_Avec permission[305]._
In-4.
[Note 305: Cette pièce, selon M. Moreau, est une des satires les
plus piquantes de la Fronde. «Je m'étonnerois, dit-il, de ce
qu'elle a été publiée avec permission, si je ne voyois qu'elle
date à peu près du temps de la conférence de Ruel.» (_Bibliogr.
des mazarinades_, t. 2, p. 43, nº 1619.)]
Un fameux bourgeois de cette ville de Paris, qui ne fut jamais riche
que par le hazard de la blanque[306], et heureux qu'à cause qu'il n'est
pas sage, m'entretenant, un des jours de la semaine, des mal-heurs du
temps et des calamitez que cause la guerre, respandant des larmes
grosses comme des citrouilles, me tesmoignoit les regrets qu'il avoit
de ce que nous n'avions point eu cette année ny foire Sainct-Germain,
ny de caresme-prenant, ny de masques, ny de comedies[307]. Il me disoit
cecy à cause qu'en ces temps-là il avoit accoustumé de faire grand
chère et beau feu, et mener une vie exempte de soin, d'inquiétude et
de necessité.--Vrayement, luy respondis-je, vous avez grand tort de
vous plaindre, puisque Paris n'eut jamais plus de divertissemens et les
bourgeois plus de recreations: la ville est devenuë une foire, où l'on
trouve des pièces très curieuses et des raretez très recherchées. Les
violons y sont devenus gazetiers[308] et leurs femmes boulangères[309];
et, comme ils sont fort dispos et legers du pied, ils vont d'un bout
de Paris à l'autre en quatre cabriolles; et, comme ils sont connus
dans les grandes maisons, au lieu de sarabandes ils y donnent des
pièces d'Estat, et courent mesme jusques à Sainct-Germain porter
nouvelles certaines de tout ce qui se passe icy. Vous y voyez aussi
des boutiques de peintres remplies de grotesques, de moresques[310]
et mille autres fantaisies qui changent à tous momens, et qui, par un
artifice merveilleux, prennent toutes sortes de couleurs, de postures
et de visages, selon l'adresse du peintre, qui tantost les fait voir
en pourfil, tantost en face; tantost demie-face, et puis incontinent
après les couvre d'un voile desguisé. Vous y voyez aussi un tableau qui
d'un côté represente l'image de l'Inconstance, et de l'autre celle de
la Mort, qui se mocque de ceux qui la regardent[311], parce qu'elle les
juge à leur maintien n'avoir pas assez de resolution pour se deffendre
de sa tyrannie. Mais en autres vous y remarquez un pourtraict bien
achevé, qui represente un grand navire au milieu des tempestes d'une
mer courroucée, poussé des vents, agité des orages, sans arbre, sans
voiles, sans timon, abandonné de son pilote et delaissé des autres,
qui, prevoyant son prochain naufrage, n'ont autre esperance que de se
sauver sur ses debris et de gaigner le havre. Vous voyez dans le mesme
tableau quantité de personnes qui considèrent avec autant de pitié
que d'estonnement la perte de ce prodigieux vaisseau, et semblent, à
leur posture, estre entierement animés contre des traistres qui, ayant
sous main couppé son mast, ont medité sa perte et procuré sa ruine.
L'on voit aussi dans cette foire des tableaux qui representent des
joüeurs de gobelets, des charlatans qui font mille tours de passe-passe
et de souplesse, des fins couppeurs de bourses et d'autres gens qui
se disposent à danser sur la corde; et tout auprès de ces tableaux
vos yeux y en envisagent d'autres, presque de la mesme grandeur, qui
portent la figure de personnes assez mal habillées, qui, avec un
visage triste et morne, mettent le doigt dessus leur bouche, pour dire
qu'elles n'oseroient se plaindre de ceux qui les joüent ou qui les
volent, et qu'il faut celer un mal qui n'a point de remède, aussi bien
qu'un tort que l'on ne peut vanger. Ne jugeriez-vous pas que cet homme,
qui se plaignoit à moi de ce qu'il n'avoit point veu de caresme-prenant
cette année, depuis le commencement de la guerre, estoit peu
intelligent dans les affaires, ou pour le moins n'estoit pas grand
politique du temps, puisque nous ne sçaurions mieux representer les
choses comme elles se passent à present que sous la figure d'un jour
de mardy-gras, où les uns font bonne chère cependant que les autres
meurent de faim, où plusieurs s'engraissent aux despens d'autruy, où
l'on voit plusieurs cuisines qui estoient auparavant mai eschauffées,
et qui maintenant se bruslent en consommant les autres? N'est-ce
pas estre à caresme-prenant, puisque chacun jouë son compagnon, et
tasche de le piper au jeu? Mais ce qui est de plus deplorable, c'est
que ceux qui joüent, après avoir bien battu et manié les cartes par
une dexterité merveilleuse, ne laissent pas de les brouiller, et,
par consequent, tousjours gaignent. D'ailleurs, ne sommes-nous pas
veritablement à caresme-prenant, puisque nous ne voyons que fourbes et
deguisemens, que visages empruntés et que masques colorés? Les plus
adroits portent le masque de la devotion et de la complaisance, les
autres de la pieté, de la vertu, de la religion; quelques uns portent
une conscience masquée de zèle pour le service de leur prince, et ce
n'est que pour couvrir leur ambition, leur avarice et leurs interests;
les autres ont des paroles et des entretiens masqués de douceur, de
civilité, de complimens, et ce n'est que pour surprendre les simples,
afin de les jetter dans la medisance, de connoistre leurs pensées,
leurs sentimens, leurs affections, et par ainsi juger quel party ils
tiennent et de quel costé ils panchent. Les autres se couvrent et
se masquent de la peau de lion, afin d'avoir de l'employ, et faire
croire à ceux qui les voyent ou qui les entendent parler que l'on doit
attendre de leur merite et de leur courage toutes les satisfactions
imaginables, et qu'ils ne se destinent à la mort que pour le service
du public. Enfin on ne vit jamais plus de comedies que l'on en voit
à present, puis que les esprits les mieux sensez protestent hautement
que tous nos desseins, nos entreprises, nos assemblées, ne sont qu'une
veritable comédie, où les uns joüent le personnage de roy, les autres
de prince, les autres de valets et les autres de fols. Mais certes,
bien que cette comedie soit agreable aux uns, elle est pourtant
ennuyeuse aux autres, parce qu'elle dure trop long-temps, et que l'on
y laisse brusler la chandelle par les deux bouts, et que l'on fait
payer double, bien que l'on ne soit placé qu'au parterre. Et ce qui est
le plus à craindre, c'est que cette comedie ne se tourne enfin en une
sanglante tragedie ou catastrophe funeste où le sang sera respandu,
et où les spectateurs ne verront que des objets d'horreur, de larmes
et de pitié. Dieu vueille, par sa bonté et ses misericordes infinies,
mettre bientost à fin nos malheurs, et changer nos comedies et nos
divertissemens en larmes de penitence, afin que sa colère irritée
s'appaise, que les fleaux de la guerre se retirent de nous, et qu'au
lieu de prendre les armes pour la destruction de nous-mesmes, nous les
prenions pour vanger les blasphemateurs de son sainct nom!
[Note 306: Ces _blanques_ étoient des espèces de loteries où le
billet blanc (_blanque_) perdoit, où le billet _à bénéfices_
faisoit gagner les sommes et les bijoux dont il portoit la
désignation. C'étoit, selon Pasquier, une importation italienne,
et l'expression _entendre le numéro_ en venoit. (_Recherches
de la France_, liv. 8, ch. 49.) Ces _blanques_, sous Henri IV,
étoient devenues de véritables académies de jeux. «On a vu, dit
L'Estoille (18 mars 1609), un fils d'un marchand perdre dans une
séance soixante mille écus, n'en ayant hérité de son père que
vingt mille.» Les _blanques_ faisoient rage à la foire S.-Germain.
«Le nommé Jonas, ajoute L'Estoille, a loué une maison, pour tenir
une de ces académies, au faubourg S.-Germain, pendant l'espace de
quinze jours, durant la durée de la foire, et d'icelle maison il a
donné quatorze cents francs.»]
[Note 307: Il parut plusieurs autres _mazarinades_ sur cette
suppression forcée de tous les plaisirs du carnaval et de la foire
S.-Germain en 1649. Nous citerons: _le Caresme des Parisiens
pour le service de la patrie_, Paris, 1649; _le Grotesque
Carême prenant de Jules Mazarin, par dialogue_, Paris, 1649; et
surtout: _Plaintes du carnaval et de la foire S.-Germain, en vers
burlesques_, Paris, 1649, in-4, pièce que Naudé place au troisième
rang de celles «dont on peut faire estime.» (_Mascurat_, p. 283.)]
[Note 308: C'est-à-dire faiseurs de mazarinades. Tout le monde
s'en mêloit. (V. Leber, _De l'état réel de la presse et des
pamphlets jusqu'à Louis XIV_, etc., p. 105.) Selon Naudé, la pièce
_les Admirables sentiments d'une villageoise à M. le Prince_ est
de la servante d'un libraire, «qui en faisoit après avoir écuré
ses pots et lavé ses écuelles.» _Mascurat_, p. 8 et 9.]
[Note 309: Le pain de Gonesse n'arrivant plus à Paris, à cause du
blocus, toutes les femmes étoient obligées de pourvoir à ce manque
de provision et de se faire boulangères.]
[Note 310: C'étoient des meubles d'ébène, comme ces _guéridons
à tête de More_ que Mazarin avoit, entre autres curiosités, fait
venir d'Italie. (Naudé, _Mascurat_, p. 72.)]
[Note 311: Ces tableaux à double visage, qu'on a pu croire
nouveaux de notre temps, ne l'étoient même pas à l'époque où
parut cette _mazarinade_. Dans _le Moyen de parvenir_ (111),
quand il est dit: «Lisez ce volume de son vrai biais. Il est fait
comme ces peintures qui parlent d'un et puis d'autre», on entend
parler de tableaux de la même espèce. Carle Vanloo perfectionna
cette invention pour en faire une flatterie à l'adresse d'un roi
qui n'en méritoit guère: «Il avoit peint toutes les vertus qui
caractérisent un grand monarque. On engagea le roi (Louis XV)
à regarder ce tableau au travers d'un verre à facettes; toutes
ces figures se réunirent, et il ne vit plus que son portrait.»
Gudin, _les Mânes de Louis XV_, p. 90.--Je crois qu'il est fait
allusion à ces tableaux dans une autre mazarinade, _le Miroir à
deux visages opposés, l'un louant le ministère du fidèle ministre,
l'autre condamnant la conduite du méchant et infidèle usurpateur
et ennemi du prince et de son état_, 1649, in-4.]
_Sermon du Cordelier aux Soldats, ensemble la responce des Soldats au
Cordelier, recueillis de plusieurs bons autheurs catholiques._
Lisez hardiement, car il n'y a pas d'heresie.
_A Paris, imprimé par Nicolas Lefranc, demeurant vis-à-vis les
Cordeliers._