II.

Je me rappelle que traversant les Alpes grecques pour me rendre en

Italie, moi, touriste, voyageant à pied, la sacoche sur l'épaule et le

bâton ferré à la main, je m'arrêtai pensif à contempler, non loin du col

de Rodoretto, un gros torrent, enflé par la fonte des glaciers

supérieurs. Le bruit qu'il faisait en roulant, les cascades écumeuses

dont son cours était parsemé, les couleurs variées dont ses eaux se

montraient teintes, tour à tour jaunes, blanches, noires, témoignant

qu'il avait creusé son lit à travers des couches de marne, de calcaire

et d'ardoise; les blocs énormes de marbre et de silex qu'il avait pu

déchausser, mais non arracher du sol, et qui formaient comme autant de

cataractes, ajoutant un bruit nouveau à tous ces bruits, des cascades

nouvelles à toutes ses autres cascades; les arbres entiers qu'il

chariait sortant à moitié de l'eau, ayant d'un côté leur feuillage agité

par le vent, qui soufflait avec force, et de l'autre tourmenté par les

flots bondissans, les fragmens de berges encore couverts de leur

verdure, îlots détachés de ses rivages, qui flottaient de même à la

surface du torrent, et allaient se briser contre les arbres, comme les

arbres se fracassaient en passant contre les blocs de marbre et de

silex; tout ce clapotage, tous ces murmures, tout ce fracas, tous ces

spectacles, resserrés entre deux hautes rives escarpées, me tinrent

quelque temps en émoi et en méditation. Ce torrent, c'est le Clusone.

Je côtoyai ses bords, et j'arrivai avec lui dans l'une des quatre

vallées dites protestantes, en souvenir des anciens Vaudois, réfugiés là

jadis. Mon torrent n'avait plus son allure rapide et désordonnée et ses

cent voix hurlantes et glapissantes. Il s'était adouci, il avait rejeté

ses arbres et ses îlots sur quelque rive aplatie ou dans le fond de

quelque anse; ses couleurs s'étaient fondues en une seule, et la vase de

son lit ne venait plus obscurcir sa surface. Coulant encore avec force,

mais avec décence, propre, presque coquet, il singeait la petite rivière

pour caresser de ses flots les murailles de Fénestrelle.

Je vis alors Fénestrelle, gros bourg célèbre par l'eau de menthe qu'on y

fabrique, et plus encore par les forts qui couronnent les deux montagnes

entre lesquelles le bourg est placé. Ces forts, qui communiquent

ensemble par des chemins couverts, avaient été démantelés en partie

durant les guerres de la république; l'un d'eux cependant, réparé,

ravitaillé, était devenu prison d'état aussitôt que le Piémont était

devenu France.

Eh bien! c'est là, dans ce fort de Fénestrelle, que fut confiné Charles

Véramont, comte de Charney, accusé d'avoir voulu renverser le

gouvernement régulier et légal de son pays, pour y substituer un régime

de désordre et de terreur.

Le voici donc séparé des hommes, du plaisir et de la science, ne

regrettant ni les uns ni les autres, oubliant, sans trop d'amertume, cet

espoir de régénération politique qui un instant sembla ranimer son coeur

usé, disant un adieu forcé, mais plein de résignation, à sa fortune,

dont toute la pompe n'a pu l'étourdir; à ses amis, qui l'ennuyaient; à

ses maîtresses, qui le trompaient; ayant pour demeure, au lieu de son

vaste et brillant hôtel, une chambre triste et nue; pour unique valet,

son geôlier; et renfermé seul avec sa pensée désolante.

Que lui importent à lui la tristesse et la nudité de sa chambre!

L'indispensable nécessaire s'y trouve, et il est las du superflu. Son

geôlier même lui paraît supportable. Sa pensée seule lui pèse.

Cependant, quelle autre distraction lui reste? Aucune. Du moins, il n'en

voit point alors de possible.

Toute correspondance avec l'extérieur lui est interdite. Il ne possède

et ne peut posséder ni livres, ni plumes, ni papier. Ainsi l'exige la

discipline de la prison. Ce n'eût point été là une privation pour lui

autrefois, quand il ne songeait qu'à se dérober au mal scientifique dont

il était obsédé. Aujourd'hui, un livre lui eût donné un ami à consulter

ou un adversaire à combattre. Privé de tout, séquestré du monde, il

fallut bien se réconcilier avec soi-même, vivre avec son ennemi, avec sa

pensée.

Ô qu'elle était âcre et accablante cette pensée qui sans cesse

l'entretenait de sa position désespérée! qu'elle était froide et lourde

pour lui, pour lui que la nature avait d'abord comblé de ses dons, que

la société avait entouré dès sa naissance de ses faveurs et de ses

priviléges; lui, aujourd'hui captif et misérable; lui, qui a tant besoin

de protection et de secours, et qui ne croit ni à Dieu ni à la pitié des

hommes!

Il essaie encore de se débarrasser de cette pensée qui le glace, qui le

brûle quand il la laisse se débattre enfermée dans ses rêveries. De

nouveau, il veut vivre avec le monde du dehors, dans le monde matériel.

Mais qu'il se montre rétréci devant son regard ce monde! Jugez-en.

Le logement occupé par le comte de Charney est à l'arrière-partie de la

citadelle, dans un petit bâtiment élevé sur les débris d'une ancienne et

forte construction qui tenait autrefois aux ouvrages de défense de la

place, mais que le développement des nouveaux travaux de fortifications

a rendue inutile.

Quatre murs nouvellement blanchis à la chaux, et qui ne lui permettent

même plus de retrouver les traces de ceux qui avant lui ont habité ce

lieu de désolation; une table, sur laquelle il ne peut que manger; une

chaise, dont la poignante unité semble l'avertir que jamais un être

humain ne viendra là, s'asseoir près de lui; un coffre pour son linge et

ses vêtemens; un petit buffet de bois blanc peint, à moitié vermoulu,

avec lequel contraste singulièrement un riche nécessaire en acajou,

placé dessus, et damasquiné d'argent sur toutes ses faces (c'est la

seule part qu'on lui ait laissée de sa splendeur passée); un lit étroit,

mais assez propre; une paire de rideaux de toile bleue, qui pendent à sa

fenêtre comme un objet de luxe dérisoire, comme une raillerie amère;

car, vu l'épaisseur de ses barreaux, et le haut mur s'élevant à dix

pieds en face, il ne doit craindre ni les regards curieux, ni

l'importunité des rayons trop ardens du soleil: tel est l'ameublement de

sa chambre.

Au-dessus de lui, une autre chambre pareille à la sienne, mais vide,

inoccupée; car il n'a point de compagnons dans cette partie détachée de

la forteresse.

Le reste de son univers se borne à un escalier de pierre court et

massif, tournant brusquement en spirale pour aboutir à une petite cour

pavée, enfoncée dans un des anciens fossés de la citadelle. C'est là le

lieu de promenade où, deux heures par jour, il va prendre autant

d'exercice et jouir d'autant de liberté que le permet le régime prescrit

par le commandant.

De là le prisonnier peut apercevoir la sommité des montagnes et les

vapeurs de la plaine; car les constructions de la forteresse,

s'abaissant tout-à-coup à l'orient du préau, y laissent pénétrer l'air

et le soleil. Mais une fois enfermé dans sa chambre, un horizon de

maçonnerie frappe seul ses regards, au milieu de cette nature

pittoresque et sublime qui l'entoure. À sa droite s'élèvent les coteaux

enchantés de Saluces; à sa gauche se développent les dernières

ondulations des vallées d'Aoste et les rives de la Chiara; il a devant

lui les plaines merveilleuses de Turin; derrière lui les Alpes, qui

grandissent, s'échelonnent, parées de rochers, de forêts et d'abîmes, du

mont Genèvre au mont Cenis; et il ne voit rien, rien qu'un ciel brumeux

suspendu sur sa tête dans un cadre de pierres, rien que les pavés de sa

cour et le grillage de sa prison, rien que cette haute muraille qui lui

fait face, et dont l'uniformité fatigante n'est interrompue que, vers

son extrémité, par une petite fenêtre carrée, où de temps en temps lui

est apparue à travers les barreaux une figure triste et renfrognée.

Voilà le monde circonscrit où désormais il lui faut chercher ses

distractions et trouver ses joies!

Il s'évertua l'esprit pour y réussir. Il crayonna, il charbonna les murs

de sa chambre de chiffres et de dates qui lui rappelaient les événemens

heureux de sa jeunesse; mais qu'ils étaient en petit nombre! Il sortait

de ces souvenirs le coeur plus affaissé.

Puis son démon fatal, sa pensée, revint avec ses convictions désolantes,

et il les formula en sentences terribles, qu'il inscrivit aussi sur son

mur, près des souvenirs sacrés de sa mère et de sa soeur!

Voulant triompher enfin de sa pensée maladive et de son oisiveté

pesante, il tâcha de se façonner aux choses frivoles et puériles; il

courut de lui-même au-devant de cet abrutissement que donne le long

séjour des prisons: il s'y plongea, il s'y vautra avec transport.

Il parfila du linge et de la soie, le savant!

Il fit des chalumeaux de paille, il construisit des vaisseaux pavoisés

avec des coquilles de noix, le philosophe!

Il fabriqua des sifflets, des coffrets ciselés et des paniers à

claire-voie, avec des noyaux, l'homme de génie! des chaînes et des

instrumens sonores avec l'élastique de ses bretelles!

Puis il s'admira dans ses oeuvres; puis, bientôt après, le dégoût le

prit, et il foula tout aux pieds!

Pour varier ses occupations, il sculpta sur sa table mille dessins

bizarres. Jamais écolier ne découpa son pupitre, ne le chargea

d'arabesques, en relief et en intaille, avec plus de patience et

d'adresse. Le pour-tour de l'église de Caudebec, la chaire et les

palmiers de Sainte-Gudue, à Bruxelles, ne sont pas décorés d'une plus

grande profusion de figures sur bois. C'étaient des maisons sur des

maisons, des poissons sur des arbres, des hommes plus hauts que des

clochers, des bateaux sur les toits, des voitures en pleine eau, des

pyramides naines et des mouches gigantesques. Tout cela horizontal,

vertical, oblique, sens-dessus-dessous, pêle-mêle, tête-bêche, véritable

chaos hiéroglyphique, dans lequel parfois il s'efforçait à chercher un

sens symbolique, une suite, une action; car celui qui croyait tant à la

puissance du hasard, pouvait bien espérer trouver un poème complet sur

les découpures de sa table, comme un dessin de Raphaël sur les veines

bigarrées du buis de sa tabatière.

Il s'ingénia ainsi à multiplier des difficultés à vaincre, des problèmes

à résoudre, des énigmes à deviner; et l'ennui, le formidable ennui, vint

le surprendre encore au milieu de toutes ces graves occupations!

Cet homme dont la figure s'était montrée à l'extrémité de la grande

muraille eût pu lui fournir des distractions plus réelles peut-être;

mais il semblait éviter son regard, se retirant de ses barreaux aussitôt

que le comte paraissait vouloir l'examiner avec quelque attention.

Charney le prit tout d'abord en haine. Il avait si bonne opinion de

l'espèce, qu'il ne lui fallut pas plus que ce mouvement de retraite pour

lui donner à penser que l'inconnu était un espion chargé de le

surveiller jusque dans les loisirs de sa prison, ou un ancien ennemi

jouissant de sa misère et de son abaissement.

Quand il interrogea le geôlier là-dessus, celui-ci dut le détromper.

--C'est un Italien, lui dit-il, bon enfant, bon chrétien, car je le

trouve souvent en prières.

Charney haussa les épaules.

--Et pourquoi est-il ici? lui demanda-t-il.

--Il a voulu assassiner l'empereur!

--Est-ce donc un patriote?

--Patriote? oh! non; mais le pauvre homme avait un fils et une fille, et

il n'a plus qu'une fille; et son fils est mort en Allemagne... Un boulet

lui a cassé une dent. _Povero figliuolo!_

--Alors c'était un transport d'égoïsme! murmura Charney.

--Tête-bleue! vous n'êtes pas père, _signor conte_? ajouta le geôlier.

Si mon petit Antonio, qui tette encore, devait être sevré au profit de

l'empire, qui a dans ce moment le même âge que lui, à peu près...

_Cristo santo!_ Mais silence, je ne veux loger à Fénestrelle qu'avec des

clefs à ma ceinture et sous mon chevet.

--Et quelles sont aujourd'hui les occupations de ce hardi conspirateur?

--Il attrape des mouches, dit le geôlier avec un regard demi-railleur.

Charney ne le détesta plus; il le méprisa.

--C'est donc un fou! s'écria-t-il.

--_Perche pazzo, signor conte?_ Plus nouveau que lui au logis, vous êtes

déjà devenu un _maëstro_ dans l'art de la sculpture sur bois.

_Pazienza!_

Malgré l'ironie qu'exprimaient ces derniers mots, Charney reprit ses

travaux manuels, l'explication de ses hiéroglyphes, remèdes toujours

impuissans contre le mal dont il était tourmenté. Dans ces puérilités,

dans ces ennuis, passa tout un hiver.

Heureusement pour lui, un nouveau sujet de distraction allait bientôt

venir à son aide.

Picciola(#39071) · 第 16 / 52 题