ALLEGRET.

Bon-jour, compagnon, bon-jour et bien à boire, camarade.

CHAGRIN. Ce dernier bon-heur que tu me desires te convient

merveilleusement bien, Allegret, qui ouvres en mesme temps la bouche

et les yeux. Je ne m'estonne pas si tes chevaux vont mieux que les

miens, car c'est un dire commun que les chevaux des charretiers (sans

toutefois que les comparaisons des qualitez nous puissent nuire ny

prejudicier, puisque nous botant à la savaterie on nous donne aussi

bien du Monsieur par le nez qu'aux autres courtisans), les chevaux,

veux-je dire, marchent plus viste quand les maistres, cochez ou

charretiers, ont bien beu, parce qu'alors nous les foüettons comme tous

les diables; et dit-on (pour entrer tousjours plus avant en similitude

avec la noblesse) qu'il n'appartient qu'à eux et à nous de jurer Dieu,

eux lorsqu'ils sont endebtez, et que, pressez de leurs creanciers,

ils voudroient rendre avec le pied ce qu'ils ont receu avec la main,

et nous, quand sommes embourbez, ne sommes pas moins jureurs. Mais

parlons d'un plus haut style et de choses plus relevées. Je m'asseure,

Allegret, que tu es dans la paille jusques au ventre, as plus d'argent

qu'un chien n'a de puces, manges tous les jours la souppe grasse,

travailles fort peu et disnes beaucoup; soit que tu montes et que je

descende, gardons-tous deux que, de riches marchans que nous nous

estimons, devenus enfin pauvres poulaliers, ne nous rencontrions l'un à

la descente du pont aux oyseaux[255], sifflant des linottes, et l'autre

pas loing de là, à la vallée de Misère, vendant des cocqs chastrez pour

des chappons du Mans.

[Note 255: Il étoit placé entre le Pont-au-Change et le Pont-Neuf.

Du côté de la Vallée de Misère (quai de la Mégisserie), dont il

est parlé plus loin, il débouchoit près l'Arche-Marion, en face

le For-l'Evêque. Avant qu'il eût été détruit, en 1596, par une

inondation, on l'appeloit le _Pont-aux-Colombes_ ou à _Coulons_,

ou bien le _Pont-aux-Meuniers_, à cause des moulins accrochés

sous ses arches. G. Marchand, qui acheva de le reconstruire en

1606, lui donna son nom; mais le peuple l'appela de préférence

_Pont-aux-Oiseaux_, soit, à cause des oiseliers et poulaillers,

très nombreux sur le quai voisin, soit plutôt parceque chaque

maison avoit pour enseigne un oiseau peint sur un cartouche.]

ALLEGRET. Parbieu! Chagrin, tu verras beau jeu si la corde ne rompt;

si tu me croy, _del tempo et de la seignoria non si da melancolia_.

On diroit, à te voir ainsi pasle et deffait, que tu ne manges que

des ails, qui sont le poivre de ton pays de Gascongne, encores qu'en

Provence on vive assez sobrement et frugalement, et que pour telle

raison la saignée et phlebotomie ne soit pas tant en usage qu'à Paris,

où nos chirurgiens viennent tant seulement pour mieux apprendre

l'anatomie. Je me suis accoustumé à la façon de vivre des autres; j'ai

retenu ce proverbe italien: _Secondo che tu ti senti socca di denti_.

J'estens plus de nappe maintenant que j'ay plus de table et que ma

bourse s'enfle, outre que de mon naturel j'ayme extremement à faire

bonne chère et gros feu. Je me plais à porter la devise des enfans de

Lyon: Le dos au feu, le ventre à table, et une escuèle bien profonde.

Ma carogne de femme a beau me dire: Aujourd'hui bon, demain meilleur,

nous font bientost monstrer le cul. Je n'y sçaurois que faire, tous

les mestiers qui ont le C pour la première lettre de leur nom, comme

cochers, charretiers, cuisiniers, crocheteurs, prennent, selon l'ordre

de l'alphabet, la suivante, qui est D, débauché, drolle, etc.

C'est pourquoy j'estime que de là m'est venüe cette mauvaise habitude

et naturelle inclination culinaire que j'ay au couvercle du pot et à

la fumée du rost, car, à mesure que je m'esveille en sursaut, je fais

un saut du lict à la cuisine, et cours plus viste à la table qu'à

l'estable. Mon asne m'est plus en recommendation que les chevaux de mon

maistre. Il me fait bon voir depescher besongne, vuider les escuelles,

de peur que le cuisinier n'en ait à faire. Si j'ai haste, au lieu de

mascher, j'avalle, ressemblant à ces pages et lacquais qu'on fait

disner quand monsieur est au fruict et fait mine de sortir promptement

du logis. Trefve pour maintenant des mots de gueule; monstrons que nous

avons la teste bien faite, participons au soin qu'ont nos maistres.

Que deviendront ces orages et tempestes que chacun d'eux tasche de

destourner de son chef? Vertu bleu! j'entens bien d'autre cliquetis

que celuy des plats! Le bruit des armes, le son des trompettes et

clairons, le colin-tan-pon des tambours, feront sans doute taire tout

court les cornemuses de Poictou. Que je prévoy de pleurs, que de

malheurs si Dieu n'a pitié de nous! Gardez vos femmes et vos filles,

bonnes gens; serrez de bonne heure vos poules et poulets. Manans à la

longue jacquette, puisque les sous-de-lards sont aux champs, tout va

passer par Angoulesme[256] et Angoulement. Peu s'en faut que je ne dise

clairement la verité de ce que la lunette de mon jugement m'a fait voir

dans le mal-entendu de la cour, et, comme les soldats de Philippe, je

ne nomme toutes choses par leurs noms. Aussi bien dit-on que les grands

n'ont faute que d'une chose, sçavoir, des gens qui leur disent leurs

veritez. Nous autres Provençaux, qui sommes nais en un pays solaire,

avons l'esprit par consequent esveillé, cognoissons bientost une verte

entre deux meures, et si avons la teste chaude et près du bonnet, ne

portons pas volontiers croppière, aimons trop nostre liberté. C'est

pourquoy nous nous contentons en nos maisons d'une honneste pauvreté,

estimans que qui est content est riche; n'importunons pas tant le roy

comme vous autres Gascons, qui vous dittes tous neantmoins cadets de

dix mil livres de rente. Il faut donc que vos aisnez soient tous des

mille-soudiers[257] d'Orleans, et que, si je n'avois esté en ce païs,

on m'en feroit accroire de belles. Toutes les bordes de Gascongne

ne sont pas semblables: à Saint-Germain ou à Fontainebleau, ce sont

bourdes que vous nous contez. Vous vous mecontez en vos supputations;

vous sçavez faire valoir le triomphe toutefois, et soustenez mieux une

menterie que nous autres Provençaux, dissimulez une injure long-temps

à l'italienne, promettez à la normande sans jamais vous engager par

vos paroles, et parlez ambigüement par monosyllabes en galimatisant,

hardis et prompts en rodomontades. Bref, vous autres Gascons estes

fins en diable et demy; aussi en avez-vous la plus part le poil et les

griffes, et, meschans comme vieux singes qui tirent les marrons du feu

avec la patte du levrier et du chat, vous dressez en sorte vos parties

que, faisant tenir le dedans à ceux ausquels vous vous accouplez, vous

gardez les galleries et faites beau jeu de l'argent et reputation

d'autruy. Mais prenez garde aussi que ceux qui tiennent le dedans,

recognoissent les seconds foibles, ne tirent souvent aux galleries

ou frisent des coups que vous ne sçauriez parer sans mettre sous la

corde[258]. Je trouve escrit en un grand livre couvert de bazane verte,

que mon fils porte à l'eschole, que la plus grande finesse est d'estre

homme de bien, et non point si fin, et qu'on aura beau faire, car il

faudra tousjours rendre à Cesar ce qui appartiendra à Cesar, par brevet

ou autrement, en quelque façon que ce soit, termes de parler que j'ay

appris des refferendaires de Rome, qui voyoient souvent le cardinal

que je servois. Que si cette viande est de mauvaise digestion, prenez

quelques onces de poudre digestive d'une saine et saincte obeïssance,

et ne donnez jamais sujet de preparer les pillules corrosives et

destructives du grand maistre de l'artillerie, qui font bien d'autre

effect que le cotignac gluant qu'on sert dans ces boistes de Flandres

dont on a usé naguères. Ha! mais je sçay bien que vous estes baillans

comme l'espée de Rolland, qui, à la journée de Roncevaux, fendit un

grand rocher en deux, pensant trouver de l'eau pour appaiser son

ardeur, et si mourut de soif le brave cavalier, et fut un très grand

dommage. C'est pourquoy j'estime que les Suisses, ayant leu cette

deplorable histoire, craignant un semblable malheur, portent en tout

temps une bouteille pendüe à la ceinture. Croy-moy, que la petite

verge du grand capitaine Moyse fit bien autre effect que ceste espée

rollandine: car, au premier coup qu'il en frappa, maistre Guillaume m'a

juré, comme present en cette action, qu'il rejalit de la dure pierre

une telle abondance d'eau, que tant de milliers de peuples beurent à

leur benoist saoul.

[Note 256: _La bouche_, équivoque sur le vieux mot _engouler_.]

[Note 257: Mot du vieux _gof_ parisien qui servoit à désigner les

gens assez riches pour pouvoir dépenser _mille sols_ par jour,

c'est-à-dire par an 18,250 livres. Quant à Orléans, je ne sais

pourquoi l'on parle plutôt de ses mille-soudiers que de ceux de

toute autre ville. Il faut peut-être voir ici une ironie, une

antiphrase, eu égard à la réputation toute contraire qu'au XVe et

au XVIe siècle, le bonhomme _Peto d'Orléans_, patron des mendiants

et des gueux, avoit faite à sa ville.--V. Eutrapel, chap. 10, _Des

bons larrecins_, et une note de Le Duchat sur Rabelais, liv. 3,

ch. 6.]

[Note 258: Terme du jeu de paume.]

CHAGRIN. Si tu avois l'appetit aussi subtil, Allegret, comme nous avons

la main habile (qui est la cause qu'on ne nous donne guères de bources

à garder, et que du costé que nous sommes on les change promptement en

l'autre), tu ne t'arresterois pas à ces comparaisons d'Onosandre[259].

[Note 259: Ecrivain grec dont, au commencement de ce siècle,

Rigault avoit traduit en latin, et Vigenère en françois, le

_Traité du devoir et des vertus d'un général d'armée_. On connoît

une mazarinade intitulée _Onosandre ou le mangeur d'asne_.]

ALLEGRET. Veritablement, Dieu est un bon gouverneur et un grand

maistre! Il peut hausser et abaisser, et faire de nous comme un potier

de ses vases de terre, voire plus que cela. C'est luy sans doute qui

nous a donné le beau temps dont nous avons jouy trois ou quatre

mois. O! que les cochez à douzaine qu'on ira enfin louer chez les

recommanderesses[260] à la descente du pont Nostre-Dame, tirant devers

la Grève, ont eu beau se bransler les jambes attendant leurs maistres

et maistresses aux portes des hostels, au lieu qu'ils trembloient le

grelot auparavant! car l'hyver cette année a esté long, rude et tardif,

comme tu sçais.

[Note 260: V., sur ce mot et sur ce qu'il signiftoit, une note

d'une pièce précédente, p. ....]

CHAGRIN. J'en suis encore tout morfondu, et si je n'ay pas fait la

sentinelle, car je suis des appointez, marchant sous l'enseigne

couronnelle. Mal de terre! je me promettois bien que tant de cochons et

cocherots eussent du foye de connil et de la cassette, quand j'entendis

publier ces belles deffences contre les carrosses[261], et qu'on

parloit qu'il y avoit un si beau reiglement dressé pour distinguer les

qualitez des personnes de merite d'avec les autres. Grand cas, rien ne

s'observe, tant la licence est grande en France, où l'on se plaist de

vivre en confusion. L'on dit aux pays estrangers qu'en ce royaume nous

avons les plus belles lois et ordonnances du monde, mais qu'elles sont

très mal observées; tous les François veullent estre égaux comme de

cire. C'est l'un des principaux pactes de mariage que de stipuler une

maison à porte cochère[262] et un carrosse pour madamoiselle. Et Dieu

sçait, s'il manque en après quelque chose, si on court au voisin ou à

l'amy! Ceux qui ont donné le nom de macquerelle à ceste isle agreable

proche le Pré aux Clercs[263], s'ils retournoient en vie, pourroient

bien appeller les carrosses macquereaux et les cochez maccabées.

Teste d'un petit poisson! si les putains par Paris n'alloient point

en carrosse, comme il est deffendu à Rome aux courtisanes, on verroit

un beau retranchement! Vous ne voyez que carrosses de ces femmes

courir de çà, courir de là, et carrognes dedans. Entendez parler ces

perroquets et ces chèvres coiffées: Je vous envoyeray mon coché; vous

cognoistrez bien la livrée de mon coché? Il attendra à cette porte, il

fera, il dira; bref, il aura autant d'occupation et d'affaires qu'un

greffier commissionnaire. C'est bien vrayement le paradis des femmes

que Paris, qui ont gaigné en ce temps leur cause contre les hommes:

car, leur requeste tendante à bransler et brimballer, elles vont en des

carrosses branslans et suspendus[264], et que, pour entretenir souvent

ce train, leurs maris jouent parfois à se faire pendre, par le moyen

de mille meschancetez et volleries qu'ils commettent. Paris, dis-je

encores, est plus que jamais l'enfer des chevaux, plus cruel qu'on le

vit onques. Le bon Panurge, autrefois chez maistre François Rabelais,

avoit appellé cette ville la ville des bouteilles et des lanternes;

j'adjouste: et des carrosses[265]; et est le purgatoire encores non

seulement des plaidans, mais de toute sorte de gens qui vont à pied,

bottez et non bottez, appuyez sur baguettes et non baguettez, qui sont

tousjours en cervelle pour se garder, non des charrettes ferrées,

mais bien des carrosses, tousjours courant comme si la foire estoit

sur le pont. Que j'ay plusieurs fois desiré d'introduire en France

cette gravité de marcher des carrosses de Rome, lesquels, au moindre

signal du carrossier d'un cardinal, font alte! Et à Paris à peine

s'arreste-on pour le carrosse du roy. O! que les gondoliers de Venise

sont bien heureux, qui, ayant mené leurs seigneurs Pantalons chez eux

(gens qui ne veulent point entretenir des animaux qui mangent leur bien

cependant qu'eux dorment), les gonfalins, dis-je, ne font qu'attacher

leurs esquifs, et puis _bassa la man_! Non pas en ce païs, où il y a

plus d'affaires à atteller et harnacher un carrosse qu'à Venise de

construire un vaisseau ou d'armer une galère.

[Note 261: Les carrosses durent être, en effet, compris alors dans

les édits somptuaires qu'on préparoit de nouveau pour compléter

ceux de 1601 et 1606. L'un des voeux des gens du peuple avoit

été que les Etats de 1614 statuassent quelque bonne défense à ce

sujet. Une pièce du temps, _Discours véritable de deux artisans

de Paris, mareschaux de leur estat_, 1615, in-8, p. 11, déclare

nettement, comme conclusion, «que les carrosses seront deffendus,

sinon à ceux qui auront qualité requise, comme princes, seigneurs,

barons, présidents, conseillers et messieurs du conseil, et les

chefs des finances, comme superintendant, intendant, messieurs les

trésoriers de l'espargne ordinaire et extraordinaire. Cela est de

trop grand entretien, et cause que l'on reçoit trop d'incommodité

dedans Paris; et aussi, pour entretenir le train de carrosse, il

faut trop dérober le peuple.»]

[Note 262: V., sur l'importance que donnoit à son propriétaire et

à ceux qui l'habitoient une maison à porte cochère, une note de

notre édition du _Roman bourgeois_, p. 294.]

[Note 263: On pense qu'elle devoit son nom aux rixes fréquentes

(_mal querelles_) qui s'y livraient entre les écoliers de

l'Université, et non pas, comme l'a dit M. Eloi Johanneau dans une

note de son _Rabelais_ (t. 2, p. 335), au voisinage du moulin de

Javelle, dont la réputation de débauche ne commença que bien plus

tard. On l'appelle aujourd'hui l'_île des Cygnes_, à cause d'un

certain nombre de ces oiseaux que Louis XIV y fit mettre, «sous

la protection du public», par ordonnance du 16 octobre 1676, et

dont il est parlé avec de grands détails dans _l'Ambigu d'Auteuil_

(1718, in-12, p. 70).]

[Note 264: Ces carrosses étoient de lourdes caisses, grossièrement

vernies, suspendues sur de larges courroies, ou simplement sur des

cordes. Le premier qu'on vit à Paris en ce genre fut celui dans

lequel se montra, au commencement du règne de Henri IV, la veuve

du maître des comptes Bordeaux (Sauval, _Antiq. de Paris_, liv.

2, ch. Voitures). Il y a loin de là aux _carrosses à ressort bien

liant_ dont parle Regnard (_le Joueur_, art. 1, sc. 1), et encore

plus à nos voitures d'aujourd'hui.]

[Note 265: Le proverbe _Paris, paradis des femmes, purgatoire des

hommes, enfer des chevaux_, qu'on croyoit ne remonter qu'à la

fin du XVIIe siècle, se trouve ainsi au complet. Nous l'avons vu

servir de texte à une caricature parue dans la dernière partie du

règne de Louis XIV, et qui a été reproduite par le _Musée de la

Caricature_, 11e liv., et par le _Magasin pittoresque_, t. 7, p.

36.--Le proverbe liégeois étoit différent: Liége, à l'entendre,

étoit le _paradis des prêtres, l'enfer des femmes, le purgatoire

des hommes_. (Michelet, _Hist. de France_, 6, 146.)]

ALLEGRET. De quoy vas-tu, Chagrin, emberliquoquer ta pauvre cervelle?

Si à Paris n'ont assez d'aller en carrosse, qu'ils se fassent traisner

dans une broüette de vinaigrier, ou porter par la ville sur les

espaules, comme à Aix, en Provence, on porte le duc d'Urbin[266]. Il

est vray que vous autres Gascons ne prenez pas beaucoup de plaisir

à cette feste, non plus que d'ouyr renouveller vos douleurs pendant

le fort d'Aix[267], où plusieurs des vostres, pour n'avoir sceu dire

_Cabre_, ains _Crabe_, furent malmenez, et fit-on déloger les autres

sans trompette et plus viste que le pas. Vous avez beau dire: Va,

Provençal, pis je ne te puis dire: car, outre que la Provence a des

pertinens objects et reproches contre l'autheur et inventeur de ce

blason, on dit qu'il est permis sur la chaude, à un qui pert sa cause,

d'injurier la justice et ceux qui l'administrent. Ainsi cestuy-cy se

trouvant depossédé de son tiltre, tout luy estoit loisible, comme à

nous de faire des chansons sur tous les tons et semy-tons de musique:

il n'est pas que tu n'ayes ouy chanter le Hay Bernard et autres,

touchées sur diverses cordes. Prend seulement, garde que le roy, pour

le service du quel nous formions telles oppositions, n'aye suject de

dire de plusieurs de vous autres Gascons (sans blesser la nation, car

de toute taille bon levrier): Allez, Gascons, ou plustost Gavestons,

pis je ne vous puis dire; ou que, par permission divine, la bien

heureuse ame de Henry III ne se represente à eux en songe ou autrement,

et ne leur dise, avec une voix terrible et menaçante de quelque grand

malheur: Petits cadets, je vous ay autrefois eslevé par dessus vos

frères, comme un autre Joseph en Ægypte; j'ay garenty vos pas de tant

d'embusches, que mes autres courtisans, envieux de vos fortunes, vous

dressoient pour vous ruiner et perdre; je vous ay comblez d'honneurs

et de moyens: vous en voudriez-vous bien rendre indignes maintenant,

et, ingrats envers moy, vous rebeller contre mon digne successeur,

petit-fils de sainct Louys et imitateur de ses vertus? Si vous faites

dessein d'employer le glaive ennemy contre le roy vostre seigneur et

maistre, qu'à jamais le glaive puisse regner dans vos maisons! que vos

propres enfans se bandent contre vous! que plus tost ils soüillent

leurs mains parricides dans vostre sang! et que le soleil, après avoir

veu ce scandale, pallisse d'horreur d'un tel crime, perpetré et permis

par juste jugement de Dieu! Par ce, je supplie tous les jours la divine

bonté d'illuminer vos entendemens, à fin de vous faire recognoistre

vostre erreur et venir à un amendement. Certes, Chagrin, proferant ces

belles paroles, forgées dans le tymbre de mon jugement et alambyquées

dans le cerveau de ma grande capacité, je pense avoir aussi bien parlé

qu'un savetier qui list la Bible, et si je ne suis pas Thessalonicien.

Çà, reprenons nos flustes; aille comme voudra l'affaire des carrosses:

j'ayme autant l'entier que le rompu. Tout m'est indifferent; qu'il y

ait reglement ou non, peu m'importe: je n'en boiray pas un coup moins.

Ne meiné-je pas avec le mien la faveur, et par consequent Cesar et

sa fortune? L'herbe sera bien courte si je ne puis paistre. Quel

retranchement qu'il y ait de colonel, maistre de camp ou regiment de

cette grande armée de carrosses qu'on voit par Paris, le mien roulera

tousjours, en despit des Simons et Simonets[268]. Comme nos maistres

changent quelquefois de livrées, aussi ils changent parfois de devises.

Je porte maintenant la mesme qu'un grand-duc, fils de Mars, a ès

vieilles tapisseries de son hostel. Chacun à son tour: la Gascogne

n'a-elle pas tenu assez long-temps le haut bout à la cour? L'on dit

qu'un contraire succède volontiers à son contraire: les Anglois et les

Ecossois, les Portugais et les Espagnols, les Normans aux Parisiens,

principalement aux marchandes du Palais (qui disent qu'elles ont fait

un Normand quand quelqu'un se dedit), ne sont pas plus diametralement

opposés que les Gascons aux Provençaux. Je croy que cette grande haine

provient de ce que vous autres vous voulustes opiniatrer de manger

nos figues de Marseille, avec du sel, contre la coutume du pays, ou

bien de ce que vous mangiez les plus belles prunes de Brignoles et

nous donniez la trialle[269]. C'est pourquoy on vous fist sauter des

pruniers en bas, sortir bien viste du clos sans vendanger, et eustes

contraires jusques aux boeufs et aux bouviers, qui vous coururent à

force et vous firent arpenter la Provence au grand dextre et pied de

roy. Quelle merveille si maintenant les braves et courageux Provençaux

ont sceu prendre leur tems et leur advantage! _La conjectura de lor

cosse_ est le plus beau secret qu'ayent les prudens Italiens en

matière de coeur. Les Provençaux, dis-je, sont venus à la cadance

croiser leurs picques d'une parfaicte obeïssance aux volontez du roy

et grande fidelité à son service, et pour le soustien de ses favoris,

l'honneur de la nation provençale; et à ces fins, comme on n'entendoit

autrefois à Paris que: De cap de jou! et Mal de terre! à present vous

n'oyez dire que: _Corps de stioure! otte vez_ et le _Dieu me damne!_

de Languedoc. La faveur durera tant qu'il pourra, _gauderemo questo

pocco_, et dirons avec les astrologues: Dieu sur tout. Pour moy, je

suis si bon François et tellement passionné au service de mon roy,

que, si j'estimois que Messieurs de la faveur luy fussent un jour si

ingrats qu'on bruit de quelques seigneurs gascons, je conjurerois dès

asture tous les astres de leur influer un pareil desastre que naguères

arriva à ce superbe Phaëton, qui, par son arrogance, fut precipité

du chariot de sa presomption, et traisné après sa mort, ayant laissé

emporter durant sa vie le char triomphant de la raison, le siége de

nostre ame, par les chevaux indomptables de ses passions aveuglées et

cruelles vengeances, ausquelles il avoit par trop lasché les resnes

d'une grande indiscretion et inconsideration, pensant, par ce moyen,

parvenir au but de sa damnable et fole ambition. Nous ne verrons

jamais, Dieu aidant, de tels spectacles. L'exemple de la punition de ce

temeraire et presomptueux fera aller bride en main tous les courtisans

judicieux, et ceux de mon pays entendront mon langage, _que mal usa non

pou dura_. Les exemples n'en sont que trop frequens, et les histoires

remplies de pareils accidens. Je recognois une humeur si douce, un

naturel si humain et une disposition si grande en ces trois genereuses

ames, aimées et animées de l'air de la faveur de mon prince, qu'elles

ne respireront jamais que l'air de son très humble service, et diront

franchement: Il n'y a pas un de nous si fol et insensé qui se vueille

joüer à son maistre, s'opposer à la volonté de son roy et bienfaicteur,

sur la grandeur et puissance duquel jettant les yeux de nostre

consideration, nous nous estimons petits mouscherons envers cet aigle

royal. Qu'il frappe, qu'il tuë, qu'il taille en pièces et morceaux ceux

qui seront rebelles à ses commandements! Quand ce seroient nos femmes,

nos enfans et proches parens, ce sera sans aucune resistance qu'il

chastiera les coupables de crime de léze-majesté. Nous garderons ce

commandement jusques à la mort d'avoir preste tout devoir et obeïssance

à nostre prince legitime et naturel, sans violer ny contrevenir jamais

aux lois de nostre Dieu. Voilà comme j'ay ouy prescher autrefois un

bon religieux au village de mon maistre, et qui luy dit un jour, et à

ses frères, en sortant de la predication: Retenez cela, mes enfans;

soyez gens de bien, craignans Dieu et bons serviteurs du roy: vostre

fortune n'est pas perdue.--Non, vrayement, ay-je dit depuis; car

ils l'ont bien trouvée. Je fais ce jugement de mes maistres qu'ils

continueront de servir le roy, encores que je ne vueille respondre de

rien: car qui respond paye le plus souvent. Je sçay qu'il a mal pris

à mon père pour avoir cautionné mon grand-oncle Magloire. Cela le mit

si bas, qu'il fut contraint à boire de l'eau, la chose du monde qu'il

a tousjours la plus haïe jusques à la mort, et ne voulut jamais humer

bouillon, de peur d'en mettre dans son ventre. Or, se voyant proche

de sa fin, il s'en fit apporter un plein verre; et, comme on luy eust

demandé quelle humeur le prenoit, veu le mal qu'il avoit voulu toute

sa vie à cette liqueur: C'est la raison, dit-il, pour laquelle j'en

veux boire à cest heure; car il se faut reconcilier avec ses ennemis.

Mais tout ce discours est un peu hors de propos: je reviens à mon

affaire. S'il m'estoit aussi aisé de mettre une cheville à la roüe de

leur fortune comme aux roües de leurs carrosses, j'en mettrois une qui

tiendroit bien, et regarderois souvent s'il y auroit rien à refaire:

car malheureux est qui se fie à fortune, disent nos anciens.

[Note 266: Notre auteur se trompe: les images grotesques du duc et

de la duchesse d'Urbin n'étoient pas portées sur les épaules, mais

placées sur des ânes, pour être promenées à la procession de la

Fête-Dieu d'Aix, à la suite de la statue du roi René. C'étoit en

souvenir de la victoire que ce prince avoit remportée en 1460 sur

le duc d'Urbin.]

[Note 267: Il s'agit sans doute ici de quelque événement du siége

d'Aix, durant la Ligue, par M. d'Epernon et ses troupes gasconnes.

V. Bouche, _Hist. de Provence_, t. 1, p. 775-783. Le fait, du

reste, sauf le mot à prononcer, est renouvelé d'un épisode bien

connu des guerres des Israélites. Dans les _Histoires byzantines_

on l'avoit déjà repris au sujet de je ne sais plus quel mot grec

qu'il falloit bien prononcer, sous peine de passer pour ennemi et

d'être immédiatement massacré. On raconte une anecdote semblable

au sujet des deux mots polonois _Orzel Bialy_, que les Allemands

ne pouvoient prononcer.]

[Note 268: Nous n'avons pu trouver le sens de ces mots _Simons_

et _Simonets_; mais il est certain qu'on les employoit alors

quand on vouloit parler de la _braverie_ et de la _piaffe_ des

gens du bel air. _Faire du Simonet_, par exemple, se disoit, je

crois, ce passage-ci me le confirme, dans le sens de _se pavaner

en carrosse_, etc. Nous lisons dans l'une des satires du sieur

Auvray, _les Nompareilles_:

Esclatter en clinquant, gossierement vestu,

Piaffer en un bal, gausser, dire sornettes,

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Savoir guerir la galle à quelques chiens courrans,

Mener levrette en lesse, assomer paysans,

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Faire du Simonet à la porte du Louvre.

Sont les perfections dont aujourd'hui se couvre

La noblesse françoise.]

[Note 269: C'est-à-dire ce qui reste de déchet après qu'on a

_trié_.]

CHAGRIN. Tu es tellement transporté dans le bonheur de tes maistres,

que tu vas à travers champ le chemin des ivrongnes partes discours

extravagans, et je m'asseure que qui te laisserait parler, tu en

aurois pour toute ta journée. Nous en sçavons assez, quoy que logez

loing des cuisines du roy, et où tu as maintenant ton plat ordinaire.

Dy-nous, de grace, quelque chose de la guerre. Je voy tant de milliers

de personnes qui vont, viennent, courent, discourent à perte de veuë!

Tout le monde se produit pour avoir des commissions, mais plustost

de l'argent de l'espargne, où il se fait de grands barats[270],

principalement des sacs qui viennent des receptes normandes. Il est

vray que la pluspart de ces guerriers, s'appercevant de tels barats,

disent comme l'advocat à qui un paysan avoit donné un escu qui n'estoit

pas de poids: Mon advis et conseil est encores plus leger. Le service

que je rendray à la guerre vaudra bien peu s'il ne vaut le payement

qu'on m'a faict. Où es-tu maintenant, brave Castel Bayard, qui, ayant

accompagné une fois le deffunct roy jusques à Saint-Germain t'en

retournas coucher à Paris parceque ton valet de chambre avoit oublié

d'apporter ton sac où estoient tes besongnes[271] de nuict, et qui te

ventois neantmoins de coucher sur des matelats faits de moustaches de

capitaines que tu avois tués en duel ou en combat general.

[Note 270: Trahisons, tromperies. Au XVIIe siècle on disoit encore

à Paris, dans le peuple, _barateur_ pour trompeur.]

[Note 271: _Hardes._ V., sur ce mot ainsi employé, une note de

notre édition des _Caquets de l'Accouchée_, p. 19.]

ALLEGRET. Que c'est d'un homme qui ne sçait pas du latin, qui n'est pas

congru, et veut neantmoins parler comme un qui entend l'art oratoire et

la gregorique! En pençant louer ceux de ta nation, tu les mesprises,

et tantost peut-estre tu compareras son espèce à celle de Gouville,

Champenois, auquel le deffunct roy commanda de ne plus porter qu'un

baston, avec lequel, neantmoins, il a souvent attaqué des personnes

qui avoient espée et dague. Tu veux donc sçavoir des nouvelles de la

guerre, vieux renard, le nom qu'ont donné les ministres fidèles du

saint Evangile à un que je cognois bien, que le nouveau Aristarque

appelle en ses visions hipocrite à visage d'hermite? Sçaches que,

puisque je n'entens crier par Paris que des lettres, que ces mouvemens

ne seront que remuemens des lèvres et de la langue, et mouvemens de

plume que le vent emportera, quoy qu'on nous conte de ce vaillant

comte[272], venu de Germanie, qui a fait de meilleures rodomontades en

douze lignes de sa lettre que le non pareil don Pietro de Toledo[273],

ou le duc d'Aussonne[274], en toute leur vie. Je loüe grandement son

courage, car il n'en manque jamais, et son zèle au service du roy

doit excuser l'essor de sa plume, qu'on ne doit pas pour cela tant

rongner au Palais, comme certains Aristarques font, qui glosent sur

la glose d'Orleans[275]. Si ces rongneurs et gloseurs ordinaires

venoient ainsi corriger les actions des serviteurs du roy sur le pont

Neuf, ils ne s'en retourneroient pas sans beste vendre, et seroient

endossez comme les mandemens de l'Espagne: car il y a d'ordinaire une

trouppe de Provençaux, frezez comme les testons de Lorraine, qui font

corps de garde du costé de l'isle du Palais, et sont logez en garnison

dans ces maisons ainsi que les lapins dans la garenne de Boulongne,

les quels s'en font bien accroire, et ont tantost deslogé de ce pont

les huissiers de la Samaritaine, qui vacquoient continuellement à

exploicter de prinse de corps, ou donner des assignations aux masles

pour se joindre, aux femelles, à celle fin de communiquer les pièces

des quelles ils desirent s'aider au procez, dont le jugement ne peut

estre jamais autre qu'un appointement de contraires. Que diable

avons-nous affaire de guerre?

La guerre abbat l'honneur des villes,

Aneantist des lois civiles

La crainte, par impunité.

On ne voit alors que confusion et desordre: les capitaines et les chefs

guerroyent la bource des riches laboureurs; les soldats font la guerre

aux filles et femmes des paysans, cependant que leurs goujats, au

coin d'un buisson, attendent qu'il passe quelque pauvre poulle pour

l'estropier, ou bien vont querir la poire d'angoisse[276] pour la

mettre dans la bouche de quelque marchand ou bon bourgeois prisonnier

de guerre, pour le contraindre à promettre de payer une bonne rançon,

ou indiquer où il tient serré son argent. Manans, si vous eussiez mal

traicté ces goujats, comme ont fait ès guerres passées les Piemontois

et Savoyards, ils ne vous feroient pas tant de mal. Nous voudrions

desirer la guerre encores une fois, et retourner endurer les maux que

nous avons soufferts! Je ne le pense pas, quoy que les François soient

de ce naturel qu'ils ne se souviennent plus du mal qu'ils ont enduré

quand ils se trouvent un peu à leur aise, font bonne chère et gros feu.

Tels François, en un mot, ne sçavent ce qu'ils demandent: ils sont

changeans comme le temps, et font voile à tout vent. On a si long-temps

desiré en cour le Ver[277], et à present plusieurs le voudraient mettre

à la pille au verjus. Il me souvient d'avoir ouy un Tourangeois,

habitant de la ville de Marseille, qui disoit trois jours auparavant

qu'on tuast ce tyran de Casau[278], qu'il voudroit avoir donné un

tiers de son capital et que ce meschant fust assommé par quelque

liberateur de la patrie; qu'un tel homme seroit adoré des Marseillois.

Et cependant, deux ans après le coup fait, baissant à Orleans avec

ce mesme marchand, il me dit pis que pendre de Libertat[279], vray

liberateur, vainqueur et dompteur de ce monstre, et luy envyoit sa

mediocre fortune. Quel bourgeois de Paris et bon François n'eust donné

volontiers chose de grand pris pour voir representer la tragedie qui se

joüa naguères! Et cependant, après la catastrophe, on commença d'envier

les bien faits dont jouyssent ceux qui avoient combatu et abbatu ce

monstre d'orgueil. Allez vous puis tourmenter pour le public, hazardez

le pacquet pour le salut du peuple: tous joüent au mal content[280]

après qu'ils ont eu ce qu'ils desirent! La devise de feu ce brave

Philippes de Commines, que j'ay leuë quelquefois en la chappelle des

Augustins de Paris, est par trop recogneuë véritable: c'est un monde

representé par une boule avec la croix et un chou cabus[281]. Au monde

n'y a qu'abus, et particulierement au royaume de France, où tous les

mouvemens ne procèdent que d'une certaine envie que les courtisans ont

les uns contre les autres, qui joüent à boute-hors[282], et chacun

voudrait tenir le dez et gouverner son maistre. Lors que ces trois

galans gentils-hommes jouyssoient d'une mediocre fortune, c'estoient,

au dire de tous, les plus honnestes et courtois du monde; tous les

courtisans, du plus grand jusques au moindre, honoroient extremement

leur vertu et merite. Maintenant qu'ils sont eslevez en grade et

dignité, voyez comme l'envie decoche ses traicts aiguz de medisance

contre ces fermes et asseurez rochers de constance, que les foudres

d'une haine et commune indignation pourront bien toucher, mais non pas

brecher! Nous autres gens de basse estoffe, qui nous laissons emporter

aux passions des grands, qui bien souvent commencent par un petit

manquement, comme seroit une certaine espèce de desobeïssance au roy,

laquelle, opiniastrement defendue, se trouve, au bout du compte, une

grande erreur, du quel, pour l'ordinaire, les petits compagnons sont

chastiez et portent tousjours la penitence, et payent la fole enchère

des fautes commises par les grands. Qui pense bien à ce qu'il doit

faire n'est pas oisif, et celuy qui pense le plus à une chose n'est

jamais fautif. Il n'y a rien si aisé que de prendre les armes, donner

des alarmes, troubler le repos public. Jouer et perdre, chacun le sait

faire. Un fol qui cherche son malheur le trouve bien tost; il n'avance

pas grand chose, car il est bien tost decouvert, et se laisse prendre

à la parfin sans verd, parcequ'il s'est repeu de vaines esperances

d'estre protegé de ceux qu'il a assistez, qui l'abandonnent incontinent

qu'ils ont fait leur paix. Et cependant le roy, qui a du jugement,

remarque ces factieux pour les chastier à la première occasion. C'est

tousjours le plus seur de se retirer près de son maistre, embrasser son

party: il y a, outre ce de l'honneur, il y a du profit. C'est un commun

dire entre les courtisans que les fols aux eschets et les sages à la

cour sont tousjours les plus proches du roy[283]. M. le mareschal de la

Diguières dit qu'un bon courtisan ne doit jamais passer uni jour sans

voir le roy. Efforcez-vous donc, nobles qui tenez rang de seigneurs,

ducs et pairs, officiers de la couronne, de recognoistre vostre devoir;

gardez-vous de perdre par vos desservices les moyens et les honneurs

que vos merites et ceux que vos pères et ancestres vous ont acquis

dans les bonnes graces de nostre prince; monstrez par vos actions que

vous avez du ressentiment en ses interests, et generalement tous bons

François:

Prions de coeur le souverain

Qu'il mette fin à ce discorde;

Que nostre roy, doux et humain,

Puisse vivre en paix et concorde;

Qu'il reçoive à misericorde

Ceux que l'envie a des-unis;

Que ce different tost s'accorde,

A fin que tous servent Louys.

[Note 272: Il s'agit ici de ce que M. de Schomberg avoit mandé

au roi touchant le fort d'Uzarche, en Limosin, enlevé au comte

d'Epernon le 11 avril de cette année-là. Entre autres pièces sur

cette affaire, nous connaissons celle-ci: _Lettre envoyée au roi

par M. le comte de Schomberg sur la prise d'Uzarche_, Paris, par

F. Morel, 1619, in-8.]

[Note 273: D. Pedro Manriquez, connétable de Castille, qui, en

allant en Flandre, s'arrêta quelque temps à Paris, où il se rendit

ridicule par son faste et ses fanfaronnades. (V. _Oeconomies_ de

Sully, 2e part., chap. 26; Mathieu, _Hist. de Henri IV_, t. 2, p.

292.) Ce passage de D. Pèdre, qui eut lieu à la fin de 1603, fit

si bien événement, qu'un proverbe en resta, dont Régnier a fait un

vers. L'un des personnages de sa 10e satire dit:

Variétés Historiques et Littéraires (02/10) Recueil de pièces volantes rares et curieuses en prose et en vers · 第 32 / 53 题