château leur résistent vaillamment. Ils s’enflamment,
deviennent audacieux, attaquent de plus près et plus vivement: de
part et d’autre on combat avec une grande impétuosité. Ceux d’en
haut frappent avec les traits, les pierres, les pieux, les lances.
La plupart des assiégeans sont tués, les autres sont repoussés.
Leurs audacieux efforts ainsi déjoués, ils entreprirent autre
chose; ils essayèrent de renverser les murs au moyen du bélier,
mais les assiégés frappèrent la poutre et la rompirent.
Pendant ce temps, Guillaume, le fondateur du château, ayant appris
la fâcheuse position des siens, sans se permettre le moindre
délai, assemble son armée, et se hâte de venir à leur secours avec
la plus grande promptitude. Dès que les trois comtes ennemis
ci-dessus nommés furent instruits de son approche, eux et leur
formidable armée se retirèrent avec une vitesse étonnante, pour ne
pas dire qu’ils s’enfuirent en tremblant. Le vainqueur ayant
attaqué sur-le-champ Geoffroi de Mayenne, qui, par la plainte dont
nous avons parlé, avait enflammé la fureur de son seigneur, en peu
de temps il le réduisit si bas, qu’au fond de la Normandie,
Geoffroi vint se soumettre à lui, et lui jura la fidélité qu’un
vassal doit à son seigneur.
[p. 358] La paix fut rompue de nouveau avec la France, et le roi
cherchant à venger sa honte plutôt que les torts qu’on lui avait
faits, recommença son expédition, et attaqua la Normandie après
avoir rassemblé une armée considérable, à la vérité, mais moins
formidable qu’auparavant. La plus grande partie des siens,
pleurant leurs pertes et la honteuse fuite des leurs, ou saisis de
crainte, étaient moins disposés à revenir nous attaquer,
quoiqu’ils désirassent bien ardemment se venger de nous. Martel,
comte d’Anjou, que n’avaient pas encore abattu tant de funestes
revers, ne manqua pas de s’y trouver, amenant autant de troupes
qu’il en pouvait rassembler. A peine la terre de Normandie
entièrement détruite et ravagée aurait-elle pu rassasier la haine
et la rage de cet ennemi. Ils tinrent leur mouvement aussi secret
qu’ils le purent, de peur que dans la route même, notre défenseur
qu’ils avaient déjà éprouvé ne vînt au devant d’eux et ne les
repoussât. Ils parvinrent par divers chemins à travers le comté
d’Exmes jusqu’à la Dive, ravageant tout sur leur passage, avec la
cruauté de la guerre. Là, il ne leur plut pas de s’en retourner,
et ils ne voulurent pas s’arrêter. Si on les eût laissé s’avancer
au delà avec la même facilité que celle qu’ils avaient rencontrée
jusque-là, et ensuite se retirer en France sans dommage, ils
auraient acquis une illustre renommée, pour avoir ravagé par le
fer et le feu, sans que personne s’y opposât ou les poursuivît, la
terre de Guillaume de Normandie jusqu’au rivage de la mer; mais
cet espoir les trompa, comme celui qu’ils avaient conçu autrefois;
car tandis qu’ils étaient arrêtés à un gué de la Dive, survint
dans un moment [p. 359] favorable, avec une petite troupe de
guerriers, le duc rempli d’ardeur. Déjà une partie de l’armée
avait passé le fleuve avec le roi; mais voilà que le très-vaillant
vengeur tomba sur le reste, et tailla en pièces les dévastateurs,
regardant comme un crime, lorsqu’il s’agissait des intérêts de sa
patrie déchirée, d’épargner l’ennemi qui la ravageait, lorsqu’il
le trouvait sur son territoire. Surpris en deçà du fleuve, ils
furent presque tous tués par le fer aux yeux du roi, excepté ceux
qui, poussés par la frayeur, aimèrent mieux se précipiter dans les
eaux. Le flux de la mer remplissant le lit de la Dive d’une masse
d’eau que le duc ne pouvait franchir, s’opposait à ce que la juste
sévérité de son glaive les poursuivît sur l’autre rive. Le roi
plaignant le sort des siens et saisi de crainte, sortit le plus
promptement qu’il put de la Normandie avec le tyran d’Anjou; et
cet homme courageux et fameux à la guerre vit, d’un esprit
consterné, qu’attaquer davantage la Normandie passerait pour de la
démence.
Peu de temps après, il entra dans la voie de toute chair, sans
s’être jamais illustré par aucun triomphe remporté sur Guillaume,
comte de Normandie, et sans avoir joui contre lui des plaisirs de
la vengeance. Il est pour successeur son fils Philippe, encore
enfant. Selon le désir et le consentement de toute la France, une
paix solide et une amitié pure furent conclues entre lui et notre
prince.
Vers le même temps mourut Geoffroi Martel, selon les vœux de
beaucoup de, gens qu’il avait opprimés ou qui le craignaient.
C’est ainsi que la nature met des bornes inévitables au pouvoir
terrestre et à l’orgueil [p. 360] humain. Ce malheureux homme se
repentit trop tard de son excessive puissance, de sa funeste
tyrannie et de sa pernicieuse cupidité. Ses derniers momens lui
apprirent une vérité à laquelle il avait auparavant négligé de
penser, qu’on doit nécessairement perdre un jour ce qu’on possède
en ce monde, même justement. Il laissa pour héritier le fils de sa
sœur, qui, semblable à lui par le nom, en fut fort différent par
sa vertu, et qui commença à craindre le roi du ciel, et à faire le
bien pour s’acquérir les honneurs éternels.
Nous savons que la bouche des hommes est plus disposée à louer la
méchanceté que la bonté, la plupart du temps par haine,
quelquefois par une autre dépravation, car on a coutume, par une
inique perversité, d’interpréter les plus belles actions dans un
sens contraire. C’est pourquoi il est certain qu’il arrive
quelquefois que les belles actions des rois, des ducs ou de
quelque grand, si on ne les transmet pas dans toute leur vérité à
la postérité, sont condamnées par le jugement des gens de bien; en
sorte que de mauvaises actions qu’on ne devrait jamais imiter,
comme l’invasion ou quelque autre aussi injuste, deviennent
séduisantes par l’exemple. Nous estimons donc important de dire
avec la plus exacte vérité que si Guillaume, dont nous racontons
la gloire, ce qui, nous le souhaitons, ne déplaira nullement mais
sera agréable à tous, tant présens que futurs, s’empara, par la
force de ses armes, de la principauté du Mans, ainsi que du
royaume d’Angleterre, c’est qu’il dut s’en emparer selon les lois
de la justice.
La domination des comtes d’Anjou était depuis [p. 361] long-temps
pénible et presque insupportable aux comtes du Mans. Pour passer
sous silence beaucoup d’autres choses, tout récemment à notre
mémoire, Foulques, comte d’Anjou, avait attiré à Saintes, par la
promesse de lui remettre sa ville, Herbert, comte du Mans. Là,
l’ayant fait venir, au milieu de leur entrevue, il le fit
souscrire, par la prison et les tourmens, aux conditions que
desirait sa cupidité.
Dans le temps de Hugues, Geoffroi Martel incendia souvent la ville
du Mans, souvent il la livra pour butin à ses avides chevaliers,
souvent il arracha les vignes de ses environs, et quelquefois,
après avoir chassé son maître légitime, la rangea sous sa seule
domination. Hugues légua à Herbert son fils son héritage avec les
mêmes inimitiés. Craignant d’être entièrement dépouillé par la
tyrannie de Geoffroi, Herbert alla trouver en suppliant Guillaume,
duc de Normandie, pour se mettre sous sa protection, se donna à
lui de ses propres mains, reçut tout de lui comme un chevalier de
son seigneur, et l’institua son seul héritier s’il n’en engendrait
pas d’autre. De plus, pour s’allier de plus près, lui et sa
postérité, à un si grand homme, il demanda au duc sa fille, qui
lui fut fiancée. Mais vers le temps où celle-ci atteignit l’âge
nubile, lui-même mourut de maladie, et à son lit de mort il
conjura et pria les siens de ne point chercher d’autre seigneur
que celui qu’il laissait pour son successeur, leur disant « que
s’ils lui obéissaient de leur propre volonté, leur condition
serait légère à supporter; mais que peut-être serait-elle pesante
s’ils étaient par lui subjugués; qu’ils connaissaient très-bien sa
puissance, sa sagesse, sa [p. 362] force, sa gloire et son antique
origine; que sous son gouvernement ils n’auraient rien à craindre
pour leurs frontières. »
Mais des traîtres reçurent Gautier, comte de Mantes, qui avait
pris en mariage la sœur de Hugues, et qui vint attaquer le Mans.
Indigné de cette opposition, Guillaume, que des droits multipliés
appelaient à la succession d’Herbert, prit les armes pour
conquérir ce qu’on lui enlevait ainsi. Autrefois le Mans avait été
soumis aux ducs de Normandie. Il aurait pu, d’autant qu’il
abondait en moyens et en forces, incendier sur-le-champ ou
détruire la ville toute entière, et égorger les audacieux auteurs
de cette iniquité; mais il aima mieux, selon sa clémence
accoutumée, épargner le sang des hommes quoique coupables, et
laisser sur pied cette ville, très-forte capitale et rempart des
pays qu’il avait en sa possession.
Voici quel moyen il adopta pour s’en emparer: ce fut de les
frapper de crainte par des incursions fréquentes et longues sur
leur territoire et leurs demeures, de ravager les vignes, les
champs, les maisons de campagne, de cerner les endroits fortifiés,
de mettre des garnisons partout où elles étaient nécessaires, et
enfin, de les désoler continuellement par une foule de calamités.
Il est plus facile de deviner que de rapporter l’inquiétude et la
terreur des Manceaux, lorsqu’ils le virent agir ainsi, et combien
ils désirèrent éloigner de leur tête ce fardeau accablant. Ayant
souvent appelé à leur secours Geoffroi, que leur gouverneur
Gautier avait établi son seigneur et son défenseur, ils menacèrent
[p. 363] quelquefois de livrer bataille au duc, mais ne l’osèrent
jamais. Enfin les châteaux de tout le comté pris et soumis, ils
rendirent leur ville au vainqueur; et suppliant, ils reçurent avec
de grands honneurs celui qu’ils avaient arrêté par une longue
rébellion. Grands, moyens, petits, rivalisent de zèle pour apaiser
celui qu’ils ont offensé. Ils accourent au devant de lui, le
proclament leur seigneur, et s’inclinent devant sa dignité; ils
prennent des visages rians, font entendre des voix joyeuses et des
applaudissemens de félicitation. Les ordres religieux de toutes
les églises qui étaient dans la ville, approuvant l’enthousiasme
des laïques, vont à sa rencontre. Les églises et les temples
brillent avec éclat, ornés comme en un jour de fête. Les parfums
embaument les airs qui retentissent des cantiques sacrés. Le
vainqueur trouva qu’il lui suffisait pour leur châtiment qu’ils
eussent été domptés par son pouvoir, et que les remparts de leur
ville fussent désormais occupés par ses gardes. Gautier consentit
volontairement à la cession de cette ville, de peur qu’en
défendant les pays envahis, il ne perdît son héritage. La victoire
remportée par le Normand lui faisait craindre quelque chose de pis
pour Mantes et Chaumont, situés dans le voisinage.
Sage vainqueur et tendre père, Guillaume voulut pourvoir de son
mieux et pour toujours aux intérêts de sa race. C’est pourquoi il
résolut de marier son fils à la sœur d’Herbert, qui fut amenée du
pays des Teutons à ses dépens et à grands frais, afin que par
elle, lui, et ceux qu’il engendrerait, possédassent, en qualité de
beau-frère et neveux, l’héritage d’Herbert, par un droit qui ne
pût leur être ni arraché ni [p. 364] contesté. Comme son fils
n’était pas encore en âge d’être marié, il fit garder la jeune
fille déjà presque nubile dans un lieu sûr avec de grands
honneurs, et la confia aux soins d’hommes et de matrones nobles et
sages. Cette vertueuse vierge, nommée Marguerite, était, par sa
remarquable beauté, plus gracieuse que la plus belle perle. Mais
peu de temps avant le jour où elle devait être unie à son époux
mortel, elle fut enlevée aux hommes par le fils de la Vierge,
l’époux des vierges, le roi du ciel, dont le saint amour avait
embrasé la pieuse jeune fille. Brûlant pour lui de désirs, elle
s’appliquait aux oraisons, à l’abstinence, à la miséricorde, à
l’humilité, enfin à toute sorte de bonnes œuvres, souhaitant
ardemment d’ignorer à jamais tout autre mariage que celui du
Seigneur. Elle fut ensevelie dans le cloître de Fécamp qui, avec
les autres églises, s’affligea, autant que le permettait la
religion de voir, enlevée par une si prompte mort celle à qui tous
desiraient sincèrement une longue vie. Son ame, veillant
prudemment et attendant avec son flambeau allumé l’arrivée du
Christ, avait toujours fréquenté les églises avec respect. Le
cilice aussi dont elle s’était servie secrètement pour dompter la
chair ayant été trouvé après sa mort, fit voir qu’elle dirigeait
son ame vers l’Eternel.
La prise de la ville du Mans montra clairement combien l’esprit
léger de Geoffroi de Mayenne était loin de s’unir d’inclination au
duc Guillaume; car pour, ne pas être témoin de sa glorieuse
félicité, il abandonna la ville auparavant, chassé autant par une
douleur haineuse que par une inconstante perfidie. Cet audacieux
impudent ne voulut point se [p. 365] rappeler comment jadis dompté
par le duc, il avait imploré sa clémence; son insolente iniquité
ne craignit pas de jurer et de violer sa promesse. Il croyait en
harcelant cette valeur invincible, illustrée par des triomphes
multiples, s’acquérir une renommée aussi durable que l’eussent
jamais obtenue ses ancêtres, quelque puissans qu’ils fussent.
Fréquemment sommé d’obéir par des députés, il n’abaissa point son
esprit obstiné. La fuite, l’astuce, des remparts solides
accroissaient beaucoup sa témérité. Celui qu’il rejetait pour
seigneur résolut dans sa sagesse de lui enlever sa retraite
chérie, le château de Mayenne; regardant comme suffisant et plus
digne de lui de lui infliger cette punition, que de le poursuivre
dans sa fuite, et en le faisant prisonnier d’ajouter une légère
victoire à toutes celles dont il pouvait déjà se glorifier. Aucune
force, aucun moyen, aucun artifice humain, ne pouvait suffire à
attaquer ce château par un de ses flancs baigné par un fleuve
rapide et bordé d’écueils; car le château était bâti sur les bords
de la Mayenne, sur une montagne escarpée; des remparts de pierres
et un abord aussi très-difficile défendaient l’autre côté.
Cependant on se prépara à en faire le siége; et notre armée
s’étant approchée éprouva combien le lieu était inaccessible par
sa nature. Tous s’étonnaient que le duc entreprît avec une si
grande témérité la chose la plus difficile. Presque tous pensaient
qu’il était inutile de fatiguer tant de troupes de chevaliers et
d’hommes de pied; un grand nombre murmuraient; nulle espérance ne
les soutenait, si ce n’est celle que dans un an ou plus la famine
pourrait forcer les assiégés à se rendre. En effet, on ne pouvait
ni n’espérait rien faire avec les [p. 366] épées, les lances et
les traits, ni davantage avec le bélier, la baliste ou les autres
machines de guerre; car ce lieu était tout-à-fait défavorable aux
machines. Mais le magnanime duc Guillaume presse son entreprise,
ordonne, exhorte, rassure les moins intrépides, et leur promet un
heureux succès. Leur doute ne dura pas longtemps. Voilà que par
une adroite invention on lance dans le château des flammes qui
l’embrâsent. Dans le plus court espace de temps elles s’étendent à
leur ordinaire, ravageant tout ce qu’elles rencontrent avec plus
de fureur que le fer. Les gardes et les défenseurs, étonnés par
une défaite soudaine, abandonnent les portes et les remparts, et
courent d’abord en tremblant porter du secours à leurs maisons et
à leurs effets enflammés. Ensuite ils s’empressent de se rendre
dans les asiles où ils peuvent pourvoir à leur propre salut,
craignant encore plus les épées des vainqueurs que l’incendie. Les
Normands accourent avec la plus grande célérité, joyeux d’esprit;
et poussant à la fois un cri d’allégresse, ils se précipitent à
l’envi, et s’emparent de vive force des remparts. Ils trouvent un
butin considérable, des chevaux de noble race, des armes de guerre
et des meubles de tout genre. Le prince, très-modéré et
très-généreux, voulut que ces choses et le reste du butin, en
grande partie composé de choses précieuses, demeurassent aux
chevaliers plutôt que de lui revenir. Les habitans du château qui
s’étaient réfugiés dans la citadelle se rendirent le jour suivant,
ne se confiant en aucun rempart contre le génie et la force de
Guillaume. Celui-ci, après avoir fait rétablir ce qui avait été
consumé par les flammes, et fait porter de prévoyans [p. 367]
secours, comme pour remporter sur la nature un triomphe
inaccoutumé, s’en retourna chez lui au milieu des transports de
joie de son armée. Les voisins de Geoffroi ne s’attristèrent pas
de ce qu’il avait subi cet échec, et assurèrent qu’il était
glorieux au comte Guillaume d’avoir seul vengé un grand nombre de
gens d’un parjure et d’un brigand.
Presque dans le même temps Edouard, roi d’Angleterre, par une
garantie plus forte qu’auparavant, assura son héritage à
Guillaume, qu’il avait déjà établi son successeur, et qu’il
chérissait comme un frère ou un fils. Il voulut prévenir
l’inévitable puissance de la mort dont cet homme, qui par une vie
sainte aspirait au royaume céleste, pensait que l’heure
approchait. Il lui envoya, pour lui confirmer sa foi par le
serment, Hérald f, le plus élevé par ses dignités et sa puissance
de tous ceux qui étaient soumis à sa domination, et dont le frère
et le cousin avaient été auparavant donnés en otage comme garantie
de cette même succession. Ce fut avec la plus grande sagesse qu’il
le choisit, afin que ses richesses et son autorité contraignissent
les Anglais à se soumettre dans le cas où, selon leur perfidie et
leur inconstance ordinaire, ils voudraient s’opposer à ce qu’il
avait décidé. Comme Hérald s’empressait de venir pour cette
affaire, après avoir échappé aux dangers de la traversée, il
aborda au rivage du Ponthieu, où il tomba entre les mains du comte
Gui. Ayant été fait prisonnier avec les gens de sa suite, on le
mit en prison, ce que cet homme regarda comme un malheur plus
grand qu’un naufrage. L’avarice ingénieuse a inventé [p. 368] chez
quelques nations des Gaules une coutume exécrable, barbare et
contraire à toute justice chrétienne. On tend des piéges aux
puissans et aux riches, on les renferme dans des prisons, et on
les accable d’outrages et de tourmens. Après les avoir ainsi par
différentes calamités presque réduits à la mort, on les fait
sortir du cachot très-souvent pour les vendre à un grand. Le duc
Guillaume ayant appris ce qui était arrivé à Hérald, envoya
promptement des députés, et le tira de sa prison par prières
autant que par menaces. Etant allé au devant de lui, il le reçut
avec honneur. Il rendit de dignes actions de grâces, remit des
terres considérables, beaucoup de biens, et de plus de très-forts
dons en argent à Gui, qui avait bien mérité de lui, et qui, sans y
être forcé ni par récompense ni par violence, lui avait amené
lui-même et présenté au château d’Eu un prisonnier qu’il aurait pu
à son gré tourmenter, tuer ou vendre. Il fit entrer Hérald avec
les plus grands honneurs dans Rouen, ville capitale de sa
principauté, où les plaisirs multipliés d’une obligeante
hospitalité recréèrent très-agréablement ces hôtes de toutes les
fatigues de la route. Le duc se réjouissait de posséder un hôte si
illustre, envoyé par le plus chéri de ses proches et de ses amis,
et en qui il espérait trouver un très-fidèle médiateur entre lui
et les Anglais, parmi lesquels Hérald était le second après le
roi. Une assemblée ayant été réunie à Bonneville, Hérald jura
fidélité au duc selon la coutume chrétienne; et, ainsi que l’ont
rapporté des hommes très-dignes de foi et illustres par de
nombreuses dignités, qui en furent alors témoins, il fit entrer de
lui-même dans le nombre des [p. 369] articles du serment, qu’aussi
long-temps que vivrait encore le roi Edouard, il serait à sa cour
le délégué du duc Guillaume; qu’il s’efforcerait autant qu’il
pourrait, par ses conseils et ses secours, de lui faire confirmer,
après la mort d’Edouard, la possession du trône d’Angleterre; que,
jusqu’à ce temps, il remettrait à la garde des chevaliers du duc
le château de Douvres, fortifié par ses soins et à ses frais; que
de même il remettrait au duc d’autres châteaux et d’autres parties
de l’Angleterre, dès qu’il l’ordonnerait, et qu’il fournirait aux
gardes d’abondantes provisions. Le duc, après l’avoir reçu pour
son vassal, lui remit, sur sa demande et avant le serment, toutes
les terres à lui appartenantes. On n’espérait pas voir se
prolonger long-temps la vie d’Edouard alors malade.
Ensuite, sachant Hérald brave et avide d’une nouvelle renommée
ainsi que les gens de sa suite, le duc les munit d’armes et de
chevaux de grand prix, et les mena avec lui à la guerre de
Bretagne. Il traita ce député et cet hôte comme un compagnon
d’armes, afin, par cet honneur, de se le rendre plus fidèle et
plus dévoué. La Bretagne s’était témérairement levée toute en
armes contre la Normande. Le chef de cet audacieuse rébellion
était Conan, fils d’Alain. Devenu adulte, il fut l’homme le plus
féroce; délivré d’une tutelle à laquelle il avait été long-temps
soumis, après avoir pris son oncle Eudes, et l’avoir fait chargé
de fers et emprisonner, il commença à gouverner avec une très
grande cruauté la province que lui avait transmise son père.
Ensuite, renouvelant la révolte de son père, il voulut être
l’ennemi et non le vassal de la Normandie. Celui qu’un antique
droit établissait son [p. 370] seigneur, Guillaume, duc de
Normandie, lui opposa sur les frontières un château appelé
Saint-Jacques, pour empêcher d’avides pillards de causer des
dommages, par leurs excursions et leurs brigandages, aux églises
sans défense ou au bas peuple de son pays. Le roi de France,
Charles, avait acheté la paix et l’amitié de Rollon, premier duc
de Normandie, et père de ceux qui lui succédèrent, en lui donnant
en mariage sa fille Gisèle, et lui livrant la Bretagne pour lui
être perpétuellement soumise. Ce traité avait été imploré par les
Français, dont l’épée ne pouvait résister plus long-temps à la
hache des Danois. Ce fait est attesté par les annales de
l’histoire. Depuis, les comtes de Bretagne ne purent jamais
soustraire tout-à-fait leur tête au joug de la domination des
Normands, quoiqu’ils eussent souvent déployé tous leurs efforts
pour y parvenir. Alain et Conan s’élevèrent contre les ducs de
Normandie, avec un esprit d’autant plus orgueilleux qu’ils leur
étaient alliés de plus près par la parenté. L’insolence de Conan
s’était déjà accrue au point qu’il ne craignait pas d’annoncer
quel jour il viendrait attaquer les frontières de la Normandie.
Cet homme, d’un caractère violent et dans l’ardeur de l’âge,
obtint la plus grande confiance de la part de son pays, qui
s’étendait au loin et au large et était incroyablement peuplé
d’hommes de guerre; car dans cette contrée, un chevalier en
engendrait cinquante en épousant, à la manière des Barbares, dix
femmes ou davantage; ce que l’on rapporte des anciens Maures, qui
ignoraient la loi divine et les coutumes de la pudeur. De plus
cette nombreuse population s’applique beaucoup aux armes et au
maniement [p. 371] des chevaux, et néglige entièrement la culture
des champs et la civilisation; ils se nourrissent de très abondans
laitages et fort peu de pain. De vastes territoires, qui ne
portèrent presque jamais de moissons, sont pour leurs troupeaux de
gras pâturages. Lorsqu’ils n’ont pas de guerre étrangère, ils se
nourrissent de rapines et de ravages domestiques, et s’exercent au
brigandage. Ils vont au devant des combats avec une joyeuse
ardeur, et combattent avec fureur. Accoutumés à repousser, ils
cèdent difficilement. Ils exaltent et célèbrent par des
réjouissances leurs victoires et la gloire qu’ils se sont acquise
dans les combats. Ils prennent plaisir et gloire à enlever la
dépouille des morts. Peu troublé de cette férocité, le duc
Guillaume, le jour qu’il se souvint lui avoir été annoncé pour
l’arrivée de Conan, s’avança lui-même à sa rencontre dans
l’intérieur de son pays. Conan, comme s’il eût craint d’être
frappé d’un coup de foudre qui le menaçait de près, s’enfuit avec
la plus-grande promptitude dans des lieux de défense, abandonnant
le siége de Dol, château situé sur son territoire, et qui,
s’opposant à un rebelle, demeurait fidèle à la cause légitime.
Rual, chef gouverneur de ce château, essaya d’arrêter Conan, le
rappela avec dérision, et le pria de demeurer deux jours, disant
que ce délai lui suffirait pour se rendre son vassal. Mais cet
homme, misérablement épouvanté, écouta plutôt sa frayeur, et
continua de fuir. Le chef terrible qui l’avait chassé aurait
poursuivi le fuyard s’il n’avait vu le danger évident à conduire
une nombreuse armée à travers de vastes contrées stériles et
inconnues. S’il restait quelque chose à ce pauvre pays de ce qui
avait été [p. 372] recueilli l’année précédente, les habitans
l’avaient caché avec leurs troupeaux dans des lieux sûrs. Les blés
étaient encore verts ou en épis. De peur donc que, par sacrilège
rapine, on ne pillât les biens des églises, si on en trouvait
quelques-uns, le duc ramena son armée épuisée par la disette des
vivres qu’on lui distribuait tous les mois, présumant dans sa
grande ame que Conan le supplierait bientôt pour obtenir sa grâce
et le pardon de son crime. Mais, comme il sortait des frontières
de la Bretagne, on lui annonça tout à coup que Geoffroi d’Anjou
s’était joint à Conan avec des troupes considérables, et que le
jour suivant ils viendraient tous deux lui livrer bataille. C’est
pourquoi il se montra d’autant plus avide de combattre qu’il
voyait plus de gloire à triompher, dans une seule bataille, de
deux ennemis tous deux cruels. Il pensa aussi aux nombreux
avantages de cette victoire.
Rual, sur le territoire duquel il campait, se plaignit à lui, lui
disant qu’il serait reconnaissant d’avoir été par lui sauvé des
mains de son ennemi, si le mal qu’il lui faisait ne surpassait le
bien qu’il lui avait fait. Si en effet le duc demeurait pour
attendre Conan, le pays, peu fécond et fort épuisé, serait
entièrement ravagé; et il revenait au même pour les laboureurs de
voir consommer par l’armée des Normands ou par celle des Bretons
le fruit des travaux d’une année. Si l’expulsion de Conan avait
servi à sa renommée, elle n’avait rien fait à la conservation de
leurs biens. Le duc répondit à Rual qu’un départ trop précipité
ferait naître de lui une opinion peu honorable, et promit de lui
payer en or un très-ample dédommagement des pertes qu’il lui
causerait. [p. 373] Aussitôt le duc défendit à ses chevaliers de
rien prendre des moissons et des troupeaux de Rual. On obéit à cet
ordre avec une telle réserve qu’une seule gerbe de froment aurait
suffi abondamment pour payer tout le dommage. Ce fut inutilement
que le duc attendit le combat, car son ennemi s’enfuit encore plus
loin. De retour chez lui, après que son cher hôte Hérald eut
demeuré quelque temps auprès de lui, il le congédia comblé de
présens: ce qu’il devait faire à juste titre, en considération à
la fois de celui qui l’avait envoyé et de celui dont il venait
augmenter les dignités. Bien plus, le jeune frère d’Hérald, autre
otage, fut rendu à cause de lui, et s’en retourna avec lui. Nous
te parlerons donc en peu de mots, Hérald. De quel cœur as-tu osé
ensuite enlever à Guillaume son héritage et lui faire la guerre,
lorsque de ta bouche et de ta main tu t’étais soumis à lui, toi et
ta nation, par un serment sacré? Tu aurais dû réprimer la révolte,
et c’est toi qui l’as pernicieusement excitée. Bien pernicieux
furent les vents favorables qui enflèrent tes voiles à ton retour.
Ce fut par une funeste bonté que la mer te porta, toi le plus
corrompu des hommes, et te laissa aborder au rivage. Il fut
malheureux le port tranquille qui te reçut lorsque tu venais
exciter dans ta patrie le plus déplorable orage.
Parmi tant d’occupations mondaines, tant de guerres que d’affaires
intérieures, cet excellent prince montra pour les choses divines
un zèle rare, que nous ne pourrions rapporter assez en détail, ni
d’une manière proportionnée à sa grandeur. Il avait appris, en
effet, que non seulement la puissance des royaumes du [p. 374]
monde finit bientôt par crouler, mais que la figure même de ce
monde passe. Il savait qu’il n’existe qu’un royaume immuable,
soumis au pouvoir éternel d’un maître ineffable, gouvernant toutes
choses par lui créées, avec une providence éternelle comme lui, et
pouvant écraser en un moment les tyrans trop adonnés aux voluptés
terrestres; d’un maître qui accorde à la persévérance de ses
serviteurs des diadêmes et des palmes brillantes d’un éclat
inestimable et perpétuel, dans cette glorieuse cité, patrie de la
souveraine vérité et du souverain bien. Il savait que son père, le
fameux duc Robert, après avoir brillé dans son pays par de
mémorables mérites, déposant les marques de sa dignité, avait
entrepris un pèlerinage rempli de périls, dans le désir de voir et
contempler ce maître dans la Sion céleste; que les Richard, ses
ancêtres, grands en puissance, illustres en renommée, portant
humblement la croix sur leur front, avaient chéri Dieu dans leur
cœur et l’avaient honoré dans leurs actions. Il pensait en homme
sage au malheur et à la honte qu’il y avait, après avoir été
dépouillé des vains honneurs du monde, d’être condamné à un exil
de ténèbres, où une flamme inextinguible doit briller sans
consumer, où les gémissemens de la douleur ne trouveront aucune
compassion, où on pleurera ses péchés sans en obtenir le pardon;
il se représentait au contraire la félicité et l’honneur réservés
à ceux qui, après avoir gouverné sur terre, élevés à une glorieuse
immortalité, seraient mis au rang des anges, où ils goûteraient
des délices infinies, contempleraient Dieu face à face, et se
réjouiraient dans sa gloire éternelle.
[p. 375] Cet homme donc, digne de son pieux père et de ses pieux
ancêtres, pendant ses expéditions de guerre, avait toujours
présente devant les yeux de son esprit la crainte de l’éternelle
majesté. Il défendait son peuple, adorateur du Christ, en
réprimant les guerres extérieures par la force des armes, en
arrêtant les séditions, les rapines et les pillages, afin que plus
on jouirait de la paix, moins les lieux saints fussent exposés à
l’insulte. On ne pourrait dire avec vérité qu’il ait jamais
entrepris de guerre sans une juste cause. C’est ainsi que les rois
chrétiens des nations Romaines et Grecques défendent leurs
domaines, repoussent les offenses, et prétendent justement à la
palme. Qui pourrait dire qu’il est d’un bon prince de souffrir les
séditions ou les brigandages? Par les lois et les châtimens du
duc, les brigands, les homicides, les malfaiteurs, furent expulsés
de la Normandie. On y observait très-religieusement le serment de
la paix de Dieu, appelée trève, que viole souvent l’iniquité
effrénée des autres nations. Le duc daignait lui-même entendre la
cause de la veuve, du malheureux, du pupille, agissait
miséricordieusement, et prononçait avec la plus grande équité.
Comme sa justice réprimait l’inique cupidité, aucun homme
puissant, eût-il été de ses familiers, n’osait changer les limites
du champ d’un voisin plus faible que lui, ou usurper sur lui
aucune propriété. Par lui les droits et les biens des villages,
des châteaux et des villes étaient en sûreté. On le louait en tous
lieux par de joyeux applaudissemens et de douces chansons. Il
avait coutume d’écouter avidement les paroles de la sainte
Ecriture, et d’y goûter une douceur infinie; il savait, en même
[p. 376] temps qu’il se corrigeait et s’instruisait, se délecter
en ce banquet spirituel. Il recevait et honorait avec un respect
convenable la salutaire hostie, le sang du Seigneur, croyant avec
une foi sincère ce que lui avait enseigné la vraie doctrine, que
le pain et le vin placés sur l’autel et consacrés par les paroles
et la main du prêtre et par le saint canon, sont la vraie chair et
le vrai sang du Rédempteur. Aussi l’on sait avec quel zèle il a
poursuivi et s’est efforcé d’exterminer de ses Etats les pervers
qui pensaient autrement. Depuis sa plus tendre enfance il
observait avec dévotion les saintes solennités, et les célébrait
très-souvent avec la foule de l’assemblée religieuse du clergé ou
des moines. Ce jeune homme fut pour les vieillards un grand et
illustre exemple en fréquentant chaque jour avec assiduité les
saints mystères: de même sa soigneuse prévoyance enseigna à ses
enfans la piété chrétienne. Ils sont à plaindre ceux qui, brillant
au faîte de la puissance terrestre, se précipitent d’eux-mêmes
vers la perte de leur ame, et dont l’avare méchanceté s’opposant
aux généreuses volontés des grands, permet avec peine ou empêche
absolument de construire des basiliques dans leurs Etats, ou
défend de faire des donations à celles qui sont bâties, et qui ne
craignent pas de les dépouiller en accumulant par le sacrilège
leurs richesses particulières. Notre peuple au contraire chante
les louanges du Seigneur, dans plusieurs églises fondées par la
bienveillante protection de son prince Guillaume ou enrichies par
ses faciles largesses. Il ne refusait jamais d’autoriser ceux qui
voulaient leur faire des dons; jamais il n’offensa les saints par
aucune injure, et n’enleva [p. 377] jamais rien de ce qui leur
était consacré. De son temps, la Normandie rivalisait avec
l’heureuse Egypte par ses assemblées de moines réguliers, dont le
duc était le principal protecteur, le patron fidèle, et le maître
attentif. Tous obtenaient de lui affection, honneur, égard, mais
bien plus cependant ceux que recommandait une plus haute estime de
leur zèle religieux. O vigilance honorable, digne d’être imitée et
continuée dans tous les siècles! Gouvernant en personne les abbés
et les pontifes, il leur donnait d’habiles avertissemens, au sujet
de la discipline laïque et ecclésiastique, les exhortait
constamment, et les punissait sévèrement. Toutes les fois que, par
son ordre ou son avis, les évêques, le métropolitain et ses
suffragans s’assemblaient pour traiter de l’état de la religion,
du clergé, des moines et des laïques, il ne voulait jamais manquer
d’être l’arbitre de ces synodes, afin d’augmenter, par sa
présence, le zèle des fidèles et la prudence des sages, et pour
n’avoir pas besoin d’apprendre, par le témoignage d’un autre, de
quelle manière avait été fait ce qu’il desirait qu’on fît avec
raison, ordre et dévotion. Ayant par hasard entendu parler d’un
crime abominable, qu’un évêque ou un archidiacre avait puni plus
doucement qu’il n’eût dû faire, il fit emprisonner celui qui
s’était rendu coupable envers la majesté divine, et punit à son
tour le juge trop mou. Il avait, avec le clerc et le moine, dont
il savait que la conduite était conforme à sa profession,
d’affectueux entretiens, et soumettait sa volonté à leurs prières.
Au contraire, il ne jugeait pas digne d’être regardé avec un œil
ami celui qui se déshonorait par une conduite irrégulière.
[p. 378] Il eut querelle pour un certain Lanfranc qu’il honorait
d’une intime amitié, et qui méritait plus que personne le respect
pour sa singulière habileté dans les lettres mondaines et sacrées,
et sa rare exactitude à observer les règles de la vie monastique.
Guillaume le respectait comme un père, le vénérait comme un
précepteur, et le chérissait comme un frère ou un fils. Il lui
faisait part de toutes les résolutions de son esprit, et lui
confia le soin de surveiller les ordres ecclésiastiques par toute
la Normandie. Le soin vigilant d’un tel homme, qui possédait
l’autorité de la science au même degré que les droits de la
sainteté, n’était pas une petite assurance pour la très-vertueuse
sollicitude de ce prince. Pour l’établir abbé du monastère de
Caen, il lui fallut user, pour ainsi dire, d’une pieuse
contrainte; car Lanfranc s’y refusait non moins par amour pour
l’humilité que par crainte d’un rang trop élevé. Ensuite il
enrichit ce monastère de domaines, d’argent, d’or et de divers
ornemens; il le fit construire à grands frais, d’une grandeur et
d’une beauté admirable, et digne du bienheureux martyr Etienne,
par les reliques duquel il devait être honoré et auquel il devait
être consacré. Personne ne mettra jamais un plus grand prix aux
prières que les moines adressent aux cieux. Il demandait et
achetait souvent les prières des serviteurs du Christ, surtout
lorsqu’il était menacé d’une guerre ou de quelque autre danger.
Au moment où je rappelle ces choses, vient s’offrir à ma pensée le
doux souvenir de Théodose Auguste, que les oracles et les réponses
du moine Jean, qui habitait la haute Thébaïde, excitaient à
marcher au [p. 379] combat contre les tyrans. Parmi tous les
moines, celui-ci préférait Jean, dont l’obéissance avait obtenu le
don de prophétie; et Guillaume avait choisi Lanfranc, dans les
paroles et les actions duquel se sentait le parfum de l’esprit de
Dieu.
Beaucoup d’hommes de bien, retenus par l’affection du sang,
épargnent les crimes de leurs parens, et ne veulent point les
faire descendre de leur haut rang, quand ils se montrent indignes
de gouverner. Comme aveuglés par l’affection, ils voient leurs
fautes avec la plus grande clémence, tandis que celles des autres
les trouvent attentifs et sévères. Mais on doit méditer souvent et
admirer comment Guillaume, dont nous rappelons ici l’intègre
vertu, connaissant qu’il ne faut aucunement préférer le dommage
des choses divines à celui de ses parens, fit, avec sagesse et
justice, prévaloir la cause de Dieu contre l’archevêque Mauger,
son oncle. Mauger, fils de Richard II, abusait de sa dignité comme
d’un droit de naissance. Cependant il ne fut jamais revêtu du
pallium, insigne principal et mystique de la dignité des
archevêques; car le pontife de Rome, qui a coutume de le leur
envoyer, le lui refusa, comme n’en étant pas digne. Ce n’est point
que Mauger ne sût lire de l’œil de la science dans les saintes
Écritures; mais il ne sut point gouverner sa vie et celle de ses
subordonnés d’après les règles qu’elles imposent. Il appauvrit par
ses spoliations l’église qu’avait enrichie et ornée la piété de
plusieurs; il ne se montra point époux ni père, mais le maître le
plus dur, le brigand le plus avide. Il se plaisait à avoir des
tables bien fournies, avec une abondance et une richesse extrêmes;
[p. 380] il aimait à acheter les louanges par des largesses, et
était prodigue sous l’apparence de la libéralité. Souvent repris
et puni en particulier et en public par la sage amitié de son
seigneur jeune et laïque, il aimait mieux continuer dans les voies
de la perversité. Il ne mit fin à ses prodigalités que lorsque le
siége métropolitain fut presque entièrement dépouillé d’ornemens
et de trésors. Ses largesses étaient souvent suivies de rapines:
d’autres crimes encore exhalaient autour de lui une fâcheuse odeur
de honte. Mais nous pensons qu’il est contraire à la raison de
s’arrêter à publier tant de vices, malséants à rappeler et
inutiles à connaître. De plus, Mauger offensa par une grave
insulte l’Eglise universelle, dont il n’honora pas l’unique primat
et le souverain pontife sur la terre, avec la soumission qu’il lui
devait; car ayant été souvent appelé au concile de Rome par un
ordre de l’apostole, il refusa de s’y rendre. Rouen et toute la
Normandie se plaignaient d’un archevêque qui, lorsqu’il aurait dû
surpasser en vertu les plus éminens, s’exposait aux censures et
accusations des hommes du dernier rang, et dont le mépris
universel prononçait la dégradation.
Le prince voyant qu’il n’y avait plus, dans une affaire d’une si
grande importance, à user d’avertissement, pour ne pas attirer
contre lui, par une plus longue patience, le courroux du juge
céleste, fit déposer publiquement et canoniquement son oncle, dans
un saint synode, du consentement unanime du vicaire de l’apostole
et de tous les évêques de la Normandie. Il éleva au siége vacant
Maurile, qu’il fit venir d’Italie, où il avait brillé éminemment
au dessus des autres abbés, et le plus digne de ce rang par le
mérite [p. 381] de sa naissance, de sa personne, de ses vertus et
de ses connaissances.
Quelques années après, il mit à la tête du monastère de
Saint-Wandrégisile, Gerbert, l’égal de Maurile, et son fidèle
compagnon dans l’exercice de l’autorité monacale, déjà comme placé
au rang des bienheureux par le sentiment et le renom d’une
parfaite sainteté. Guillaume voulait rétablir, par un abbé animé
de l’esprit saint, cet ordre qui tombait en décadence. Tous deux
entièrement dans la fleur de l’âge, méditant sur la divinité et la
béatitude qu’elle dispense, avec une pénétration d’esprit bien
autre et bien plus perçante que celle de Platon, ils avaient
échappé par leur profession aux stériles embarras des choses
temporelles, et méprisaient, dans l’ardeur de leur application aux
choses de Dieu, et les exercices autrefois chéris de la
philosophie mondaine, et le doux sourire de la terre natale, les
richesses et la noblesse d’une illustre parenté, et l’espoir des
grandeurs. Libres par leur victoire, ils s’exerçaient, tantôt sous
le joug des monastères, tantôt dans une lutte solitaire, à des
travaux émules de ceux des Macchabées, et aspiraient, pour obtenir
un repos et une liberté éternelles, à subir ici bas toutes sortes
de misères et d’abaissemens.
Le même prince enrichit un grand nombre d’églises, et s’appliqua à
régler sagement l’ordination des évêques et des abbés, surtout de
ceux des villes de Lisieux, Bayeux et Avranches; il créa, comme
éminemment dignes, Hugues évêque de Lisieux, Eudes son propre
frère, évêque de Bayeux, et Jean évêque d’Avranches. Ce furent
leurs vertus et non la grandeur de leur naissance, par laquelle il
leur [p. 382] était allié, qui décidèrent Guillaume dans ce choix.
Jean, fils du comte Raoul, et versé dans les lettres, depuis
long-temps déjà qu’il était dans l’ordre laïque, s’était acquis,
par sa vie religieuse, l’admiration du clergé et même des chefs du
clergé; il ne desira point l’honneur du rang sacerdotal, mais les
évêques souhaitèrent de le consacrer leur collègue. Les voix
unanimes des gens de bien avaient rangé Eudes, dès son enfance, au
nombre des bons. La renommée la plus célèbre a porté son nom
jusque chez les nations lointaines; mais elle est encore au
dessous de ce que méritent l’habileté et la bonté extrêmes d’un
homme si généreux et si humble.