Comment Renaud, comte des Bourguignons, d’outre-Saône, épousa la
fille du duc Richard, Adelise.
INFORMÉ par la renommée des œuvres merveilleuses du duc, Renaud,
comte des Bourguignons, d’outre-Saône, lui envoya des députés pour
lui [p. 132] demander en mariage sa fille nommée Adelise; l’ayant
obtenue, il l’emmena de la maison paternelle, la conduisit avec de
grands honneurs en Bourgogne, et l’associa à sa couche, selon le
rit chrétien. Mais long-temps après, quelques sujets de querelle
s’étant élevés, Renaud tomba par artifice entre les mains d’un
certain comte de Châlons, nommé Hugues, et fut jeté dans une dure
prison et chargé de chaînes pesantes. Le duc, aussitôt qu’il
apprit cet indigne traitement, envoya en toute hâte des députés à
Hugues, lui mandant qu’il eût à rendre la liberté à son gendre,
sans aucun délai et pour l’amour de lui. Mais Hugues fit peu de
cas du message du duc; et non seulement il refusa de rendre
Renaud, mais il augmenta en outre le nombre de ses gardiens, et
ordonna de veiller plus sévèrement sur lui. Ces faits ayant été
rapportés au duc, il commanda sur-le-champ à son fils Richard de
rassembler une armée de Normands, d’aller en Bourgogne, et de
faire tous ses efforts pour venger cette insulte d’une manière
terrible. Le jeune homme se chargea avec empressement d’exécuter
les ordres de son père, et fit toutes les dispositions nécessaires
pour une si grande entreprise; ensuite, tel qu’une tempête pleine
de violence, il sortit de son pays, renversant tout devant lui; et
ayant fait sa route avec une multitude innombrable de Normands, il
envahit la Bourgogne, et investit le château de Mélinande. Or les
habitans de ce lieu, se fiant à la solidité de leur forteresse,
commencèrent pour leur malheur à provoquer leurs ennemis à coups
de flèches et de traits: mais les Normands, animés de la plus
cruelle fureur, assaillirent le château de tous côtés avec une [p.
133] extrême impétuosité, s’en emparèrent sans différer, le
renversèrent et le livrèrent aux flammes, brûlant aussi les
hommes, les femmes et les petits enfans. De là ils dirigèrent leur
marche vers la ville de Châlons, et incendièrent tout le
territoire. Alors Hugues, reconnaissant qu’il n’avait aucun moyen
de résister à une si redoutable armée, portant sur ses épaules une
selle de cheval, vint se rouler aux pieds du jeune Richard,
implorant, en suppliant, son pardon pour l’excès de sa témérité.
Ayant reçu ce pardon, il rendit Renaud, livra des otages, et
s’engagea par serment envers le duc Richard à se rendre à Rouen,
pour lui donner satisfaction. Ayant ainsi mis fin à son entreprise
selon ses desirs, le jeune Richard retourna auprès de son père
avec les siens.