_Avec permission._
Si nous pouvions avoir des nouvelles de l'autre monde par quelque voye
reglement asseurée, nous les donnerions au public chaque semaine, ou
pour le moins chaque mois, et ferions des gazettes aussi fecondes
qu'on en ait jamais veu; mais, à faute de courier ordinaire qui nous
rapporte ce qui s'y passe, nous sommes si pauvres de nouvelles que nous
ne sçaurions en departir que rarement; au moins sont-elles sans aucun
doute. Nous ne changeons jamais d'advis pour avoir esté convaincu de
faux. Il n'y a point d'homme vivant qui nous puisse desmentir avec des
preuves contraires. Le chemin est si long qu'on choisira plus tost de
nous croire que de l'aller sçavoir en ce pays-là.
Il y a quelque temps que, la cadence des astres ayant fait un faux pas
contre toutes sortes de reigles communes et imaginées, trois des plus
curieux astrologues de l'Europe trouvèrent leur an climaterique[209]
bien au deçà du terme qu'ils s'estoient prefix.
[Note 209: Les années de la vie humaine qui ramènent les nombres
sept et neuf sont appelées années _climatériques_, du mot grec
[Grec: klimax], _échelle_, _degré_; mais la _climatérique_ par
excellence est l'année 63, qui représente le multiple de ces
deux nombres fatals. V. _Lettres de Pasquier_, in-fol., t. 2, p.
416, 6.--A l'époque où parut cette pièce, le nombre fatidique
inquiétoit fort les esprits. On attribuoit, en effet, tous les
malheurs du règne de Henri IV et sa mort sanglante à la fatalité
qui l'avoit fait le 63e roi de France. Les faiseurs d'almanachs ne
se faisoient pas faute de le répéter. Du vivant même du roi, ils
avoient dit que le nombre funeste lui porteroit malheur. Malherbe,
dans son _ode_ «présentée à Sa Majesté, à Aix, en l'année 1600»,
fait ainsi allusion à ces pronostics:
A ce coup iront en fumée
Les voeux que faisoient nos mutins,
En leur ame encore affamée
De massacres et de butins.
Nos doutes seront éclaircies,
Et mentiront les prophéties
De tous ces visages palis,
Dont le vain estude s'applique
A chercher l'an _climatérique_
De l'éternelle fleur de lys.]
Ces trois pauvres docteurs avoient laissé la moitié de leur cervelle
attachée au globe de la lune, qui doit souffrir une eclypse ceste
année, dont ils recherchoient les effets perilleux pour quelque
monarchie, ou malevoles pour quelque grand prince.
Le premier qui se trouva proche du barc fust Mauregard[210]. Il estoit
si alteré d'avoir accouru en ce second monde pour eviter les misères
de celuy-cy, où il avoit esté trop mal traité[211] pour un homme de si
rare merite et de si haute folie, qu'il fut près de boire de l'eau du
fleuve d'oubly. Comme il s'estoit desjà baissé pour avaler à gosier
ouvert de quoy faire mourir sa soif, telles exhalaisons ensoufrées
de ceste puante rivière, qui pousse des bouillons comme de poix, et
jette une odeur qui empeste si fort qu'elle feroit mourir ceux qui en
approcheroient encore vivans, le degoustèrent, et plus de la moitié de
son ardeur s'esteignit par la seule senteur de ceste eau.
[Note 210: Noël Mauregart ou Morgart avoit été, de 1614 à 1619,
un des prophètes le plus en crédit auprès du peuple, et le plus
activement poursuivi par la justice. Nous connoissons de lui,
entre autres écrits divinatoires: _le Manifeste de Noël-Léon
Morgard, spéculateur ès causes secondes, contenant les affaires et
divers accidens de l'année 1619_; _Seconde partie du Manifeste...,
contenant les horoscopes universels, prospérités et infortunes de
tous les hommes de la terre_.]
[Note 211: Nous connoissons les malheurs de Mauregard par
les lettres de Malherbe à Peiresc. Il écrit, par exemple, le
13 janvier 1614: «Vous avez eu des almanachs de Morgart; il
est à la Bastille, d'où il sera malaisé qu'il sorte que pour
aller en Grève»; puis encore, le 13 février suivant: «Morgart
a été condamné, il y a quelques jours, en galères pour neuf
ans. La reine eût bien désiré qu'il fût mort; toutesfois, la
recommandation qu'elle en a faite lui rendra la vie pire que
la mort.» Il paroît qu'il en réchappa cependant; ses almanachs
de 1619 en sont la preuve, s'il est vrai qu'il les ait faits
lui-même. Nous le retrouverons plus loin aux galères de Marseille.]
Le batelier estoit au milieu de la rivière, qui conduisoit avec
grande peine son vaisseau chargé de plus de quinze cens Espagnols de
l'armée de Feria, que le froid et le fer a fait passer le Lethé au
lieu du Rhin[212]. Leur orgueil estoit si pesant et leur gravité si
orgueilleuse, qu'on eust dit à les voir que le batteau estoit plein
d'Hercules; ils ne respiroient que menaces et bravoient insolemment le
nocher, pour le payer à la descente comme ils payoient leurs hostes en
ce monde.
[Note 212: Allusion à la défaite alors récente du duc de Féria
près de Bâle. Il couroit sur cette affaire un livret intitulé:
_La fuite de l'armée espagnolle, conduite par le duc de Féria,
près la ville de Basle, le samedy douzième novembre mil six cent
trente-trois, aux approches de l'armée du roy, conduite par M. le
maréchal de la Force; avec ce qui s'est passé en icelle et l'état
en lequel est maintenant l'armée française._ S. l. n. d., in-8.]
Si tost qu'il les eust mis à terre, il revint à l'autre bord, qu'une
foule importune de peuple vieil et jeune occupoit. Mauregard se jette
des premiers dans le vaisseau, avec bien plus de joye qu'il n'estoit
entré aux galères à Marseille[213]. Il reconneut de dessus la proüe
deux autres astrologues: ils sont marquez au front d'une tache
d'extravagance qu'ils ne sçauroient couvrir de toute la main.
[Note 213: M. Bazin a connu cette particularité de la vie
persécutée de notre prophète. «Durand, fait-il dire à son cadet
de Gascogne, me raconta que, deux ans auparavant (1614), un nommé
Noël Morgart, ayant peut-être prévu ce que devoient produire les
intrigues de la cour, avoit annoncé le soulèvement prochain de
plusieurs princes, et que, pour avoir trop bien lu, non dans les
astres, mais dans les coeurs, on l'avoit envoyé à Marseille, où il
devoit, pendant neuf ans, tirer la rame sur les galères du roi,
ce qui avoit engagé les pronostiqueurs à ne plus annoncer que des
prospérités.» _La Cour de Marie de Médicis_, 1830, in-8, p. 130.]
Icy, compagnons! s'escria-t-il. Mais Charon, qui se faschoit de le voir
parler en maistre chez soy: Je ne sais que faire de ces foux, dit-il;
qu'ils attendent à un autre temps. Tous les faiseurs d'horoscope
meurent si gueux, que je n'ay jamais esté payé d'un que de Bellantius,
Italien qui traitoit de la medecine par le cours des planettes.
Ah! Charon, respondit Mauregard, si tu sçavois quels hommes tu refuses
de porter, des hommes qui ont porté le ciel, les plus grands génies de
la nature, qui connoissent tout avec evidence, qui sans aucun livre
d'histoire peuvent lire dans le ciel toutes les annales du monde, qui
mesme en pourroient faire pour dix mil ans par delà l'embrasement
universel; en un mot, des personnages qui n'ont point ny prix ny de
pareils! Jamais ta barque n'a esté chargée de si excellens hommes;
quelque jour cessera la bassesse de ta fortune pour avoir eu l'honneur
de les passer; mais parce que ceux de ta profession regardent plus
au gain present qu'à l'honneur à venir, ils ont de quoy te payer,
j'en réponds; ils ont vendu avant que de mourir les coppies de deux
almanachs si bien calculez qu'ils semblent avoir voulu faire, avant
que de descendre icy, un miracle de doctrine sans imitation comme
il est sans faute. Pour moy, je ne te seray pas inutile: je sçay
bien ramer, j'aideray à la conduite de ta barque. Charon le creut et
laissa l'entrée libre à Jean Petit[214], à Pierre de Larivey[215].
Le batteau, chargé deux fois plus qu'à l'ordinaire, chanceloit et
commençoit à deux cens pas du bord de deçà à s'enfoncer. Chacun
vouloit bien se sauver, mais pas un ne vouloit se defaire de ses
petits meubles. L'un portoit avec soy la superbe, un autre l'avarice,
un autre la pedanterie et la suffisance, un autre des badineries, des
bagatelles d'amour et de galanterie; mais chacun cherissoit tant ses
pacquets qu'ils eussent consenty d'estre noyez et de mourir de rechef
plustost que de s'en deffaire. Le vaisseau, ainsi surchargé, alloit
perir; mais voicy un accident qui hasta sa perte. Un ajusté de Paris,
qui avoit payé M. Jean Petit pour estre trompé en son horoscope,
l'advise en un coing, qui se cachoit comme fait un mauvais payeur:
Ah! trompeur, imposteur, tu m'as abusé! Tu ne m'avois pas adverty
d'un si prompt depart.... Je devois vivre cinquante-huit ans, et je
suis mort à vingt-huit, si promptement que je n'ay peu dire adieu à
ma maistresse.--Est-ce donc vous, Monsieur, repartit Petit. Ah! mon
Dieu, je ne le sçaurois croire: les astres sont trop reguliers, il n'y
avoit pas un seul point qui vous fust fatal jusques au 58 de vostre
aage. Estes-vous donc mort?--Ouy, affronteur, s'ecrie une vefve; et moy
aussi.... Tu m'avois promis trois hommes, et je n'en ay eu qu'un.--Je
ne sçaurois souffrir cette impudence, Messieurs, dit Petit; jugez si
elle n'a pas eu davantage que je n'avois promis: elle n'en devoit
avoir que trois; elle a anticipé, et en a pris plus de trente. La
vefve, offensée, se jette à ses yeux, et luy arrache le droit, dont il
contemploit les astres. Il la renverse dans l'eau, mais tombe après.
La populace se mutine; on crie aux imposteurs. Mauregard s'escrime
de l'aviron et se fait largue. Les ames tomboient dru et menu dans
le courant du fleuve, si bien que le batteau, presque tout à fait
deschargé, n'eust point esté en danger de perir s'il n'eust desjà pris
eau de toutes parts, estant balancé par les continuelles secousses de
ceux qui fuyoient et s'entrepoussoient.
[Note 214: Rival de Mauregard pour les prophéties. Sa réputation
lui survécut long-temps. En effet, bien qu'il soit donné ici
pour bel et bien mort, nous le trouvons encore nommé parmi les
prophètes en crédit dans une mazarinade: _Catastrophe burlesque
sur l'enlèvement du roi..._ 1649, et, plus tard encore, dans le
_Roman bourgeois_. (V. notre édit., p. 309.)]
[Note 215: Il ne faut pas le confondre avec l'auteur des comédies,
duquel, d'ailleurs, on le distinguoit de son temps en l'appelant
Larivey le jeune, comme on le voit par ce passage de Francion:
«Quand nous étions à Paris, n'as-tu point leu l'almanach de Jean
Petit, Parisien, et celuy de Larivay le jeune, Troyen? Il m'est
advis qu'ils pronostiquoient mes advantures.» (_L'Histoire comique
de Francion_, Paris, 1663, in-8, p. 604, liv. 11.)]
Desjà l'eau victorieuse faisoit couler à fond cette vieille barque,
qui n'avoit point encore ressenty un tel malheur depuis qu'elle a esté
establie en ce passage. Le bonhomme Charon invoquoit tous les dieux,
comme fait un patron dans un extrême desespoir. Mercure y arriva trop
tard; la barque estoit à fonds, et ce pauvre vieillard, quoiqu'il
sceust bien nager, ne se sauva pas sans boire. Mauregard s'en tira
presque à aussi bon marché: il avoit appris à la perfection au port de
Marseille; mais Pierre de Larivey se laissoit emporter au fil de l'eau
et avaloit de grandes gorgées de ce breuvage amer et chaud, et Petit,
accroché par ceste vefve opiniastre, estoit au fond sans pouvoir s'en
depestrer: les femmes ne laschent jamais prise, non plus que ceux qui
les gouvernent, et quoyque Mercure, frappant de sa baguette sur la
rivière, eust fait revenir le batteau à bord et toutes les ames, ces
deux neantmoins, attachées l'une à l'autre, ne paroissoient point, mais
faisoient seulement lever sur l'eau de gros bouillons, si bien que
Mercure fut contraint de faire le plongeon pour les aller querir et les
transporter sur l'autre bord.
Qui a jamais veu une troupe d'Allemands, après avoir vuidé deux ou
trois muids, estendus sur le pavé, remesurer par la bouche le breuvage
qu'ils avoient pris sans mesure, qu'il s'imagine de voir mille pauvres
ames, penchées sur le bord du fleuve d'Enfer, revomir à gros bouillons
les flots qu'elles ont avallez, et rejetter la rivière dans la rivière.
Heureuses en cela que le malheur leur fist oublier toutes les peines
passées et perdre le souvenir de tous les plaisirs qui leur ont esté un
remords éternel! Elles y avoient toutes noyé leurs mauvaises humeurs,
et laissé les pacquets qu'ils aymoient si fort.
Mais les trois astrologues ne peurent oublier leur folie, ny laisser
leurs astrolabes. La judiciaire est une roüille si fort attachée à
l'esprit de ceux qui l'ont pratiquée une fois, que ny l'eau ny le
feu ne sçauroient jamais l'arracher. Après qu'ils se furent un peu
reposez sur le rivage, ils se mirent tous trois de compagnie à faire
chemin vers l'antre de Cerbère. Larivey, qui aperceut ce grand dogue:
Ah! mon Dieu, s'escria-t-il, je dois estre mordu d'un chien; mon
horoscope le marque ainsi. Mais Cerbère ne mord point les ombres: il
les laisse passer sans s'en lever seulement. Ils approchoient de la
haute tour de Tartare, d'où s'entend une horrible confusion de cris
des criminels qu'on y gesne, quand ils apperceurent sur les creneaux
le grand Nostradamus, à qui deux ou trois demons faisoient avaler des
comètes toutes flambantes. Auprès de luy estoit un autre astrologue
attaché à une rouë qui avoit le mouvement perpetuel, et rouloit tout
d'une autre façon que ne font les planettes. Ah! Dieu, dit Mauregard,
quel extraordinaire mouvement! Quel orbe est-ce là? Dieu nous garde
d'estre changez en une telle planette! Un nombre sans nombre d'ames
qui estoient à la question maudissoient et detestoient les propheties
judiciaires: Seducteur! disoit l'une (c'estoit l'ame d'une grande
dame), je suis icy pour t'avoir creu avec trop de superstition; tu
m'avois predit que si je tuois mon mary j'espouserois un prince
souverain. Je l'ay fait, et n'ay vescu qu'un mois depuis, et j'ay
achepté par un crime si detestable les peines eternelles. Un autre
crioit: Ah! que tu as mal calculé! Tu avois pris mon horoscope une
demi-heure plus bas; ma planette estoit plus mal logée que tu ne
disois. Ainsi plusieurs, dans la rigueur des tourmens, n'accusoient
que les judiciaires Larivey, Mauregard et Petit, qui entendoient les
plaintes qu'on faisoit d'eux et de leur science, voulurent s'esloigner
du Chastelet d'Enfer; mais derrière estoit Lethé, à costé le grand
marescage de Stix: ils ne pouvoient ny reculer ny gauchir, il falloit
passer par là. On les a reconnus à leur marque et emprisonnez dans la
tour Noire, où on leur fait leur procez, et Mauregard n'en sera pas
quitte pour les gallères. Vous sçaurez le reste à la première narration
que nous vous ferons de ce pays-là.
_Discours sur l'inondation[216] arrivée au faux-bourg S.-Marcel lez
Paris, par la rivière de Bièvre, le lendemain de la Pentecoste, 1625,
et moyen d'empescher à l'advenir telles inondations et conserver la
dite rivière, à cause de son incomparable proprieté pour les teintures,
nonobstant le destour des sources de Rungis. Plus autre advis pour
l'establissement des tueries, tanneries et megisseries, par le moyen du
destour de la dite rivière au dessus de la ville de Paris._
_A Paris, de l'imprimerie de Jean Barbote, en l'isle du Palais, rue de
Harlay, à l'Alloze._