Ceux qui languissent dans l'île de la Toundja n'ont plus même cette
énergie: des signes funèbres déjà les marquent.
Ils ont eu froid, ils ont eu faim, eux aussi: les troncs des arbres,
dépouillés, pelés jusqu'à la hauteur où peut atteindre un homme monté
sur l'épaule secourable d'un frère de misère, l'attestent: ils ont
arraché ces écorces pour manger, en brûlant une partie pour faire cuire
le reste. Que des humains puissent, pendant huit jours seulement,
supporter une telle misère, et survivre, cela émerveille et stupéfie.
Tous ces êtres, épuisés déjà par les fatigues de la lutte, bientôt
tombés au dernier degré de la misère physiologique, quelle proie
désignée pour les fléaux qui suivent presque inévitablement la guerre,
dysenterie, typhus, choléra!
[Illustration: Le fort d'Hadirlik ou Ildroum, à l'ouest d'Andrinople, où
Choukri pacha a été fait prisonnier par les Serbes.--_Phot. S.
Tchernof._]
L'îlot de la Toundja n'est qu'un cimetière où défaillent, au bord des
fosses qui les recueilleront, les plus lents à finir. En vain, j'en ai
peur, on a voulu procéder à un tri vague, isoler, d'après d'incertaines
apparences, ceux qui semblaient résister le mieux. Sur ce sol pourri,
souillé d'ignobles déjections, nulle vie n'est plus possible, nulle vie
animale.
Oh! l'enfer! Une rumeur faite de plaintes, de hoquets, de râles, vous
vrille sans relâche les oreilles et vous hérisse la chair. Des hommes de
corvée, des prisonniers aussi, passent, portant des civières, vont et
viennent des coins perdus où ils découvrent quelque cadavre, aux tombes
larges et profondes où s'entassent déjà des corps, les uns décharnés,
leurs chairs blêmes tendues sur les os, comme momifiés, d'autres tout
noirs, gonflés de virus: on en ramasse plus d'un cent par jour.
Partout on agonise, en plein air, sous ce beau soleil printanier, au
pied des arbres qui revivent, sur la grève humide, au bord des eaux
courantes qui vont charrier plus loin la contagion, partout, et dans les
plus ignobles postures, pauvres bêtes indifférentes à tout respect
humain, évacuant par tous les orifices la pestilence du mal. Pourtant,
d'aucuns, parmi ces malheureux, ont la pudeur de ne pas vouloir mourir
au grand jour, et, rampant, s'aidant des mains, des pieds, vont vers un
trou d'ombre, au pied de la tour qui s'effrite, et se plongent d'avance
dans les ténèbres, pour y expirer en paix: chaque matin, ce cloaque est
rempli de cadavres convulsés.
Ah! si la mort est le roi des Épouvantements, que dire de cette
mort-là!...
L'autorité a ménagé certaines places à ceux qui ne sont pas encore ou
qui ne semblent pas contaminés, à ceux qui ont encore quelque défense.
Et là, accroupis en rond autour de fumants brasiers, impuissants à les
réchauffer, serrés les uns contre les autres, comme on voit faire aux
moutons devant la tempête ou sous l'ondée, ils attendent l'attouchement
de l'ange exterminateur, jetant autour d'eux des regards de bêtes
traquées.
A quel mal succombent ces tristes débris? Au choléra, beaucoup. Les
signes n'en sont pas douteux. On l'a d'abord avoué. Puis on a parlé
d'épuisement, d'inanition: l'un d'ailleurs n'exclut pas l'autre, et ceci
ne facilite que trop la tâche de cela.
Alors, on tendrait à charger Choukri pacha de ces diverses misères, de
ces déchirantes agonies, de toutes ces morts. En détruisant le pont de
l'Arda, il savait, il avait dû prévoir les conséquences de cet acte
farouche,--et inutile. L'ordre donné par lui d'allumer la mine, c'était
l'arrêt irréparable prononcé contre des milliers et des milliers de ses
compagnons d'armes, de ses frères. On lui reproche aussi des chevaux
inutilement tués, à la fin de la lutte, des magasins brûlés, qui
contenaient de quoi nourrir pendant des mois encore cette population qui
succombe.
Peut-être. Mais dans Andrinople prise, dans Andrinople libre, on ne
saurait obtenir un bain, et il faut se résigner à la saleté, presque
aussi dangereuse, en certains cas, que la famine; et l'on n'ose pas,
quelque soif ardente qu'on endure, approcher ses lèvres desséchées du
verre d'eau limpide qui vous tente. Car, avant que le général ottoman
eût fait sauter le pont, les généraux bulgares avaient coupé les
aqueducs.
Ce qui était pour ceux-ci un devoir serait-il donc un crime pour
l'autre? Admirable matière à casuistique. La vérité est que la guerre
est une effroyable chose, et dans ses suites souvent plus que dans sa
période héroïque.
L'autre soir, tandis que nous méditions sur la place ravagée où fut
Arnaut-keui, nous voyions rôder, quêtant parmi les fondrières et les
décombres une incertaine proie, des chats perdus, sans feu ni lieu,
souples et défiants génies de ces lieux mélancoliques, apeurés encore
d'avoir senti se hérisser leurs poils sous le souffle de l'ouragan de
flamme. Et nous songions: «Voilà des bêtes qui doivent concevoir de
l'homme une étrange idée.» Puis par une association naturelle d'idées,
nous nous remémorions le couplet célèbre de La Bruyère: «Que si l'on
vous disait que tous les chats d'un grand pays se sont assemblés par
milliers dans une plaine...»