M. D. C. XXVI.

In-8.

Mainte fillette du quartier

Dit, en parlant de ce mestier,

Que tous deux en mesme bricolle

Nous avons gagné la verolle,

Dont ici j'en appelle en Dieu,

Car je ne fus jamais en lieu

Quy donnast ceste villenie;

Et plustost je lairrois la vie

Que d'aller aux endroits quy font

Porter des rubis sur le front;

Plustost eunuque me ferois-je,

Et pareil ainsy me rendrois-je

Aux hommes sans bas de pourpoint,

Que les dames ne cherchent point.

Si je voy quelque jeune fille

Quy soit agreable et gentille,

Et quy monstre je ne sçay quoy

Pour mettre le coeur en emoy,

Pourveu qu'elle ne soit farouche,

Incontinent elle me touche,

Et ne dis pas que mon desir

Ne soit d'en faire mon plaisir.

Mais une garce de louage,

Une fille de garouage[343],

Si vrayment je la regardois,

Soudain je m'en confesserois;

Et si je l'avois desirée,

Ou tant seullement admirée,

Je voudrois sur les mesmes lieux,

M'arracher le coeur et les yeux.

Tel amour est digne de blasme,

Et son feu n'est que pour une ame

Ou sans merite ou sans honneur;

Mais Lysandre, un homme de coeur,

Un amant digne de conqueste,

Ne dance pas à telle feste,

Et n'ayme, comme les pourceaux,

La fange au lieu de claires eaux.

Voyant toutefois que nous sommes

(Chose commune à tous les hommes)

Presque en temps mesme indisposez;

Et que n'estant des moinz prisez

Entre ceux qu'amour authorise,

Ensemble, à la rüe, à l'eglise,

On nous a veu, le plus souvent,

Comme deux frères de couvent,

Ces petites mal adviseez

(Sans dire le mot de ruseez)

Nous jugent de coeur et de voix

Tous deux assailliz à la fois

Du mal que je hay davantage

Qu'un vieux marmot, un jeune page

Et qu'un homme de Charenton,

Les sermons du père Cotton[344].

Mais voyez quelle medisance!

On a beau vivre en innocence,

L'on aura plus de mauvais bruicts

Que de galloper toutes nuicts

Les manteaux de soye et de laine[345].

O saison de misère plaine!

Que les choses sont mal en poinct!

L'Antechrist ne viendra-t-il point[346]?

Un mal de teste, une saignée

Quy m'a la jambe secratignée,

Un feu pour mourir et brusler,

Est-ce le mal quy faict peler

Et quy faict, sortant de la couche,

Parler du nez[347] et de la bouche?

Quant à moy, je dy sainement,

Et le publie asseurement,

Que la plus chaste et la plus fille,

Et dont moins la robbe fretille

De celles quy m'ont blazonné,

Telle verolle m'a donné,

Catherine, Jeane ou Michelle,

S'il faut que verolle on appelle

Ce quy m'a tenu plus d'un mois,

Depuis le voyage de Blois,

Et dans le lict et dans la chambre;

Où toy, gaillard de chaque membre,

Desirant me donner secours,

Tu m'as visité quelques jours,

Avant que ta santé première

Eust suivy la mesme carrière.

Mais pourquoy m'excusé-je ainsy,

Puisque les belles n'ont soucy,

La plupart, que d'estre cheries

De hanteurs de bordelleries,

Quy, presque en toutes les saisons,

Vont muant comme des oysons,

N'ayant pour sauce et pour bouteille

Que pruneaux et salsepareille?

Puis que ceux dont l'emotion

Ne cherche par affection

Que des genres de pucelage,

Affin d'esviter le naufrage,

Sont moins doux à leurs appetitz

Que des villageois apprentiz,

De quy la main noire et terreuse

Badine près leur amoureuse,

Tournant et grattant, les yeux bas,

Leurs chapeaux ou leurs bonnets gras?

Estant donc si plain de merite,

Ces nymphes de prix et d'elite,

Me voyant reparoistre un jour,

Me tesmoigneront plus d'amour.

Ainsy discours-je, ô Lysandre!

Afin que l'on me sçache entendre

Et que les filles du quartier,

En devisant de ce mestier,

N'accusent plus mon innocence

Et l'honneur de ta conscience,

Dont tu sçauras de bonne foy

Te laver aussy bien que moy,

Laissant à des gens sans pratique,

Sans honneur et sans theorique,

Ce mal volontaire quy prent

Aux endroicts où chacun se rend,

Et non pas aux lieux de recherche

Où l'on défend mieux une bresche.

[Note 343: Lieu de débauche où l'on n'alloit que la nuit, en

cachette, comme un garou. La Fontaine s'est encore servi de ce mot:

. . . . . . . Jupiter étoit en garrouage

De quoi Junon étoit en grande rage.]

[Note 344: Le père Cotton, alors en polémique ouverte avec les

protestants de Charenton. Le plus célèbre de leurs ministres, P.

Du Moulin, alors en fuite, étoit soupçonné d'avoir fait le fameux

livre _l'Anti-Cotton_ contre ce confesseur du roi.]

[Note 345: Les grands seigneurs, Gaston d'Orléans le premier,

se faisoient un jeu de ces voleries sur le Pont-Neuf. Sandras

de Courtilz, dans ses _Mémoires du comte de Rochefort_, p. 152,

nous l'avoit appris. Sorel nous le confirme par un passage du

_Francion_, 1663, in-12, p. 73.]

[Note 346: C'étoit une des grandes appréhensions de ce temps-la.

Plusieurs pièces, dont l'une est citée par L'Estoille (mardi

8 décembre 1607), le prouvent assez. Nos volumes suivants en

contiendront quelques unes.]

[Note 347: Le Jodelet de l'hôtel de Bourgogne devoit à un pareil

accident l'un des charmes de sa diction. «Jodelet, dit Tallemant,

parle du nez pour avoir été mal pansé de la v....., et cela lui

donne de la grâce.» (Edit. in-12, t. 10, p. 50.)]

Variétés Historiques et Littéraires (02/10) Recueil de pièces volantes rares et curieuses en prose et en vers · 第 41 / 53 题