Comment le duc Robert, de retour de Jérusalem, passa en Angleterre
pour enlever à son frère son royaume; et comment ils se
réconcilièrent.
OR il ne s’était pas écoulé un long temps depuis que Henri avait
pris le gouvernement du royaume des Anglais, lorsque son frère
Robert revint de Jérusalem, et reprit possession du duché de
Normandie qu’il avait engagé à son frère Guillaume sans payer [p.
259] aucune somme d’argent. Et cependant il avait à lui la somme
même qu’il avait reçue de son frère, afin de pouvoir la rendre,
s’il était nécessaire et si on la lui redemandait. Mais ayant
appris que Henri son frère était devenu roi des Anglais, il
s’indigna vivement contre lui, et le menaça beaucoup, à raison de
l’audace qu’il avait eue de s’emparer de ce royaume. Il fit donc
tous les préparatifs nécessaires pour son embarquement, et dès que
tout fut prêt, il passa en Angleterre. Or le roi Henri, qui
mettait toute sa confiance en Dieu, assembla aussitôt une grande
armée d’Anglais, et marcha à la rencontre de Robert, se préparant
à l’expulser du royaume d’Angleterre, lui et tous ceux qui étaient
venus avec lui. Et, sans aucun doute, il y eût réussi, avec l’aide
de Dieu, si son frère n’eût fait la paix avec lui, sous la
condition que le roi lui donnerait, tous les ans et à jamais,
quatre mille marcs d’argent. Toutefois le comte fit ensuite remise
de cette même somme à la reine Mathilde, épouse de son frère. La
bonne intelligence étant ainsi rétablie entre eux, le comte Robert
demeura quelque temps en Angleterre, et après qu’il y eut séjourné
autant que cela lui convint, il retourna en Normandie.
[p. 260]
CHAPITRE XIII.
Comment, ce marché ayant été rompu, Henri fit Robert prisonnier à
la bataille de Tinchebray, et de ce moment jusqu’à sa mort
gouverna sagement le royaume d’Angleterre et le duché de
Normandie.
MAIS cette paix ne dura pas long-temps entre les deux frères; car
le comte Robert, se confiant plus qu’il n’était juste à ceux qui
aimaient mieux les voir désunis qu’en bonne intelligence, commença
à chercher des prétextes, et à provoquer son frère à une rupture.
Or le roi Henri ne put supporter plus longtemps ces attaques; il
était surtout extrêmement indigné de voir que son frère eût
dissipé, comme il avait fait, l’héritage de son père, savoir, le
duché de Normandie; de telle sorte qu’il ne lui restait plus rien
en propre, si ce n’est la ville de Rouen, qu’il eût peut-être
aussi donnée comme tout le reste, si les habitans le lui eussent
permis. Indigné, dis-je, de ces choses, le roi Henri passa la mer
en toute hâte, et, ayant en peu de temps levé une armée assez
considérable, il alla assiéger la ville de Bayeux, s’en rendit
maître promptement, et la détruisit presque entièrement. Il
s’empara ensuite de Caen. Peu de temps après, comme il assiégeait
un certain château du comte de Mortain, que l’on appelle
Tinchebray, et faisait tous ses efforts pour le prendre, le comte
Robert son frère, le comte de Mortain, et beaucoup d’autres
chevaliers, espérant se venger du roi Henri, et le [p. 261]
chasser entièrement du pays, se précipitèrent sur lui avec une
grande impétuosité. Mais frappés par le jugement de Dieu, les deux
comtes furent faits prisonniers, ainsi que beaucoup d’autres des
leurs, par les hommes du roi Henri, et conduits en présence de
celui-ci. Ainsi Dieu donna au roi, qui le craignait, une victoire
non ensanglantée, comme il l’avait jadis donnée à l’empereur
Théodose, son serviteur. Dans ce combat, le roi ne perdit aucun
des siens et, dans l’armée de ses adversaires, il y eut tout au
plus soixante hommes tués. La lutte ainsi terminée, et la paix
enfin rendue à cette malheureuse province, que les folies du comte
avaient presque entièrement détruite, le roi Henri fit passer sous
sa domination toute la Normandie, et tous les châteaux du comte de
Mortain. Tout le pays ayant ainsi recouvré le repos, le roi
retourna en Angleterre, emmenant avec lui le comte Robert, son
frère, le comte de Mortain, et quelques autres qu’il lui plut de
choisir, et les retint sous libre garde jusqu’à la fin de leur
vie. Cette bataille livrée à Tinchebray, entre Henri, roi des
Anglais, et Robert son frère, duc des Normands, eut lieu l’an de
l’Incarnation du Seigneur 1106, le 27 septembre.
Or cette même année, au mois de février, il avait apparu une
comète, terrible pour les rois et les ducs, et annonçant des
changemens d’empire. Le comte Robert avait gouverné le duché de
Normandie durant dix-neuf ans, non compris le temps qu’il avait
passé à son pèlerinage de Jérusalem. Robert fut un très vaillant
chevalier et fit de très-nobles exploits, surtout lorsque les
villes d’Antioche et de Jérusalem furent prises par les Chrétiens
sur les Sarrasins. Mais il [p. 262] réussit moins bien au
gouvernement de son duché, par suite de sa simplicité et de la
facilité avec laquelle il prêtait l’oreille aux conseils des
hommes légers.