Comment deux rois païens vinrent d’au delà des mers pour secourir
le duc Richard contre les Francs.
LE duc voyant le comte Eudes parvenu à un tel degré de démence,
expédia des députés au delà des mers, et appela à son secours deux
rois avec une armée de Païens, savoir, Olaüs roi des Norwégiens,
et Lacman roi des Suédois. Ces rois accueillirent les députés
convenablement, les renvoyèrent chargés de présens, et promirent
de marcher bientôt sur leurs traces. S’étant ensuite réunis avec
leurs armées, et sillonnant les flots de la mer écumante avec un
petit nombre de navires, ils vinrent d’une course rapide débarquer
sur les rivages de la Bretagne. Les Bretons, instruits de leur
arrivée inattendue, se réunirent de toutes les parties du royaume,
et crurent [p. 126] pouvoir surprendre aisément des étrangers qui
n’aspiraient qu’à enlever du butin. Mais les Païens ayant aussitôt
reconnu leurs projets artificieux, usèrent aussi de stratagème et
creusèrent des galeries très-profondes et étroites à la surface du
sol, au milieu d’une certaine plaine, où ils savaient que les
Bretons devaient venir, afin que, lorsque les cavaliers
arriveraient, leurs chevaux eussent les jambes cassées, que les
hommes fussent jetés par terre à l’improviste, et qu’il devînt
ainsi plus facile de les faire périr par le glaive. Les Bretons
arrivèrent en effet, et tout aussitôt s’élancèrent vigoureusement
sur leurs ennemis; mais tombant bientôt dans les piéges des
Païens, ils éprouvèrent leur fureur, de telle sorte que bien peu
d’entre eux échappèrent à la mort. De là les Barbares se portant
en avant, allèrent assiéger le château de Dol, et s’en étant
emparés, ils le livrèrent aux flammes et mirent à mort ses
habitans ainsi que Salomon, gouverneur de ce lieu. Ensuite ayant
levé leurs ancres, les Païens regagnèrent la mer, et, faisant
force de voile, vinrent aborder sur les rives de la Seine. Suivant
alors le cours du fleuve, et le remontant rapidement, ils
arrivèrent à Rouen, où le duc Richard, rempli de joie, les
accueillit royalement et leur rendit les honneurs convenables.
[p. 127]
CHAPITRE XII.
Comment Robert, roi des Francs, redoutant les rois susdits,
rétablit la paix entre le duc Richard et Eudes.
OR Robert, roi des Francs, apprenant que les Païens avaient fait
tant de maux et d’insultes aux Bretons, et que le duc Richard les
avait appelés pour repousser les attaques du comte Eudes, craignit
que ces Païens ne détruisissent la France, convoqua les seigneurs
de son royaume, et manda aux deux ennemis qu’ils eussent à se
rendre auprès de lui à Coudres. Là ayant entendu de chacune des
deux parties le sujet de leurs querelles, il calma leur animosité,
et les réconcilia aussitôt sous la condition que Eudes gardait le
château de Dreux, que le duc recouvrerait le territoire qui lui
avait été enlevé, et que le château de Tilliers demeurerait à
jamais, comme il était alors, la propriété du duc et de ses
héritiers. Le duc, satisfait de ces arrangemens, retourna
joyeusement auprès de ses deux rois. Les ayant comblés royalement
de présens dignes d’eux, il les engagea à retourner en triomphe
dans leur pays, les laissant disposés à revenir à son secours en
toute occasion. Or le roi Olaüs, ayant pris plaisir à la religion
chrétienne, abandonna le culte des idoles, ainsi que quelques-uns
des siens, sur les exhortations de Robert, archevêque, se
convertit à la foi du Christ, fut lavé du baptême, et oint du
Saint-Chrême par l’archevêque; et tout joyeux de la grâce qu’il
avait reçue, il retourna ensuite dans son [p. 128] royaume. Mais
dans la suite, trahi par les siens et injustement frappé de mort
par des perfides, il entra dans la cour du Ciel, roi et glorieux
martyr; et maintenant il brille d’un grand éclat au milieu de sa
nation par ses prodiges et ses miracles.