ODE.

Hé quoy! des Yveteaux, n'est-ce pas un grand fait

Qu'un poëte ignorant, un rimeur imparfait,

Trouve ce qu'il désire,

Et que le vray poëte, en ce mal-heureux temps,

Languit en son bien-dire,

Comme la fleur sechée au declin du printemps!

Que les moins relevés et les plus tard venus

Sont les plus en fortune et les mieux recogneus

De biens et de loüange;

Et qu'estant le sçavoir en l'oubliance mis,

Et le prix dans la fange,

L'erreur est au Pactole, ayant de bons amys!

Est-ce honte ou forfait de tesmoigner aux roys

Qui sont les bons esprits, qui sont les bonnes voix

Dignes de leurs merveilles!

Les cygnes verront-ils, à faute de secours,

Preferer les corneilles!

L'or, cedant à la paille, aura-t-il moins de cours!

Faut-il abandonner et les roys et leur cour!

Faut-il chercher loing d'eux un moins noble sejour

Pour avoir de la gloire!

Et pour estre en lumière (accident nompareil,

Hideux à la mémoire!)

Faut-il aimer l'ombrage en fuyant le soleil!

O le barbare siècle in-experimenté!

Qu'en diront les mieux nays de la posterité!

Car tousjours la froidure

Ne blanchit la campagne, et tousjours les frimas

Ne gastent la verdure:

C'est une loy d'en haut qui respond ici-bas.

Quand l'orage est passé l'on void rire les airs;

Quand la tempeste cesse on void flamber les mers

Soubs les frères d'Heleine.

On pourra voir de mesme un temps comme jadis,

Où la saincte neufvaine

Aura pour nostre enfer un heureux paradis.

Que les hommes sont froids! qu'ils ont peu de vouloir!

Ha! que leur amitié se fait bien peu valoir

Au climat où nous sommes!

Les bois et les rochers ont plus de sentiment

Aujourd'huy que les hommes:

La chose qui leur touche est leur seul élément.

Ceux qui vers l'Amerique ont la zone sur eux

Ont plus d'humanité dix mille fois, et ceux

Que l'amant d'Orithie

Fait marcher dessus l'onde avecques leurs maisons,

Es plaines de Scythie,

Où l'hiver a tousjours l'empire des saisons.

L'un ne veut dire un mot quand il en est prié;

L'autre en vous obligeant veut estre apparié[238]

D'un homme de creance;

L'autre met en privé la gloire sur les rangs,

Mais il est au silence,

Et prest à s'en desdire estant devant les grands.

L'un dessus la montée en bas vous cherira,

Qui dans la chambre en haut ne vous regardera;

L'autre avec du langage

Vous dira, le priant, qu'obeissant à Mars

On parle d'un voyage,

Et que l'heure n'est propre à maintenir les arts.

L'autre, faisant l'habile aux choses de la court,

Mettra devant les yeux que l'argent est bien court

Pour en donner aux muses.

Les museaux neantmoins en ont plus qu'il ne faut;

Mais c'est le temps des buses,

Qui met les esperviers et leur chasse en deffaut.

Les rois ont en l'esprit (digne de grands objets)

Les affaires d'Estat; mais les autres subjects

N'obligeant leur memoire,

C'est aux inferieurs à leur r'amenteveoir

En faveur de leur gloire,

Comme au nom de la muse ils le firent sçavoir.

Ronsard vivoit alors, Saincte-Marthe et Baïf,

Et Garnier, et Belleau qui parut si naïf;

Et toutesfois Desportes,

De Charles de Vallois, estant bien jeune encor,

En de telles escortes,

Eut pour son Rodomont huict cents couronnes d'or[239].

Je le tiens de luy-mesme, et qu'il eut de Henry,

Dont il estoit alors le poëte favori,

Dix mille escus pour faire

Que ses premiers labeurs honorassent le jour

Sous la bannière claire[240]

Et desous les blasons de Vénus et d'Amour.

O le bel age d'or aux effets inoüis!

Capable de regner au regne de Louys

Victorieux et juste!

Comme roy meritant et la gloire et le nom

De l'empereur Auguste,

En Mecènes plus riche, et non pas en renom.

Mecènes genereux, qui n'eussent veu jamais

Un poëte vingt ans suer après les faits

Des rois sans recompense.

Tairay-je ou puniray-je aux siècles advenir,

Maintenant que la France

A de ce qu'elle estoit perdu le souvenir?

Comme je blanchiroy, par debvoir engagé,

Les hommes de vertu qui m'auraient obligé,

Noirciray-je de mesme

Ceux qui de la vertu ne daignent faire cas?

Plein de colère extrême

Envoiray-je leurs noms au fleuve du trespas?

Jupiter nous enseigne, en retenant ses feus,

Que le patienter en un coeur genereux

Se donne la victoire.

Ainsi, des Yveteaux, nous patienterons;

Mais l'oseray-je croire?

Et l'estimerez-vous que ce bien nous aurons?

Il est très difficile; en cour on n'aime plus

Ces vers ronsardisez, que l'on dit superflus,

Et de la vieille guerre.

Les bois et les forêts y perdent leurs valeurs;

On n'y veut qu'un parterre

Sans fueille et sans ombrage esmaillé de couleurs.

Il faut que le bon mot y glisse dans les vers,

Comme fait la chenille entre les rameaux vers,

Et forcer la nature,

Ou que, tournant le dos à la veine des Grecs,

On batte la mesure

Des chantres espagnols quand ils font leurs regrets.

En may, les rossignols desgoisant leurs chansons,

Ne peuvent imitter la gorge des pinçons;

Un luth, ou je me trompe,

Ne sçait du flageolet ensuivre les accords,

Ni moins l'air d'une trompe

Dont un lacquais se joüe à la porte en dehors.

Voilà ce que j'en dis à la barbe de tous,

Et, le disant ainsi, je prens congé de vous,

Digne maistre du maistre.

Des peuples de la France et du plus grand des rois;

Qui sçauront jamais estre

Du levant au couchant pour y faire des loix.

Vous estes un bon juge au fait des bons escrits,

L'on n'y peut contredire, et n'avez point de prix

A les mettre en usage.

Vostre plume, où Cesar apprend à se regler[241],

En donne tesmoignage.

C'est pourquoy je vous parle avant que de cingler.

Adieu! la nef est preste; elle est dessus le bord,

Attendant, pour lui faire abandonner le port,

Que l'arondelle chante;

Et rien ne l'en sçauroit empescher nullement

Qu'une lettre-patente,

Où je suis recogneu d'un entretennement:

Car de languir ici, me tuant jour et nuict,

En despensant le mien, sans tirer aucun fruict

De mes veilles perduës,

Seroit estre abusé par une illusion,

N'embrassant que des nuës,

Comme l'on nous a dit que faisoit Ixion.

Variétés Historiques et Littéraires (02/10) Recueil de pièces volantes rares et curieuses en prose et en vers · 第 25 / 53 题