In-8.
[Note 216: Ces inondations de la Bièvre étoient fréquentes. On
en connoît deux au XVIe siècle, l'une en 1526 (Piganiol, I, 39),
l'autre au mois d'avril 1579. Celle-ci fut des plus furieuses.
Les eaux s'élevèrent de plus de quinze pieds, et l'église des
Cordelières de la rue de Lourcine fut submergée jusqu'à la hauteur
du grand autel. Plusieurs relations parurent au sujet du _déluge
de Saint-Marcel_, comme on appeloit cette inondation. MM. Cimber
et Danjou en ont reproduit une dans leurs _Archives curieuses de
l'histoire de France_ (1re série, t. 9, p. 303-309); elle a pour
titre: _le Désastre merveilleux et effroyable d'un déluge advenu
ès faubourg S.-Marcel lès Paris le 8e jour d'avril 1579, avec
le nombre des mors et blessés et maisons abbatues par la dicte
ravine_; Paris, chez Jean Pinart... 1579. Une autre pièce, moins
connue et aussi moins intéressante, parut la même année sous ce
titre: _Deluge et inondation d'eaux fort effroyable advenu ès
faubourg S.-Marcel à Paris la nuict précédente, jeudy dernier,
neufvième avril au présent_, 1579, etc.--L'inondation qui donna
lieu à la pièce reproduite ici, et déjà indiquée par le P. Lelong
(t. 3, p. 343, n{os} 34,541), semble n'avoir pas causé autant de
ravages. La seule mention que nous en connaissions se trouve même
dans ce livret. Quarante ans après, la Bièvre, contre laquelle
on n'avoit sans doute pas pris les précautions recommandées ici,
déborda de plus belle et renouvela les désastres de 1579. «La
petite rivière des Gobelins, écrit Gui-Patin le 28 février 1665,
a fait bien du ravage dans les faubourgs de S.-Marceau; elle a
débordé en une nuit, et y a bien noyé des pauvres gens. On en
comptoit hier (ce 24 février) 42 corps qui avoient esté repeschez,
sans ceux que l'on ne sçait pas.»]
Ornari res ipsa negat, contenta doceri.
La possession vitieuse, clandestine et violente de plusieurs
proprietaires des heritages situez le long de la rivière de Bièvre et
ancien cours d'icelle estant cause des inondations et deluges survenus
ès faux-bourgs Sainct-Marcel et Sainct-Victor, requiert qu'on en mette
au jour les remèdes et moyens certains, non seulement pour prevenir
les dites inondations, mais aussi pour remedier à la perte et ruine
d'icelle rivière durant les grandes secheresses, à cause du destour
du ruisseau venant des sources de Rungis[217] pour l'embelissement et
necessité de la ville de Paris.
[Note 217: C'est l'année précédente (1624) que l'aqueduc
d'Arcueil, commencé en 1613, pour conduire les eaux de _Rongis_
à Paris, avoit été terminé, privant ainsi le canal de la Bièvre
d'une partie des eaux qui l'alimentoient.]
Ce qui est dict, non pour bastir des dedales et labirinthes de procez,
ains pour donner et laisser à la posterité ce que nos predecesseurs,
avec tant de peine, nous ont laissé, et encor quelque chose davantage.
La fontaine Bouviers[218], près Guyencourt, est la source de la rivière
de Bièvre[219], laquelle remplit trois estangs, appelez de Braque[220],
Regnard et du Val, dans lesquels la dite rivière est retenue durant
les grandes secheresses, et la pesche d'iceux faite durant les grandes
inondations, de la descharge desquels estangs le moulin Regnard
prend son eau, laquelle se perd au dessouz, n'ayant aucune forme de
ruisseau, se respandant dans les prez sauvages et aulnayes, l'egoust
desquelles eaux fait moudre le moulin du Val, au dessous duquel la
dite rivière se perd encor dans un autre estang, qu'on a converty
en aulnaye, au dessouz de laquelle se fait un petit ruisseau qui
fait moudre le moulin de Launoy, et un quart de lieüe au dessouz le
moulin de Buc, lesquels cessent durant les grandes secheresses, comme
aussi durant les grandes inondations, faute de descharge et curage
de la dite rivière. Un quart de lieue au dessouz est le moulin de
Vaupetain, et plus bas, de demie-lieuë en demie-lieuë, les moulins de
Sainct-Martin, de Jouy-en-Josas, du Rat, de Vauboyan, Bièvre, d'Ignis,
d'Amblainvilliers, des Grez, de Mineaux et d'Anthony, auquel lieu se
joinct le ruisseau de Vauharlantz à la rivière de Bièvre, provenant
des goulettes que les particuliers font à la dite rivière pour
arrouser leurs prez et descharges des estangs de Massy, lesquels deux
ruisseaux, joincts ensemble au pont Sainct-Anthony, ne subsistant que
des ravines d'eaux, peuvent estre appelez torrens jusques au moulin de
Lay, où ils rencontrent le ruisseau provenant des sources de Rongis,
qui seul donne estre à la dite rivière durant les grandes secheresses,
et, partant, ne coulant doresnavant plus dans la dite rivière, ains
dans l'aqueduct pour les fontaines de Paris, la secheresse d'icelle
rivière sera plus à craindre et ruineuse que l'inondation; auquel lieu
d'Anthony se rencontre une chose grandement remarquable: c'est que les
trois ruisseaux de Bièvre, Vouharlant et Rungis, joincts ensemble au
lieu appelé la Mer-Morte, Molières et Croulières de Lay et Chevilly, ne
se trouve non plus d'eau tous ensemble qu'en chacun d'eux separement;
auquel lieu aussi se trouve des terres propres à brusler, appellées
tourbières, et plusieurs abysmes d'eaüe, dont le plus grand est appellé
de Laridan.
[Note 218: Bouviers est un hameau près Guyencourt, «tirant vers
S.-Cyr». (L'abbé Le Beuf, _Hist. du diocèse de Paris_, t. 8, p.
453.)]
[Note 219: Piganiol, dans sa _Description historique de Paris_,
t. 1er, p. 39, résume ainsi ce qui va suivre sur le cours de la
Bièvre: «Cette rivière, dit-il, a son cours d'occident en orient,
et est formée par deux sources, fort proches l'une de l'autre,
qui sont au bois de Satory, près de Versailles. Elles se joignent
un peu au dessous de ce bois. Elle passe à Bièvre, village qui
lui donne son nom, puis à Igni, au Pont-Antoni, à Gentilly, etc.,
et, près de Paris, se partage en deux bras, dont l'un passe aux
Gobelins; puis ils se rejoignent au Pont-aux-Tripes, dans le
faubourg S.-Marceau, et elle se jette dans la rivière auprès de
la Salpêtrière.» Piganiol eût pu ajouter que, du XIIIe siècle
jusqu'au XVIIe, il y eut une autre dérivation de la Bièvre,
faite au profit des moines de S.-Victor, à travers l'enclos de
leur couvent, et par suite de laquelle une partie des eaux de la
petite rivière, au lieu de se jeter dans la Seine au dessus de la
Salpêtrière, venoit s'y perdre tout près de la place Maubert, vers
les _Grands-Degrés_. (_Mémoires de l'Académie des Inscriptions_,
t. 14, p. 270-272.) C'est ce canal supplémentaire, supprimé
définitivement par arrêt du Conseil du 3 décembre 1672, qui étoit
cause en partie des inconvénients qu'on signalera tout à l'heure,
et surtout de l'infection des eaux de la Seine à la hauteur du
quai de la Tournelle.]
[Note 220: Ces étangs s'appeloient ainsi d'une famille qui avoit
aussi donné son nom à une rue de Paris, dans le Marais. (L'abbé Le
Beuf, _id._, p. 451.)]
Près du dit lieu est le moulin de Cachan, au dessouz duquel est le
grand clos, dans lequel la dite rivière coule et se decharge par des
grilles de fer, lesquelles, se remplissant d'herbages et autres ordures
par les ravines d'eaux, ferment le cours de la dite rivière, laquelle,
par ce moyen, s'enfle et cause en partie les dites inondations;
laquelle rivière, s'escoulant souz les arcades de l'acqueduct des
fontaines de Rongis, va faire moudre le moulin d'Arcueil, puis ceux
de la Roche, de Gentilly, Jantevil et Croulebarbe, puis, passant par
les Gobelins, fait moudre le moulin Sainct-Marcel; puis, passant au
pont aux Tripes, le faux ru, rivière morte, sont bouchez, usurpez
et remplis de plusieurs plantars et atterissemens; tellement que la
rivière, n'ayant sa descharge, a fait de temps en temps des degats
inestimables. De là, coulant au faux-bourg Sainct-Victor, fait encore
moudre les moulins de Coupeaux[221] et de la Tournelle jusques à sa
descharge, qui rend la rivière de Seyne malade, à cause des grandes
infections provenant des teintures, megisseries, tanneries, tueries et
eschaudoirs qui sont sur et près de la dite rivière[222].
[Note 221: Ils étoient à la hauteur du Jardin des Plantes actuel.
Ils existoient dès le temps de saint Bernard, désignés sous le
nom de moulins de _Cupels_. (_Mémoires de l'Acad. des Inscript._,
t. 14, pag. 270.) L'inondation de 1579 les avoit détruits. (V.
_Archives curieuses_, 1re série, IX, pag. 309).--Le nom de la rue
_Copeau_ est encore un souvenir de ces moulins.]
[Note 222: Il en étoit encore ainsi en 1702. Il est dit dans une
ordonnance de police rendue le 20 octobre a cet effet: «La rivière
de Seyne, du costé des quays S.-Bernard et de la Tournelle,
jusques et au dessus du pont de l'Hôtel-Dieu, estoit extrêmement
grasse et bourbeuse, mesme d'un goût puant et infecté, ce qui
empeschoit d'y puiser comme à l'ordinaire; laquelle infection
provient de ce que les tanneurs et mégissiers demeurant dans le
faubourg S.-Marcel et aux environs lavent dans la rivière de Seine
et dans celle des Gobelins leurs bourres et leurs cuirs pleins de
chaux, y jettent leurs escharnures, plains et morplains, et tous
les immondices de leur mestier.»]
Voilà succinctement le cours de la dite rivière, remarquable par tout
l'univers pour son incomparable propriété pour les teintures[223],
deluges arrivez par icelle, et de ce que, contre le naturel des autres
rivières, elle est portée (vraye cause des inondations) et coule
contre le cours du soleil, ayant sa source et origine entre Guyencourt
et Sainct-Cloud, descendant dans la rivière de Seyne au dessus de la
porte Sainct-Bernard.
[Note 223: Cette propriété si long-temps proverbiale des eaux
de la Bièvre est niée par M. Lacordaire, directeur actuel des
Gobelins (_Notice sur l'origine et les travaux des manufactures de
tapisseries et de tapis réunies aux Gobelins_, 1852, gr. in-18, p.
56). Tout ce qu'on en a dit repose, écrit-il, sur une «erreur que
la seule inspection du cours de ces eaux bourbeuses suffit pour
dissiper.» M. Lacordaire ajoute que l'eau de Seine et celle d'un
puits sont exclusivement employées dans les ateliers de teinture.]
Les remèdes contre ces inondations et secheresses sont:
Que tous les meusniers des moulins siz sur la rivière de Bièvre soient
tenuz d'avoir des pales et vannes nivellées à proportion de l'eaüe
qu'ils doivent avoir, afin qu'elle ne se respande dans le vallon
prochain;
Que tous les proprietaires des heritages tenans et aboutissans à la
dite rivière, faux ru et rivière morte, soient tenuz de tenir la
rivière en son ancienne largeur, ou du moins, suivant l'ordonnance,
icelle curer, houdraguer trois fois l'année, et en certifier messieurs
des eaux et forests, aux assises de Pâques et Sainct-Remy, et ce depuis
la source de la fontaine Bouvière jusques à la rivière de Seyne;
Tenir la main à l'execution des ordonnances, à ce que les berges de la
dite rivière soient entretenues d'un pied plus haut que les vannes des
moulins;
Que l'eaüe de la dite rivière, durant les secheresses, ne soit
destournée par les particuliers pour arrouser les prez, remplir leurs
estangs et canaux, et mares, ny retenue faute du nettoyement de leurs
grilles;
Que les defenses faites aux proprietaires des estangs de Braque,
Regnard, du Val, Massy et autres, ayant viviers et canaux de la dite
rivière, soient reiterées, de ne pescher leurs estangs ensemble durant
les grandes inondations, ains durant les grandes secheresses;
Que tous les plantars et atterissemens de la dite rivière, faux ru,
rivière morte et sangsues, seront ostés au moins sur la largeur de deux
thoises pour la rivière et d'une thoise pour le faux ru et rivière
morte;
Que le canal nouveau encommencé au lieu dit la Mer-Morte, Molières et
Croulières de Lay et Chevilly, soit continué pour remplacer le destour
des eaux de Rungis, attirer les eaux perdues au pont Anthony, servir de
reservoir pour remplir la rivière durant les grandes secheresses, et
empescher le debord d'icelle rivière au dit lieu;
Que la descharge de la rivière de Bièvre soit mise au dessoubz de
la ville de Paris par un aqueduct sous-terrain soubs les fossez
Sainct-Marcel, Sainct-Jacques et Sainct-Michel, et de là conduite dans
le fossé de l'abbaye Sainct-Germain, le long de la rue du Colombier, et
après au Pré-aux-Clercs, joindre le courant de la rivière de Seyne qui
fait l'isle de Chaliot, près les Bonshommes;
Que plusieurs executeront volontiers, pour la pierre qui sortira des
dits fossez faisant l'aqueduct, et des places vuides et non basties
estant sur la pante des dits fossez, pour l'establissement des tueries,
tanneries, megisseries, suivant et au desir des arrests de la cour.
Par ainsi la rivière de Bièvre, ayant sa descharge près Chaliot, ne
regorgera dans les faux-bourgs Sainct-Marcel et Sainct-Victor; ne
rendra la rivière de Seine malade; servira pour l'establissement
necessaire des tueries, tanneries, megisseries[224], et conservera
à la posterité les teintures d'escarlate, par le moyen desquelles
la drapperie, seul et principal negoce de la ville de Paris, a esté
jusques à present maintenu.
[Note 224: Depuis long-temps les tanneurs et mégissiers s'étoient
établis sur les bords de la Bièvre. Nous trouvons des détails sur
les suites de leur établissement, dans le récit du procès qu'ils
firent, en 1789, au sieur de Fer, qui prétendoit détourner le
cours de la rivière pour l'amener, ainsi que l'Ivette, au sommet
du faubourg Saint-Jacques (Bachaum. _Mém. secr._ t. 34, p. 232).
Pour combattre ce projet, qui tendoit à leur enlever leur cours
d'eau, les mégissiers s'appuyoient sur la longue durée de leur
établissement et sur les lettres royales qui leur en avoient
octroyé la permission et même imposé l'obligation. Richer, qui,
dans les _Causes célèbres_ (t. 177, p. 123), a rédigé l'exposé de
cette cause, s'explique ainsi pour ce qui regarde le droit menacé
des tanneurs: «Ils étoient jadis, dit-il, au centre de Paris, où
ils habitoient les rues de la Tannerie et plusieurs autres; mais,
dès 1577, le gouvernement, qui s'occupoit déjà plus spécialement
de la propreté et de l'embellissement de cette capitale, avoit
résolu de les éloigner, et un arrêt du Conseil du 24 février 1673,
revêtu de lettres-patentes qui furent enregistrées au Parlement
le 28 novembre suivant, les transféra définitivement au faubourg
S.-Marceau, en leur conservant tous les droits et priviléges
des bourgeois de Paris et affectant à leur usage particulier la
rivière des Gobelins, pour la conservation des eaux de laquelle le
roi, entre autres choses, par son arrêt de règlement du 26 février
1732, a accordé auxdits syndics et intéressés la permission
d'avoir deux gardes à ses armes et bandouillières, pour constater
les delits et contraventions qui pourroient être commis sur ladite
rivière, pour l'entretien de laquelle ils dépensent annuellement
plus de 6,000 livres.»]
* * * * *
_Ensuit l'advis du sieur Errard, ingenieur ordinaire du roy, pour le
restablissement de la rivière de Bièvre, de l'ordonnance de M. le
maistre particulier des eaux et forests de la prevosté et vicomté de
Paris, ou son lieutenant, à la requeste des marchands teincturiers du
bon teinct du faux-bourg Saint-Marcel-lez-Paris._
Nous, Alexis Errard[225], ingenieur ordinaire du roy, souz-signé,
en vertu de certain jugement et ordonnance rendüe par M. le maistre
particulier des eaux et forests de la prevosté, vicomte de Paris, du
..... jour de ..... 1623 et 19 mars 1624, à la requeste de Estienne
et Henry Gobelins[226], marchands teincturiers, bourgeois de Paris,
nous sommes transportez le long du cours de la rivière de Bièvre, dite
des Gobelins, icelle veüe, visitée, nivelée où besoin a esté, aux
fins du restablissement et conservation d'icelle; et trouvé que, pour
y parvenir, il est besoin de curer, nettoyer et houdraguer la dite
rivière, ruisseaux, sources, sangsuës, descendans en icelle depuis
sa source jusques au faux-bourg Sainct-Marcel,--particulièrement
les ruisseaux venant de Vauharlan et Bourg-la-Royne, comme plus
considerables, pour avoir leur cours naturel et descharge en la dite
rivière au pont Anthony et au dessouz du dit Bourg-la-Reyne; dans
laquelle rivière de Vauharlan les sources et estangs de Massy, passant
à Amblainviliers, ont aussi leur descharge, et rendent le dit ruisseau
de Vauharlan à plus près aussi fort que la dite rivière de Bièvre à
l'endroit de l'assemblage d'icelles.
[Note 225: Il étoit neveu du fameux ingénieur J. Errard, dont
l'excellent ouvrage _De la fortification demonstrée et réduite en
art_ lui doit sa seconde édition, in-fol., 1620.]
[Note 226: C'étoient les descendants de ce Gilles Gobelin qui,
sous François Ier, avoit établi là ses premières teintures
d'écarlate. Rabelais en parle (liv. 2, chap. 22) quand il dit de
la rivière de Bièvre: «Et c'est celuy ruisseau qui de present
passe à S.-Victor, auquel Guobelin teinct l'escarlatte.» Au temps
de Ronsard, la réputation de cette race de teinturiers n'avoit
fait que s'accroître. Le poète, s'adressant à Gaspar d'Auvergne,
parle (liv. 2, ode 21)
D'une laine qui dement
Sa teinture naturelle,
Es poisles du _Gobelin_,
S'yvrant d'un rouge venin
Pour se desguiser plus belle.
Selon M. Lacordaire (_loc. cit._, p. 18, note 2), la famille
Gobelin étoit originaire de Reims; mais, d'après un manuscrit de
la Bibliothèque de La Haye, cité par M. Achille Jubinal (_Lettre à
M. le comte de Salvandy sur quelques manuscrits de la Bibliothèque
royale de La Haye_, 1846, in-8, p. 113 et 114), il paroîtroit
qu'elle étoit venue de Flandres. Il y est dit que la rivière
des Gobelins «se nomme ainsi de ces fameux teinturiers flamands
qui se nommoient Gobeelen, et, par corruption de langue, on en
a fait Gobelins. Ils y ont establi une fabrique de tapisserie
qui, pour la finesse, la bonne teinture et le beau meslange des
couleurs, des soyes et des laines, surpasse celles de Flandres
et d'Angleterre; mais aussy sont-elles de beaucoup plus chères.
Ceux qui y travaillent sont encore, pour la plupart, d'Anvers, de
Bruges ou d'Oudenarde.»]
Et d'autant qu'il nous est apparu que la dite rivière de Bièvre, le
dit ruisseau de Vauharlan et le ruisseau venant de Rongis et fontaine
de Vuissons sont, chacun à part, plus gros qu'estans joincts ensemble
au dessouz de Berny, il est notoire que les dites eaux se perdent
depuis le dit pont d'Anthony jusques à Cachan, et n'en est conservé que
ce qui coule et descharge par le grand canal du dit Berny; partant,
seroit necessaire, tant à cause de la sinuosité de la dite rivière
qu'autrement, faire nouveau canal jusques à l'endroit du Trou de
Laridan, près le moulin de Cachan, avec bon couroy où il se trouvera
necessaire, et que l'eaüe ne se pourroit perdre comme dans le vieux
canal à present.
Comme aussi sera besoin de curer et approfondir le fossé depuis
l'enclos de Cachan jusques au Trou Laridan, pour luy donner cours et
descharge dans la dite rivière, au dessous du dit moulin de Cachan,
conjointement avec la source procedant des Molières, de Lay et
Chevilly, lesquelles il faudra pareillement conduire, soit par tuyaux
ou canaux souz la dite rivière ou autrement, jusques à la descharge du
Trou Laridan, selon que, travaillant, il se trouvera plus à propos.
Ce qui sera facile à faire, d'autant que, depuis les dites sources
jusques au Trou de Laridan, il se trouve plus de deux pieds de pante;
et depuis le dit Trou Laridan jusqu'à la chute du dit moulin dans le
dit enclos, trois pieds au plus.
Pareillement, d'autant que les eauës de la dite rivière, au dessouz du
clos du sieur Vize à Arcueil, sont grandement fortes, et que, venant à
grossir, la berge n'estant que de terre gazonnée, ne peut resister,
l'eauë se respend dans le valon, pour y remedier, seroit necessaire d'y
faire un versoir de pierre.
Et pour ce que tous les moulins sur les rivières portées comme celle
des Gobelins ont et doivent avoir une descharge pour le curage
d'icelles, il est aussi necessaire de curer les dites descharges, faux
ru et rivière morte, en telle façon que l'eaüe retourne tousjours en
la rivière et ne se perde estant espanchée dans les valons, comme elle
fait.
Pour à quoi parvenir, sera besoin que les meusniers ayent les vannes et
pales de leurs moulins nivelées à proportion de l'eaüe qu'ils doivent
avoir, sans la respandre dans la prairie prochaine.
Et parce que les secheresses en temps d'esté et les deluges et
inondations d'hyver proviennent des estangs de Braque, Regnard, Duval,
Massy et autres viviers venans ou ayans descharge en la dite rivière,
sçavoir celuy de Braque, Regnard et Duval, pour s'estre appropriez
et mis le cours de la dite rivière dans leurs estangs, retiennent
les eaües durant les grandes secheresses et en font la vuidange tous
ensemble avec ceux de Massy en hyver, pour faire la pesche, il seroit
besoin que le cours de la dite rivière soit libre, et ne soit retenu en
aucune saison; et que, si aucune vuidange en doit estre faite, qu'ils
soient tenuz d'en demander la permission, afin de pourveoir aux berges,
secheresses de la dite rivière, et ruine qui en pourroit arriver, comme
par cy-devant ès dits faux-bourgs Sainct-Marcel et Sainct-Victor.
Fait le dix-neufiesme mars mil six cens vingt-quatre.
_Signé_ A. ERRARD.
* * * * *
_En suit le dict advis pour les tueries, tanneries et megisseries._
La plus belle situation de ville de l'Europe est celle de Paris, aydée
de quinze rivières navigables, joinctes en divers endroicts à la
Seine, laquelle, courant à l'Ocean, retire des estrangers ce dont ils
abondent, leur donnant en eschange ce qu'elle a de reste; plus bastie,
plus populeuse que ville de France, à cause des grandes commoditez
arrivans journellement en icelle par la rivière de Seine, troublée,
indisposée par les immundicitez coulans de la rivière de Bièvre,
tueries, escorcheries, tanneries, megisseries, teinturies, trempis du
poisson sec et sallé, vrayes sources des maladies dont elle a esté et
est à present affligée, des dix parts du peuple les neuf ne beuvans
et ne se servans d'autre eaue que de la dite rivière pour paistrir le
pain, laver le linge et autres necessitez domestiques; à quoy, comme
aussi à la grande cherté des cuirs et mauvaise préparation d'iceux,
il est très facile de remedier, faisant couler la rivière de Bièvre
depuis la porte Sainct-Victor par un aqueduct sous terrain le long
des fossez de la ville jusques à la porte de Nesle, establissant sur
la pante de dehors des dits fossez les dites tueries, escorcheries,
tanneries, megisseries, taintureries, trempis du poisson sec et salé,
dont s'ensuivront plusieurs grandes commoditez qui ne se peuvent avoir
par autre meilleur et asseuré moyen:
Premièrement, la conservation de la rivière de Seine par le detour des
immundicitez de la rivière de Bièvre du dessus de la ville, sans aucune
incommodité des faux-bourgs Sainct-Victor et Sainct-Marcel-lez-Paris;
La conservation des dits faux-bourgs Sainct-Victor et Sainct-Marcel
durant les grandes inondations de la rivière de Bièvre, par la
descharge d'icelle eslongnée des dits faux-bourgs, capacité du dit
aqueduct et fossez de la ville;
La conservation des ponts, transports des denrées par le montage et
avalage des bateaux le long des dits fossez par le dit aqueduct durant
les grandes eaux, impossible par la Seine à cause de la bassesse des
ponts;
La conjonction et transport hors la ville des eaux des tueries,
tanneries, escorcheries, megisseries, teintureries, trempis de poisson
sec et sallé, nettoyement de leurs ordures, par le facile transport
d'icelles ès voiries dans des tonneaux, par le moyen des bateaux
entrans et sortans du dit aqueduct en la rivière;
L'execution des ordonnances et arrests de la cour touchant les
tanneries, pour remedier à la grande cherté et mauvaise preparation
des cuirs, dechet d'iceux, faute d'icelles ès Païs-Bas, Lorraine,
Allemagne, qui nous renvoyent et vendent cherement les pires et gardent
les meilleurs;
La perte de l'escorce de nos taillis recouverte, qui est le vray
tan, par le debit, employ ès dites tanneries, comme aussi du sel de
saline, très propre pour la preparation des cuirs, dont la rivière est
grandement infectée et le poisson gaté;
La construction des moulins à tan par le moyen du vent, à la façon
de Hollande, ou par le moyen d'un cheval, attendu la facilité de la
construction d'iceux.
Lieu seul plus proche de la ville et des eaux pour l'execution des
ordonnances et arrests de la cour, aucune incommodité n'en pouvant
arriver, à cause de la conjonction des dites tueries, escorcheries,
tanneries, megisseries et trempis de saline, et facilité du nettoyement
de leurs immundicitez par basteaux, rapidité, pante, profondeur et
voulte du dit aqueduct, hauteur des murs de la ville.
Bref, lieu seul en l'Europe, auquel l'abatis des bestes, l'eau, le
tan, le nombre d'artisans (moyennant la franchise), le grand et prompt
debit de cuirs, sont en la plus apparente commodité.
_La permission aux servantes de coucher avec leurs maistres. Ensemble
l'arrest de la part de leurs maistresses. In-8. S. L. ni D._
C'estoit au temps, au siècle, en la durée, en l'egire, en l'olympiade,
au cercle, en l'année, au mois, au jour, en la minute et sur les sept
heures du matin, c'est-à-dire vendredy dernier, que les servantes,
chambrières, filles de chambre, damoiselles de deux jours, suivantes,
s'assemblèrent en la place auguste, renommée et authentique du
Pilory-des-Halles, pour là consulter aux affaires de leur republique,
disposer de tout ce qui appartenoit au bien de leur police, regler et
mettre un ordre parmy la confusion de leur estat.
De tous costez arrivèrent servantes petites et grandes, vieilles et
jeunes, de chambre et de cuisine, recommanderesses[227], nourrices,
filles à tout faire. Là presidoit (comme maistresse passée dès
long-temps en l'art de recoudre le pucellage) belle, admirable et
excellentissime dame Avoye, de son temps le passe-partout[228] de
la cour, la haguenée des courtisans, l'arrière-boutique du regiment
des gardes, le reconfort des Suisses, et maintenant, faute d'autre
besongne, la doctrine, enseignement, et la science des autres,
l'instruction des jeunes, le truchement des nouvelles venuës et le
reservoir de tout ce qu'on peut esperer, chercher, inventer de nouveau,
en matière d'amour.
[Note 227: Femmes qui avoient permission de tenir une sorte de
bureau d'adresse où les servantes et nourrices venoient _se
recommander_ et chercher condition. Par déclaration du roi
enregistrée le 14 février 1715, le lieutenant de police devoit
connoître de ce qui les concernoit.--Le mot de _recommanderesse_
est l'un de ceux qui sont soumis à l'approbation des _Grands jours
de l'éloquence françoise_, d'après le _Rôle des presentations_,
etc., pièce publiée dans notre tome 1er (p. 137), et que nous
avons appris depuis avoir été attribuée par Pellisson (_Hist. de
l'Acad. franç._, t. 1er, p. 67) à Sorel, qui, de son côté, s'en
défendit fort dans son _Discours sur l'Académie françoise_ (1654,
in-12).]
[Note 228: Auparavant, pour exprimer la même chose, on avoit dit
_passe-fillon_. C'étoit, et pour cause, le surnom donné à une
femme de Lyon qui fut la maîtresse de Louis XI. (V. la _Chronique
scandaleuse_.) Ce mot, dont le nom de la Fillon, fameuse
courtisane de la Régence, ne nous semble être qu'un diminutif, se
retrouve, du moins pour le sens, dans celui de _passe-lacet_, qui
court encore les coulisses de l'Opéra.]
Elle est assise sur un trepied comme quelque sibille Cumeue; après
avoir toussé, roté, craché, emeunti, mouché, regardant la noble
compagnie qui l'environnoit:
Mes bonnes gens, dit-elle, puisque nous nous sommes si heureusement
assemblez ce jourd'hui, je trouve à propos, cependant que les
harangères, poissonnières, auront ouvert leurs mannequins et mis leurs
maquereaux en vente, que nous songions à nos affaires et donnions
ordre au retablissement de nostre ancienne fortune. Vous me cognoissez
toutes pour l'unique clairvoyante de Paris; je sçay et cognois toutes
les bonnes maisons, je vous y peux placer quant bon me semble, et vous
trouver des conditions à centaines; et partant je vous prie de prendre
garde aux choses qu'il faut que vous fassiez pour avoir tousjours de
l'argent en bourse et vous entretenir honorablement.
Il faut premièrement sçavoir l'art de desguiser son parler, un visage
simple, doux et complaisant, feindre estre devote, et de n'y pas
songer, et aussi s'acquerir l'amitié de tout le monde; mais le noeud
de la besongne, et le ressort de toute l'horloge, est soubs main de
courtiser le maistre de la maison au deceu de la maistresse, et de
gaigner ses bonnes graces. C'est où il faut pener, suer, travailler
jour et nuict, parce que, quant vous estes venus en ce point, vous
avez tout et ne manquez de rien; vous avez argent, hauts collets,
cotillon, chemises, frottoirs et tout l'attirail de l'amour. Que si les
femmes jalouses de leurs maris vous battent, frappent, interrompent,
empeschent, ayent l'oeil ouvert, vous soupçonnent, ou autrement, faudra
faire les chatemites, les devotes par contenance, attester le ciel et
la terre que ce qu'on vous impose est faux. Mais, afin de ne broncher
en une matière si plausible, voicy une ordonnance (elle tira un papier
de sa pochette) par laquelle vous cognoistrez ce que vous aurez à faire.
* * * * *
_Ordonnance de dame Avoye, enjoignant à toutes servantes, chambrières,
filles de chambre, damoiselles suivantes, de coucher avec leurs
maistres._
Veu et consideré les profits, emoluments, richesses et exemptions qui
arrivent continuellement aux servantes de la hantise leurs maistres,
il est estroictement commandé ausdites servantes, tant de chambre, de
cuisine que de garderobe, d'espier l'heure que leurs maistresses ne
seront au logis, et d'aller au cabinet de leurs maistres les caresser,
chatouiller, amadoüer, attraire, enflammer jusques à ce qu'il s'ensuive
action copulative _et simbolizambula_. Que si, par la conjonction
diverses fois reiterée, il advient enfleure hidropise, eslargissement
de ventre, accroissement de boyaux, pieds-neufs[229], grossesse, etc.,
seront tenues lesdites servantes de faire la nique à leurs maistresses,
comme la servante d'Abraham à Sara, demanderont pension, reparation
d'honneur, mariage, à leur maistre, encor que l'enfant appartienne
à quelque clerc, cocher ou vallet d'estable[230]; et, après s'estre
gaillardement resjoüies et donné du bon temps, elles se retireront avec
cent escus ou quatre cens livres, mettront leur enfant en nourrice, et
tiendront par après boutique ouverte à tout le monde. Telle est nostre
volonté en dernier ressort, contre laquelle il n'y a point d'appel.
Faict le jour et an que dessus, aussi matin que vous voudrez.
[Note 229: Faire _pieds-neufs_, c'étoit accoucher. «Gargamelle,
dit Rabelais (liv. 1er, ch. 7), commença se porter mal du bas,
dont Grangousier se leva dessus l'herbe... pensant que ce feust
mal d'enfant..., et qu'en brief elle feroit _pieds neufs_.» Des
Perriers donne une variante de cette locution. «Il envoye, dit-il,
sa fille aisnée... chez une de leurs tantes, sous couleur de
maladie... et ce en attendant que les _petits pieds_ sortissent.»
_Contes et joyeux devis_, Amsterdam, 1735, in-12, t. 1er, p. 58.]
[Note 230: V. _la Conférance des servantes de Paris_, dans notre
tome 1er, p. 320.]
Vramy voire! dit une grosse servante de la ruë Sainct-Honoré qui a
desjà joué deux fois du mannequin à basse marche[231], vous nous la
baillez belle avec vostre ordonnance! Croyez-vous que nous ayons
attendu jusqu'icy? De ma part, je veux bien qu'on sçache que je suis
en un logis où veritablement je ne gaigne pas grand gaige; mais en
recompense je vais au marché. Depuis deux ans je me suis fait enfler le
ventre deux fois par nos laquais, qui jouënt assez bien de la flutte,
et si ay bien eu l'industrie de donner les enfans à nostre maistre. Il
est vray que la maistresse n'en sçait rien, et que pour accoucher j'ay
faict semblant d'aller en mon pays; mais il n'est que d'enfourner quand
la paste est levée.
[Note 231: Cette expression est aussi employée par Rabelais (liv.
2, ch. 21), et de manière à nous convaincre qu'il y est fait
allusion, non pas, comme le pense Le Duchat, au mannequin mobile
et pliant des peintres, mais à quelque instrument de musique dont
se servoient les ménétriers, et qui, venu d'Italie, devoit son nom
au manche (_manico_) dont étoit muni.]
Une brunette d'auprès de la porte de Sainct-Victor, qui le faisoit
autrefois à ceux qu'elle rencontroit, et maintenant le faict à tous
venans, allonge le col et commence à dire: Pour moy, je suis d'une
humeur que j'ayme mieux le futur que le passé, et la besongne à faire
que celle qui est faicte, et ne suis pas si folle comme une esventée
de nostre quartier, laquelle, ayant donné l'heure et le mot du guet à
un honorable et authentique savetier qui la poursuivoit d'amour, après
l'avoir faict despouiller et mettre entre deux draps, elle enferma ses
habits et sa chemise dans un coffre et fit entrer deux soldats, ou
pour mieux dire deux fillous et macquereaux, et fallut que le pauvre
savetier prit la fuitte nud comme un ver, n'ayant rien que le tirepied
en escharpe.
--De ma part, je trouvay ceste action mauvaise; et, toutes les fois que
nostre maistre est venu en ma garde-robbe, si j'eusse crié au secours
ou que je luy eusse faict tel affront, c'estoit perdre l'usufruit que
j'en ay receu depuis.
--Pour mon particulier, dict une saffrette[232] de la ruë de Bièvre
qui travaille derrière les tapisseries[233], je suis bien aise quand
ma maistresse est dehors, car je n'ayme point à coucher toute seule,
et est assez facile de juger en mon visage que je suis misericordieuse
et que j'ayme mieux loger les nuds que de les laisser refroidir à
ma porte; je leur laisse manger leur souppe dans mon escuelle, et
preste le mien à ceux qui me le demandent. Mais je suis malheureuse
en fricassée, car encore ceste nuict mon maistre s'est levé, feignant
d'avoir un cours de ventre, et à peine a-t-il esté acroquillé sur moy,
que la maistresse est venue et nous a trouvés brimbalant. J'ay bien
peur qu'on m'oste le demy-ceint d'argent[234] que j'avois eu, et qu'on
ne me donne la porte pour recompense.
[Note 232: Mot encore employé par Rabelais (liv. 4, ch. 51).
C'est le féminin de _saffre_, gourmand, glouton; mais il signifie
plutôt ici _friande_. Oudin donne le même sens à _savouret_,
_savourette_.]
[Note 233: C'est-à-dire derrière les Gobelins.]
[Note 234: V. encore _la Conférance des servantes...._, dans notre
tome 1er, p. 317, note.]
Par la mercy de ma vie! dit la grosse Magdelon de la rue
Sainct-Jacques, voilà bien comme il faut pondre! Que ne regardez-vous
à vos affaires de plus près? ne sçavez-vous pas que les femmes sont
jalouses de leurs maris, et qu'ils n'osent trancher une esclanche
sans leur en donner le jus? J'ay un maistre que je gouverne mieux que
cela; il est vray qu'il ressemble aux poreaux: il a la teste blanche,
mais il a aussi la queue verte[235]. Je sçay prendre mon temps à
propos: sur les montées, dans l'antichambre, dans son estude, il y a
tousjours quelque petit coup en passant.--J'ay mieux faict, dit une
bavolette[236] qui demeure en la rue Sainct-Anthoine: pour oster tout
soupçon de ma maistresse, je luy ay dit que mon maistre me poursuivoit
à outrance et que je m'en voulois aller, et, soubs cette feintise,
nous faisons des coups fourrez. J'ay desjà gaigné plus de vingt escus
depuis deux mois, et outre tout cela je ne laisse point de me faire
fourbir à un jeune clerc qui demeure chez nous.
[Note 235: Ceci prouve qu'un _mot_ de la fameuse pièce du
_Demi-Monde_ dit aux répétitions, même à la dernière, qui fut
publique, mais supprimé aux représentations, n'avoit pas même pour
soi une bien fraîche nouveauté.]
[Note 236: Le _bas-volet_ ou _bas-voilet_ étoit la coiffure des
paysannes des environs de Paris. Le nom qu'on donne à celle-ci
leur en venoit. On disoit indistinctement une _bavolette_ ou un
_bavolet_, comme Bois-Robert:
Loin de la cour je me contente
D'aimer un petit _bavolet_.]
--Mon maistre n'est que chaudronnier, dit la petite Janne, mais il
sçait bien adjouster la pièce au trou, et croy qu'il n'y a homme qui
sçache mieux mettre un pied à une marmitte que luy. Il me charge tout
au contraire des chevaux et des asnes, qui ne portent que sur le dos;
mais il me charge sur le devant et j'en porte mieux.
--Lorsque mon maistre est absent, dit Jacqueline, la fille de chambre
d'un marchand du pont Nostre-Dame, je ressemble à une statue, et ceux
qui me verroient pourroient dire que je suis comme Andromède: je
n'aspire que sa venue, car je ne puis tirer vent de ma pièce si je ne
la mets en perce.
Là-dessus Margot la fine, qui tenoit un panier à son bras, se lève: On
dit bien vray, dit-elle, que les hommes nagent mieux que les femmes,
car ils ont deux vessies au bas du ventre; mais quand je suis avec mon
maistre, qui est procureur du Chastelet, il me semble qu'il nage, et
moy aussi, tant nous nous roulons avec contentement l'un sur l'autre,
et ma maistresse a beau dire, en despit d'elle je le feray, y deussé-je
demeurer embourbée jusques aux oreilles.
--Pour moy, dit Alison, je crois que mon... vous m'entendez bien, est
tout plein de cirons, car plus je le gratte, plus il me demange, et
suis resolue doresnavant de me faire esventer par mon maistre: il a une
bonne queue de renard. A tout le moins m'ostera-il la demangeson. Il
est vray que je ressemble à terre de marets: il y enfoncera jusques au
ventre, mais il n'importe.
A peine achevoit-elle ces mots qu'on fit un grand bruit à la porte.
Trois ou quatre vieilles megères arrivent avec un papier en leur main,
signifiant de la part des maistresses à l'assemblée qu'elle eust
promptement à se retirer. L'arrest portoit ces mots:
* * * * *
_Arrest intervenu de la part des maistresses._
«Nous, damoiselles crottées, bourgeoises à petit chaperon,
femmes mariées, vieilles sempiternelles, fiancées, et
generalement toutes appetans copulation, enjoignons aux
servantes de se departir de coucher avec nos maris, sur peines
d'estre frottées, chassées, emprisonnées, testonnées, battues,
pelaudées, estrillées, mal menées, despoüillées d'habits, etc.,
ayant interest qu'on ne vienne pas manger nostre viande, ny
cuire en nostre four.»
Dame Avoye avoit quelque chose à respondre là-dessus; mais elle remit
le tout à vendredy prochain.
_La Muse infortunée contre les froids amis du temps._