J'ai croisé, un matin, en courant aux enquêtes, un bien pitoyable
troupeau,--car comment donner un autre nom à cette foule hâve,
chancelante, aux yeux vagues et vides de pensée? C'étaient des
prisonniers turcs, une centaine ou deux de ceux, parmi les défenseurs
d'Andrinople, qui n'avaient échappé à la rage dévastatrice des balles ou
des obus que pour connaître la captivité, cruelle à telles âmes bien
trempées plus que la mort.
Des soldats bulgares, fusil à la bretelle, les encadraient, les
conduisaient, sans rudesse, réglant leur marche sur celle de ces épaves,
avec une sorte de fraternelle commisération, car ils allaient, ils se
traînaient plutôt avec une lenteur telle, un si visible effort, qu'on
eût dit que chaque pas qu'ils faisaient allait être le dernier de leur
vie. Mais, en l'absence même de ces gardiens armés, on les eût reconnus
pour des vaincus, pour des captifs, à leurs tarbouchs de feutre kaki, de
la couleur de leurs uniformes,--car l'Ottoman a fait à la tactique
moderne ce sacrifice sans prix de renoncer, en temps de guerre, au fez
rouge légendaire, qui était pour lui comme le signe même, le symbole de
sa nationalité et de sa religion. Et, détail plus frappant encore que la
couleur de ces coiffures, certaines arborent, à la place de l'écusson ou
de la cocarde, sommairement dessinées ou enjolivées d'ornements, comme
celles des portes chrétiennes de la ville, des croix: dans le désastre,
ceux d'entre ces hommes qui ne sont pas musulmans ont songé à se mettre,
en face des coreligionnaires vainqueurs, sous la protection du Christ.
Qui donc nierait, après cela, le côté religieux de cette guerre?
[Illustration: Le pont du chemin de fer sur l'Arda, que Choukri pacha
fit sauter avant de rendre la ville.--_Phot. G. Woltz._]
Au reste, que les attende un paradis ou l'autre, celui de notre Dieu ou
celui du Prophète, ceux d'entre eux qui l'ont mérité ne sauraient tarder
guère à recevoir la récompense de leurs vertus. Combien de ces moribonds
essoufflés, aux minces lèvres violettes, aux nez déjà pinces par
l'agonie, combien de ces ombres vacillantes qui se traînaient, hagardes,
au grand soleil, allaient voir luire l'aube du lendemain? Ah! que ne les
laissait-on finir en paix dans quelque coin, sans leur imposer encore ce
douloureux calvaire sur les cailloux aigus, les routes poussiéreuses,
sans les jeter en proie à d'indiscrètes pitiés!
L'après-midi seulement, je connus qu'on les voulait sauver d'une fin
plus hideuse encore. Je sus de quel enfer ils s'évadaient en se
traînant, et je sentis avec quelle joie farouche ils avaient dû surgir,
dans un suprême effort, de la couche où ils gisaient désespérés, grabat,
paille à demi pourrie ou terre nue.
Il est, au nord de la ville, au milieu de la Toundja qu'enjambe un vieux
pont de terre grise, une île souriante au renouveau, dès qu'y
bourgeonnent les saules glauques et les trembles d'argent. A travers les
branchages reverdissants, les jeunes feuilles qui se défripent au
soleil, on aperçoit, vision enchanteresse qui vous hante délicieusement
à tous les points de l'horizon, autour d'Andrinople, Sultan Sélim et ses
quatre minarets jaillissants. Sur l'île même, quelques monuments
vétustés, une tour branlante, une mosquée déserte qui évoquent, dans ce
site aimable en soi, le ressouvenir de ces jardins savamment apprêtés
chers aux contemporains de Jean-Jacques, avec leurs fabriques, leurs
temples, leurs ruines. Mais cette langue de terre, au milieu des eaux
vives, est pour l'heure un domaine dantesque, un séjour d'horreur et
d'épouvante.
On y a parqué, au lendemain de la reddition, bon nombre des prisonniers
qu'on venait de faire, tous ceux qu'on jugea trop débiles pour les
évacuer, les disperser en Bulgarie. On avait eu bien soin, d'avance, de
s'enquérir de leur état sanitaire, puisqu'on les hospitalisait à
l'endroit le plus dangereux pour la ville, à l'amont de toute
agglomération. Et leurs chefs, l'un après l'autre interrogés, avaient
hautement attesté qu'aucune trace d'épidémie n'avait été constatée parmi
ces troupes. Hélas!...
Ces hommes allaient connaître des privations, des souffrances pires que
celles auxquelles ils avaient été soumis pendant le siège. Alors, on les
avait seulement rationnés. L'autorité militaire bulgare, dont la
sollicitude, tout naturellement, devait aller à ses propres soldats, ne
pouvait guère songer qu'à les empêcher de mourir tout à fait
d'inanition.
L'arrivée dans la ville des Bulgares et des Serbes, si peu longtemps
qu'y soient demeurés ces derniers, c'était 60.000 à 70.000 bouches de
plus à nourrir, avec les survenants qui se précipitaient, dès qu'il fut
possible, à la suite de ces vainqueurs. Or, en faisant sauter, à l'heure
des résolutions désespérées, le pont du chemin de fer, sur l'Arda,
Choukri pacha avait rendu impossible le ravitaillement de cette cité
tout à coup surpeuplée au delà de toutes limites.
Ce fut dans la ville même, où chaque matin nous pouvions voir une
multitude exténuée de femmes et d'enfants se traîner, suppliante, au
konak, afin de mendier du pain, ce fut parmi les prisonniers une
disette, une détresse pire qu'aux jours du siège.
Les miséreux qui se pressaient devant l'état-major étaient surtout,
m'a-t-on dit, des _mouhadjine_, des paysans des villages d'alentour,
ceux-là mêmes qui, aux temps calmes, approvisionnaient la ville,
venaient, courbés sous le poids des fruits ou les mains chargées de
fleurs, lui apporter les prémices de leurs jardins et de leurs champs,
et qui, à mesure que se resserrait la ceinture des assiégeants, fuyant
leurs maisons, fuyant l'ennemi, s'étaient réfugiés sous la protection de
la place. Ils avaient été durement repoussés. Choukri pacha avait assez
déjà de ses troupes à nourrir. Il leur refusa tout secours, il voulut
les ignorer. Comment subsistèrent-ils,--quelques-uns au moins? C'est un
profond mystère. Ceux qui restent ont part désormais aux distributions
de vivres qu'on peut faire, et où ces pitoyables affamés retrouvent un
reste de force pour se ruer vers les pains noirs entrevus, se bousculer,
se battre,--puisque c'est la vie!