ABRITÉE A ELBASSAN

... L'air fie la vallée était tout embaumé. Les eaux torrentielles

avaient envahi les champs à notre droite et à notre gauche, et des

rivières roulaient à côté de la route, la franchissant, de-ci de-là, et

déchaussant ses dalles comme de simples cailloux. Encore qu'il continuât

de pleuvoir, il faisait une tiède chaleur de climat semi-tropical. Nous

avions dépassé la ligne de faîte des Alpes albanaises et nous trouvions

sur le versant adriatique. Le doux feuillage des bosquets d'oliviers se

montrait vaguement dans la nuit, et, vers 9 heures et demie, nous

atteignîmes une modeste construction d'où surgirent deux soldats,

baïonnettes croisées, qui nous intimèrent l'ordre d'arrêter. Nous nous

trouvions à l'un des avant-postes de la garnison serbe d'Elbassan. Dix

minutes plus tard, nous chevauchions entre des maisons basses, le long

des rues étroites de la vieille ville.

Notre premier souci fut de nous enquérir des bagages que nous avions

perdus deux jours auparavant. Nous atteignîmes un bâtiment à larges

portes que nous reconnûmes pour être une auberge. De chaque côté de

l'entrée se trouvait une chambre construite de telle manière que l'on

pouvait, l'été, la dégarnir de ses cloisons et l'exposer ainsi à la

fraîcheur. Pour le moment, seule la cloison faisant face à la porte

était enlevée. Nous pûmes ainsi y jeter un oeil et nous vîmes plusieurs

hommes d'aspect quasi sauvage, couverts de pèlerines blanches, assis sur

le sol autour d'un brasero et fumant paisiblement. A notre approche, ils

sautèrent sur leurs pieds et nous regardèrent d'abord d'un air

soupçonneux et malveillant. Après quinze minutes de palabre, de

colloques entre eux dans cette désagréable et rude langue albanaise, ils

finirent par bien vouloir nous dire qu'il fallait nous renseigner

ailleurs, que c'était sans doute dans quelque autre auberge que notre

Albanais au bec-de-lièvre s'était arrêté avec nos bêtes de bât. Nous

leur demandâmes un guide, et d'abord ils accueillirent cette demande

avec la plus parfaite indifférence. Mais la présence du soldat les fit

ensuite réfléchir. Nous repartîmes, à travers des rues couvertes d'une

voûte épaisse de vigne vierge, conduits par un gamin portant à bout de

bras une lampe de table sous un parapluie blanc.

La seconde auberge était la bonne. L'Albanais s'y trouvait avec nos

bagages, et nous apprîmes qu'une chambre était à notre disposition.

«Conduisez-nous», fîmes-nous à l'aubergiste, tout en descendant vite de

cheval. Mais cet homme ne nous accorda pas la moindre attention.

Décidément, les gens n'ont pas grande importance en ce pays. Nous dûmes

donc attendre que nos chevaux fussent dessellés, pansés et conduits au

râtelier avant de pouvoir de nouveau demander à notre hôte de nous

conduire à notre chambre. Il y avait là deux lits fort sales et une

table boiteuse. Un petit garçon nous apporta un feu de bois, et nous

enlevâmes nos vêtements mouillés. Après un maigre souper nous nous

endormîmes très vite, enroulés dans nos couvertures et nos peaux de

mouton.

L'Illustration, No. 3660, 19 Avril 1913 · 第 27 / 52 题