CHAPITRE XI.

Comment deux rois païens vinrent d’au delà des mers pour secourir

le duc Richard contre les Francs.

LE duc voyant le comte Eudes parvenu à un tel degré de démence,

expédia des députés au delà des mers, et appela à son secours deux

rois avec une armée de Païens, savoir, Olaüs roi des Norwégiens,

et Lacman roi des Suédois. Ces rois accueillirent les députés

convenablement, les renvoyèrent chargés de présens, et promirent

de marcher bientôt sur leurs traces. S’étant ensuite réunis avec

leurs armées, et sillonnant les flots de la mer écumante avec un

petit nombre de navires, ils vinrent d’une course rapide débarquer

sur les rivages de la Bretagne. Les Bretons, instruits de leur

arrivée inattendue, se réunirent de toutes les parties du royaume,

et crurent [p. 126] pouvoir surprendre aisément des étrangers qui

n’aspiraient qu’à enlever du butin. Mais les Païens ayant aussitôt

reconnu leurs projets artificieux, usèrent aussi de stratagème et

creusèrent des galeries très-profondes et étroites à la surface du

sol, au milieu d’une certaine plaine, où ils savaient que les

Bretons devaient venir, afin que, lorsque les cavaliers

arriveraient, leurs chevaux eussent les jambes cassées, que les

hommes fussent jetés par terre à l’improviste, et qu’il devînt

ainsi plus facile de les faire périr par le glaive. Les Bretons

arrivèrent en effet, et tout aussitôt s’élancèrent vigoureusement

sur leurs ennemis; mais tombant bientôt dans les piéges des

Païens, ils éprouvèrent leur fureur, de telle sorte que bien peu

d’entre eux échappèrent à la mort. De là les Barbares se portant

en avant, allèrent assiéger le château de Dol, et s’en étant

emparés, ils le livrèrent aux flammes et mirent à mort ses

habitans ainsi que Salomon, gouverneur de ce lieu. Ensuite ayant

levé leurs ancres, les Païens regagnèrent la mer, et, faisant

force de voile, vinrent aborder sur les rives de la Seine. Suivant

alors le cours du fleuve, et le remontant rapidement, ils

arrivèrent à Rouen, où le duc Richard, rempli de joie, les

accueillit royalement et leur rendit les honneurs convenables.

[p. 127]

CHAPITRE XII.

Comment Robert, roi des Francs, redoutant les rois susdits,

rétablit la paix entre le duc Richard et Eudes.

OR Robert, roi des Francs, apprenant que les Païens avaient fait

tant de maux et d’insultes aux Bretons, et que le duc Richard les

avait appelés pour repousser les attaques du comte Eudes, craignit

que ces Païens ne détruisissent la France, convoqua les seigneurs

de son royaume, et manda aux deux ennemis qu’ils eussent à se

rendre auprès de lui à Coudres. Là ayant entendu de chacune des

deux parties le sujet de leurs querelles, il calma leur animosité,

et les réconcilia aussitôt sous la condition que Eudes gardait le

château de Dreux, que le duc recouvrerait le territoire qui lui

avait été enlevé, et que le château de Tilliers demeurerait à

jamais, comme il était alors, la propriété du duc et de ses

héritiers. Le duc, satisfait de ces arrangemens, retourna

joyeusement auprès de ses deux rois. Les ayant comblés royalement

de présens dignes d’eux, il les engagea à retourner en triomphe

dans leur pays, les laissant disposés à revenir à son secours en

toute occasion. Or le roi Olaüs, ayant pris plaisir à la religion

chrétienne, abandonna le culte des idoles, ainsi que quelques-uns

des siens, sur les exhortations de Robert, archevêque, se

convertit à la foi du Christ, fut lavé du baptême, et oint du

Saint-Chrême par l’archevêque; et tout joyeux de la grâce qu’il

avait reçue, il retourna ensuite dans son [p. 128] royaume. Mais

dans la suite, trahi par les siens et injustement frappé de mort

par des perfides, il entra dans la cour du Ciel, roi et glorieux

martyr; et maintenant il brille d’un grand éclat au milieu de sa

nation par ses prodiges et ses miracles.

Histoire des ducs de Normandie, suivie de: Vie de Guillaume le Conquérant · 第 53 / 168 题