En post-scriptum: «Motus à papa!»

Mon Dieu! il y avait mille manières plus délicates de répondre à ma

lettre de faire part! Mais, précisément, pour que Prosper les eût toutes

négligées et eût choisi celle-ci, il fallait qu’il y fût contraint par

la nécessité. Ma femme, qui s’intéressait à son voisin de campagne, fut

touchée; peut-être aussi tenait-elle à éclaircir l’énigme du «Tristan de

Mélisande». Nous délibérâmes: enverrais-je le secours demandé, ou

irais-je moi-même à l’adresse indiquée par Prosper: «53, rue

Hégésippe-Moreau»? Voyons!... Prosper devait avoir passé trente-cinq

ans... garçon... Paris... embarras d’argent prolongés, sans doute,

depuis le premier emprunt de son père--affaire Quinqueton

(Pierre-Prosper) et Ballureau (Jacques), dit Cudasne.--J’allais tomber

dans un faux ménage sous les toits, avec enfants, c’était probable.

Peut-être Prosper préférait-il que je ne connusse pas de si près sa

misère... Lui-même, sachant mon adresse à Paris, n’était pas venu,

honteux sans doute d’être mis comme un pauvre.

--Allez toujours jusque chez le concierge, me dit ma femme.

--C’est juste.

--Ah! Et puis, qui est-ce qui vous empêche de demander: «Vous n’auriez

pas ici, par hasard, un M. Tristan de...»

--Parfait! Entendu.

Je cours rue Hégésippe-Moreau. Le 53 est une maison de bon aspect. Une

forte odeur d’ail se dégage de la loge, mais il y a un essuie-pieds à

l’entrée, un tapis à l’escalier.

Je préparais mon: «Vous n’auriez pas ici, par hasard, un M. Tristan

de...» mais un instinct de convenances, plus profond que nos volontés,

guide nos paroles, et je dis, en poussant la porte de la loge:

--M. Prosper Quinqueton, s’il vous plaît?

Une voix du Midi, joyeuse, résonna.

--Hé! à l’entresol-_e_ donc-_que_!

--A l’entresol! Ah! très bien... Mais, dites-moi, madame, croyez-vous

que je puisse le déranger?

--Hé! pourquoi donc-_que_?

--C’est que je ne connais pas ses habitudes... Est-ce qu’il est seul?

--_Mé_ oui!

Croyant à une occasion de causer, la concierge avait quitté son fourneau

aux vapeurs odorantes, et sa face réjouie s’offrait à mon service. Je

crus devoir en profiter pour être agréable à ma femme:

--Et M. Tristan de Mélisande?

La face de la concierge s’arrondit comme une lune; dans cette lune, une

autre s’ouvrit: je vis toutes les dents et la langue jusqu’à la luette.

Et il sortit de là, comme un jet d’air comprimé:

--_Cé_ le m_é_me!

Je fis l’étonné. La concierge riait de tout son cœur; quand elle put

articuler à nouveau, elle dit:

--C_é_ d_é_ fan_n_tésies!

Je pressai, à l’entresol, un petit masque japonais qui mettait en branle

une sonnerie électrique. Un pas d’homme se fit entendre. Mon cœur

palpitait un peu, je l’avoue, à l’idée de retrouver tout à coup mon

camarade Prosper, que je n’avais pas vu depuis quelque vingt ans. A la

vérité j’avais aussi une crainte, que venaient de m’inspirer la maison

d’aspect confortable, le tapis, le bouton électrique, l’entresol au lieu

de la mansarde: la crainte de rencontrer, en la personne de Prosper, un

intrigant ayant tenté de me refaire, circonstance désobligeante.

Je vis un homme que je reconnus aussitôt, non qu’il me rappelât le jeune

Prosper, mais bien le juge de paix Quinqueton. Il était grand comme son

papa et d’aspect doux et débonnaire; il avait deux ou trois fils blancs

dans la moustache, la figure longue, mais agréable; il était décoré des

palmes académiques.

Je dus me nommer, car il ne me reconnaissait pas. Alors il s’écria, me

prit les mains, fut réellement ému, presque aux larmes. Il m’appelait:

«Mon pauvre Francis!... ah! mon pauvre vieux!... ah! sacré bougre!» Il

me scrutait le poil et l’habit. «Ah! mon pauvre ami!... Mais c’est que

tu n’as pas changé, non!»

--Cependant tu ne me reconnaissais pas.

--Depuis le temps!

--Comment va ton père?

--Papa? Très bien. Ah! dame! il se décrépit un peu, on n’est plus de la

classe!...

--Et toi?

--Eh bien!... moi...

--Voyons! lui dis-je, tu as donc perdu ta position?

Il eut la physionomie d’un aveugle à qui l’on parle de la lumière. Je

compris qu’il n’avait jamais eu de position.

--Voilà, dit-il. Mon père m’a toujours fait une petite pension, même

très convenable. Je reconnais que j’ai été des privilégiés du sort. Il

m’a dit, en m’envoyant à Paris: «J’ai confiance en toi; travaille, tu

arriveras. Je ne veux pas t’influencer; suis tes goûts. Écoute-moi bien;

je sais ce que c’est que la vie: un garçon ne réussit pas du jour au

lendemain. Je te donne six ans, sept ans, dix ans au maximum, parce que,

Dieu merci, je ne suis pas encore sur la paille et puis t’aider; mais il

ne faut pas compter sur la fortune... Va, débrouille-toi, en attendant,

avec trois cents francs par mois. Maintenant, mon garçon, je vais te

confier une chose: le jour où tu viendras dire à ton bonhomme de père:

«Papa, je gagne ma vie; mettez vos trois cents francs de côté»,--eh

bien! ce jour-là, je serai content de toi.»

--Et qu’as-tu fait, une fois à Paris?

--Mon cher, le temps passe avec une rapidité vertigineuse!

--On a à peine le loisir de prendre la résolution de travailler!...

--Tu ne crois pas si bien dire! J’allais tous les mois à Vendôme. Dans

le train, en partant de Paris, je me suis quelquefois demandé: «Ah ça!

qu’est-ce que j’ai fait depuis mon dernier voyage?» Ce que j’avais fait?

Mon vieux, tu me croiras si tu veux, en voilà le détail. Aller et retour

Vendôme égalent trois jours, au bas mot, et à la condition encore qu’il

n’y eût pas une petite occasion de rester là-bas, pour un dîner, pour un

mariage, pour une sauterie chez les Potu, ou simplement pour faire

plaisir à mon pauvre papa. Retour à Paris: la journée passée avec les

camarades qu’on a lâchés depuis trois, quatre ou cinq jours, c’est bien

le moins! le soir, petite noce inévitable si l’on veut se conserver

quelques relations amicales. Lendemain: grasse matinée, cela va sans

dire; puis réflexion sur ce que l’on fera. Bonne résolution: j’écrirai

demain à Un Tel et à Un Tel. Pour cela, voir Tel autre et puis Tel autre

auparavant, afin de savoir par quel bout prendre Un Tel et Un Tel;

coût: deux, trois, quatre journées. Puis attendu rendez-vous d’Un Tel et

d’Un Tel. Vu diverses personnes influentes, par hasard, dans

l’intervalle. La guigne! rendez-vous tombés même jour, même heure. L’un

d’eux raté: c’était le bon! Et ainsi de suite. Ajoute de nombreux amis,

parce que trois cents francs par mois constituent une petite fortune par

rapport à la quantité des citoyens qui sont dans la purée; ajoute cafés

obligatoires, balades du dimanche, petits services rendus, etc., qui

m’obligent à retourner à Vendôme toucher ma pension, en fraudant de

quarante-huit heures... Et voilà!...

--Les mois s’écoulent...

--Et les années!... un ouragan qui passe!

--Tout de même, tu t’aiguillais bien, je suppose, vers une direction

déterminée?

--Mon cher, il y a une carrière qui mène à tout. Autrefois, on disait

que c’était le droit; aujourd’hui, c’est le journalisme.

--Tristan de Mélisande!...

--Tu as vu mon pseudonyme?

--Heu... heu...

--Tu m’obligerais, si tu l’as vu, en me disant dans quel endroit... Oh!

ce n’est pas pour moi! C’est pour mon père. Quand un journal parle de

moi, je le lui envoie avec le passage souligné au crayon bleu; il est

si heureux! Ne ris pas, c’est une douce manie à lui. Mon nom imprimé le

flatte; il fait circuler la remarque chez ses amis, au cercle. Ah! c’est

à Vendôme que je suis célèbre!... Mais, au fait, qui t’a dit que

Tristan...?

--C’est ton père... un mot sur une carte.

--Tu vois! il ne peut pas se tenir d’apprendre à tout le monde que son

fils a un nom dans la presse. Je m’aperçois que c’est par sa carte

seulement que tu connais mon pseudonyme?

--Je lis si peu!

--Ah! mon pauvre vieux, qu’on a de mal à se répandre!... Ils sont là un

tas de bonzes et de sinistres farceurs qui tiennent tout; c’est le canon

qu’il faudrait pour les déloger!

--Et qu’est-ce qu’a publié ce Tristan de Mélisande?

--Publier! te voilà bien! Mais publier, te dis-je, est impossible.

Publier est un monopole. Ils m’amusent avec leur «publier». Publier,

c’est avoir un journal, un éditeur. Si j’avais publié, mon cher, je

serais célèbre: j’ai là, dans la caboche, la matière à faire péter votre

civilisation!... Publier! peuh! je dirige un bout de revue: tiens, si tu

veux que j’inscrive ton nom comme membre fondateur, en première page?...

Publier!... non, mon vieux, non, tant qu’un monsieur qui détient la

place de chroniqueur dans un des trois premiers journaux du matin n’est

pas crevé, et qu’on ne s’est pas assis dans son fauteuil en jouant des

poings...

--Des poings! Mais encore faut-il avoir manifesté quelque part une

certaine compétence?...

--Tu retarderas toujours, toi. «Du toupet! entends-tu? du toupet et

encore du toupet!» a dit Danton, si je ne me trompe. En voilà un lascar

qui connaissait les mœurs de la République! J’ajouterai: «et des

relations,» ce qui facilite la montée à l’assaut.

--Tu t’es fait des relations?

--Je connais tout le monde. Tiens! ce pauvre père Quinqueton en était

tout baba. Il est venu ici, il faut le dire, pendant l’Exposition. Le

nombre de personnes auxquelles je l’ai présenté, fabuleux! Des

directeurs de journaux, des hommes politiques, un ministre, et des

cabots, et des actrices de la Comédie française, des gens du monde,

même. Il en était fourbu, rendu, vanné. Il me disait: «Prosper, je

n’aurais pas cru ça, je te l’avoue. J’ai passé ma vie à Vendôme au

milieu de gens distingués, mais je n’avais pas compté que je serrerais

la main à tant «d’illustrations». Je l’avais fait habiller, coiffer,

chausser et ganter dans une maison pseudo-anglaise qui me fait un petit

tant pour cent: il était superbe! Tous les soirs au théâtre, à l’œil!

comme de juste, et aux répétitions générales! et des coups de chapeau,

et des clins d’œil, et des poignées de mains!... «Qui est-ce?--C’est Un

Tel!--Tu le connais?--Comme ma poche!» Un émerveillement; un rêve. Le

bouquet: au 14 Juillet, pendant qu’il était là, j’ai eu les palmes.

--Le couronnement d’une carrière, pour beaucoup.

--Alors, devant cela, qu’est-ce que tu veux qu’il dise, papa?

--Pauvre papa!

--Non! point «pauvre papa»; il a chanté, au contraire, comme le

vieillard Siméon, son _Nunc dimittis_, et s’en est allé à Vendôme, où il

repasse en sa mémoire ces brillants jours de fête.

--Prosper, je te sais gré de ta franchise, mais enfin tu me permettras

bien, à défaut de reproches, de te dire que tu es resté le petit garçon

avec qui j’ai joué: tu te montais la tête, tu la montais à ton père, à

Mme Pacaud; tu croyais aller aux Indes; tu faisais presque croire que tu

y étais allé.

--Tout est illusion.

--Non! pas ton état présent.

--Mon état présent? Mais ne va pas t’imaginer!... Mon cher, je suis tout

simplement à la veille d’obtenir la plus belle situation. Il va se créer

à Paris...

--Ah! ce n’est pas créé!

--Toi aussi, tu es bien resté le même!... Eh bien! non, ce n’est pas

créé. Mais il n’y a pas que ce qui est créé qui mérite considération; il

y a ce qui sera créé demain. Toutes les grandes entreprises sont fondées

sur la confiance en un état de choses qui n’est pas, mais qui sera par

le fait même qu’on se met en branle. Donc il va se créer à Paris un

journal destiné à amener une véritable révolution dans la presse, un

journal...

--Passons.

--Soit. Mais tu admettras que, le temps aidant, le pouvoir, l’autorité,

bref, l’assiette au beurre, change de mains... Une génération chasse

l’autre, ou plus pacifiquement, la remplace. Ce journal est fondé par

des hommes de mon âge, des camarades, des amis. Nous avons intéressé à

la chose des capitalistes connus, sûrs, en dehors des bandes interlopes;

ce sont des banquiers, des industriels, des agriculteurs même, que, pour

la plupart et entre parenthèses, nous tutoyons... Et, à ce propos,

puisque te voilà, tu me permettras de te donner une preuve d’amitié en

te laissant cette petite feuille où tu verras les avantages réservés aux

souscripteurs...

--Je te remercie, Prosper.

--Nous n’acceptons pas le premier venu!... Eh bien, mon ami, dans cette

grande, immense affaire, ma place est assurée, taillée à ma mesure, et,

tu m’entends bien, je me considère comme _y étant déjà assis_, et les

pieds dans ma chancelière...

--Sinon les coudes au guichet de la caisse!...

--Tu es dur. Évidemment je n’en suis pas à passer à la caisse; et c’est

ce qui te prouve le sérieux de l’affaire: il ne s’agit pas pour ces

messieurs de nourrir la basse pègre du journalisme et de se laisser

assiéger par tous les claquedents de la littérature. La tenue sous

laquelle se présente l’entreprise nous oblige, cela se conçoit, à une

certaine décence dans la manière de manifester nos appétits. Je n’ai pas

pu frapper à cette porte avant d’en avoir acquis régulièrement tous les

droits, sans quoi je n’aurais pas pris la liberté de solliciter de ta

vieille amitié la petite avance...

--N’en parlons pas.

--Si, si! je te dois même des explications. Je te dirai qu’il m’est

interdit de m’adresser à mon père. Écoute-moi; c’est une petite

histoire. Papa m’avait donc donné dix ans au maximum pour me débrouiller

à Paris. Ce n’est pas lui qui m’aurait jamais fait observer que la

dizaine était écoulée; mais, tout de même, il est propriétaire, il a de

l’ordre dans ses affaires, et je me disais: il y pense, et il sera

content le jour où je lui confierai: «Je gagne ma vie.» Alors, voilà! Un

jour que nous nous promenions, bras dessus, bras dessous, à Vendôme...

c’était après l’Exposition... mon pauvre papa était si glorieux

d’exhiber à la ville et à la banlieue mon ruban violet; il avait

recueilli tant de compliments!... comme nous passions sous la porte

Saint-Georges, que tu connais, une des curiosités de la ville, je ne

sais quelle mouche m’a piqué; spontanément, sans la moindre

préméditation, je me dis tout à coup: «Il faut que je fasse un grand

plaisir à papa.» Instantanément, je lui presse le bras, je me penche à

son oreille, et je lui susurre la phrase que j’avais sur la langue

depuis dix ans: «Papa, je gagne ma vie, etc.» Mon cher, il n’a pas

soufflé mot, tant ça l’a estomaqué. Mais après quatre pas, voilà qu’il

se retourne vers la porte monumentale, et il prononce avec un brin

d’emphase qui sent son cru: «Cette porte, mon fils, sera notre arc de

triomphe!...» Le coup avait porté. Puis il m’a dit, plus simplement, une

minute après, en me serrant la main: «Tu es un honnête garçon.» Eh bien!

tu le croiras si tu veux, je n’ai pas regretté mon mouvement.

--En effet, tu es un honnête garçon. Et, depuis lors, comment vis-tu?

--D’expédients de toutes sortes... J’ai toujours eu une belle écriture;

je passe une partie de la nuit en copies... J’ai été typographe... J’ai

été contrôleur au théâtre des Batignolles... J’ai eu un petit emploi aux

Pompes funèbres... Mon ruban m’est avantageux.

--Tu as dû perdre bien des amis?

--Je m’en suis fait d’autres: il y a une certaine commisération, chez

les gens de lettres, pour les pauvres bougres...

--Mais tes amis influents?

--Toutes les fois que j’ai obtenu un semblant de secours ou de place,

c’est à de presque aussi gueux que moi que je l’ai dû.

--Suis-je indiscret, Prosper? tu me parais garder un lourd loyer...

--Si mon père venait à Paris!... Qu’il soit témoin de ma déchéance, non!

non! J’aime mieux m’imposer des sacrifices et sauvegarder les

apparences. Il parle sans cesse de revenir ici; il y reviendra; je ne

sais ce qui le retient. Mon «petit entresol» est un de ces _leitmotiv_

qu’il emploie volontiers, tu te souviens; il le connaît; il se le

représente. «Et qui as-tu reçu, là, dans ce fauteuil Voltaire? parle,

mon garçon!...» Je dois citer un nom; j’en cite un, ou deux, ou

davantage!

--Tu continues à aller à Vendôme comme par le passé?

--C’est mon bonheur et c’est mon supplice. Lorsque j’ai eu un emploi, la

difficulté était de m’absenter, et j’en ai perdu plusieurs pour avoir

manqué du courage de me priver de Vendôme. Vendôme est cause que je

meurs de faim; mais Vendôme me donne à manger quand j’y vais. Y

demeurer, toutefois, m’est interdit, sous peine de culbuter le château

de cartes où ma réputation est assise. Te l’avouerais-je? Tu vas te

moquer de moi, mais tant pis! J’ai du plaisir, là-bas, à vivre au milieu

du songe que Vendôme se fait de moi-même. Là je comprends, jusque pour

l’homme sans mérite, la bonne odeur de l’encens; et quelque chose de mes

intimes convoitises en est satisfait. C’est peut-être odieux, ce que je

t’avoue là, ou ridicule; mais je n’en suis pas à ça près...

--Et qui voit-on encore à Vendôme?

--Les Potu, toujours. Ils ont marié leur fille aînée, la belle.

--Autant que je m’en souvienne, le père Potu n’était pas un bonhomme à

s’en laisser conter?

--Ils sont pour moi pleins de sympathie, je t’assure. La seconde fille

est fort intelligente...

--Et dans les «propriétés du Saumurois», y vas-tu?

--Mon père, depuis longtemps, semble s’en désintéresser.

--Prosper, il est temps que je te quitte. Puisque tu as été si sincère

avec moi, dis-moi, mais là, sans ménagements, puis-je m’employer à

chercher aux embarras de ta situation une solution pratique?

--Que tu es drôle! Mais, mes embarras sont tout momentanés! La solution

pratique, elle est toute trouvée: c’est celle dont j’ai eu l’honneur de

t’entretenir. Avant trois mois, le journal tirera à cent mille

exemplaires, et tu seras remboursé du prêt que j’ai sollicité de ta

complaisance... Que dis-je? remboursé au centuple! si tu veux bien

abandonner un instant tes instincts de misonéisme et de provincialisme

arriéré, et profiter de l’avantage tout amical que je t’offre de couvrir

la première émission...

--Merci, encore une fois, Prosper; je ne manquerai pas d’y songer. Mais,

dis-moi, ton père n’est pas engagé dans l’affaire du journal?

--Papa est un terrien: il ne croit qu’à la vigne et au blé. Mais je ne

désespère pas de le convertir à l’évidence. Ah! il est clair que si

j’apportais les capitaux ou seulement portion des capitaux de mon père;

que si je t’amenais, toi, avec la part que tu es libre de te tailler

dans le gâteau, ma situation au journal serait étayée d’autant!...

--Eh bien! adieu, Prosper.

--Adieu, mon vieux, et merci, en attendant!...

V

Prosper fut invité à venir à la maison, tout à son aise et sans

cérémonie. Il ne vint jamais. Il m’écrivit qu’une affaire de la plus

haute importance l’appelait précisément à Vendôme. Une autre fois, c’est

un emploi qui l’enchaînait. En compensation, il m’envoyait la Revue

qu’il dirigeait, «sous les auspices du plus haut patronage». Des noms

pompeux s’étalaient en effet sur la couverture, sinon au sommaire. Et

Prosper me faisait part, obligeamment, d’une innovation qu’il venait

d’introduire: c’était d’adjoindre aux «membres fondateurs» une série de

«membres bienfaiteurs» qui, moyennant un versement de cent francs,

auraient droit à avoir leur nom inscrit en première page.

Ce fut tout ce que je sus de la famille Quinqueton avant de retourner,

moi aussi, dans «mes propriétés du Saumurois».

La Gloriette se trouva aménagée au mois d’août, non pas d’une manière

très confortable, car c’était une bien vieille bicoque, mais de manière

à y jouir paisiblement d’un air pur et d’une vue large et simple; c’est

le propre caractère du pays.

Les pièces étaient carrelées en briques, les cheminées étaient de taille

à rôtir un veau à la broche, les solives apparentes et grossières, le

plafond si élevé que des toiles d’araignées résistaient aux têtes de

loup les mieux emmanchées. Mais nous avions de grandes fenêtres à

meneaux avec des sculptures naïves et des nids d’hirondelles, des

lucarnes hautes comme le toit, un toit haut comme la maison, et des

girouettes imitant le sifflement du merle et le miaulement des chats

dans la nuit.

Au pied d’une terrasse aux balustres noircis par les pluies séculaires,

les toitures d’ardoises et les cheminées du village, pressées, cahotées,

brinqueballant comme les coiffes de paysannes qui dégringolent un chemin

creux, s’en allaient tomber dans la Loire. La Loire, splendide en sa

paresse étalée, léchait de longs bonbons de sable rose entre les

peupliers disproportionnés de ses deux rives, portant ici un bateau

plat, plus spacieux que la place de l’Église, et là-bas un autre

semblable, réduit aux dimensions d’un sabot. A droite, au loin, c’est la

Vienne aimable, qui arrive de Chinon à travers les prairies, sous les

saules; en face, la Vallée d’Anjou plane et feuillue, que l’été avancé

couvre d’or; à gauche, les coteaux qui portent le vin.

Quelles journées! quels soirs délicats passés à respirer l’odeur des

pêches d’espalier d’un verger situé au-dessous de notre terrasse, ou

bien à regarder la lune tendre sa blanche lessive sur la Loire!

Une saveur paysanne se mêlait par instants à l’arôme des fruits mûrs, et

aussi des bribes presque insaisissables de la fumée des fours où l’on

cuit le pain.

Quand nous montions à nos chambres, nous n’étions pas las de regarder la

calme campagne. Un moulin à vent aux ailes à demi déchirées, énorme

insecte nocturne, semblait garder les vignes de M. Quinqueton. Nous

nommions ce moulin, entre nous, «l’Hypothèque». Le terme barbare,

l’étrangeté de l’objet et l’horreur de la chose signifiée nous

rappelaient la situation équivoque de mon vieil ami de Vendôme. Comme un

dragon ailé, «l’Hypothèque» se tenait immobile à l’entrée du trésor,

mais frémissant au plus léger souffle; et quand ses longues antennes

bougeaient, la lune étant basse, le compas de leur ombre au loin, entre

les lignes rigides des échalas, avait l’ouverture d’un pas d’homme.

--Brrr! faisait ma femme à côté de moi.

--Quoi donc?

--Ce pauvre monsieur!...

--Eh bien?

--L’Hypothèque le mangera!

Septembre vint; les raisins mûrirent; on commença à parler des

vendanges. Des chariots passaient fréquemment sur la route, accompagnés

d’une étrange mélopée sur deux ou trois notes graves: ils transportaient

des fûts vides. Le village retentit bientôt de coups de maillet sur des

caisses sonores, curieux prélude des fêtes de Bacchus; sous chaque

hangar, en chaque cour, un homme cerclait des tonneaux; enfin, l’air du

pays fut imprégné d’odeurs nouvelles: celle des raisins meurtris, douce

et sucrée; celle des pressoirs, des celliers, humide et moisie, et de

l’acidité des cuves bouillantes et de la saveur âpre et traîtresse du

vin nouveau.

Personne ne vendangeait les vignes de M. Quinqueton.

On s’en inquiéta. Le maire dut faire protéger la récolte.

Or, un soir, une ombre fut signalée dans le clos Quinqueton. Il était

dix heures environ, la lune était à son déclin, mais les étoiles

brillaient. On distinguait une forme humaine qui avançait entre les

ceps, d’un pas inhabile, et marquant, du bras droit, une sorte de mesure

aux temps réguliers, comme eût fait quelqu’un comptant les pieds de

vigne. C’était une femme. La clarté incertaine trompait sa marche et

nous la voyions enfoncer tout à coup, ou culbuter contre une motte de

terre. Elle disparut derrière un groupe de pêchers en plein vent. Nous

fûmes très intrigués. Qui était cette femme?

C’était Mme Pacaud; je l’appris dès le matin par un mot du notaire, qui

me mandait en même temps, en ma qualité de «mitoyen», que la vendange

Quinqueton allait être vendue «debout» et la terre par autorité de

justice.

--C’est fait! dis-je à ma femme; vous savez, la grande bête au clair de

lune, l’Hypothèque?... Elle mange le pauvre monsieur!...

Au soleil du matin, je vis, par ma fenêtre, Mme Pacaud dans les vignes.

Elle n’était déjà plus très jeune, il y a vingt ans; elle n’avait pas

changé beaucoup; à la lorgnette, je la reconnaissais bien.

J’allai au-devant d’elle. Elle me prit pour le clerc du notaire. Je lui

dis:

--Mais non! je suis le petit Francis, qui jouait autrefois avec Prosper.

Ma rencontre ne lui plaisait point: je vis l’embarras de sa figure. Tout

un drame y fut apparent: la surprise, la crainte d’être bernée, l’examen

attentif de ma personne, l’envie de se donner le plaisir de me

reconnaître, de parler des temps anciens, la curiosité de savoir comment

j’étais là, puis le rappel de quelque nécessité supérieure qui lui

interdisait sans doute de parler.

--Je ne veux point vous gêner, madame Pacaud; j’avais seulement

l’intention de vous souhaiter le bonjour et de vous demander des

nouvelles de M. Quinqueton...

--Il va bien.

--C’est l’essentiel. Je ne vous demande pas de nouvelles de Prosper: je

l’ai vu à Paris.

--Nous savons ça, M. Prosper nous l’a dit. Ah! bien! si je pensais me

trouver nez à nez avec M. Francis dans le Saumurois!...

Elle était émue, Mme Pacaud. Ma présence inopinée, mais plus encore le

poids écrasant du silence qu’elle était tenue d’observer, la

suffoquaient. C’était une bonne femme de soixante-cinq ans environ, aux

traits ordonnés, à la figure honnête. Elle portait la coiffe de Vendôme

et était vêtue avec une extrême propreté.

--Eh! mon Dieu! voilà comment on se retrouve, madame Pacaud. Le monde

est si petit! Mais aussi pourquoi venez-vous si matin à trois enjambées

de chez moi?...

--A trois enjambées? Vous habitez donc ici! fit-elle, sans cacher son

effroi.

--J’habite, madame Pacaud, le grand pigeonnier que vous voyez là.

--Un Parisien! vous voulez rire, M. Francis!...

--Venez déjeuner avec moi, madame Pacaud, je vous montrerai mes titres

de propriété.

Je sentais bien que par là je la poussais dans ses derniers

retranchements. Étant propriétaire voisin, j’étais destiné à apprendre

la vente, et sur l’heure. Il était vain désormais d’essayer de me taire

la détresse de son maître. La fin du drame se joua dans son regard

affolé; puis la joie de parler noya un moment sa douleur même.

Son premier cri fut:

--Vous ne direz rien à M. Prosper!

--Je vous le promets, madame Pacaud.

--Eh bien! c’est des «mentis», tout ce que je vous ai dit!... Oui. Et

d’abord M. Quinqueton ne va pas bien.

--Sa santé?

--Sa santé, et puis tout. Pour commencer, monsieur a eu une congestion.

--Ah!

--Faut être juste, c’est de sa faute!

--Comment! de sa faute?

--Si monsieur n’avait pas été si cachottier, le malheur ne serait pas

arrivé.

--Expliquez-vous!

--Oh! je vois que je vas être obligée de vous en dire davantage. Une

fois qu’on a commencé, c’est comme à confesse, il n’y a pas, il faut

fureter dans les coins jusqu’à ce qu’on ait déclaré le plus petit

péché... Monsieur Francis, nous avons passé par des histoires, allez!...

M. Quinqueton est ruiné!

Après ce mot, ses bras, ses traits et l’animation de son regard

tombèrent: elle ressemblait à une femme qui voit descendre le cercueil

de son petit dans la fosse. Mais elle reprit:

--Je m’aperçois que je commence par la fin!... C’est parce que c’est le

principal et que ma langue ne l’a pas retenu. Je ne l’ai jamais dit

encore à personne. Vous ne le répéterez pas à M. Prosper, au moins!...

--Comment! Prosper ne sait pas?...

--Il ne faut pas que M. Prosper le sache: monsieur en mourrait.

--Bah!

--Savez-vous comment il a eu son attaque, monsieur Francis? Je vas vous

le dire: ça n’est pas de ce que ses affaires étaient perdues, non! C’est

de ce que j’ai découvert le pot aux roses.

--Cependant, il me semble qu’il est de toute nécessité que Prosper, qui

peut compter sur l’héritage de son père... qui peut l’escompter,

même...

--Ne parlez pas de ça, monsieur! Oh! je vois déjà que j’ai eu la langue

trop longue. Alors, je vas donc être obligée de vous en dire encore plus

pour vous empêcher de parler...

--Soyez convaincue, madame Pacaud, que c’est dans l’intérêt de Prosper,

uniquement, que je me place, intérêt que je crois connaître mieux que

personne, attendu que...

--Non, monsieur Francis, non, vous ne le connaissez pas mieux que

personne. Il y a quelque chose que vous ne connaissez pas, je le parie

bien: vous n’avez pas entendu parler d’un mariage?... Vous voyez!... Eh

bien! oui, là, il y a un mariage que ce pauvre monsieur faisait mijoter

depuis des années... Faut-il vous dire avec qui? Eh! mon Dieu! puisque

j’ai tant fait que d’être bavarde, avez-vous entendu parler de Mlle

Potu? Elle n’est pas ce qu’on appelle une beauté, non; ce n’est pas

comme sa sœur qui a épousé un hussard; mais son père a un château du

côté de Lavardin, et il dit comme ça qu’il veut un gendre qui ne soit

pas de la nouveauté pour lui. Soi-disant que le hussard, qu’on ne

connaissait ni d’Ève ni d’Adam, leur aurait causé des surprises... Ce

serait donc cette demoiselle Potu, la cadette, qui serait comme qui

dirait promise, à cette heure, à M. Prosper.

--Prosper ne m’a pas parlé.

--Il est discret! L’occasion où je m’en suis aperçue, ça été pour sa

décoration: il n’en avait pas soufflé mot à âme qui vive, monsieur, non,

pas même à son père!... Ça devait pourtant lui faire tic tac, hein?

Quand on pense que M. Foureau, le principal du collège, qui pétitionne

depuis dix-huit ans pour l’avoir, lui, la décoration, ne la tient pas

encore!... Faut-il donc qu’il en ait fait, dans ce Paris, le cher

mignon! On dit qu’il est savant. Combien que ça lui rapporte, jusqu’au

jour d’aujourd’hui, par exemple, ça n’est pas à moi de vous l’apprendre;

mais il faut tenir compte de l’honneur. A présent, pour le reste, une

fois marié à Mlle Potu!...

--«Une fois marié à Mlle Potu!» Voyons, voyons! raisonnons un peu,

madame Pacaud. En accordant la main de sa fille à Prosper, le père de

Mlle Potu a peut-être pu faire fonds sur la fortune présumée de M.

Quinqueton, le juge de paix, que tout le monde à Vendôme connaît comme

possédant des propriétés dans le Saumurois.

--J’entends bien, mais M. Potu, voyez-vous, ça n’est pas ça qui lui fera

ni chaud ni froid: il est riche comme Crésus.

--Cela n’est pas une raison!

--Et les jeunes gens, monsieur, que c’est comme deux tourtereaux! Vous

ne voudriez pas les séparer? Non, rien que d’y penser, je sens mon cœur

qui se fend.

--Soyons logique, madame Pacaud. Vous me disiez précisément, il n’y a

qu’un instant, que la nouvelle de l’infortune de M. Quinqueton serait

sans influence sur la décision du papa Potu. J’en reviens à mes moutons:

le parti le plus sage, et j’ajouterai le seul digne, à l’heure présente,

est d’avertir Prosper.

--Vous voulez tuer son père; c’est votre idée bien arrêtée! M.

Quinqueton n’a pas voulu dire à son fils qu’il était obligé de

s’endetter pour la chose de ces maudits cépages américains. Demandez-lui

pourquoi il ne l’a pas dit à son fils! A son fils? Mais c’était pour lui

payer sa pension à Paris qu’il empruntait de l’argent sur ses terres! Il

aurait mieux aimé engager les balances de la justice--c’est sa manière

de parler que je vous rapporte--plutôt que d’enrayer l’avancement de son

fils.

--L’avancement de son fils?...

--Vous n’êtes pas sans savoir que M. Prosper a à Paris une haute

situation. C’est un garçon qui ne pouvait pas faire autrement que d’être

distingué par ses chefs. Monsieur a été à Paris pendant l’Exposition;

son fils l’a reçu chez lui comme on ne reçoit pas un évêque! C’est les

propres paroles de monsieur. Voilà des choses qu’on n’oublie pas. Donc,

M. Prosper, ces derniers temps, était en passe d’obtenir quelque chose

comme un gros avancement... Ah! dame! dans une corbeille de mariage,

c’est encore d’un plus joli coup d’œil qu’une truelle à poisson!... Mais

voilà!... Écoutez-moi bien, monsieur Francis, vous qui êtes de Paris,

vous me comprendrez certainement: qui ne donne rien n’a rien, comme dit

l’autre. Il paraît donc que, moyennant une dizaine de mille francs, M.

Prosper passait haut la main par dessus les épaules aux camarades. Ah!

aujourd’hui, à ce qu’il paraît que c’est l’assaut: l’honneur et la

victoire à celui qui arrivera le premier. Dix mille francs! c’est que ça

ne traîne pas dans les bas de laine, un lingot de ce calibre-là. Enfin,

monsieur a dit comme ça: «Prosper a été honnête et loyal avec moi: il

m’a averti le jour où il s’est trouvé en état de gagner sa vie, et,

depuis ce temps-là, il ne m’a plus guère demandé qu’une centaine de

francs par-ci par-là; aujourd’hui il s’agit de lui donner un coup de

main; c’est pour son établissement définitif; il me rendra le bienfait

au centuple, et déjà il me promet six pour cent de mon argent.»--«Qui

sait, que je lui ai fait observer, si M. Prosper ne va pas nous sortir

de là avec la Légion d’honneur? Ha! ha! est-ce qu’il a fait tambouriner

à l’avance pour son ruban violet? Non. Eh bien!...»--«Vous avez raison,

ma fille, m’a dit monsieur, et Prosper aura ses dix mille francs.»

Il les a eus, mon cher monsieur. Ah! si j’avais su où c’était que ce

pauvre monsieur les prenait!...--Dieu de Dieu! est-il bien possible

qu’un homme vivant soit fermé comme la tombe!--Il les prenait, ces dix

mille francs, sur l’argent qu’il avait de côté pour payer les intérêts à

ses prêteurs! et savez-vous ce que c’était, ces dix mille francs?

c’était le fond de son sac! Oui, monsieur. Et pourquoi en était-il

arrivé là? et pourquoi n’avait-il pas vendu ses biens? Je vas vous le

dire: c’était de peur que ça ne fasse jaser à Vendôme avant que M.

Prosper soit tout à fait établi!

--Avant que Prosper soit tout à fait établi!

--C’est d’un bon père de famille, monsieur Francis!

--Mais, après?... après?... lorsque Prosper eût été tout à fait établi?

--Après? Mais ce pauvre monsieur comptait que son fils serait en état de

lui avancer à son tour.

--Oh!

--M. Prosper lui avait affirmé qu’il se ferait dans les vingt mille

avant un an au bas mot, et peut-être cinquante, peut-être cent mille!...

Ajoutez à ça la dot de Mlle Potu: tout s’arrange et finit bien, comme

dans les pièces de théâtre.

--Oh!

--Ça va donc être à moi, monsieur Francis, de vous faire une petite

question. Allons! Vous qui connaissez M. Prosper à Paris, c’est-il votre

avis qu’il sera bientôt en état d’aider son père?

--... D’aider son père?

--Voyons! c’est-il vrai qu’il y a à Paris des positions qui rapportent

des cent mille?

--Il y a de tout, à Paris, madame Pacaud.

--Oui, mais là, selon vous, M. Prosper est-il un homme à s’avancer à ces

grades-là?

--Tout est possible, madame Pacaud.

--Oh! je vois bien, allez, que vous n’y croyez point!

La poudre aux yeux · 第 17 / 33 题