CHAPITRE XXXV.

Comment Roger de Mont-Gomeri était fils d’une descendante de la

comtesse Gunnor; et quels furent les ancêtres de ce même Roger.

OR ce Guillaume Talvas était fils de Robert de Bellême, fils d’une

fille de Gui, comte de Ponthieu. Ce Robert s’était rendu odieux au

roi et à beaucoup d’autres hommes sages par son excessive cruauté.

II fut chargé de fers, et mourut en prison; et le roi Henri

s’empara de son très-noble château de Bellême, et le donna à son

gendre, Rotrou, comte du Perche. Le pays de Bellême n’appartenait

pas au duché de Normandie, mais bien au royaume de France; mais

depuis long-temps Philippe, roi des Français, avait donné la

seigneurie de ce pays, ou selon d’autres l’avait vendue à son

cousin, Guillaume l’Ancien, roi des [p. 299] Anglais et duc de

Normandie. Or Ives de Bellême, l’un des ancêtres de ce Robert,

était un homme puissant et sage. Ce fut par ses conseils que

Richard Ier, étant encore enfant, retenu sous la garde du roi des

Français, s’échappa de captivité, avec l’assistance d’Osmond son

écuyer. Cet Ives de Bellême eut pour fils Guillaume de Bellême,

lequel donna le jour à un autre Guillaume, surnommé Talvas, et

père de Mabille. Le comte Roger, fils de Hugues de Mont-Gomeri,

épousa cette Mabille et reçut d’elle l’héritage de son père,

savoir tout ce que celui-ci possédait soit dans le pays de

Bellême, soit dans le Sonnois, situé au-delà du fleuve de la

Sarthe. Or ce Roger était né d’une descendante de la comtesse

Gunnor, et avait lui-même du chef de sa mère d’immenses

possessions dans diverses parties de la Normandie. Il eut de

Mabille cinq fils et quatre filles. Robert de Bellême, son fils,

lui succéda, homme scélérat en tout point, et qui eut de la fille

de Gui, comte de Ponthieu, comme je l’ai dit plus haut, un fils,

Guillaume Talvas, son successeur. Ce dernier eut deux fils et deux

filles de son épouse Alix, qui avait été mariée auparavant au duc

de Bourgogne. Son fils aîné, Gui, devint, du vivant de son père,

comte de Ponthieu. L’une de ses filles fut mariée à Joel, fils de

Gauthier de Mayenne, qui eut de ce mariage plusieurs fils. L’autre

fille épousa Guillaume de Warenne, comte de Surrey. Roger de

Mont-Gomeri, dont je viens de parler, prit part à la conquête de

l’Angleterre, et reçut en don du roi Guillaume les comtés

d’Arundel et de Salisbury.

[p. 300]

CHAPITRE XXXVI.

Relation du mariage de la comtesse Gunnor avec Richard Ier, duc de

Normandie.

ET puisque je viens de faire mention de la comtesse Gunnor, à

l’occasion de la mère de Roger de Mont-Gomeri, l’une des

descendantes de cette comtesse, j’ai envie de consigner dans cet

écrit, pour en perpétuer le souvenir, ce que j’ai appris d’hommes

âgés sur la manière dont se fit le mariage de cette comtesse

Gunnor avec le comte Richard.

Celui-ci, informé par la renommée de la beauté de la femme d’un

sien forestier qui demeurait non loin du bourg d’Arques, dans un

domaine appelé Secheville, alla à dessein chasser de ce côté,

voulant s’assurer par lui-même de l’exactitude des rapports qu’on

lui avait faits. S’étant donc logé dans la maison du forestier, et

s’étant épris de la beauté de sa femme, qui se nommait Sainfrie,

il commanda à son hôte de la lui amener dans sa chambre, pendant

la nuit. Celui-ci, fort triste, rapporta ces paroles à sa femme;

mais elle, en femme honnête, consola son mari, et lui dit qu’elle

mettrait en sa place sa sœur Gunnor, jeune fille beaucoup plus

belle qu’elle-même. Il fut fait ainsi; et le duc ayant été

instruit de cette fraude se réjouit infiniment de n’avoir pas

péché avec la femme d’un autre. Robert eut donc de Gunnor trois

fils et trois filles, comme je l’ai déjà dit dans le livre de

cette histoire qui traite de la vie de ce duc. Mais [p. 301]

lorsque celui-ci voulut faire nommer l’un de ses fils, Robert, à

l’archevêché de Rouen, quelques personnes lui répondirent que les

lois canoniques s’y opposaient, attendu que sa mère n’avait pas

été mariée. Pour ce motif le comte Richard épousa la comtesse

Gunnor selon le rite chrétien, et ses fils déjà nés furent

couverts du poêle, ainsi que leurs père et mère, lors de la

cérémonie des fiançailles. Dans la suite, Robert devint archevêque

de Rouen.

Histoire des ducs de Normandie, suivie de: Vie de Guillaume le Conquérant · 第 120 / 168 题