Je viens de relire mon oeuvre, et je tremble en vous l'offrant.
Cependant, qui mieux que vous peut l'apprécier?
Vous n'aimez ni les gros romans, ni les longs drames.
Mon livre n'est ni un drame, ni un roman.
L'histoire que je vais vous conter, madame, est simple, tellement
simple, que jamais plume peut-être n'aborda un sujet plus audacieusement
restreint! Mon héroïne est si peu de chose! Non que je veuille d'avance,
en cas d'insuccès, en rejeter la faute sur elle! Dieu m'en garde! Si
l'action de cet ouvrage est peu apparente, la pensée n'en est pas
dépourvue de grandeur, le but en est élevé, et si je ne l'atteins pas,
c'est que les forces m'auront manqué. J'attache du prix pourtant à sa
réussite, car j'y ai déposé des convictions profondes; et, par un
sentiment de bienveillance plutôt que de vanité, j'aime à croire que si
la foule des liseurs vulgaires le rejette et le dédaigne, pour
quelques-uns, du moins, il ne sera pas sans charme, pour quelques autres
sans utilité.
La vérité des faits est-elle pour vous de quelque valeur? Ici je la
certifie, et vous l'offre en compensation de ce que vous regretterez
peut-être de ne pas trouver suffisamment dans ce volume.
Vous vous rappellez cette bonne et gracieuse femme, morte depuis
quelques mois seulement, la comtesse de Charney, dont le regard, quoique
voilé par une pensée de deuil, vous frappa, tant il portait une double
et céleste empreinte.
Ce regard si candide, si doux, qui vous caressait en vous parcourant,
qui vous dilatait le coeur en s'arrêtant sur vous, et dont on se
détournait malgré soi-même, pour le rechercher bientôt; ce regard,
d'abord presque timide comme celui d'une jeune fille, vous l'avez vu
ensuite briller, s'animer, jeter des flammes, et trahir tout-à-coup des
sentimens de force, d'énergie et de dévouement. Eh bien! ce regard,
c'était toute la femme! Cette femme, c'était le mélange incroyable de la
douceur et de l'audace, de la faiblesse des sens et de la résolution de
l'âme; c'était une lionne terrible, qu'un enfant apaisait d'un mot;
c'était une colombe craintive, capable de porter la foudre sans
trembler, s'il se fût agi de la défense de ses amours,--de ses amours de
mère s'entend!
Telle je l'ai connue, telle d'autres l'avaient connue long-temps avant
moi, alors que son âme ne s'exaltait que dans son culte de fille, puis
d'épouse. C'est avec un plaisir bien vif que je vous entretiens ici de
cette noble créature: les occasions seront trop rares où je pourrai vous
en parler encore. Elle n'est pas l'héroïne principale de cette histoire.
Dans l'unique visite que vous lui fîtes à Belleville, où elle s'était
fixée pour toujours, car le tombeau de son mari est là (et le sien aussi
maintenant), plusieurs choses semblèrent vous étonner. Ce fut d'abord la
présence d'un vieux domestique, à cheveux blancs, assis auprès d'elle à
table. Vous parûtes surtout vous stupéfier en entendant ce domestique,
aux gestes brusques, aux manières communes, même pour des gens de cette
classe, tutoyer la fille de la comtesse, et la jeune femme, élégante et
parée, belle comme sa mère l'avait été, répondre au vieillard avec
déférence et respect, avec amitié même, en l'interpellant du titre de
parrain: en effet, elle est sa filleule. Puis, peut-être il vous
souvient d'une fleur desséchée, effacée de couleurs, enfermée dans un
riche médaillon, et, lorsque vous l'interrogeâtes sur cette relique, de
l'expression douloureuse qu'exprima la figure de la pauvre veuve. Elle
laissa même, je crois, votre demande sans réponse: c'est que cela eût
exigé du temps, et ne pouvait s'adresser à un indifférent.
Cette réponse, je vais vous la faire aujourd'hui.
Honoré de l'affection de cette excellente femme, plus d'une fois, en
face de ce médaillon, assis entre elle et son vieux serviteur, j'ai
entendu, de l'un et de l'autre, sur cette fleur fanée, des récits longs
et détaillés, qui m'ont ému vivement. J'ai long-temps gardé entre mes
mains les manuscrits du comte, sa correspondance et le double journal de
sa prison, sur toile et sur papier: pièces justificatives et documens
historiques ne m'ont pas manqué.
Ces récits, je les ai retenus précieusement dans ma mémoire; ces
manuscrits, je les ai compulsés attentivement; cette correspondance,
j'en ai extrait des fragmens précieux; ce journal, j'y ai puisé mes
inspirations, et si je parviens à faire passer dans votre âme le
sentiment dont je fus saisi moi-même en présence de tous ces souvenirs
du captif, c'est à tort que j'aurai tremblé pour la destinée de ce
livre.
Encore un mot. J'ai conservé à mon héros son titre de _comte_, dans un
temps où les dénominations nobiliaires avaient cessé d'avoir cours;
c'est que toujours on me le désignait ainsi, soit en français, soit en
italien. Dans ma mémoire, son nom était invariablement cloué à son
titre: titre et nom, j'ai tout laissé aller au courant de la plume.
Vous voilà avertie, madame. Ne demandez donc pas à ce livre des
événemens de haute importance, ni même un récit attrayant sur quelque
aventure amoureuse. J'ai parlé d'utilité, et à qui un récit d'amour
peut-il être utile? Dans ce doux savoir surtout, pratique vaut mieux que
théorie, et chacun a besoin de sa propre expérience: cette expérience,
on court joyeusement au-devant d'elle pour l'acquérir, et on ne se
soucie guère de la trouver toute faite dans des livres. Les vieillards,
devenus moralistes par nécessité, auront beau s'écrier:--Évitez cet
écueil, sur lequel nous nous sommes brisés autrefois! les jeunes gens
répondront:--Cette mer que vous avez bravée, nous voulons la braver à
notre tour, et nous réclamons notre droit de naufrage.
Il y a cependant encore de l'amour dans ce que je vais vous conter; mais
il ne s'agit ici, avant tout, que de l'amour d'un homme pour... Vous le
dirai-je?... Non; lisez, et vous saurez.