Un jour, à l'heure prescrite, Charney respirait l'air de la forteresse,
la tête baissée, les bras croisés derrière le dos, marchant pas à pas,
lentement, doucement, comme pour agrandir l'étroite carrière qu'il lui
était permis de parcourir.
Le printemps s'annonçait; un air plus doux dilatait ses poumons, et
vivre libre, maître du terrain et de l'espace, lui semblait bien
désirable alors. Il comptait un à un les pavés de sa petite cour, sans
doute pour vérifier l'exactitude de ses anciens calculs, car il n'était
pas à les nombrer pour la première fois, quand il aperçut, là, devant
lui, sous ses yeux, un faible monticule de terre légèrement soulevé
entre deux pavés, et divisé béant à son sommet.
Il s'arrête, et le coeur lui bat sans qu'il puisse s'en rendre compte.
Mais tout est espoir ou crainte pour un captif! Dans les objets les plus
indifférens, dans l'événement le plus minime, il cherche une cause
merveilleuse qui lui parle de délivrance.
Peut-être ce faible dérangement à la surface est-il produit par un grand
travail dans l'intérieur de la terre! Des conduits souterrains existent
sous ce sol qui va s'effondrer, et lui livrer un passage à travers les
champs et les montagnes! Peut-être ses amis ou ses complices d'autrefois
emploient la sape et la mine pour arriver jusqu'à lui, et le rendre à la
vie et à la liberté!
Il écoute, attentif, et croit entendre au-dessous de lui un bruit sourd
et prolongé; il relève la tête, et l'air ébranlé lui apporte les
tintemens rapides du tocsin. Le roulement des tambours se répète le long
des remparts, comme un signal de guerre. Il tressaille, et porte à son
front, mouillé de sueur, une main convulsive.
Va-t-il donc être libre! la France a-t-elle changé de maître!
Ce rêve ne fut qu'un éclair. La réflexion tua l'illusion. Il n'a plus de
complices et n'eut jamais d'amis! Il écoute encore; les mêmes bruits
frappent son oreille, mais en lui apportant d'autres pensées. Ce n'est
plus que le son lointain d'une cloche d'église qu'il entend tous les
jours à la même heure, et le tambour qui bat le rappel accoutumé.
Il sourit amèrement et jette un regard de pitié sur lui-même, en
songeant qu'un animal obscur, une taupe fourvoyée de son chemin sans
doute, un mulot qui a gratté la terre sous ses pieds, lui a fait croire
un instant à l'affection des hommes et au bouleversement du grand
empire!
Il voulut en avoir le coeur net cependant, et s'accroupissant près du
petit monticule, il enleva légèrement du doigt l'une des parties de son
sommet divisé, puis l'autre. Et il vit avec étonnement que cette folle
et rapide émotion dont il s'était senti saisi un instant n'avait même
pas été causée par un être agissant, remuant, grattant, armé de dents et
de griffes, mais par une faible végétation, une plante germant à peine,
pâle et languissante. Il se releva profondément humilié, et l'allait
écraser du pied, lorsqu'une brise fraîche, après avoir passé sur des
buissons de chèvrefeuille et de seringa, arriva jusqu'à lui, comme pour
lui demander grâce pour la pauvre plante, qui, peut-être aussi, aurait
un jour des parfums à lui donner.
Une autre idée lui vint, qui l'arrêta encore dans son mouvement de
vengeance. Comment cette herbe tendre, molle, et si fragile qu'on l'eût
brisée en la touchant, avait-elle pu soulever, diviser et rejeter en
dehors cette terre séchée et durcie au soleil, foulée par lui-même et
presque cimentée aux deux fragmens de grès entre lesquels elle était
resserrée? Il se courba de nouveau et l'examina avec plus d'attention.
Il vit à son extrémité supérieure une espèce de double valve charnue
qui, se repliant sur les premières feuilles, les préservait de
l'atteinte des corps trop rudes, et les mettait à même de percer cette
croûte terreuse pour aller chercher l'air et le soleil.
--Ah! se dit-il, voilà tout le secret! Elle tient de sa nature ce
principe de force, ainsi que les petits poulets, qui, avant de naître,
sont déjà armés d'un bec assez dur pour briser la coquille épaisse qui
les renferme. Pauvre prisonnière, tu possédais, du moins dans ta
captivité les instrumens qui pouvaient t'aider à t'en affranchir!
Il la regarda encore quelques instans, et ne songea plus à l'écraser.
Le lendemain, à sa promenade ordinaire, marchant à grands pas, distrait,
il faillit mettre le pied dessus, et s'arrêta tout court. Surpris
lui-même de l'intérêt que lui inspire sa nouvelle connaissance, il prend
acte de ses progrès.
La plante a grandi, et les rayons du soleil l'ont débarrassée à moitié
de cette pâleur maladive apportée par elle en naissant. Il réfléchit sur
la puissance que possède cette faible tige étiolée d'absorber l'essence
lumineuse, de s'en nourrir, de s'en fortifier, et d'emprunter au prisme
les couleurs dont elle se revêt, couleurs assignées d'avance à chacune
de ses parties.
--Oui, ses feuilles, sans doute, pensa-t-il, seront teintes d'une autre
nuance que sa tige; et ses fleurs donc! quelles couleurs auront-elles?
Comment, nourries des mêmes sucs, pourront-elles emprunter à la lumière
leur azur ou leur écarlate? Elles s'en revêtiront cependant; car, malgré
la confusion et le désordre des choses d'ici-bas, la matière suit une
marche régulière quoique aveugle. Bien aveugle! répéta-t-il; je n'en
voudrais pour preuve que ces deux lobes charnus qui ont facilité à la
plante sa sortie de terre, mais qui, maintenant inutiles à sa
conservation, se nourrissent encore de sa substance, et pendent
renversés en la fatiguant de leur poids! À quoi lui servent-ils?
Comme il disait, et que la nuit était proche, nuit de printemps, parfois
glaciale, les deux lobes se relevèrent lentement sous ses yeux, et,
semblant vouloir se justifier du reproche, ils se rapprochèrent et
renfermèrent dans leur sein, pour le protéger contre le froid et la
morsure des insectes, ce tendre et fragile feuillage à qui le soleil
allait manquer, et qui alors, abrité et réchauffé, dormit sous les deux
ailes que la plante venait de replier mollement sur lui.
Le savant comprit d'autant mieux cette réponse muette, mais décisive,
que les parois extérieures du bivalve végétal avaient été entamées,
mordillées, la nuit précédente, par de petites limaces dont elles
conservaient encore les traces argentées.
Cet étrange colloque, de pensées d'un côté et d'action de l'autre, entre
l'homme et la plante, n'en devait point rester là. Charney ne s'était
pas si long-temps occupé de discussions métaphysiques, pour se rendre si
facilement à une bonne raison.
--C'est bien, répliqua-t-il; ici, comme ailleurs, un heureux concours de
circonstances fortuites a favorisé cette création débile. Naître armé
d'un levier pour soulever le sol, et d'un bouclier pour protéger sa
tête, c'était une double condition de son existence; si elle n'eût été
remplie, cette herbe serait morte étouffée dans son germe, comme des
myriades d'autres individus de son espèce, que la nature sans doute a
créés imparfaits, inachevés, inhabiles à se conserver et à se
reproduire, et qui n'ont eu qu'une heure de vie sur la terre. Peut-on
calculer combien de combinaisons fausses et impuissantes elle a essayées
pour parvenir à enfanter un seul être organisé pour la durée? Un aveugle
peut atteindre au but; mais que de flèches il aura perdues avant
d'arriver à ce résultat! Depuis des milliers de siècles, un double
mouvement d'attraction et de répulsion triture la matière; est-il donc
étonnant que le hasard ait tant de fois frappé juste? Cette enveloppe
peut protéger les premières feuilles, j'y consens; mais grandira-t-elle,
s'élargira-t-elle pour conserver et garantir aussi les autres feuilles
de la froidure et de l'attaque de leurs ennemis? Non! Rien donc n'a été
calculé là-dedans; rien n'y est le fruit d'une pensée intelligente, mais
bien d'un hasard heureux!
Monsieur le comte, la nature vous garde encore plus d'une réponse
capable de rétorquer vos argumens. Patientez, et observez là dans cette
production faible et isolée, sortie de ses mains et jetée dans la cour
de votre prison, au milieu de vos ennuis, peut-être moins par un coup du
hasard que par une bienveillante prévision de la Providence. Vous avez
eu raison, monsieur le comte, ces ailes protectrices qui jusqu'à présent
couvraient si maternellement la jeune plante, ne se développeront point
avec elle; elles tomberont même bientôt, desséchées et flétries,
impuissantes qu'elles sont de l'abriter encore! Mais la nature veille,
et tant que les vents du nord feront descendre des Alpes les brouillards
humides et les flocons de neige, ses nouvelles feuilles, encore dans le
bourgeon, y trouveront un asile sûr, un logement disposé pour elles,
fermé aux impressions de l'air, calfeutré de gomme et de résine, qui se
distendra selon leurs besoins, ne s'ouvrira qu'à temps et sous un ciel
favorable. Elles n'en sortiront que pressées les unes contre les autres,
se prêtant un fraternel appui, et couvertes de chaudes fourrures, de
duvets cotonneux, qui les défendront des dernières gelées ou des
caprices atmosphériques. Mère jamais a-t-elle veillé avec plus d'amour à
la conservation de ses enfans? Voilà ce que vous sauriez depuis
long-temps, monsieur le comte, si, descendant des régions abstraites de
la science humaine, vous aviez autrefois daigné abaisser vos regards sur
les simples et naïfs ouvrages de Dieu. Plus vos pas se seraient tournés
vers le nord, et plus ces communes merveilles eussent surgi patentes à
vos yeux. Là où le danger s'accroît, les soins de la Providence
redoublent!
Le philosophe avait suivi attentivement tous les progrès et les
transformations de la plante. De nouveau, il avait lutté contre elle par
le raisonnement, et de nouveau elle avait eu réponse à tout!
--À quoi bon ces poils épineux qui garnissent ta tige? lui disait-il.
Et le lendemain, elle les lui montrait chargés d'un givre léger, qui,
grâce à eux, tenu à distance, n'avait pu glacer sa tendre écorce.
--À quoi te servira dans les beaux jours ta chaude douillette de ouate
et de duvet?
Les beaux jours étaient venus, et elle s'était dépouillée sous ses yeux
de son manteau d'hiver, pour se parer de sa verte toilette de printemps,
et ses nouveaux rameaux naissaient affranchis de ces soyeuses
enveloppes, désormais inutiles.
--Mais que l'orage gronde, et le vent te brisera, et la grêle hachera
tes feuilles trop tendres pour lui résister.
Le vent avait soufflé, et la jeune plante, bien faible encore pour oser
lutter, courbée jusqu'à terre, s'était défendue en cédant. La grêle
était venue, et, par une nouvelle manoeuvre, les feuilles se redressant
le long de la tige pour la garantir, serrées les unes contre les autres,
pour se protéger mutuellement, ne se présentant qu'à revers aux coups de
l'ennemi, avaient opposé leurs solides nervures à la pesanteur des
projectiles atmosphériques; leur union avait fait leur force, et, cette
fois comme l'autre, la plante était sortie du combat, non sans quelques
légères mutilations, mais vive et forte encore, et prête à s'épanouir
devant le soleil qui allait cicatriser ses blessures.
--Le hasard est-il donc intelligent? s'écriait Charney. Faut-il
spiritualiser la matière ou matérialiser l'esprit? Et il ne cessait
d'interroger sa muette interlocutrice; il aimait à la voir, à la suivre
dans ses métamorphoses; et un jour, après qu'il l'eut contemplée
long-temps, il se surprit à rêver près d'elle, et ses rêveries avaient
une douceur inaccoutumée, et il se sentit heureux de les prolonger en
marchant à grands pas dans sa cour. Puis, relevant la tête, il aperçut à
la fenêtre grillée du grand mur l'_attrapeur de mouches_, qui semblait
l'observer. Il rougit d'abord, comme si l'autre eût pu deviner sa
pensée, et il lui sourit ensuite, car il ne le méprisait plus. En
avait-il le droit? Ne venait-il pas, lui aussi, d'absorber son esprit
dans la contemplation d'une des créations infimes de la nature?
--Qui sait, se disait-il, si cet Italien n'a pas découvert dans une
mouche autant de choses dignes d'être étudiées, que moi dans ma plante?
En rentrant dans sa chambre, le premier objet qui frappa sa vue, ce fut
cette sentence fataliste, inscrite par lui sur le mur deux mois
auparavant:
_Le hasard est aveugle, et seul il est le père de la création._
Il prit un charbon, et écrivit dessous: