Comment quelques Normands, sous la conduite d’un certain traître
nommé Rioulfe 6, voulurent entreprendre d’expulser le duc du pays,
et étant venus assiéger les faubourgs de la ville de Rouen, furent
vaincus par le duc, qui n’avait avec lui qu’une petite troupe de
chevaliers, dans le lieu que l’on appelle encore aujourd’hui le
Pré du combat; et comment le duc revenant vainqueur après cette
affaire, apprit que Sprota, très-noble jeune fille, lui avait
donné un fils, né à Fécamp, qu’il ordonna de baptiser sous le nom
de Richard.
CES ennemis ainsi vaincus, le diable mit en agitation un grand
nombre de méchans; et de nouvelles tentatives furent faites contre
le duc dans l’intérieur de son pays. Un certain Rioulfe, embrasé
d’une fureur perfide et le cœur infecté du poison de la discorde,
prit les armes et voulut entreprendre de chasser à jamais le duc
de ses Etats. Il rassembla donc de tous côtes une grande multitude
d’hommes, et [p. 63] traversant le fleuve de la Seine, vint mettre
le siége autour des faubourgs de la cité de Rouen, afin d’en
expulser le duc, ou de le prendre et de le faire périr méchamment,
pour pouvoir s’emparer pour son compte de la Normandie. Or le duc,
se voyant ainsi assiégé par les siens, se mit à méditer, cherchant
toutes sortes de moyens pour sauver sa personne et son honneur, et
pour garantir ses chevaliers de la crainte de cette audacieuse
conspiration. A la fin, se trouvant indignement provoqué par les
insultes d’un certain Bothon, son intendant, le duc prit les
armes, et faisant une vive irruption dans le camp de ses
adversaires avec trois cents chevaliers cuirassés, il fit périr
par le glaive et envoya dans l’enfer un grand nombre de ses
ennemis, et il mit en fuite tous les autres, qui allèrent se
cacher en divers lieux, dans les profondeurs des forêts. Rioulfe
ayant perdu la confiance de ses compagnons d’armes, se cacha parmi
les fuyards et se sauva par la fuite. Ayant ainsi triomphé de ses
ennemis, le duc fit un recensement de ses chevaliers, et reconnut
que nul d’entre eux n’était mort. Le lieu où fut livrée cette
bataille s’appelle aujourd’hui encore le Pré du combat. Le duc
étant de retour, reçut un messager qui était envoyé par le
gouverneur du château de Fécamp pour lui annoncer qu’il lui était
né un fils d’une très-noble jeune fille, nommée Sprota, à laquelle
il s’était uni selon l’usage des Danois. Grandement réjoui de
cette nouvelle, le duc ordonna d’envoyer cet enfant en toute hâte
à l’évêque Henri, à Bayeux, afin qu’il fut lavé de l’eau sacrée du
baptême, de la main même de cet évêque, et qu’il reçût le nom
propre de Richard. L’évêque [p. 64] s’empressant d’exécuter ses
ordres, lava l’enfant avec l’eau consacrée et le renvoya à Fécamp
pour y être nourri.