CHAPITRE IV.

Comment Edelred, roi d’Angletere, qui, avait épousé Emma, sœur du

duc, envoya une armée pour conquérir la Normandie; et comment

Nigel de Coutances vainquit et détruisit entièrement cette armée.

VERS ce même temps, quelques motifs de discussion s’étant élevés,

Edelred, roi des Anglais, qui était uni en mariage à Emma, sœur du

duc, brûlant du desir de nuire à celui-ci et de lui faire insulte,

donna ordre de mettre en mer une grande quantité de vaisseaux, et

manda aux chevaliers de tout son royaume qu’ils eussent à se

rendre vers la flotte au jour qu’il leur indiqua, convenablement

armés de leurs cuirasses et de leurs casques. Empressés d’obéir à

ses commandemens, les Anglais accoururent tous à la fois vers les

navires. Le roi voyant cette armée nombreuse et très bien équipée,

appelant auprès de lui les chefs, et leur exposant les projets de

son esprit, leur prescrivit, avec une grande sincérité, selon sa

manière royale, d’aller en Normandie, et de dévaster tout ce pays

par le fer et le feu, épargnant seulement le mont de l’archange

Michel, et se gardant de livrer aux flammes un lieu de tant de

sainteté et de religion. Il leur commanda, en outre de prendre le

duc Richard, de lui lier les mains derrière [p. 115] le dos, et de

le conduire vivant en sa présence, après avoir conquis sa patrie.

Après leur avoir donné ces instructions, il leur commanda de

partir en toute hâte. Lançant alors leurs vaisseaux en pleine mer,

et sillonnant les flots à l’aide d’un vent favorable, ils allèrent

débarquer sur les bords de la Sare. S’élançant aussitôt hors de

leurs navires, ils livrèrent aux flammes dévorantes tout le

territoire maritime des environs. Mais Nigel, ayant appris leur

débarquement de ceux qui étaient placés en sentinelle, rassembla

les chevaliers de Coutances, avec une grande foule de gens du

peuple, s’élança sur les Anglais avec impétuosité, et en fit un si

grand carnage qu’il ne demeura pas un seul d’entre eux pour

raconter cet événement à la postérité. L’un d’eux, en effet,

fatigué d’une trop longue marche, s’était assis loin de ses

compagnons; mais lorsqu’il vit leur désastre, frappé de terreur et

oubliant la faiblesse de son corps, il courut en toute hâte vers

les navires, et raconta à ceux qui les gardaient la ruine de

l’expédition. Ceux qui étaient restés, cherchant d’un commun

accord à se mettre en sûreté et craignant pour leur vie, se

retirèrent à force de rames dans un golfe de la mer. Puis élevant

leurs voiles dans les airs, et partant d’une marche rapide, ils

retournèrent auprès de leur roi, poussés par un vent propice à

leurs vœux. Le roi, aussitôt qu’il les vit, se mit à leur demander

la personne du duc; mais ils lui répondirent: « Roi sérénissime,

nous n’avons point vu le duc; mais nous avons combattu pour notre

ruine avec la terrible population d’un comté. Là se trouvent non

seulement des hommes très-forts et très-belliqueux, mais aussi des

femmes qui combattent, [p. 116] et qui, avec leurs cruches,

cassent la tête aux plus vigoureux de leurs ennemis: sache donc

que tes chevaliers ont tous été tués par ces gens. » A ce récit,

le roi reconnaissant sa folie, fut couvert de rougeur et pénétré

de tristesse.

Histoire des ducs de Normandie, suivie de: Vie de Guillaume le Conquérant · 第 48 / 168 题