In-8.
Ceux quy nous apportent la muscade, le poivre et les clous de girofle
qu'on met dans les pastez en ces jours gras, sçavent en quel climat
sont situées les isles Molucques et combien il y fait chaud; et
cependant l'autheur de l'histoire de Quixaire[322], princesse de ce
pays, fait une remarque digne d'admiration, disant qu'elle avoit le
teint fort blanc et les cheveux blonds, ce quy est une merveille
aussy bien que de voir les Italiennes ne cedder rien en blancheur
aux dames françoises. La raison de cest estonnement est que, chaque
chose ayant son lieu, il semble qu'il ne se doit pas rencontrer des
visages blancs en ces contrées. Ainsy on peut dire que le lieu naturel
des filles de joie à Paris est les marests du Temple et le fauxbourg
Sainct-Germain[323], comme le vray lieu de la comedie est l'hostel de
Bourgongne.
[Note 322: Cet auteur est Cervantès. Sa nouvelle _la Belle
Quixaire_ étoit alors célèbre. Gillet de la Tessonnerie en fit
le sujet d'une tragi-comédie jouée en 1639, et publiée l'année
suivante, Paris, G. Quinet, in-8.]
[Note 323: V., sur le grand nombre des courtisanes au Marais,
notre volume de _Paris démoli_, 2e édit., p. 33 et 320, et,
sur celles du faubourg S.-Germain, notre premier volume des
_Variétés_, p. 207, 219.]
Cela supposé, on peut dire aussy que chaque chose a sa propriété,
comme les pistaches ont la vertu d'eschauffer au huictiesme degré,
les cervelas et les langues parfumées d'alterer au dernier poinct,
le vin blanc de faire pisser, le pavot et le vin muscat d'endormir
merveilleusement, et la beauté de charmer.
Par la mesme raison chaque chose a aussy son temps: il y a un temps
pour coudre et filer, temps de manger et de boire, temps de chanter et
de dancer, temps de pleurer et de rire, qui est premierement le temps
de ceste quinzaine grasse. Or il faut croire que quand une chandelle se
veut esteindre elle jette une plus grande flamme, ce quy est un presage
de sa mort; aussi il semble que, par une antiperistaze des jours
maigres quy approchent, les jours gras se renforcent et rassemblent
toute la joie quy est esparse le tout au long et au large de l'année.
C'est donc avec juste raison que toute l'antiquité a destiné ces jours
aux plaisirs, à la volupté et aux ris.
Mais, pour vous faire rire, que pourroit-on vous representer
maintenant? car, selon l'ancien proverbe, il ne se dit rien à ceste
heure quy n'ait esté dit. Et vous sçavez comme les choses repetées
et redittes sont ennuyeuses. Pour preuve de ceste verité, vous voyez
combien c'est chose desplaisante de voir toujours une table chargée
de mesmes viandes, d'ouyr toujours une mesme farce à l'hostel de
Bourgogne, et de regarder toujours de mesmes tableaux à la foire
Sainct-Germain.
Il faut donc inventer quelque sujet nouveau, et une methode nouvelle
quy n'ait esté empruntée d'aucun livre, d'aucun autheur, où Aristote
n'ait jamais pensé, où Platon n'ait jamais jeté les yeux ny l'esprit,
que les orateurs n'eussent jamais deviné ni ne devineront jamais si on
ne leur en montre le chemin, et où personne ne s'attend peut-estre.
Formez-vous donc, s'il vous plaist, hommes et femmes, filles et
garçons, jeunes et vieux, grands et petits, pauvres et riches, car
tous vous estes capables de rire; formez-vous, dy-je, dans l'esprit la
plus agreable idée des choses les plus plaisantes et facetieuses quy
soient dans la nature; peignez-vous toutes les grosses monstrousitez
du monde grotesque, mais plus raisonnablement l'image amoureuse de
l'incomparable mardy-gras; figurez-vous cest object comme un des plus
grands et gros homme quy ait jamais esté, en comparaison duquel les
geants ne soient que des nains, ayant la teste ombragée d'un arpent
de vignes et couronnée de jambons, entouré d'une echarpe de cervelas
et d'autres allumettes à vin, tout chargé de bouteilles, à quy le
vin de Grave, de Muscat, de Espagne, d'Hipocras, font hommage comme
à un grand seigneur, foulant desdaigneusement aux pieds les pots
de confitures et les boetes de dragées, des pyramides de sucre et
des flacons de sirop et forests de canelles, avec ceste infirmité
naturelle, quy n'ose regarder derrière luy, non plus qu'Orphée, de peur
d'y voir le caresme pasle et hideux.
Figurez-vous donc bien ceste image, si vous pouvez, et je croy que tout
ce que les poètes ont dit des rencontres joyeuses de Momus, ce n'est
rien au prix de cecy pour vous faire rire.
Que si vous estes difficiles à esmouvoir, allez-vous-en à pied ou en
carrosse à la foire de Sainct-Germain, et là vous verrez des joueurs de
torniquets, de goblets, de marionnettes, danceurs de corde, preneurs de
tabac[324], charlatans, joueurs de passe-passe[325], et mille autres
apanages de la folie[326], que l'on peut mieux penser que de dire; sur
tout ne vous laissez pas piper aux dez ou tromper à la blanche[327],
car cela troublerait la joie et vous empescheroit de rire.
[Note 324: C'étoit alors une nouveauté, une mode. On fumoit et
l'on prisoit dans les cabarets de la foire. Les cafés, qui leur
succédèrent, eurent soin de conserver l'usage. Le Sage, dans sa
_Querelle des théâtres_, scène 1re, nous montre un limonadier de
la foire faisant avec grâce les honneurs de son café et de sa
tabatière:
Et l'obligeant Massy presente
Le tabac aux honnêtes gens.]
[Note 325: Jeu d'escamoteur qui s'appelle ainsi à cause des mots
_passe, passe, disparais_, que le farceur adresse continuellement
à son godenot. Alain Chartier a dit, parlant de la mort:
Ce n'est pas jeu de passe-passe,
Car on s'en va sans revenir.]
[Note 326:
Les charlatans divers, les enchanteurs, se treuvent
Au grand cours d'alentour, les blanques, les sauteurs,
Les monstres differends, les farceurs et menteurs.
Le peuple s'y promène, et parmi la froidure
Croque le pain d'epice et la gauffre moins dure......
L'autre met son argent aux choses necessaires
Que le marchand debite aux personnes vulgaires.
(_Semonce à une demoiselle des champs pour venir passer
la foire et les jours gras à Paris_, Paris, 1605, in-8.)]
[Note 327: _A la blanque._ V. une des pièces qui précèdent.]
Ou si vous ne voulez aller si loin, il ne faut qu'aller à l'hostel
de Bourgongne, et eussiez eu envie d'y achepter quelque chose, tant
les marchands avoient de grace pour attirer le monde, veu qu'on
representoit la foire de Sainct-Germain[328]; et comme on commence par
mettre les fauxbourgs dans la ville[329], Sainct-Germain et la foire
estoit en l'hostel de Bourgongne.
[Note 328: Ceci prouve que, long-temps avant Regnard et Dancourt,
qui, l'un au théâtre de la Foire en 1695, l'autre, l'année
d'après, au Théâtre-François, en firent le sujet d'une comédie, la
foire S.-Germain avoit été mise à la scène. En 1607, un ballet de
la façon de M. le Prince, dont le sujet etoit _l'accouchement de
la foire Saint-Germain_, avoit été dansé au Louvre (V. _Lettres
de Malherbe à Peiresc_, p. 21, et _Recueil des plus excellents
ballets de ce temps_, Paris, 1612, in-8, p. 55-58).]
[Note 329: Allusion aux mesures prises, en 1634, pour _la closture
et adjonction à la ville de Paris des faubourgs Saint-Honoré,
Montmartre et Villeneuve_. V. _Archives curieuses_, 2e série, t.
6, p. 314, et notre _Paris démoli_, p. 243.]
Là vous eussiez veu et pouvez voir encore, si vous le voulez, une image
parfaicte et accomplie de ceste dicte foire, une decoration superbe,
des acteurs vestuz à l'advantage, la naïveté dans les vers accommodez
au subject; vous eussiez veu les plus exquises peintures de Flandres,
où presidoit Catin, noble fille de Guillot Gorju; vous eussiez veu
Guillaume le Gros[330], dans une boutique d'orfèvre, apprester à
rire à tout le monde, et dont vous ririez encore sans une fascheuse
reflexion que l'on faisoit, voyant manger des dragées de Verdun à ceux
quy estoient sur le theatre sans en manger, car il n'y avoit rien de
si triste que de voir manger les autres et ne pas manger soy-mesme, et
estre comme un Tantale dans les eaux.
[Note 330: Gros-Guillaume. V., sur tous ces farceurs, les notes de
notre édition des _Caquets de l'Accouchée_, p. 281-282.]
Mais si vous avez perdu ceste occasion de rire, recompensez-vous-en
par autre chose; allez-y tout le long de ceste quinzaine, et vous
n'y manquerez pas de rire, ou il faudra que vous ayez la bouche
cousue. Vous y verrez le _Clitophon_[331] de Monsieur Durier, autheur
de l'_Alcymedon_[332]; ensuitte vous verrez le _Rossyleon_ du mesme
autheur[333], pièce que tout le monde juge estre un des rares subjects
de l'Astrée; après vous y verrez la _Dorise_ ou _Doriste_ de l'auteur
de la _Cléonice_[334], et, pour la bonne bouche et closture des jours
gras, l'_Hercule mourant_ ou déifié de Monsieur de Rotrou[335], pièces
quy sont autant d'aimans attractifs pour y faire venir non seulement
les plus graves d'entre les hommes, mais les femmes les plus chastes
et modestes, quy ne veulent plus faire autre chose maintenant que d'y
aller; ce quy fait qu'on ne s'estonne pas si les maris, par un si long
tems, avoient deffendu et interdict l'entrée de l'hostel de Bourgongne
à leurs femmes, quy perdent presque la memoire de leurs loges quand
elles ont veu representer en ce lieu quelque pièce si belle, comme
autrefois ceux quy avoient gousté une fois de lotes[336] perdoient
entierement la memoire de leur pays et de leur maison.
[Note 331: _Clitophon_, tragi-comédie en cinq actes de Du Ryer,
fut jouée en 1632, mais ne fut jamais imprimée. M. de Soleinne en
possédoit un manuscrit. (_Catal._ de sa biblioth., nº 1003.)]
[Note 332: _Alcimédon_, tragi-comédie en cinq actes, en vers,
jouée en 1634, imprimée en 1635, Paris, T. Quinet.]
[Note 333: _Les Aventures de Rosiléon_, pastorale en cinq actes,
en vers, imitée de _l'Astrée_, fut représentée en 1629. Elle n'est
pas de Du Ryer, comme on le dit ici, mais de Pichou, le même dont
on a deux tragi-comédies, _les Folies de Cardénio_ (1633) et
_l'infidèle confidente_ (1631), et _la Filis de Scire_, comédie
pastorale en cinq actes, traduite de l'italien du comte Bonarelli
(1631). En tête de cette dernière pièce se lit une préface d'un
ami de l'auteur, Isnard, médecin à Grenoble. On y trouve de grands
éloges sur la pièce dont il est parlé ici, ainsi que sur l'auteur,
qui mourut assassiné, à l'âge de trente-cinq ans. Selon de Mouhy
(_Tablettes dramatiques_, p. 205), ces éloges d'Isnard dans sa
préface de la _Filis_ prouveroient que le _Rosiléon_ fut imprimé,
puisqu'il méritoit tant de l'être. Il ne semble pas, toutefois,
qu'on en ait jamais vu un exemplaire.]
[Note 334: _Cléonice, ou l'Amour téméraire_, tragi-comédie
pastorale en cinq actes, en vers, Paris, Nicolas Rousset, 1631,
in-8. La pièce ne porte pas de nom d'auteur, mais la dédicace au
roi est signée P. B.--De Mouhy soupçonna que la première de ces
lettres pourrait bien être l'initiale du nom de _Passart_, auquel
Beauchamps attribuoit une pièce du même titre dans sa table des
_Recherches_. Il avoit raison; du moins, ce qui le donneroit à
penser, c'est que sur le titre de l'exemplaire possédé par M.
de Soleinne se lisoit en écriture du temps: _par M. Passart_.
(De Mouhy, _Abrégé de l'histoire du théâtre françois_, in-8,
p. 96; _Catal. de la biblioth. de M. de Soleinne_, nº 1051.)
Passart tenoit beaucoup à n'être pas connu. Ce qu'on lit ici
prouve que ses contemporains n'avoient pas percé l'anonyme dont
il se couvroit. Nous ne connoissons pas sa _Dorise_ ou _Doriste_
annoncée ici; mais il se pourroit que l'auteur se trompât pour
cette pièce, comme il l'a fait pour _Rosiléon_, et qu'il voulût
parler de la _Doristée_ de Rotrou, qui date en effet de cette
époque. La première édition, qui est de 1634, a pour titre
_Cléagenor et Doristée_; en tête de la seconde, donnée l'année
suivante, on lit seulement _Doristée_, tragi-comédie.]
[Note 335: L'_Hercule mourant_, tragédie en cinq actes, de Rotrou,
ne fut imprimé qu'en 1636. Ce qui est dit ici prouveroit que la
représentation précéda de deux ans la publication.]
[Note 336: Le _lotos_, plante d'Egypte, qui avoit la vertu de
faire perdre la mémoire à ceux qui en mangeoient. On se rappelle
la description du pays des _Lotophages_ (mangeurs de lotos) dans
l'Odyssée (liv. 9).]
Que si toutes ces agreables merveilles n'ont encore le pouvoir de vous
faire rire, jetez-vous sur la lecture des autheurs facetieux; lisez le
Songe et visions joyeuses du Gros-Guillaume[337], nouvellement imprimés
depuis la mort du predecesseur de Guillot Gorju[338], ou demandez aux
colporteurs jurez son Apologie, et ils vous la donneront moyennant de
l'argent. Repassez aussy surtout ce quy s'est dit, fait et passé dans
les Champs-Elysées[339].
[Note 337: Plusieurs pièces parurent, en effet, sous le nom de ce
farceur. Nous ne connoissons pas celles qu'on cite ici, mais nous
pouvons mentionner en revanche: _les Railleries de Gros-Guillaume
sur les affaires de ce temps_, 1623, in-8; _les Bignets de
Gros-Guillaume envoyés à Turlupin et à Gautier-Garguille pour
leur mardy-gras, par le sieur Tripotin, gentilhomme fariné de
l'hôtel de Bourgogne_, etc. Mais, pour beaucoup de pièces, on
dut le confondre avec maître Guillaume, sous le nom duquel il en
parut alors une si grande quantité. Celui-ci vendoit lui-même
ses bouffonneries imprimées sur le Pont-Neuf. (L'Estoille, édit.
Michaud, t. 2, p. 405.) On peut voir sur lui une note de notre
édition des _Caquets de l'Accouchée_, p. 263.]
[Note 338: Ce prédécesseur étoit Gautier-Garguille, mort en
décembre 1633. Bertrand Haudrin, dit _Saint-Jacques_, et qui se
donna au théâtre le nom de Guillot Gorju, avoit été admis, l'année
suivante, à prendre sa place sur la scène de l'hôtel de Bourgogne.
Il y jouoit les médecins et les apothicaires burlesques. Sa
première profession l'avoit au mieux stylé à ces rôles. Il avoit
été médecin, et même, selon Gui Patin, doyen de la Faculté de
médecine, où il ne s'étoit pas fait faute de dérober. (_Lettre_
222e à Spon, t. 2, p. 173.)]
[Note 339: Allusion probable à la pièce qui a pour titre:
_le Testament du Gros-Guillaume, et sa rencontre avec
Gautier-Garguille en l'autre monde_, Paris, 1634, in-8; ou bien
encore à celle-ci: _Conversation de maître Guillaume avec le
prince de Conty aux Champs-Elysées_, Paris, 1631, in-8.]
En un mot, lisez les Grotesques de tous les esprits romanesques.
Et si tout cela est encore trop fade, attendez à la cause grasse[340]:
vous ne devez laisser eschapper ceste occasion de la voir plaider et
de faire vos efforts d'entrer en ce lieu avec vos femmes, car il faut
advouer que plusieurs parlent de la cause grasse quy ne savent ce que
c'est, et quy croyent que ce soit une chose quy se doive mespriser. Au
contraire, si Ciceron et Demosthènes vivoient en nostre siècle, ils
auroient bien de la peine d'y recognoistre leurs preceptes.
[Note 340: Cause plaisante que les clercs de la basoche plaidoient
publiquement le jour du mardi gras, sur un fait inventé et presque
toujours choisi parmi les plus grivois et même les plus orduriers.
C'est ce qui fit supprimer cet usage burlesque dans les premières
années du XVIIIe siècle. Mais on continua d'appeler _causes
grasses_, au Palais, toutes celles qui avoient un côté plaisant.]
On void dans ceste cause l'eloquence paroistre toute nue, en chair et
en os, vive, masle et hardie; tous les boutons et les fleurs de bien
dire repandues çà et là. Dans l'exorde on s'insinue dans l'esprit de
l'auditeur par quelque chose quy frappe les sens; la narration y est
toujours de quelque coquette abusée ou de quelque oison plumé à l'eau
chaude; les raisons y sont toutes tirées de l'humanité ou des choses
naturelles; les mouvemens y sont frequens, et l'intention de celuy quy
plaide est d'exciter à rire, et non à la commiseration: car quy ne
riroit seullement de voir la posture de ceux quy sont les juges de
ceste belle cause pisser dans leurs chausses à force de se contraindre
et pour rire le moins qu'ils peuvent, et les advocats, clercs, quy ont
l'honneur d'y plaider, parler gravement et serieusement des choses les
plus bouffonnes du monde? C'est là où la basoche est en triomphe, où
le Mardy-Gras et Bacchus occupent chacun une lanterne pour escouter
un plaidoyer si facetieux et si charmant, qu'on est contrainct de
confesser que tous les Zanni[341], les Pantalons, les Tabarins, les
Turlupins et tout l'hostel de Bourgongne n'a jamais rien inventé quy
approche de mille lieues loin de ceste facetie.
[Note 341: Personnage de la comédie italienne, dont le nom, dérivé
du _Sannio_ romain, s'est francisé sur la scène de Molière en
celui de _Zannarelle_ ou _Sganarelle_.]
Après cela, si vous ne riez, il ne faut plus esperer de rire: tous
les subjets sont espuisez, tous les esprits sont à sec, toutes les
inventions bouchées, toutes les veines taries, toutes les plus
agreables matières constipées; en un mot, après ceste pièce de
l'ouverture des jours gras ou du carnaval, il ne faut plus croire qu'il
vienne rien de risible par cy après, et si vous n'en riez tout vostre
soul aujourd'huy, on concluera de trois choses l'une, ou que vous
avez esté faits en pleurant (chose quy seroit trop honteuse à dire),
ou qu'ayant despouillé ceste propriété de rire quy distingue l'homme
d'entre tous les animaux, vous n'estes plus que des bestes (ce qu'on
ne voudroit pas seulement imaginer de vous); ou bien, pour plus vray
semblable, que quelque pensée morne du caresme a forcé tous les corps
de gardes des delices, a traversé mesme le pont-levis du palais de la
Volupté, pour venir assieger vostre imagination par avance et vous
rendre melancholiques devant le temps.
_Histoire veritable du combat et duel assigné entre deux demoiselles
sur la querelle de leurs amours._
Les douceurs de l'amour sont si grandes et les contentemens que nous
trouvons aux caresses d'une belle maistresse ont tant de puissance
sur nous, que ceux se peuvent dire insensibles, qui ne recherchent
point les occasions de gouster un plaisir si doux; mais comme nous
ne pouvons nous promettre un contentement sans traverses, ny des
douceurs sans amertume, nous voyons bien souvent ces delices suivies
d'un puissant deplaisir pour n'en avoir pas bien usé; nous courons
ordinairement au change sans nous souvenir que la beauté de celle que
nous adorons peut faire un grand effort en l'ame de quelque autre,
que nous ne nous soucions pas de les conserver après qu'elles nous
sont acquises. C'est de là que nous proviennent ordinairement tant
de maux qu'on voit aujourd'huy dans le monde par les effets de cette
passion. Un rival se rencontre avec un mesme desir d'amour que nous. La
jalousie, commune peste des plus belles amours, coule insensiblement
dans nos ames, et nous donne des mouvements si grands, que nostre repos
precedant se change en des inquietudes quy, faisant naistre la cholère
avec le depit, nous poussent bien souvent à des actions insensées.
J'apporterois icy un grand nombre d'exemples d'antiquité que nous
fournit l'authorité de nos pères; mais, ne me voulant pas empescher
longuement, je me contenteray de celuy que ceste ville de Paris nous
fournit aujourd'huy.
Isabelle et Cloris, deux belles filles, et parfaictes pour donner de
l'amour aux plus retenus, ayant quelques correspondances d'humeurs,
s'aymoient il n'y a que deux jours avec tant de passion qu'elles
n'avoient point de repos que dans leurs entretiens: tout leur estoit
commun, et elles ne se cachoient leurs pensées, de quelque consequence
qu'elles fussent.
Isabelle estoit adorée de Philemon, jeune cavalier et digne
veritablement des faveurs qu'elle luy donnoit; recherchoit avec soin
toutes les occasions de le voir, et, lorsque les inventions luy
manquoient, employoit l'esprit de Cloris et se servoit bien souvent de
son assistance, de sorte qu'elle vivoit avec beaucoup de repos parmy la
craincte que les femmes doivent avoir de perdre ce qu'elles ont acquis.
Cloris estoit aimable et donnoit tant de graces à ses actions, que sa
beauté paroissoit avec plus de charmes que celle de son Isabelle: de
sorte que Philemon, suivant l'humeur de quelques hommes de ce temps,
qui se plaisent aux changements, ne la peut voir et frequenter si
souvent sans avoir quelque particulière affection pour elle, quy,
passant au delà de la bienveillance, se convertit en violent amour.
Cloris, quy le trouvoit fort à son gré, et quy jugeoit sa compaigne
heureuse en son eslection, et jugeant aux oeillades continuelles
qu'il luy jetoit qu'elle avoit une bonne part de son ame, et qu'il
n'est retenu que par la crainte d'offenser l'amitié qu'elle avoit
avec Isabelle, luy dit, un jour qu'elle l'estoit venu voir: Philemon,
je ferois une faute contre la franchise que je garde en mes actions,
et croirois encore faire tort à vostre vertu, si je vous cachois ma
pensée. Vous croyez qu'Isabelle ne soit que pour vous, et, n'en voulant
point aymer d'autres, vous sacrifiez tellement à ses passions que vous
ne semblez vivre que pour son repos. Vostre amour vous aveugle: elle
abuse de vostre patience avec trop de liberté, et croyez qu'elle fait
partager les faveurs qu'elle vous donne à d'autres que le merite et la
naissance vous rendent inferieurs. Je suis extremement marrie d'estre
obligée à ce discours, car la confiance qu'elle prend en mon amitié me
devroit empescher de luy nuire; mais, ayant trouvé tant de perfections
en vous, je croirois encore faillir davantage ne vous advertissant
point de cela. Que la raison soit la plus forte en vous, et que sa
faute vous fasse sage. Je seray fort contente de vostre repos, et
croyez que je le rechercheray tousjours comme estant votre très humble
servante.
Un rival ne nous plaist jamais, et le courage n'en peut souffrir la
cognoissance. Philemon, quy mouroit desjà d'amour pour Cloris, ayant
entendu ce discours, fut bien ayse de trouver quelque couverture
pour ne plus caresser Isabelle. Je suis, dit-il, tellement redevable
à vostre franchise de l'advis que vous me donnez, que je ne m'en
espargneray jamais pour vostre service. Cloris, puisque vostre
compaigne est ingratte et volage, qu'elle se livre aux caresses de son
amant nouveau, je ne la verray jamais, et, si vous me jugez digne de
vous servir, je vous engageray les mêmes affections que j'avois pour
elle. Quel besoin de m'estendre icy plus long-temps? Philemon et Cloris
se trouvèrent si bien d'accord qu'Isabelle fut mise en oubly: Philemon
ne l'alloit plus voir; mais ne croyant que son ressentiment le peust
contenter s'il ne luy en donnoit la cognoissance, prit du papier et luy
esçrivit une lettre dont voicy la teneur:
* * * * *
_Lettre de Philemon à Isabelle._
Isabelle, vous m'obligez en vos inconstances: car, me changeant pour un
rival, vous me laissez la liberté de chercher des douceurs autre part
que chez vous. Si vous avez du regret en ma perte, je ne m'offenceray
point de la vostre, et, me vengeant par un oubly, vous feray voir que
vostre faute est la vraie cause de mon repos.
Ceste lettre meit Isabelle en une peine estrange: car, aymant Philemon
plus que tout le reste des hommes, et n'en pouvant soupçonner Cloris,
ne sçavoit à quy se prendre de son malheur. Elle pleuroit, et, se
plaignant de sa fortune, nommoit les destins ses plus cruels ennemis;
bref, elle s'affligeoit tellement que le desir de sa mort estoit le
plus doux de ses maux. Il faut (disoit-elle en soy-mesme) que je meure
ou que je sache plus amplement le sujet d'une telle disgrace. Philemon
me fuit à ceste heure; mais la fidelité de Cloris ne me manquera pas
pour me le faire rencontrer; il me la faut voir, et la supplier de
m'estre à ce coup favorable. Alors, essuyant ses yeux, elle s'en alla
chez Cloris, où d'abord elle veit Philemon collé sur la bouche de ceste
nouvelle maistresse. O dieux! (dit-elle en mesme temps) que vois-je
maintenant! et que peut-on desormais esperer des personnes, puisque
Cloris est traistre? Ah! Philemon, que j'ay beaucoup plus de sujet de
vous accuser que vous de vous plaindre de moy! Mais non, j'ay tort! Quy
pourroit resister aux affetteries d'une meschante? Les hommes prennent
ce quy leur est offert! Cloris vous a seduit: elle est cause de mon
malheur; et sa malice plustost que ma faute me prive de ce que mon
merite et mon amour m'avoient acquis. Philemon, je ne vous envie pas ce
contentement; mais croyez qu'elle m'en paiera l'usure, et vous souvenez
que je feray voir à toute la France qu'il est dangereux d'irriter une
femme par la perte de ce qu'elle ayme! Ce disant, elle sortit, s'en
alla en sa chambre, où, après s'estre longuement promenée avec une
demarche inegalle, elle prist du papier, sur lequel elle mist ces
paroles:
* * * * *
_Cartel d'Isabelle à Cloris._
Je pervertis l'ordre du temps, et, contre la coustume des filles,
vous envoie dire que je suis sur le pré avec une espée à la main pour
debattre avec vous la possession de Philemon[342]. Si vous l'aymez,
vous vous l'acquererez par ma mort ou je le possederay par la vostre.
[Note 342: Ces duels entre femmes ne furent pas rares alors. Les
prouesses de l'amazone Mme de Blamont, et de cette autre dont on
raconta les hauts faits dans _l'Héroïne_, inspiroient ces dames et
les rendoient belliqueuses. On sait par Tallemant l'histoire de
la Beaupré et de son combat: «Sur le théâtre, elle et une jeune
comédienne se dirent leurs vérités. «Eh bien! dit la Beaupré,
je vois bien, Mademoiselle, que vous voulez me voir l'épée à la
main.» Et, en disant cela, c'étoit à la farce, elle va querir deux
épées point épointées. La fille en prit une, croyant badiner. La
Beaupré, en colère, la blessa au cou, et l'eût tuée si l'on n'y
eût couru.» (_Historiettes_, édit. in-12, t. 10, p. 49.) Les duels
de Mlle Maupin, non pas avec des femmes (elle les aimoit trop pour
cela), mais avec de véritables champions, sont encore plus fameux.
Enfin Mme Dunoyer, dans ses _Mémoires_ (t. 2, p. 75-79), nous a
raconté toutes les particularités d'un combat entre deux dames qui
fit grand bruit de son temps dans le Languedoc. Elles s'étoient
assez gravement blessées. La question de savoir s'il falloit
prendre des mesures contre elles fut agitée. M. de Basville,
intendant de la province, en écrivit même à la cour. De tout cela
il résulte qu'il n'y a rien d'invraisemblable dans l'aventure
racontée ici, et que Dancourt faisoit, pour ainsi dire, une scène
de circonstance, quand, au dernier acte de son _Chevalier à la
mode_, il nous montroit la furieuse baronne, l'épée en main,
défiant Mme Patin, sa rivale.]
Ce billet estant fait, elle prit un laquais en la fidelité duquel elle
se vouloit asseurer, luy fit porter deux espées hors la ville, et,
luy donnant le papier, luy commanda de le mettre entre les mains de
Cloris, qui partit au moment qu'elle le receut avec autant de courage
et d'amour qu'on peut dire, alla rechercher Isabelle, mit l'espée à la
main et commença à se battre avec elle d'une telle façon qu'après luy
avoir donné quatre coups elle tomba sur la poussière, où elle ne vescut
que deux heures.
Cest accident, me semblant peu commun parmy les personnes de ceste
condition, me donneroit sujet de m'estonner si je ne savois par
experience que la jalousie est une des plus fortes passions de nos
ames, et qui reçoit moins de consideration. Voilà pourquoy je veux
maintenant conseiller au monde de n'aymer jamais avec passion, et se
reserver toujours un pouvoir sur soy, afin d'en disposer comme les
sages, suivant le temps et les occasions.
_L'Innocence d'Amour, à Lysandre._