Comment Hugues-le-Grand fiança sa fille Emma avec le duc Richard,
en sorte que le roi Louis, et Arnoul, comte de Flandre, effrayés,
demandèrent au roi Othon son secours contre Hugues-le-Grand et le
duc Richard; et comment Othon, après avoir dévasté le territoire
de Hugues-le-Grand, entreprit d’assiéger Rouen.
APRÈS cela le duc Hugues, voyant que le jeune Richard reprenait
des forces, et ayant obtenu le [p. 93] consentement de Bernard de
Senlis, les deux parties contractantes s’engagèrent mutuellement
par serment, et Hugues promit à Richard sa fille, nommée Emma,
afin que, parvenu à l’âge de puberté et dans la fleur de la
jeunesse, il s’unît avec elle par la loi du mariage. Cet événement
effraya beaucoup le roi Louis et la plupart des grands seigneurs
Francs, et plus particulièrement Arnoul de Flandre, inventeur de
tant d’artifices contre Richard. Louis apprenant que ces deux
hommes, maîtres de très-grandes forces, s’étaient unis par de tels
liens d’amitié, et craignant que leurs efforts ne parvinssent à
lui enlever son royaume, de l’avis d’Arnoul de Flandre, envoya
celui-ci auprès d’Othon, roi au delà du Rhin, lui mandant que s’il
écrasait entièrement Hugues-le-Grand, et soumettait à sa
domination la terre de Normandie, lui, Louis, n’hésiterait
certainement point à lui livrer en échange le royaume de Lorraine,
qui avait été promis à son père Henri, roi d’au delà du Rhin, à la
suite de l’heureuse bataille livrée contre Robert dans les plaines
de Soissons, et dans laquelle le roi Henri avait prêté secours au
roi Charles, père de Louis. Le roi Othon tout joyeux d’apprendre
ce qu’il desirait dès longtemps, fit préparer tout ce qui pouvait
lui être utile et nécessaire pour une si grande entreprise, sortit
de son royaume, semblable à une tempête terrible, et, ayant rallié
les armées du roi Louis et d’Arnoul de Flandre, se précipita sur
Hugues-le-Grand, avec de nombreuses légions de chevaliers. Après
avoir détruit tout ce qu’il trouva appartenant à celui-ci en
dehors des villes, il porta tout le poids de la guerre contre les
Normands, afin de les expulser du pays, et [p. 94] envoya en avant
un sien neveu, avec beaucoup de chevaliers, pour répandre la
terreur dans la ville de Rouen. Ce dernier s’en étant approché, et
ayant trouvé les Normands cachés derrière leurs remparts,
s’imagina qu’ils étaient tous hors d’état de combattre, et en
conséquence ayant rassemblé ses chevaliers, il alla attaquer
vivement les portes. Mais alors les Normands ouvrant tout à coup
ces mêmes portes, s’élancèrent sur eux avec la plus grande fureur,
et firent un si grand carnage parmi leurs ennemis qu’ils tuèrent
le neveu du roi sur le pont même, et qu’il n’y eut qu’un bien
petit nombre d’hommes qui s’échappèrent de ce combat.