QUELQUES RECHERCHES SUR L'EMPLOI DU TEMPS DANS LES PRISONS D'ÉTAT.

L'ouvrage de M. Saintine est jugé: l'opinion publique avait devancé

cette fois la justice solennelle que l'Académie Française s'est

empressée de lui rendre en le proclamant digne d'un prix qui fait

également honneur au caractère et au talent de l'écrivain. Aujourd'hui

_Picciola_, dont la publication remonte à peine à cinq ans, jouit déjà

de cette réputation solide et inaltérable que nos meilleurs classiques

n'ont acquise qu'après l'épreuve du temps, et cet admirable livre de

philosophie morale et religieuse a pris sa place dans les bibliothèques

à côté de la _Confession du Vicaire Savoyard_, par Jean-Jacques

Rousseau, et de _Paul et Virginie_, par Bernardin de Saint-Pierre.

Je ne répéterai donc pas les éloges unanimes qui ont été accordés à ce

petit chef-d'oeuvre, comparable, et préférable peut-être, aux _Prigioni_

de Silvio Pellico; je ne dirai pas que M. Saintine a donné un exemple

remarquable des immenses ressources d'intérêt que peut renfermer le

sujet le plus simple et le plus exigu en apparence; je ne dirai pas

qu'il a tenté une espèce de tour de force littéraire en taillant un

volume dans l'étoffe d'une courte nouvelle; je ne dirai pas, enfin,

qu'il a su éviter les écueils presque inévitables d'une composition où

il avait à chaque pas la crainte de tomber dans le faux, ou dans le

froid, ou même dans le ridicule. Tout a été dit là-dessus pour faire

ressortir le singulier mérite de l'auteur, qui s'est tenu constamment

dans les bornes délicates et indécises du vrai et du beau. _Picciola_

est désormais rangé au nombre de ces livres qu'on se dispense de louer,

parce qu'on les relit sans cesse, en les aimant et en les admirant

toujours davantage.

Certes, si je n'avais craint d'être taxé de complaisance, bien plus, de

camaraderie, je me serais fait un plaisir de revenir lentement sur les

impressions douces, mélancoliques et suaves que m'a procurées la lecture

de _Picciola_; j'aurais cherché à découvrir la cause des charmes de

cette lecture, qui pourtant ne soutient ni n'éveille l'attention par la

multiplicité et la bizarrerie des événemens, par l'éclat et la force des

péripéties, par le choc et le tumulte des passions, par tous les

ressorts, déjà usés ou affaiblis, de la dramaturgie moderne; j'aurais

sans doute réussi à prouver, ce modèle à la main, que de tous les écrits

conçus pour nous intéresser et nous émouvoir, les plus uniformes sont

d'ordinaire les plus touchans, et que souvent une modeste étude

physiologique, approfondie par la science et illuminée par

l'imagination, trouve en nous des sympathies intimes que n'atteignent

pas les grandes oeuvres du génie.

L'histoire de l'homme solitaire, le journal minutieux de ses pensées et

de ses actions dans l'isolement, la peinture du prisonnier dans sa

captivité, du moine dans sa cellule, du naufragé dans son île déserte,

ce sont là des sources éternelles de rêverie et de méditation. Il semble

que chacun de nous s'attache de préférence au spectacle de l'homme

luttant corps à corps avec l'adversité, dont il triomphe par la

patience, cette force des faibles. _Robinson Crusoé_, n'est-il pas le

livre de tous les âges et de toutes les conditions? Nous le savons par

coeur avant de l'avoir pu lire, et quand la vieillesse nous invite à

rétrécir le cercle de nos lectures comme celui de nos amis, que la mort

a décimés autour de nous, c'est encore _Robinson Crusoé_ qui nous fait

compagnie et qui nous apprend à ne jamais désespérer de la Providence.

M. Saintine, en écrivant _Picciola_, connaissait bien la prédilection

que nous autres, petits ou grands enfans, avons pour le récit des

infortunes d'un prisonnier. Les _Mémoires_ du baron de Trenck et ceux de

Latude avaient, dans le dernier siècle, témoigné de l'empressement du

public pour ce genre d'ouvrage, qui pourrait, à la rigueur, se passer du

savoir-faire du rédacteur, tant est saisissant et entraînant l'intérêt

qu'il emprunte de la situation même du principal personnage. Mais M.

Saintine ne crut pas nécessaire d'accumuler dans la biographie de son

prisonnier ces miracles d'industrie, d'adresse, et de persévérance,

enfantés par l'amour de la liberté; ces échelles de corde gigantesques

tissues avec du linge, ces instrumens de délivrance façonnés avec un

mauvais couteau, ces souterrains creusés dans le roc à l'aide d'un

chandelier de fer, ces larges brèches faites en silence dans des

murailles épaisses de dix pieds, ces énormes barreaux sciés au moyen

d'un ressort de montre; en un mot, ces évasions incroyables, effectuées,

la nuit ou en plein jour, presque sous les yeux des geôliers et des

sentinelles, malgré les portes, les verroux, les cadenas, les grilles,

et tout l'appareil formidable d'une prison d'état. M. Saintine a choisi,

au contraire, un prisonnier résigné, qui n'essaie pas de s'enfuir, et

qui finit par être plus heureux dans sa prison qu'il ne l'était en

liberté au milieu des vains plaisirs et des bruyantes illusions du

monde. M. Saintine a concentré son drame, pour ainsi dire, sur la tête

d'une fleur.

Cette fleur est la véritable héroïne de son roman; on croirait

volontiers qu'elle parle et qu'elle agit; elle joue un rôle que le ciel

a l'air de lui dicter; elle s'anime, elle devient un être vivant et

intelligent; elle console et instruit le prisonnier; elle lui révèle

l'oeuvre de la création; elle le retire de l'abyme de l'incrédulité;

elle le conduit, sous l'égide de la foi, au bonheur qu'il avait nié, et

dont il s'éloignait de plus en plus en poursuivant un fantôme. C'est un

ange qui a pris cette forme végétale pour arracher un malheureux aux

tortures du doute et aux horreurs du désespoir.

Eh bien! cette fleur sublime, sur laquelle repose la pieuse et poétique

histoire du prisonnier de Fenestrelle, n'a pas été comprise par le

matérialisme des uns et par l'ignorance des autres. On a critiqué ce

qu'on devait surtout admirer; on a discuté au lieu de sentir, et cette

critique aride, qui s'épuise à découvrir un ver imperceptible dans les

plus beaux fruits, a condamné une invraisemblance et une exagération

dans cet amour du pauvre prisonnier pour sa fleur inconnue. Sans doute

cette injuste critique n'est pas de celles qui ont de l'écho ni de la

portée; mais comme elle peut vouloir se reproduire à la faveur des

nouvelles et nombreuses éditions qui attendent _Picciola_, je lui

répondrai dès à présent pour en finir avec elle, et je lui opposerai

quelques recherches sur la manière dont les prisonniers célèbres ont

employé le temps durant leur captivité. De ces exemples, fournis par

différentes époques, il résultera que l'amant de _Picciola_ s'est créé

un délassement et une affection que justifient les tristes annales des

prisons d'état, de Pignerol, de Vincennes et de la Bastille.

Que si j'étais botaniste, ce que je ne suis pas, faute de pouvoir

retenir dans ma chétive mémoire douze mille mots de technologie plus ou

moins barbare, je ne perdrais pas cette occasion de réhabiliter

_Picciola_ aux yeux des botanistes qui regrettent de ne pas connaître le

nom scientifique de cette fleur, et qui hésitent à lui assigner son rang

d'espèce et de genre dans la classification des plantes, selon Linnée et

Tournefort, ou bien selon Jussieu et Mirbel. J'avoue tout bas que je ne

ferais pas une grosse querelle à M. Saintine s'il s'était avisé de

tendre un piége aux savans, et d'inventer une fleur qui n'existât que

dans son livre. Que nous importe de savoir exactement si cette fleur

était _polypétale_ ou _monocotylédone_, si elle appartenait à la classe

_dodécandrie_ ou _polygamie_, si elle devait figurer dans la famille des

_blackweliacées_ ou des _licopodiums_, _etc._? Ces détails, fort

inutiles pour le lecteur qui demande des pensées et des émotions,

deviendraient certainement indispensables, si M. Saintine avait la

prétention de faire couronner _Picciola_ par l'Académie des Sciences.

On cite peu de prisonniers qui se soient passionnés pour les fleurs,

parce que les objets de cette passion, si naturelle à l'homme isolé, ne

leur étaient pas permis. Une prison, en effet, se prête mal aux

exigences de l'horticulture, et il n'y a pas de plante qui consentirait

à végéter dans l'atmosphère étouffée d'un cachot. Dans les cours

étroites où les prisonniers d'état obtenaient à grand'peine la faveur de

respirer sous le ciel; pressé par de hautes murailles noires et nues, un

rosier aurait demandé grâce, une marguerite n'eût pas essayé de fleurir,

car les plantes ne peuvent se passer d'air et de soleil; elles ne

s'accoutument jamais au méphitisme et aux ténèbres: les plus vivaces

auraient péri le lendemain de leur entrée à la Bastille.

Le grand Condé, qui fut prisonnier d'état dans le château de Vincennes

en 1650, avait pourtant des fleurs pour se consoler. Le cardinal Mazarin

n'était donc pas un ennemi cruel et sans pitié. Le prince se fit un

petit parterre dans les fossés du donjon, au-dessous des fenêtres de sa

prison; il cultivait lui-même ses plantations, et donnait

particulièrement des soins assidus à une brillante famille d'oeillets

qui le rendaient aussi fier que ses victoires. Mademoiselle de Scudéry,

ayant été admise à pénétrer jusqu'à lui, le trouva, sans pourpoint et

sans chapeau, occupé à ces travaux de jardinage; elle se sentit touchée

d'admiration, et improvisa ces jolis vers, qui servirent long-temps

d'inscription au jardin du grand Condé:

En voyant ces oeillets, qu'un illustre guerrier

Arrosa d'une main qui gagna des batailles,

Souviens-toi qu'Apollon bâtissait des murailles,

Et ne t'étonne pas que Mars soit jardinier.

Le cardinal de Retz, qui remplaça le prince de Condé à Vincennes,

n'hérita pas de son jardin et de ses oeillets: Mazarin craignait que

l'activité et l'audace de son rival politique ne vissent dans la bêche

et dans la serpette que des instrumens de délivrance. Le cardinal, gardé

de près dans sa chambre, aimait mieux jouer aux dames ou aux échecs avec

ses gardiens que de lire son bréviaire. Il méditait son évasion, et

repassait dans son esprit les circonstances de la conjuration de

Fiesque, qu'il s'était proposé pour modèle. Il ne songeait pas encore à

écrire ses mémoires.

La démangeaison d'écrire est cependant bien grande en prison pour tous

ceux qui savent tenir une plume! Mais, comme le régime des prisons

d'état s'opposait à ce que ce moyen de distraction y fût autorisé, tous

les prisonniers imaginaient d'ingénieux procédés pour suppléer aux

plumes, à l'encre et au papier, qu'on leur refusait rigoureusement au

nom du roi.

Pellisson-Fontanier, que son dévouement au surintendant Fouquet fit

incarcérer à la Bastille en même temps que cette illustre victime de la

haine de Louis XIV, n'aurait pas eu le courage de supporter l'affreux

supplice du secret pendant plus d'une année, si la nécessité ne lui eût

appris quelques-unes de ces inventions qui étaient traditionnelles dans

les prisons d'état: il remplit d'écriture les murs de sa chambre

blanchie à la chaux; il écrivit ensuite sur le plomb des vitres avec la

pointe d'une épingle; et, quand il eut couvert de ses pensées toutes les

pages de pierre, de bois, et de plomb, que renfermait sa prison, il

composa de l'encre en broyant dans du vin des croûtes de pain brûlées,

il tira une plume de la paillasse de son lit, et traça des ouvrages de

littérature entre les lignes et sur les marges de quelques livres de

piété qu'on lui laissait pour l'amener à trahir son bienfaiteur et son

ami.

Mais ce n'était point assez de pouvoir écrire pendant cinq années d'une

rude captivité: Pellisson, qui se sacrifiait ainsi à l'amitié en prenant

hautement la défense du surintendant, avait besoin qu'on l'aimât. On mit

près de lui, pour l'espionner, un Allemand, qui ne résista pas à

l'entraînement et aux séductions de l'éloquence du prisonnier; cet

Allemand s'employa même à favoriser les correspondances qu'il devait

intercepter, et ce fut par sa généreuse entremise que Pellisson publia,

du fond de la Bastille, cette admirable apologie qui sauva la tête de

Fouquet. Après s'être fait aimer d'un espion, il trouva plus aisé

d'apprivoiser une araignée: cette araignée avait tendu sa toile entre

les barreaux du soupirail à travers lequel l'air et le jour pénétraient

dans la prison; il lui épargna la peine de guetter une proie dans ses

fils, et il plaça des mouches à demi mortes sur le bord du soupirail, où

l'araignée descendait les chercher. Elle ne tarda pas à s'accoutumer à

ce manége, et elle se hasarda bientôt à venir prendre son butin jusque

dans la main de Pellisson. Celui-ci poussa plus loin ses expériences et

l'éducation de l'araignée: elle accourait non seulement à la voix de son

maître, mais encore, au son de la musette jouée par un Basque idiot qui

le surveillait; elle se promenait familièrement sur les genoux de

Pellisson, et elle avait l'air d'être reconnaissante envers l'homme qui

s'occupait d'elle avec tant de sollicitude. Ce n'était plus une araignée

aux yeux de Pellisson: c'était une amie, une compagne d'infortune, une

prisonnière d'état.

Nous voulons ne pas croire qu'un gouverneur de la Bastille, M. de

Besemaux, ait eu la barbarie d'écraser sous son pied cette compagne,

cette amie d'un malheureux. Ce serait presque un crime, d'autant plus

odieux qu'il n'aurait pour motif qu'une basse et stupide méchanceté;

mais un porte-clefs brutal et à moitié ivre est peut-être l'auteur de ce

meurtre, qui arracha cette douloureuse exclamation au prisonnier: «Ah!

monsieur, vous m'avez fait plus de mal que vous ne m'en sauriez faire

avec toutes les tortures du monde! J'aurais préféré que vous me tuassiez

moi-même!»

Le surintendant Fouquet, condamné à la prison perpétuelle, qu'il subit

durant seize ans à Pignerol, depuis 1664 jusqu'en 1680, époque de sa

mort, aurait également apprivoisé une araignée, si l'on ajoute foi au

témoignage d'un prisonnier fameux, presque contemporain, Constantin de

Renneville; mais il y a trop d'analogie entre l'araignée de Pellisson et

celle-ci, que Saint-Mars aurait écrasée aussi, en disant à Fouquet que

_les criminels comme lui étaient indignes du moindre divertissement_,

pour qu'on ne reconnaisse pas la même tradition appliquée à deux

personnages différens. Or, Saint-Mars, lieutenant du roi dans la

citadelle de Pignerol, n'eût pas osé se porter à cet excès de mesquine

et insolente cruauté contre un prisonnier qu'il avait ordre de traiter,

au contraire, avec beaucoup de distinction; et, en outre, Fouquet, à la

suite de sa disgrâce et de son procès, aurait craint de se rendre

ridicule en s'amusant à un pareil jeu, qu'on n'eût pas manqué de livrer

aux railleries des courtisans. Fouquet ne s'adonnait qu'à des

occupations graves et austères: il lisait quelques ouvrages de dévotion

approuvés, choisis même par le roi et ses ministres--la Bible, les

oeuvres de saint Jérôme et d'autres pères de l'Église; on ne lui accorda

pas sans difficulté l'Histoire de France (on ne sait laquelle), le

Dictionnaire des Rimes, et une pharmacopée.

Fouquet resta plus de seize ans sans sortir de sa chambre, et sans

communiquer avec personne excepté un valet qui devait partager sa prison

perpétuelle et _n'en sortir qu'à la mort_, suivant le langage terrible

de Louvois. Pendant ces seize années, au bout desquelles il obtint

quelque adoucissement à sa captivité, il varia les occupations qui lui

permettaient de n'être pas surpris par l'ennui, le découragement et le

désespoir. Il avait surtout une infatigable ardeur à écrire, en dépit de

la surveillance sévère à laquelle il était soumis par ordre spécial du

roi. Il fabriqua des plumes avec des os de volailles, et de l'encre avec

de la suie délayée dans du vin; il remplit d'abord d'écriture tous les

livres qu'on lui mit entre les mains; quand on l'eut privé de livres, il

changea la destination du papier qu'on était forcé de lui fournir pour

l'usage de sa garderobe, et il en fit des manuscrits, qu'il cachait dans

son lit et dans le dossier de son fauteuil. Ces manuscrits furent

découverts, et on lui ôta les moyens de les continuer: alors il écrivit

sur ses rubans, sur ses mouchoirs, sur la doublure de ses habits. On le

fit habiller de brun et on ne lui donna plus que des rubans de couleur

sombre. Le ministre répondit aux plaintes de Saint-Mars qu'il était bien

difficile d'apporter reméde à cette fureur d'écrire.

On lui rendit pourtant des livres, en les soumettant à un examen

minutieux lorsqu'il demandait à les échanger contre de nouveaux: on

reconnut qu'il écrivait encore sur les marges avec des encres chimiques

invisibles, qui paraissaient à l'approche du feu. On finit sans doute

par fermer les yeux et tolérer une désobéissance aussi persévérante, que

rien au monde ne pouvait empêcher. Fouquet reprit donc ses écritures

avec une prodigieuse activité, et il rédigea un grand nombre d'ouvrages

en prose et en vers, la plupart traitant de matières morales et

ascétiques: les uns furent délivrés à son fils après sa mort, les autres

transmis à Louis XIV; quelques-uns, dit-on, virent le jour sous le non

du père Boutaud, jésuite, et l'on retrouve dans le plus connu, intitulé

_Conseils de la Sagesse de Salomon_, les sentimens de résignation et de

philosophie chrétiennes qui allégèrent le poids de cette inique

captivité.

Fouquet, quoique toujours enfermé, pouvait se procurer sans doute

beaucoup de plantes salutaires qui croissent dans les montagnes; car il

reprit les études pharmaceutiques qu'il avait faites autrefois sous les

yeux de sa pieuse mère, qui possédait tant de secrets précieux pour la

guérison de toutes les maladies, et qui les employait elle-même au

soulagement des pauvres. Fouquet donna des leçons de pharmacie au valet

emprisonné avec lui, et dans les derniers temps de sa vie il eut la

satisfaction, bien douce pour une âme évangélique comme la sienne, de

venir en aide à un de ses geôliers les plus impitoyables: Louvois lui

fit demander un collyre, appelé _eau de casse-lunette_, qu'il distillait

pour le mal d'yeux, avec la recette de cette eau et la manière de s'en

servir. Mais à cette époque le prisonnier de Pignerol voyait se relâcher

la rigueur de sa détention: il avait la permission de descendre sur les

boulevarts de la citadelle; de dîner à la table des officiers; sa femme,

ses enfans, et ses amis pénétraient jusqu'à lui; bientôt sa grâce

entière lui eût été accordée, lorsqu'il mourut subitement le 23 mars

1680.

Je crois avoir prouvé ailleurs, par de bien étranges rapprochemens de

faits et de dates, que la mort de Fouquet ne fut pas véritable, et que

cet infortuné, expiant la haine ou la terreur qu'il inspirait au roi,

avait vécu encore vingt-trois ans, à Pignerol, à Exile, aux îles

Sainte-Marguerite et à la Bastille, toujours sous la garde de

Saint-Mars, mais le visage couvert d'un masque, et entouré de

précautions extraordinaires pour empêcher qu'on ne le reconnût. Fouquet,

devenu _l'homme au masque de fer_, écrivait encore avec la pointe d'un

couteau sur une assiette d'argent, et avec une encre composée, sur son

linge, qu'on brûla lorsqu'il fut réellement mort, en 1703; mais sa

principale récréation consistait, dit-on, à épiler sa barbe avec des

_pincettes d'acier très-luisantes_.

Lauzun, le célèbre amant de Mademoiselle, duchesse de Montpensier, fut

prisonnier d'état à Pignerol en même temps que Fouquet; mais il n'avait

garde de se faire les mêmes distractions: léger, frivole, ignorant,

capricieux, il ne lisait et n'écrivait rien; il travaillait sans cesse à

gagner par des promesses magnifiques les soldats qui faisaient

sentinelle sous ses fenêtres et les valets qui l'approchaient dans sa

chambre; il fut cause de la fin tragique de plusieurs, accusés d'avoir

préparé son évasion, et pendus par ordre arbitraire du gouverneur. Quand

la fâcheuse issue de ces tentatives l'eut réellement convaincu de leur

inutilité, il chercha d'autres manières de tuer le temps. À l'aide d'une

lunette d'approche qu'on lui avait fait parvenir secrètement, il passait

des journées entières à observer tout le pays qu'on découvrait de ses

fenêtres. Lorsque le gouverneur lui eut enlevé cette lunette, il se

vengea en l'humiliant par toutes sortes d'insolences; ensuite, il

s'occupa si passionnément de sa toilette, qu'il restait en contemplation

devant un miroir; il avait obtenu qu'on lui envoyât de Paris des

perruques et des habits à la mode, des dentelles et des bijoux: il ne

lui manquait que de pouvoir se montrer. Plus tard, Louis XIV, cédant aux

prières de Mademoiselle, qui ne se consolait pas d'avoir perdu son beau

Lauzun, adoucit la captivité du prisonnier, et lui permit d'avoir quatre

chevaux, qu'il montait dans les cours de la citadelle.

L'ancien gouverneur de Pignerol, Saint-Mars, avait pendant trente ans

appris comment on garde des prisonniers d'état, lorsqu'il passa du

commandement des îles Sainte-Marguerite à celui de la Bastille; mais

comme il trouva dans cette forteresse, dont la population était toujours

fort nombreuse, un régime beaucoup moins rigoureux que celui qu'il avait

établi d'après les instructions secrètes du roi pour Lauzun et Fouquet,

il ne jugea pas nécessaire de réformer l'organisation intérieure de la

Bastille. Les prisonniers étaient la plupart livrés aux caprices des

gardiens subalternes; ils habitaient plusieurs ensemble dans chaque

chambre; et ils avaient ainsi la consolation de voir des visages humains

et d'entendre des voix humaines. Quelquefois, il est vrai, la discorde

s'allumait entre ceux que le malheur aurait dû rendre frères, et

d'horribles luttes nécessitaient alors leur séparation, qu'ils eussent

vainement demandée à grands cris. Dans ces _chambrées_, où l'on

réunissait jusqu'à cinq personnes, la conversation était presque

permanente: après s'être mutuellement raconté leur histoire et les

motifs de leur incarcération, ces malheureux s'entretenaient de leurs

projets ou de leurs espérances de délivrance; mais souvent un d'eux,

signalé à la défiance de tous comme un espion, retenait dans un prudent

silence les sentimens généreux ou les confidences qui auraient pu

aggraver ou prolonger leur funeste position. Chacun renfermait en soi

son ressentiment contre ses bourreaux et ses ennemis; car toute parole

imprudente avait un écho dans le cabinet du gouverneur de la Bastille ou

du lieutenant de police. Les prisonniers dangereux, rebelles ou

forcenés, étaient seuls enchaînés isolément dans de petites cellules,

sous la calotte de plomb des tours, ou dans d'affreux cachots contigus

aux fossés.

Un de ces prisonniers, Constantin de Renneville, nous a révélé, dans son

_Inquisition française_, les souffrances de toute espèce auxquelles un

long séjour à la Bastille l'avait initié; il s'est fait l'historiographe

de ses compagnons de captivité, en nous disant ce que fut la sienne dans

l'espace de onze ans. Il composait des vers avec une grande facilité, et

outre les poèmes qu'il traça entre les lignes d'un Nouveau-Testament, au

moyen d'une plume faite d'os de poisson et trempée dans un mélange de

vin, de sucre, et de noir de fumée, il tapissa de ses sonnets, de ses

rondeaux, et de ses madrigaux, les murs de toutes les chambres de la

Bastille. Ce fut lui qui inventa la _manière de parler du bâton_, pour

communiquer avec les détenus des chambres voisines, mystérieux langage

que la tradition de la Bastille conserva fidèlement parmi les

prisonniers. Ce langage se transmettait en frappant la muraille ou le

plafond avec une bûche, selon le rang que chaque lettre occupait dans

l'alphabet; ainsi, un coup pour un _a_, deux coups pour un _b_, trois

pour un _c_, quatre pour un _d_, et ainsi du reste jusqu'à _z_,

représenté par vingt-quatre coups. Constantin de Renneville et ses

élèves étaient parvenus à exécuter cette manoeuvre avec tant de rapidité

et d'adresse, qu'ils échangeaient de longues conversations malgré

l'épaisseur des murs, la vigilance des sentinelles, et la colère des

porte-clefs.

Mais c'était surtout la lecture et la méditation des livres saints que

Constantin de Renneville appelait à son secours dans la solitude de son

cachot: «Je lus et relus mon Nouveau-Testament, dit-il, avec tout le

respect et l'attention que mérite un livre si saint; et plus je le

lisais, et plus j'y trouvais cette manne cachée, dont plus on mange,

plus on sent redoubler sa faim; j'y découvrais ces lumières qui sont

voilées aux yeux du monde... Pendant le premier mois de ma prison, je

lus très-attentivement tout le Nouveau-Testament jusqu'à neuf fois, et

la dernière fois que je le lisais, c'était avec plus d'avidité que la

précédente.»

Il ne nous dit pas qu'il ait jamais essayé de se faire une société

privée des petits animaux, rats, souris, araignées, qui ont toujours

accès dans les plus impénétrables prisons d'état. On le voit seulement

attirant des pigeonneaux dans sa chambre, et leur attachant des billets

sous les ailes, dans l'espoir que ces billets tomberaient dans les mains

d'un ami ou d'un étranger compatissant. Le gouverneur de la Bastille,

Bernaville, successeur de Saint-Mars, ayant été averti des messages que

les pigeons portaient de la sorte aux prisonniers, fit tuer à coups de

fusil tous les oiseaux qui avaient leurs nids autour de la Bastille ou

qui osaient s'en approcher.

Un prisonnier, nommé Liard, que Constantin de Renneville eut pour

compagnon de chambre et de cachot, avait apprivoisé des rats qui

mangeaient et couchaient avec lui. Cet homme, coupable d'avoir affiché

des libelles contre le roi et la cour, n'ayant personne au monde qui

s'intéressât à sa liberté, s'était attaché à sa prison par l'affection

qu'il avait su inspirer à de vils animaux: il ne se plaisait qu'avec

eux, et maudissait quiconque partageait l'horrible _pourpoint de pierre_

où il croupissait sur la paille: «Il les connaissait tous par les noms

qu'il leur avait imposés et les distinguait les uns des autres; l'un

s'appelait _Ratapon_, l'autre le _Goulu_, cet autre le _Friand_, et

ainsi des autres. Quand il mangeait, vous voyiez tous ces rats venir

autour de son plat faire une musique enragée, pendant que, lui,

s'empressait à les mettre d'accord. 'Allons, Goulu,' disait-il à l'un,

'tu manges trop vite! laisse approcher le Friand, qu'il en ait sa part.

Pourquoi as-tu mordu Ratapon?'» Et tâchait à policer ces bêtes

indociles, comme si elles avaient eu de l'intelligence... «Si j'avais

tué quelqu'un de ces vilains animaux,» dit le témoin oculaire, «il

m'aurait sauté à la gorge. C'était un plaisir qui m'a diverti bien des

fois, de lui voir appeler ces bêtes par leurs noms. Vous les voyiez

sortir de leurs crevasses, comme pour venir recevoir ses ordres: il leur

donnait un petit morceau de pain; après quoi, il les renvoyait dans

leurs trous en les frappant d'un petit coup sur la queue.»

Les rats et les souris jouaient un grand rôle dans les passe-temps et

les affections des prisonniers; mais lorsque la spirituelle mademoiselle

de Launay, plus connue sous le nom de madame de Staal, fut conduite à la

Bastille par la découverte de la conspiration Cellamare, elle ne put

surmonter la répugnance que lui inspiraient ces animaux, et elle invoqua

contre eux la protection des chats, qu'elle aimait. «Je ne sentis point

en prison,» dit-elle dans ses Mémoires, «l'ennui qu'on y redoute

généralement... Je m'en garantis, quand je fus plus calme, par les

occupations que je me fis et par tous les amusemens qui se présentèrent

à moi, que j'avais besoin de recueillir. Ce n'est pas l'importance des

choses qui nous les rend précieuses, c'est le besoin que nous en avons.

Je fus étonnée du parti que je tirai d'une chatte que j'avais demandée

simplement dans l'intention de me délivrer des souris dont j'étais

persécutée. Cette chatte était pleine, elle fit des petits chats, et

ceux-ci en firent d'autres. J'eus le loisir d'en voir plusieurs

générations. Cette jolie famille faisait des jeux et des danses devant

moi, dont je me divertissais bien, quoique je n'aie jamais aimé aucune

sorte de bête.» Le malheur donne de la bonté aux coeurs les plus secs:

Mademoiselle de Launay, qui ne put pas conserver un ami à la cour, resta

fidèle à ses chats en prison.

Mais, en général, le temps de la captivité n'était point assez prolongé

pour que le prisonnier eût recours à ce genre de distraction; l'effet

ordinaire d'une lettre de cachet ne dépassait pas quelques mois, pendant

lesquels on vivait trop hors de la prison par le souvenir et l'espérance

pour y vouloir prendre racine par des habitudes et des affections. La

lecture défrayait donc presque seule les loisirs des détenus, qui

étaient souvent devenus pensionnaires de la Bastille à cause des livres

qu'ils avaient écrits ou publiés. L'abbé Lenglet Dufresnoy, qui fit sept

ou huit voyages dans les prisons d'état, déclarait ingénument qu'il

n'avait nulle part trouvé autant de tranquillité pour l'étude, et dès

qu'il voyait entrer dans sa chambre l'exempt de police chargé de

l'arrêter, loin de se troubler et de s'affliger, il réclamait seulement

la permission d'apprêter son linge, ses livres, et ses manuscrits; puis

il écrivait à son libraire: «Je vais terminer promptement l'ouvrage que

vous savez; on me mène, de par le roi, dans mon cabinet de travail.»

À la Bastille, Freret relut avec fruit tous les auteurs de l'antiquité,

et rédigea une grammaire chinoise; Voltaire ébaucha plusieurs tragédies

et médita son avenir littéraire; Marmontel rédigea ses _Contes Moraux_.

À Vincennes, Fréron, qui ne pouvait se figurer lire Ovide dans la

relation des _Miracles de saint Ovide_, qu'on lui avait apportée par un

quiproquo jésuitique, employait la journée à cuver le vin qu'il buvait

le matin, «pour être en état,» disait-il, «de supporter l'ennui de ce

terrible prédicateur appelé le donjon de Vincennes.» Diderot pilait de

l'ardoise, la faisait infuser dans du vin et taillait un cure-dent, pour

écrire sur les marges de son _Platon_ l'_Essai philosophique sur les

règnes de Claude et de Néron_. L'abbé Prieur, qui en était réduit pour

se distraire à commenter et à réfuter la grammaire française de Vailly

sur le grabat où il mourut, ne réussit pas à obtenir du lieutenant de

police un Nouveau-Testament, grec et latin, _pour sanctifier ses

souffrances_.

Ce n'étaient là que des gens de lettres et des philosophes: on les

honorait encore de quelques égards, de quelques ménagemens, parce qu'ils

sortaient toujours de prison la plume à la main. Mais les prisonniers

que l'on craignait moins après ces rudes épreuves, ceux qui n'en

devaient pas de long-temps voir le terme, ceux qui sentaient peser sur

leur tête la vengeance d'un ennemi puissant, ils retombaient quelquefois

dans les horreurs de l'ancienne Bastille, où la torture morale

surpassait encore la torture physique: combien de misérables, lentement

assassinés par l'oisiveté et l'abrutissement au fond de ces ténébreux

cachots, où Latude languit trente-quatre ans! Quel séjour, que ces

antres de pierre que le jour ne visitait jamais, où se concentrait un

air empoisonné, où le sol fangeux s'exhaussait d'immondices, où

rampaient les crapauds et la vermine! Eh bien! pour échapper à l'ennui,

plus redoutable encore que cette mortelle prison, les êtres livides et

décharnés qui s'y mouraient, oubliés des hommes, cherchaient une

occupation, un intérêt, un plaisir, dans cette vermine même dont ils

étaient dévorés: ils apprivoisaient, ils instruisaient des puces!

Latude, ce génie actif et persévérant qui ne put se montrer que dans les

prodiges de son évasion, ne perdait pas l'espoir de la renouveler avec

des efforts plus incroyables encore; mais en attendant que les

circonstances la favorisassent, il avait besoin de dépenser le trop

plein de son imagination, et d'exercer les belles facultés de cette

intelligence qui lui aurait acquis une supériorité réelle dans quelque

carrière qu'il eût suivie, s'il ne s'était pas vu, à vingt ans,

retranché de la vie sociale par l'inexplicable vengeance de madame de

Pompadour. Ce fut surtout pour se procurer les moyens d'écrire qu'il eut

besoin de toutes les ressources de son invention: «Pour remplacer le

papier, qui me manquait,» raconte-t-il dans ses _Mémoires_ assez mal

rédigés par l'avocat Thierry, et peut-être trop souvent empreints de

romanesque, «je pris pendant long-temps la mie du pain qu'on me donnait;

je la broyais dans mes mains, je la pétrissais avec ma salive; puis, en

l'aplatissant, j'en fis des tablettes de six pouces carrés ou environ et

de deux lignes d'épaisseur. À défaut de plume, je pris l'arête

triangulaire que l'on trouve sous le ventre des carpes: elles sont

larges et fortes; en les fendant, on peut les employer facilement au

lieu de plume. Il ne me manquait plus que de l'encre: mon sang pouvait y

suppléer, et je m'en servis. Je tirai des fils d'un pan de ma chemise;

je liai fortement la première phalange de mon pouce pour en faire enfler

l'extrémité, que je perçai avec l'ardillon d'une de mes boucles. Mais

chaque piqûre ne me fournissait que peu de gouttes de sang, il fallait

les renouveler souvent. Déjà tous mes doigts en étaient pleins, ce qui

avait causé une irritation forte et une enflure dont je craignais les

suites. D'un autre côté, à chaque lettre que j'écrivais, mon sang se

figeait et j'étais obligé de tremper ma plume de nouveau. Pour remédier

à ces inconvéniens, je fis couler quelques gouttes de mon sang dans un

peu d'eau au fond de mon gobelet; je délayai le tout ensemble, ce qui me

fit une encre très-coulante, et, par ce moyen, je parvins à écrire

très-lisiblement et à rédiger un mémoire.»

Qu'écrivait-il ainsi avec son sang sur ces tablettes de mie de pain? des

projets d'économie politique, des plans d'administration civile et

militaire, des réflexions de morale publique, le tout destiné à réformer

les erreurs et les abus du gouvernement! Ces curieuses tablettes, que le

prisonnier remit lui-même au savant jésuite le père Griffet, aumônier de

la Bastille, ne furent pas même conservées dans les archives de cette

forteresse, comme l'échelle de corde et les divers instrumens qui

avaient servi à l'évasion de Latude. Il écrivit encore avec d'autres

procédés non moins ingénieux: ses chemises et ses mouchoirs lui tinrent

lieu de papier, et sa passion calligraphique ne se découragea pas même

dans un cachot tout-à-fait obscur, où, pendant les courts intervalles de

ses repas, il profitait de la lumière qui lui était accordée, pour

tracer sur la toile, avec son sang ou avec du charbon pilé, le triste

récit de ses souffrances.

Il ne fut pas toujours seul et abandonné à lui-même durant cette

affreuse captivité de trente-quatre ans: après avoir été séparé de son

ami d'Alègre, qui avait partagé les travaux inouïs et l'heureuse issue

de sa première évasion, il chercha dans d'abjects animaux une autre

sorte d'amitié qui l'aidât du moins à supporter le fardeau de la

solitude: ces nouveaux amis étaient des rats qu'il avait apprivoisés.

«Je leur ai dû,» dit-il, «la seule distraction heureuse que j'aie

éprouvée dans tout le cours de ma longue infortune.» Ces rats

l'incommodaient beaucoup, en venant lui disputer la paille de son lit et

en le mordant même au visage; il résolut, puisqu'il était forcé de vivre

avec eux, de leur inspirer de l'affection. Un jour, un gros rat étant

sorti de la meurtrière, il l'appela doucement et lui jeta des miettes de

pain, que ce rat vint prendre après quelque hésitation et emporta dans

son trou. Le lendemain, le rat reparut et se fit moins prier pour

s'emparer du pain qu'on lui offrait; le troisième jour, ce rat devint

plus familier et aussi plus vorace, parce que Latude se priva d'une

partie de sa ration de viande pour attirer ce commensal affamé; les

jours suivans, le rat, dont la confiance augmentait à chaque repas, alla

en trottinant quérir sa pitance dans la main du prisonnier. Ce n'est pas

tout: l'exemple est aussi contagieux chez les rats que chez les hommes.

Ce rat changea de résidence et appela dans le cachot sa femelle et sa

famille, composée de cinq ou six ratons; ils se fixèrent tous auprès de

Latude, qui leur donna des noms et leur apprit à cabrioler pour gagner

leur pâture, suspendue en l'air à deux pieds du sol. Cette société de

rats se trouvaient si bien d'être hébergés aux dépens de leur maître et

seigneur, qu'ils montraient les dents aux intrus qui essayaient de

s'introduire dans leurs rangs: ils multiplièrent patriarchalement

jusqu'au nombre de vingt-six, gros et petits, nourris comme Latude avec

le pain du roi.

Les araignées étaient sans doute d'un caractère plus sauvage et moins

reconnaissant que les rats, car Latude ne put jamais réussir à en

apprivoiser une seule. Il eut beau leur présenter des mouches et des

insectes, il eut beau les appeler en sifflant et en jouant du flageolet

(il avait fabriqué cet instrument avec un morceau de sureau qu'il trouva

dans la paille de son lit), il eut beau les enlever de leur toile et les

retenir de force sur sa main; ces araignées ne se laissèrent pas

séduire, et il finit par conclure que celle de Pelisson n'avait existé

que dans les livres et la tradition. Cependant le baron de Trenck,

enfermé à la même époque dans la forteresse de Magdebourg, avait su

tirer meilleur parti des araignées de sa prison: il s'était même promis

de rendre un éclatant hommage au merveilleux instinct de ces insectes,

et il eût fourni de puissans argumens en faveur du système de l'âme des

bêtes.

Il raconte seulement dans ses Mémoires l'histoire touchante de la souris

qu'il avait apprivoisée au point qu'elle jouait avec lui et venait

manger dans sa bouche. «Je ne saurais tracer ici,» dit-il, «toutes les

réflexions que fit naître en moi l'étonnante intelligence de ce petit

animal.» Une nuit, la souris, courant, sautant, grattant, rongeant, fit

tant de bruit, que le major, appelé par les sentinelles, commanda une

ronde dans la prison et visita lui-même les serrures et les verroux,

pour s'assurer qu'on n'exécutait pas une tentative d'évasion. Le baron

de Trenck avoua que tout ce bruit provenait de sa souris, qui ne dormait

pas et qui demandait la liberté pour lui. Le major confisqua la souris

et la transféra dans la chambre de l'officier de garde; le lendemain, la

souris, qui avait travaillé de grand courage pour percer la porte de

l'endroit où elle était enfermée, attendit l'heure du dîner pour rentrer

chez son maître à la suite du geôlier. Trenck fut bien surpris de la

retrouver grimpant dans ses jambes et lui faisant mille caresses. Le

major se saisit une seconde fois du pauvre animal, qu'il refusa de

restituer au prisonnier; mais il en fit don à sa femme, et celle-ci, qui

la mit en cage pour la conserver, espérait la consoler par une

nourriture choisie et abondante. Deux jours après, la souris, qui ne

mangeait plus, fut trouvée morte. Le chagrin l'avait tuée.

Le baron de Trenck, qui composait des vers allemands et français avec

autant de goût que le roi de Prusse, ne fut pas embarrassé de les

écrire, quoique le grand Frédéric eût défendu sous peine de mort de lui

parler et de lui donner encre ou plume. «Pour y suppléer,» dit-il, «je

me faisais une piqûre au doigt; j'en recueillais le sang, et lorsqu'il

venait à se cailler, je le chauffais dans ma main; puis j'en faisais

écouler la partie liquide et je jetais le reste. C'est ainsi que je

parvins à me faire de bonne encre bien coulante, avec laquelle je

pouvais écrire, et qui me servait en même temps de couleur quand je

voulais peindre.» La plume qu'il avait inventée fut tour à tour un brin

de paille, un cure-dent et un os de chapon. En outre, à l'aide d'un clou

tiré du plancher, il cisela ses gobelets d'étain avec tant d'habileté et

de délicatesse, que ces gobelets, couverts de dessins et de devises,

étaient vendus à des prix fort élevés. C'est à un de ces gobelets qu'il

dut sa délivrance, et l'impératrice Marie-Thérèse, dans les mains de qui

le hasard fit tomber ce chef-d'oeuvre d'art et de patience, s'interposa

auprès du roi Frédéric pour obtenir la grâce d'un innocent, après plus

de neuf ans de fers.

Les prisons d'état n'étaient pas plus _dures_ en Allemagne qu'en France,

où les lettres de cachet se distribuaient et même se vendaient par

milliers. À la fin du règne de Louis XV, les ministres se faisaient un

jeu de la liberté des citoyens les plus recommandables. La Bastille ne

fut jamais mieux remplie que sous les ministères du duc de La Vrillière

et du comte de Saint-Florentin. Ce dernier eut le déplorable courage de

faire arrêter La Chalotais, procureur du parlement de Bretagne, accusé

d'avoir insulté le roi dans des billets anonymes, et seulement coupable

de s'être opposé aux envahissemens du pouvoir royal en Bretagne. La

Chalotais, conduit à Saint-Malo et enfermé dans la citadelle, fut privé

des moyens de se défendre et de répondre à ses calomniateurs, pendant

que son procès s'instruisait avec une lenteur calculée; mais, à peine

relevé d'une maladie mortelle, il rassembla ses forces pour composer

trois mémoires justificatifs, qui sortirent de sa prison comme une voix

du ciel. Il les avait écrits avec un cure-dent et une encre faite de

suie dans de l'eau sucrée et du vinaigre, sur des papiers qui servaient

à envelopper du sucre et du chocolat. «J'ai reçu le Mémoire de

l'infortuné La Chalotais,» dit Voltaire, dans une de ses lettres.

«Malheur à toute âme sensible qui ne sent pas le frémissement de la

fièvre en le lisant! Son cure-dent grave pour l'immortalité!...»

Quand Louis XVI monta sur le trône, l'aspect des prisons changea

tout-à-coup, et bientôt le vertueux Malesherbes fit pénétrer les rayons

de la justice et de l'humanité dans les plus profonds souterrains de la

Bastille, qu'ébranlait déjà un cri unanime de malédiction. Sous le

ministère de Malesherbes, Mirabeau, qui avait fait son apprentissage de

prisonnier dans la citadelle de l'île de Rhé, au château d'If et au fort

de Joux, entra au donjon de Vincennes pour une détention de

quarante-deux mois. Mirabeau consacra, pour ainsi dire, le temps de

cette détention à sa maîtresse, madame de Monier, enfermée aussi dans un

couvent: il correspondait librement avec _Sophie_, par l'entremise du

lieutenant de police Lenoir, qui avait consenti à faire passer les

lettres des deux amans, pourvu qu'elles retournassent en dépôt à son

secrétariat. Ce piquant échange de lettres d'amour ne suffisait pas à

l'inquiète et dévorante activité de Mirabeau, qui noircissait une

immense quantité de papier qu'on lui fournissait à discrétion, ainsi que

des livres: il traduisait Tibulle et les _Baisers_ de Jean second; il

écrivait des romans et des poésies érotiques; il improvisait son

éloquent plaidoyer contre les lettres de cachet et les prisons d'état.

Ces occupations littéraires n'étaient au fond que des alimens destinés à

éteindre les appétits immodérés d'un tempérament de feu: au milieu de

ses lectures et de ses commentaires de la Bible, c'était toujours Sophie

qu'il couvrait de baisers en approchant de ses lèvres les tresses de

cheveux qu'elle lui envoyait: c'était Sophie enfin qui jour et nuit

remplissait sa prison.

Elles n'étaient plus, ces horribles prisons de Constantin de Renneville

et de Latude, quoique la Bastille fût encore debout. Lorsqu'elle tomba

sous les coups des haines populaires amassées depuis quatre siècles, on

n'eut pas le loisir d'écouter les lugubres révélations qui sortaient de

ces ruines, et le public, qui avait fait une sorte d'ovation à Latude,

prêta l'oreille à peine au récit de trente-neuf ans de captivité que

voulut lui raconter Le Prevot de Beaumont. La révolution, qui

commençait, préparait des prisons moins effrayantes et plus tyranniques,

des captivités moins longues et plus atroces. Louis XVI, prisonnier au

Temple, en sortit bientôt pour marcher à la guillotine; Madame Élisabeth

tricotait en attendant son arrêt de mort, et le jeune dauphin, portant

déjà des germes de mort dans son sein, tandis que l'infâme Simon tuait

chez lui le moral, le fils de Louis XVI détachait les carreaux de sa

chambre pour en faire des petits palets!

Les prisons révolutionnaires avaient une physionomie toute particulière:

on y était presque libre, si ce n'est qu'on n'avait guère de délivrance

à espérer que de l'échafaud. Cette réunion de personnes distinguées par

leur naissance, leur éducation, et leur rang social, conservait

fidèlement sous les verroux toutes les traditions de la haute société

élégante et spirituelle qui devait disparaître avec ses derniers

représentans. Les femmes faisaient de la toilette; les hommes devenaient

amoureux et rivaux. Il y avait des poètes qui rimaient, des peintres qui

peignaient, des musiciens qui chantaient, des militaires qui combinaient

des plans de campagne. Ô la douce vie qu'on eût menée au Luxembourg, à

Saint Lazare, à l'Abbaye et au Châtelet, si le tribunal de sang n'avait

pas réclamé chaque jour sa provision de victimes! Roucher, l'auteur du

poème des _Mois_, quoique incarcéré à Sainte-Pélagie, continuait

l'éducation de ses enfans par correspondance, poursuivait l'achèvement

de ses ouvrages commencés, traduisait Virgile en vers, et classait un

herbier avec les plantes que sa fille lui choisissait au jardin du

_Muséum_. Ces fleurs, ces feuillages, apportaient comme un parfum de

liberté dans sa prison. Il contemplait mélancoliquement cette espèce de

tribut que la nature envoyait à son poète prisonnier, et ses pensées

tombaient d'elles-mêmes dans le moule du vers.

«Ô vous, en qui la nature déploie

Le jeu brillant des plus riches couleurs,

Dans les ennuis où mon âme est en proie,

À mon secours quelle main vous envoie,

Êtres charmans, fraîches et tendres fleurs?

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

L'aimable aspect des branchages fleuris

Vient éclairer ma noire solitude:

Ma fille a su dans sa sollicitude

M'environner de ces rameaux chéris.

Sa piété naïve, ingénieuse,

A trouvé l'art de corriger mon sort;

Ces beaux _asters_ à tête radieuse

Et cette indule à taille ambitieuse

Vont sous mes doigts triompher de la mort.

Oh! quand ces fleurs orneront le parterre

Que la science ouvre aux plants desséchés,

Oh! puisse alors ma fille solitaire

Sur ces rameaux bienfaiteurs de son père

Tenir parfois ses regards attachés!

Puis, les baignant de ses pieuses larmes,

Leur dire: 'Vous, qu'en ma jeune saison

J'osai cueillir dans nos grands jours d'alarmes,

Je vous salue, ô fleurs, de qui les charmes

Ont de mon père adouci la prison!'»

Ces touchantes allocutions de Roucher aux fleurs cueillies par sa fille

furent interrompues par l'arrivée de la charrette qui le conduisit à

l'échafaud avec André Chénier et le baron de Trenck.

Sous l'empire, les prisons redevinrent à peu près ce qu'elles avaient

été du temps de Louis XIV, mystérieuses, impénétrables, terribles. M.

Saintine les a peintes dans _Picciola_, et il n'est pas possible

d'ajouter un coup de pinceau à cette peinture vraie et saisissante. Sous

la restauration, les prisons perdirent tout-à-fait leur caractère

solennel, grave, et redoutable: un prisonnier, fût-ce un criminel

d'état, avait le droit de discuter à grand fracas, par l'organe de la

presse; l'assassin du duc de Berry, Louvet, n'était pas traité autrement

qu'un garde national aux arrêts, excepté pour les précautions de

surveillance; le journaliste Magalon, enchaîné côte à côte avec un

galérien qu'on transférait à Bicêtre, fit retentir pendant six mois tous

les échos de la polémique quotidienne; on n'eut point assez de colère et

d'indignation contre le pouvoir, qui ordonna la translation de Fontan à

Poissy. Depuis la révolution de juillet, cet état de choses a empiré ou

s'est amélioré, selon le point de vue d'où on l'examine: les prisons les

plus épouvantables ont un régime plus doux et plus bénin que celui des

colléges de l'université; on y a des livres, des plumes, de l'encre, et

du papier plus qu'on n'en peut consommer; on y fume; on y boit; on y est

parfaitement, en un mot, hormis qu'on est en prison. Les régicides Pépin

et Fieschi ne tarissaient pas sur tous les égards qu'on avait pour eux,

et Dieu sait la chère qu'ils faisaient. Quant aux prisonniers d'état de

la citadelle de Ham, ils ont reconnu que la souveraineté du peuple,

telle que le gouvernement actuel l'a entendue, n'est pas plus cruelle à

l'égard de ses ennemis que la légitimité de la branche aînée envers les

siens. On peut dire qu'il n'y a plus de prison d'état possible en

France, même au mont Saint-Michel.

Mais la prison d'état, la prison _dure_, a résisté dans les gouvernemens

absolus aux systèmes pénitentiaires des philanthropes, et Silvio

Pellico, sous les plombs de Venise, nous rappelle les anciens habitans

de notre Bastille; et ce noble, ce généreux Andryane, enseveli dix ans,

quoique Français, dans le tombeau du Spielberg, nous apprend que les

raffinemens barbares de la captivité du baron de Trenck subsistent

encore sous la protection de l'empereur d'Autriche: Andryane, privé de

ses livres, écrivait avec la pointe d'une aiguille sur les parois de son

cachot, et y recomposait une bibliothèque à l'aide de ses souvenirs;

Sylvio Pellico, en méditant sur les secrets de la création et de la

Providence, nourrissait des fourmis et approvisionnait une araignée.

Heureux s'ils avaient eu l'un et l'autre à leur disposition la fleur

miraculeuse du prisonnier de Fénestrelle!

PAUL L. JACOB, _bibliophile_.

Picciola(#39071) · 第 10 / 52 题