Des dissensions qui s’élevèrent entre le duc Richard et Eudes,
comte de Chartres, au sujet du château de Dreux. — Comment le duc
construisit le château de Tilliers sur la rivière d’Avre; et
comment les Normands vainquirent Eudes, et deux comtes qui
s’étaient joints à lui.
DANS le même temps Eudes, comte de Chartres, emmenant de la maison
paternelle une certaine sœur du duc nommée Mathilde, et partant
comblé de présens, s’unit avec elle en mariage légitime. Le duc
lui donna à titre de dot la moitié du château de Dreux, et le
territoire adjacent, sur les bords de la rivière d’Avre. Quelques
années après, cette même Mathilde [p. 124] mourut, par la volonté
de Dieu, sans laisser d’enfans. Après sa mort le duc redemanda le
territoire ci-dessus désigné; mais le comte Eudes employa toutes
sortes de subterfuges pour s’y refuser, ne voulant pas remettre au
duc le château de Dreux. C’est pourquoi, appelant auprès de lui
les légions des Bretons et des Normands, le duc se porta en ennemi
sur la rivière d’Avre, et y bâtit un château, qu’il appela
Tilliers. En outre ayant pris des vivres dans le comté d’Eudes, il
les transporta en grande abondance dans cette forteresse, et y
laissa pour la garder Nigel de Coutances, Raoul de Ternois, et
Roger, fils de celui-ci, avec leurs chevaliers. Ayant heureusement
terminé cette entreprise, le duc se retira, et ordonna à chacun de
rentrer chez soi; mais le comte Eudes, ayant secrètement appelé à
son secours deux comtes, savoir Hugues du Mans et Galeran de
Meulan, avec leurs corps de chevaliers, chevaucha toute la nuit,
et arriva au point du jour auprès du château de Tilliers, précédé
de ses porte-bannières. Les grands ci-dessus nommés les ayant vus
arriver, et laissant aussitôt dans le château quelques gardiens,
s’élancèrent impétueusement hors de son enceinte avec leurs
chevaliers, et leur livrèrent bataille. Aussitôt, et par l’aide de
Dieu, le parti du duc remporta la victoire tellement que les
autres ayant eu un grand nombre d’hommes tués et beaucoup de
blessés, ceux qui survécurent prirent la fuite à travers champs,
et allèrent chercher des refuges dans les profondeurs des forêts.
Eudes et Galeran, s’efforçant de sauver leur vie, se cachèrent
derrière les fortifications du château. Quant, à Hugues, le cheval
qu’il montait ayant été tué, il se réfugia [p. 125] dans une
étable de moutons, et enfouit aussitôt dans la terre la cuirasse
dont il était revêtu; ensuite se couvrant de la casaque d’un
berger, il allait infatigable, portant de lieu en lieu sur ses
épaules les claies de la bergerie, et excitant les Normands à
poursuivre sans relâche les ennemis qui naguère avaient fui
honteusement devant eux. Ceux-là donc s’étant éloignés, le berger
se porta en avant, et s’enfonçant dans les profondeurs des bois,
après trois jours de marche, il arriva enfin au Mans, les pieds et
les jambes misérablement ensanglantés par les buissons et les
ronces.