Depuis les progrès récents de l'aéronautique, on envisage la possibilité
d'établir les cartes géographiques au moyen de photographies prises de
la nacelle d'un dirigeable. L'image d'un terrain horizontal et plat,
obtenue sur une plaque photographique en braquant l'appareil
perpendiculairement au sol, est en effet une carte rigoureuse, donnant
tous les détails visibles, dans leurs proportions relatives. L'échelle
est définie par le rapport entre la distance focale de l'objectif et la
hauteur de ce dernier au-dessus du terrain.
Le relevé ainsi obtenu est analogue à celui que présentent les cartes
ordinaires où l'on emploie, en général, la projection orthogonale,
c'est-à-dire une représentation aussi semblable que possible à la vue
que l'on aurait en regardant verticalement le sol d'un point quelconque
de l'atmosphère.
Alors que l'art de la navigation aérienne était encore peu avancé, un
officier de l'armée autrichienne, le capitaine Scheimpflug, tenta de
résoudre le problème au moyen de cerfs-volants spéciaux, munis d'un
appareil photographique qu'on déclanche à l'aide du courant électrique.
Le résultat est satisfaisant au point de vue photographique, mais deux
graves inconvénients se présentent pour l'utilisation cartographique du
cliché:
1° L'horizontalité de l'appareil ne s'obtient pas avec la précision
nécessaire pour que l'axe optique se trouve exactement vertical au
moment du déclanchement, d'où déformation de la perspective;
2° Le peu d'ouverture de l'angle embrassé par un appareil simple oblige
à prendre un grand nombre de vues pour couvrir le terrain à relever.
Après de longues recherches, le capitaine Scheimpflug semble avoir
réussi à supprimer ces inconvénients.
Un appareil spécial, le photoperspectographe, permet de transformer les
vues obliques en vues parfaitement horizontales, par un procédé
exclusivement photographique. Cet appareil, fort bien combiné, ne semble
d'ailleurs basé que sur des lois d'optique bien connues, et il est
facile d'en comprendre le fonctionnement.
Supposons le cliché d'une vue prise obliquement: la perspective est
déformée, et les proportions sont différentes de celles que présenterait
une vue prise sur une plaque parallèle au plan du terrain, c'est-à-dire,
dans notre cas, sur une plaque horizontale. Mais tous les points que
l'on trouverait sur la plaque horizontale existent également sur la
plaque oblique.
Dès lors, si nous photographions notre cliché sur une autre plaque en
inclinant la plaque, ou le cliché, d'un angle convenable, nous
redresserons la perspective et nous obtiendrons une image semblable à
celle que nous aurions obtenue primitivement sur une plaque horizontale.
Il semble, au premier abord, qu'on doive rencontrer une sérieuse
difficulté pour la mise au point de l'image redressée. Le cliché
original ayant été pris à une distance de 100, 500 mètres, ou davantage,
toutes les parties de l'image se trouvent au point et présentent une
netteté égale. Dans la chambre noire de redressement, au contraire, ce
cliché et la nouvelle plaque sont faiblement distants, et leur défaut de
parallélisme rend la netteté plus difficile à obtenir sur toute la
surface. On résout la difficulté en employant un objectif minuscule de
très court foyer, ou même en le supprimant complètement et en le
remplaçant par un simple trou de quelques dixièmes de millimètre de
diamètre. On en est quitte alors pour augmenter considérablement le
temps de pose.
D'autre part, pour réduire dans une large mesure le nombre de vues à
prendre, le capitaine Scheimpflug a construit un appareil multiple
composé d'une chambre centrale qu'entoure un polygone de chambres
inclinées. Grâce au système de suspension, la chambre centrale est
horizontale au moment du déclanchement; son axe optique se trouve alors
dans la position verticale, alors que celui des chambres adjacentes est
incliné à 45 degrés.
[Illustration: LE NAUFRAGE D'UN HYDROPLANE AU MEETING DE MONACO.--La
chute de l'aviateur Gaudart enregistrée par deux instantanés: l'appareil
perd son équilibre et s'abat vers la mer où il va plonger entraînant son
pilote emprisonné dans le capot.]
En suspendant l'appareil à la nacelle d'un aérostat, on photographie
d'un seul coup un heptagone de terrain d'un diamètre égal à cinq fois la
hauteur de l'appareil au-dessus du sol. Mais, en raison des espaces
perdus, il faut déclancher à des distances à peu près égales à trois
fois et demie cette hauteur pour couvrir complètement un terrain.
[Illustration: L'appareil photographique multiple accroché à la nacelle
d'un aérostat.]
Nous avons dit que l'échelle est donnée par le rapport entre la distance
focale et la hauteur de l'appareil. Dès lors, en supposant des objectifs
ayant 100 millimètres de distance focale, les vues seront aux échelles
suivantes:
1/5.000 si elles sont prises de 500 mètres.
1/10.000 1.000 mètres.
1/20.000 2.000 mètres.
A une hauteur de 500 mètres, une bande de terrain d'un kilomètre de
largeur sera donc représentée par une bande de 20 centimètres; une route
large de 10 mètres formera un trait de 2 millimètres.
[Illustration: L'appareil vu d'en dessous.]
Pour les terrains accidentés on photographie une même tranche en se
plaçant à deux points différents, de manière à avoir des vues
chevauchantes ou stéréoscopiques. Avec quelques points de repère
déterminés par les procédés ordinaires de la géodésie, on peut mesurer
sur ces vues les différences de niveau.
[Illustration: Vues originales prises avec l'appareil multiple du
capitaine autrichien Scheimpflug.]
Le photoperspectographe transforme les sept vues obliques en vues
horizontales; un autre appareil réunit photographiquement ces dernières
à la vue centrale.
On relève ensuite sur le terrain les documents qui manquent encore:
routes ou cours d'eau à travers les forêts, catégories des routes,
délimitations politiques ou administratives, noms de lieux, etc. Après
quoi on établit la carte suivant les procédés ordinaires.
Dans ces conditions, le travail sur le terrain se trouve
considérablement diminué pour le cartographe. Le travail subséquent
l'est-il dans la même mesure? C'est un point assez discuté.
En tout cas, il paraît évident que l'appareil du capitaine Scheimpflug
est susceptible de rendre de grands services pour dresser rapidement des
cartes d'ensemble des pays neufs; il peut être aussi fort utile pour les
reconnaissances militaires. En admettant qu'il ne puisse s'appliquer
pratiquement à tous les cas, il constitue un système d'une élégante
ingéniosité dont témoignent nos photographies.