Elbassan, qui est la Mecque du nationalisme albanais, regorge de Serbes.
Leur main s'abat lourdement sur quiconque leur paraît prendre un intérêt
trop vif aux choses de la politique. Et le fait est qu'aucun des hommes
un peu instruits, qui sont à l'heure présente les leaders de la cause
albanaise, n'osa, par peur des espions, me parler d'un sujet qui lui
tient tant au coeur. Les Serbes considèrent comme criminel tout acte
visant à l'indépendance de l'Albanie et le répriment avec la dernière
vigueur.
Or les nouveaux occupants sont, quoi qu'il leur plaise de dire, fort
enclins aux excès de zèle. Au cours de notre enquête nous avons appris
qu'à peine arrivés à Elbassan, ils en avaient expulsé le seul résidant
étranger qui y fût: le missionnaire américain Ericson.
Cet homme de caractère doux était venu en Albanie voici quelques années.
Il tenta d'abord de fonder une école à Darma. Mais les
habitants--musulmans pour le plus grand nombre--se montrèrent si
fanatiques qu'il préféra chercher ailleurs un champ à son activité.
A Elbassan, il fut secondé par un Albanais nommé Tsilka, qui était
protestant et brave homme. Ils fondèrent une mission et une école, et
gagnèrent, par leurs bons procédés, l'affection de la population.
M. Ericson était à Genève quand les Serbes s'approchèrent d'Elbassan. M.
Tsilka, qui était l'un des chefs du mouvement national, convoqua chez
lui quelques-uns des notables et leur fit comprendre qu'il fallait
laisser les Serbes entrer paisiblement dans la ville, comme en un pays
neutre et que la guerre ne met pas en cause. Un gouvernement provisoire
fut vite formé, avec Tsilka à la tête.
Les Serbes furent donc bien accueillis, mais, hélas! ils touchaient au
terme d'une très périlleuse expédition dans la montagne et--ce qui
n'avait pas été la moindre de leurs difficultés--ils s'y étaient trouvés
en guérilla continuelle avec les Albanais montagnards. Aussi ne
crurent-ils pas beaucoup à cette histoire de neutralité albanaise. Ils
commencèrent par désarmer la population et par disperser le gouvernement
provisoire. Tsilka fut d'abord détenu pendant trois jours comme guide et
interprète, puis ils l'enfermèrent dans une chambre confortable du
quartier général où, depuis, il ne lui a pas été permis de voir âme qui
vive, fût-ce sa femme et ses enfants.
Cependant qu'on mettait Tsilka sous bonne garde, le missionnaire Ericson
regagnait l'Albanie en toute hâte pour sauver son épouse et sa nombreuse
progéniture.
Mais les Serbes l'arrêtèrent à Durazzo, avec défense de s'avancer dans
l'intérieur. Dans son désarroi, le pauvre homme télégraphia au consul
américain à Genève, qui se mit en rapport avec son collègue de Belgrade,
si bien qu'Ericson put retourner à Elbassan. Mais à peine s'y
trouva-t-il, qu'on lui donnait vingt-quatre heures pour rassembler sa
famille et ses biens et quitter le pays. M. Ericson jugea préférable de
se conformer du mieux qu'il put à la volonté des envahisseurs. Il
chargea femme et enfants sur des bêtes de somme et entreprit ainsi cette
pénible chevauchée qui mène en trois jours d'Elbassan à la côte. Son
fils, âgé de quinze ans et malade depuis longtemps, vint à mourir. Et
cette mort, survenant en un moment aussi critique, attrista davantage
encore leur départ précipité. De Durazzo, ils gagnèrent Trieste.
Encore que les charges n'aient pas été très clairement établies, Ericson
et Tsilka sont accusés tous deux d'avoir été des espions à la solde de
l'Autriche. Pour ce qui regarde Tsilka, cette incrimination pourrait, à
la rigueur, avoir quelque apparence de raison. Il serait, en effet,
extrêmement difficile d'être l'une des têtes du mouvement national
albanais et de n'avoir pas été plus ou moins en contact avec les agents
de la double monarchie. Ceux-ci ont depuis longtemps travaillé l'Albanie
par dons et promesses et se sont efforcés d'y éveiller des sympathies
autrichiennes. Mais quant à M. Ericson, je pense que son expulsion ne se
justifie en rien. Les seuls rapports qu'il semble avoir eus avec
l'Autriche les voici: il pria, un jour, le consul autrichien à Durazzo
de surveiller l'envoi par caravane d'une ample provision de lait
condensé. Car, les Albanais, tout pasteurs qu'ils sont, n'ont jamais eu
l'idée de faire commerce du laitage. Quand la caravane atteignit
Elbassan, nombre de boîtes étaient défoncées. M. Ericson se plaignit
auprès du consul autrichien et la plainte donna lieu à quelque
correspondance. Mais il serait assez malaisé de surprendre dans cet
échange de lettres la preuve de la complicité de M. Ericson dans les
menées politiques autrichiennes.
L'origine de l'affaire semble être ailleurs, je dois le dire à mon vif
regret. La religion, dans les Balkans, a invariablement un double
aspect: côté spirituel,--côté politique. Pour ce qui est du côté
spirituel, j'aime à croire que les chefs de toutes les sectes et
croyances aspirent sincèrement au salut des âmes; mais, pour le côté
politique, ils ne sont sûrement que des hommes, et, comme tels, souvent
ils se montrent bassement jaloux les uns des autres.
Ainsi de nombreux Albanais, désintéressés de la question, puisque
mahométans, nous ont assuré que l'évêque grec orthodoxe de Durazzo a
longtemps attisé les haines contre Ericson et Tsilka. Il aurait mieux
aimé, en effet, que le christianisme, au cas où il eût dû se répandre en
Albanie, se propageât à l'ombre de sa bannière. Or, l'orthodoxie grecque
est religion d'État, en Serbie, et le gouvernement de Belgrade est si
attaché à cette foi qu'il interdit formellement, dans les limites du
royaume, l'établissement de toute mission ou l'exercice de tout
prosélytisme en faveur d'une autre croyance. Aussi, à peine l'évêque de
Durazzo eut-il appris que les Serbes avaient atteint Elbassan, qu'il fit
ses paquets et partit pour cette ville. Le lendemain de son arrivée l'on
mettait Tsilka en prison.
Nous tenons la plupart de ces renseignements d'un riche gentleman
albanais, qui fut un compagnon de Tsilka dans le mouvement national,
mais qui dîne aujourd'hui chez le commandant serbe et de qui
l'envahisseur lui-même réclame des conseils. Il s'appelle A. Irfan
Nuuman bey. J'ai lu son nom sur une carte de visite pittoresque, toute
rehaussée de branches vertes et de guirlandes.
[Illustration: La carte de visite d'un riche albanais.]
Quand nous nous promenions avec lui à travers les rues sinueuses de la
ville, sous les réseaux des vignes vierges qui tordent leurs rameaux
d'un toit à l'autre,--le peuple s'arrêtait à notre passage, touchait fez
ou bonnet et s'inclinait avec respect, tant Irfan bey est un grand
personnage.
Nous avons apprécié l'hospitalité de cet homme digne et calme, nous
avons été surpris par son intelligence; néanmoins devons-nous
reconnaître qu'il n'est guère de taille à gouverner un pays barbare et
indiscipliné.