Comment Edelred, roi d’Angletere, qui, avait épousé Emma, sœur du
duc, envoya une armée pour conquérir la Normandie; et comment
Nigel de Coutances vainquit et détruisit entièrement cette armée.
VERS ce même temps, quelques motifs de discussion s’étant élevés,
Edelred, roi des Anglais, qui était uni en mariage à Emma, sœur du
duc, brûlant du desir de nuire à celui-ci et de lui faire insulte,
donna ordre de mettre en mer une grande quantité de vaisseaux, et
manda aux chevaliers de tout son royaume qu’ils eussent à se
rendre vers la flotte au jour qu’il leur indiqua, convenablement
armés de leurs cuirasses et de leurs casques. Empressés d’obéir à
ses commandemens, les Anglais accoururent tous à la fois vers les
navires. Le roi voyant cette armée nombreuse et très bien équipée,
appelant auprès de lui les chefs, et leur exposant les projets de
son esprit, leur prescrivit, avec une grande sincérité, selon sa
manière royale, d’aller en Normandie, et de dévaster tout ce pays
par le fer et le feu, épargnant seulement le mont de l’archange
Michel, et se gardant de livrer aux flammes un lieu de tant de
sainteté et de religion. Il leur commanda, en outre de prendre le
duc Richard, de lui lier les mains derrière [p. 115] le dos, et de
le conduire vivant en sa présence, après avoir conquis sa patrie.
Après leur avoir donné ces instructions, il leur commanda de
partir en toute hâte. Lançant alors leurs vaisseaux en pleine mer,
et sillonnant les flots à l’aide d’un vent favorable, ils allèrent
débarquer sur les bords de la Sare. S’élançant aussitôt hors de
leurs navires, ils livrèrent aux flammes dévorantes tout le
territoire maritime des environs. Mais Nigel, ayant appris leur
débarquement de ceux qui étaient placés en sentinelle, rassembla
les chevaliers de Coutances, avec une grande foule de gens du
peuple, s’élança sur les Anglais avec impétuosité, et en fit un si
grand carnage qu’il ne demeura pas un seul d’entre eux pour
raconter cet événement à la postérité. L’un d’eux, en effet,
fatigué d’une trop longue marche, s’était assis loin de ses
compagnons; mais lorsqu’il vit leur désastre, frappé de terreur et
oubliant la faiblesse de son corps, il courut en toute hâte vers
les navires, et raconta à ceux qui les gardaient la ruine de
l’expédition. Ceux qui étaient restés, cherchant d’un commun
accord à se mettre en sûreté et craignant pour leur vie, se
retirèrent à force de rames dans un golfe de la mer. Puis élevant
leurs voiles dans les airs, et partant d’une marche rapide, ils
retournèrent auprès de leur roi, poussés par un vent propice à
leurs vœux. Le roi, aussitôt qu’il les vit, se mit à leur demander
la personne du duc; mais ils lui répondirent: « Roi sérénissime,
nous n’avons point vu le duc; mais nous avons combattu pour notre
ruine avec la terrible population d’un comté. Là se trouvent non
seulement des hommes très-forts et très-belliqueux, mais aussi des
femmes qui combattent, [p. 116] et qui, avec leurs cruches,
cassent la tête aux plus vigoureux de leurs ennemis: sache donc
que tes chevaliers ont tous été tués par ces gens. » A ce récit,
le roi reconnaissant sa folie, fut couvert de rougeur et pénétré
de tristesse.