Ce léger mystère touchant M. Quinqueton troubla ma joie de l’acquisition
de la Gloriette. Je m’informai de lui dans le pays. Beaucoup de
cultivateurs l’avaient vu autrefois.
--Un bien bon et bien excellent homme, monsieur!
--Il a ici un beau domaine?
--Eh! pardi! c’est selon...
--Mais le vin de votre coteau est renommé; il se vend cher...
--Cher? c’est comme on l’entend; les années sont «traîtres»... Et son
fils à m’sieu’ Quinqueton, il doit être dégourdi, à cette heure?...
C’était à moi de répondre. J’interrogeais un autre:
--M’sieu’ Quinqueton? un homme qui avait le cœur sur la main;... de
l’amour-propre, par exemple!
--Il a du bien?
--Il en a.
--Mais il paraît qu’il n’y met plus les pieds?
--Ça, c’est la pure vérité.
--Comment expliquez-vous?...
--Expliquer! mon cher monsieur, expliquer!... J’avons seulement pas été
deux ans à l’école!...
A un autre!
--M’sieu’ Quinqueton, oh! oh!... Fallait le voir du temps du phylloxera:
il aurait retourné le pays comme une descente de lit! En a-t-il arraché!
en a-t-il planté!... Et des bâtiments! et des pressoirs, en veux-tu en
voilà! sous prétexte que l’«américain» allait décupler la récolte!
--Et le résultat de l’«américain» a été trompeur?
--Il a été trompeur et il ne l’a pas été...
--Mais dans le cas de M. Quinqueton?
--Eh! pardi, le cas de M. Quinqueton est pareil aux autres, allez...
--Le pays n’est pas endetté?
--Endetté? c’est-il donc qu’il l’est, endetté, m’sieu’ Quinqueton, que
vous voulez dire?
--Ce n’est pas moi qui le prétends.
--C’est des on-dit! rapport à ce qu’il se cache. On ne le voit plus. Il
était faraud!... Y a-t-il longtemps que vous avez vu son garçon? Oh! son
garçon! Quand il parlait de lui, on voyait l’eau qui lui montait à la
vue; il vous regardait au travers d’une ondée, parole d’honneur! Tenez!
quand il disait comme ça: «C’est le meilleur sujet du lycée de Vendôme!»
y a pas à dire non, la voix lui gargouillait dans le gosier.
--Dites-moi, les affaires de M. Quinqueton sont mauvaises?
--Oh! oh! c’est selon...
--On m’a dit que son bien était hypothéqué.
--Oh! alors, si on vous l’a dit, vous en savez autant que ceux-là qui
vous l’ont dit... Et moi, donc, à cette heure, voilà que j’en sais aussi
long comme vous...
Je fus pris du remords de n’avoir pas conservé de relations avec ce
pauvre M. Quinqueton. Lui avais-je seulement fait part de mon mariage?
Aussitôt mon retour à Paris, j’envoyai une lettre de faire part au juge
de paix, sans lui annoncer, bien entendu, mon achat de la Gloriette, ce
qui eût été l’aveu que je connaissais ses déboires.
Je reçus de M. Quinqueton sa carte accompagnée d’un énigmatique
assemblage de mots dont l’un était pour le moins étrange. Sous le nom de
M. Quinqueton et sa fonction: «juge de paix», une main ferme avait
écrit:
«_Heureux et fier de tout ce qui peut rappeler_ TRISTAN DE MÉLISANDE,
_adresse ses compliments au jeune couple_.»
Je me livrai à des supputations afin d’établir approximativement l’âge
que pouvait avoir atteint M. Quinqueton; tous mes calculs aboutissaient
à lui donner la soixantaine. Il fallait écarter l’hypothèse de la
sénilité. Mais M. Quinqueton serait-il devenu fou à la suite de la
mévente des vins succédant aux frais considérables de la réfection des
vignobles? Cependant sa carte portait «juge de paix», et, d’ailleurs, un
notaire aussi méticuleux que Mᵉ Camus ne m’eût point dit «juge de paix»
si M. Quinqueton eût été révoqué ou démissionnaire.
«Tristan de Mélisande!» En quoi, justes dieux! pouvais-je bien avoir
rappelé un Tristan de Mélisande à ce bon M. Quinqueton? Jamais ces
syllabes euphoniques et manifestement étrangères à tout état civil
n’avaient frappé mes oreilles. Qui était Tristan de Mélisande? Quel
rapport pouvais-je bien posséder avec Tristan de Mélisande? Enfin, en
vertu de quel sortilège ma lettre de faire part était-elle douée du
pouvoir d’évoquer un Tristan de Mélisande?... Je demandai à ma femme si
elle n’avait point dans sa famille quelque Tristan de Mélisande?... Elle
n’en avait point, mais elle eut une inspiration:
--C’est un nom de toqué, dit-elle; pour moi, le fils de votre M.
Quinqueton doit faire de la littérature...
--Bravo! ça y est!... Tristan de Mélisande enveloppe d’arabesques
gracieuses l’humble réalité de Prosper Quinqueton! Ce mélodieux
pseudonyme et un métier d’imagination sont la conséquence logique des
embarquements pour le banc de bois, qui était la cité asiatique de
Seringapatam!
Cependant je reçus une lettre qui était, elle, la conséquence logique de
l’acte de politesse accompli par moi envers M. Quinqueton, et qui laissa
en suspens notre dernière hypothèse.
Elle était signée tout bonnement: «Prosper Quinqueton,» et ne faisait
allusion à rien moins qu’à Tristan de Mélisande. Prosper m’appelait:
«Mon vieux Francis,» me complimentait de l’heureux événement que son
papa venait de lui apprendre, puis s’égayait au souvenir de nos jeunes
années et m’appelait «sa vieille branche», puis m’entretenait «d’une
large entreprise de vulgarisation» qu’il avait faite récemment, qui lui
avait coûté les «yeux de la tête», puis s’assombrissait et confessait
qu’il avait «quelques petits trous à combler par-ci par-là», puis
entonnait un hymne en l’honneur de l’esprit positif et ordonné qu’il
m’avait toujours connu et qui ne saurait manquer de me valoir une
«brillante situation», puis me priait de lui envoyer cent francs.