M. D. C. XXXIIII.

_Avec permission._

Si nous pouvions avoir des nouvelles de l'autre monde par quelque voye

reglement asseurée, nous les donnerions au public chaque semaine, ou

pour le moins chaque mois, et ferions des gazettes aussi fecondes

qu'on en ait jamais veu; mais, à faute de courier ordinaire qui nous

rapporte ce qui s'y passe, nous sommes si pauvres de nouvelles que nous

ne sçaurions en departir que rarement; au moins sont-elles sans aucun

doute. Nous ne changeons jamais d'advis pour avoir esté convaincu de

faux. Il n'y a point d'homme vivant qui nous puisse desmentir avec des

preuves contraires. Le chemin est si long qu'on choisira plus tost de

nous croire que de l'aller sçavoir en ce pays-là.

Il y a quelque temps que, la cadence des astres ayant fait un faux pas

contre toutes sortes de reigles communes et imaginées, trois des plus

curieux astrologues de l'Europe trouvèrent leur an climaterique[209]

bien au deçà du terme qu'ils s'estoient prefix.

[Note 209: Les années de la vie humaine qui ramènent les nombres

sept et neuf sont appelées années _climatériques_, du mot grec

[Grec: klimax], _échelle_, _degré_; mais la _climatérique_ par

excellence est l'année 63, qui représente le multiple de ces

deux nombres fatals. V. _Lettres de Pasquier_, in-fol., t. 2, p.

416, 6.--A l'époque où parut cette pièce, le nombre fatidique

inquiétoit fort les esprits. On attribuoit, en effet, tous les

malheurs du règne de Henri IV et sa mort sanglante à la fatalité

qui l'avoit fait le 63e roi de France. Les faiseurs d'almanachs ne

se faisoient pas faute de le répéter. Du vivant même du roi, ils

avoient dit que le nombre funeste lui porteroit malheur. Malherbe,

dans son _ode_ «présentée à Sa Majesté, à Aix, en l'année 1600»,

fait ainsi allusion à ces pronostics:

A ce coup iront en fumée

Les voeux que faisoient nos mutins,

En leur ame encore affamée

De massacres et de butins.

Nos doutes seront éclaircies,

Et mentiront les prophéties

De tous ces visages palis,

Dont le vain estude s'applique

A chercher l'an _climatérique_

De l'éternelle fleur de lys.]

Ces trois pauvres docteurs avoient laissé la moitié de leur cervelle

attachée au globe de la lune, qui doit souffrir une eclypse ceste

année, dont ils recherchoient les effets perilleux pour quelque

monarchie, ou malevoles pour quelque grand prince.

Le premier qui se trouva proche du barc fust Mauregard[210]. Il estoit

si alteré d'avoir accouru en ce second monde pour eviter les misères

de celuy-cy, où il avoit esté trop mal traité[211] pour un homme de si

rare merite et de si haute folie, qu'il fut près de boire de l'eau du

fleuve d'oubly. Comme il s'estoit desjà baissé pour avaler à gosier

ouvert de quoy faire mourir sa soif, telles exhalaisons ensoufrées

de ceste puante rivière, qui pousse des bouillons comme de poix, et

jette une odeur qui empeste si fort qu'elle feroit mourir ceux qui en

approcheroient encore vivans, le degoustèrent, et plus de la moitié de

son ardeur s'esteignit par la seule senteur de ceste eau.

[Note 210: Noël Mauregart ou Morgart avoit été, de 1614 à 1619,

un des prophètes le plus en crédit auprès du peuple, et le plus

activement poursuivi par la justice. Nous connoissons de lui,

entre autres écrits divinatoires: _le Manifeste de Noël-Léon

Morgard, spéculateur ès causes secondes, contenant les affaires et

divers accidens de l'année 1619_; _Seconde partie du Manifeste...,

contenant les horoscopes universels, prospérités et infortunes de

tous les hommes de la terre_.]

[Note 211: Nous connoissons les malheurs de Mauregard par

les lettres de Malherbe à Peiresc. Il écrit, par exemple, le

13 janvier 1614: «Vous avez eu des almanachs de Morgart; il

est à la Bastille, d'où il sera malaisé qu'il sorte que pour

aller en Grève»; puis encore, le 13 février suivant: «Morgart

a été condamné, il y a quelques jours, en galères pour neuf

ans. La reine eût bien désiré qu'il fût mort; toutesfois, la

recommandation qu'elle en a faite lui rendra la vie pire que

la mort.» Il paroît qu'il en réchappa cependant; ses almanachs

de 1619 en sont la preuve, s'il est vrai qu'il les ait faits

lui-même. Nous le retrouverons plus loin aux galères de Marseille.]

Le batelier estoit au milieu de la rivière, qui conduisoit avec

grande peine son vaisseau chargé de plus de quinze cens Espagnols de

l'armée de Feria, que le froid et le fer a fait passer le Lethé au

lieu du Rhin[212]. Leur orgueil estoit si pesant et leur gravité si

orgueilleuse, qu'on eust dit à les voir que le batteau estoit plein

d'Hercules; ils ne respiroient que menaces et bravoient insolemment le

nocher, pour le payer à la descente comme ils payoient leurs hostes en

ce monde.

[Note 212: Allusion à la défaite alors récente du duc de Féria

près de Bâle. Il couroit sur cette affaire un livret intitulé:

_La fuite de l'armée espagnolle, conduite par le duc de Féria,

près la ville de Basle, le samedy douzième novembre mil six cent

trente-trois, aux approches de l'armée du roy, conduite par M. le

maréchal de la Force; avec ce qui s'est passé en icelle et l'état

en lequel est maintenant l'armée française._ S. l. n. d., in-8.]

Si tost qu'il les eust mis à terre, il revint à l'autre bord, qu'une

foule importune de peuple vieil et jeune occupoit. Mauregard se jette

des premiers dans le vaisseau, avec bien plus de joye qu'il n'estoit

entré aux galères à Marseille[213]. Il reconneut de dessus la proüe

deux autres astrologues: ils sont marquez au front d'une tache

d'extravagance qu'ils ne sçauroient couvrir de toute la main.

[Note 213: M. Bazin a connu cette particularité de la vie

persécutée de notre prophète. «Durand, fait-il dire à son cadet

de Gascogne, me raconta que, deux ans auparavant (1614), un nommé

Noël Morgart, ayant peut-être prévu ce que devoient produire les

intrigues de la cour, avoit annoncé le soulèvement prochain de

plusieurs princes, et que, pour avoir trop bien lu, non dans les

astres, mais dans les coeurs, on l'avoit envoyé à Marseille, où il

devoit, pendant neuf ans, tirer la rame sur les galères du roi,

ce qui avoit engagé les pronostiqueurs à ne plus annoncer que des

prospérités.» _La Cour de Marie de Médicis_, 1830, in-8, p. 130.]

Icy, compagnons! s'escria-t-il. Mais Charon, qui se faschoit de le voir

parler en maistre chez soy: Je ne sais que faire de ces foux, dit-il;

qu'ils attendent à un autre temps. Tous les faiseurs d'horoscope

meurent si gueux, que je n'ay jamais esté payé d'un que de Bellantius,

Italien qui traitoit de la medecine par le cours des planettes.

Ah! Charon, respondit Mauregard, si tu sçavois quels hommes tu refuses

de porter, des hommes qui ont porté le ciel, les plus grands génies de

la nature, qui connoissent tout avec evidence, qui sans aucun livre

d'histoire peuvent lire dans le ciel toutes les annales du monde, qui

mesme en pourroient faire pour dix mil ans par delà l'embrasement

universel; en un mot, des personnages qui n'ont point ny prix ny de

pareils! Jamais ta barque n'a esté chargée de si excellens hommes;

quelque jour cessera la bassesse de ta fortune pour avoir eu l'honneur

de les passer; mais parce que ceux de ta profession regardent plus

au gain present qu'à l'honneur à venir, ils ont de quoy te payer,

j'en réponds; ils ont vendu avant que de mourir les coppies de deux

almanachs si bien calculez qu'ils semblent avoir voulu faire, avant

que de descendre icy, un miracle de doctrine sans imitation comme

il est sans faute. Pour moy, je ne te seray pas inutile: je sçay

bien ramer, j'aideray à la conduite de ta barque. Charon le creut et

laissa l'entrée libre à Jean Petit[214], à Pierre de Larivey[215].

Le batteau, chargé deux fois plus qu'à l'ordinaire, chanceloit et

commençoit à deux cens pas du bord de deçà à s'enfoncer. Chacun

vouloit bien se sauver, mais pas un ne vouloit se defaire de ses

petits meubles. L'un portoit avec soy la superbe, un autre l'avarice,

un autre la pedanterie et la suffisance, un autre des badineries, des

bagatelles d'amour et de galanterie; mais chacun cherissoit tant ses

pacquets qu'ils eussent consenty d'estre noyez et de mourir de rechef

plustost que de s'en deffaire. Le vaisseau, ainsi surchargé, alloit

perir; mais voicy un accident qui hasta sa perte. Un ajusté de Paris,

qui avoit payé M. Jean Petit pour estre trompé en son horoscope,

l'advise en un coing, qui se cachoit comme fait un mauvais payeur:

Ah! trompeur, imposteur, tu m'as abusé! Tu ne m'avois pas adverty

d'un si prompt depart.... Je devois vivre cinquante-huit ans, et je

suis mort à vingt-huit, si promptement que je n'ay peu dire adieu à

ma maistresse.--Est-ce donc vous, Monsieur, repartit Petit. Ah! mon

Dieu, je ne le sçaurois croire: les astres sont trop reguliers, il n'y

avoit pas un seul point qui vous fust fatal jusques au 58 de vostre

aage. Estes-vous donc mort?--Ouy, affronteur, s'ecrie une vefve; et moy

aussi.... Tu m'avois promis trois hommes, et je n'en ay eu qu'un.--Je

ne sçaurois souffrir cette impudence, Messieurs, dit Petit; jugez si

elle n'a pas eu davantage que je n'avois promis: elle n'en devoit

avoir que trois; elle a anticipé, et en a pris plus de trente. La

vefve, offensée, se jette à ses yeux, et luy arrache le droit, dont il

contemploit les astres. Il la renverse dans l'eau, mais tombe après.

La populace se mutine; on crie aux imposteurs. Mauregard s'escrime

de l'aviron et se fait largue. Les ames tomboient dru et menu dans

le courant du fleuve, si bien que le batteau, presque tout à fait

deschargé, n'eust point esté en danger de perir s'il n'eust desjà pris

eau de toutes parts, estant balancé par les continuelles secousses de

ceux qui fuyoient et s'entrepoussoient.

[Note 214: Rival de Mauregard pour les prophéties. Sa réputation

lui survécut long-temps. En effet, bien qu'il soit donné ici

pour bel et bien mort, nous le trouvons encore nommé parmi les

prophètes en crédit dans une mazarinade: _Catastrophe burlesque

sur l'enlèvement du roi..._ 1649, et, plus tard encore, dans le

_Roman bourgeois_. (V. notre édit., p. 309.)]

[Note 215: Il ne faut pas le confondre avec l'auteur des comédies,

duquel, d'ailleurs, on le distinguoit de son temps en l'appelant

Larivey le jeune, comme on le voit par ce passage de Francion:

«Quand nous étions à Paris, n'as-tu point leu l'almanach de Jean

Petit, Parisien, et celuy de Larivay le jeune, Troyen? Il m'est

advis qu'ils pronostiquoient mes advantures.» (_L'Histoire comique

de Francion_, Paris, 1663, in-8, p. 604, liv. 11.)]

Desjà l'eau victorieuse faisoit couler à fond cette vieille barque,

qui n'avoit point encore ressenty un tel malheur depuis qu'elle a esté

establie en ce passage. Le bonhomme Charon invoquoit tous les dieux,

comme fait un patron dans un extrême desespoir. Mercure y arriva trop

tard; la barque estoit à fonds, et ce pauvre vieillard, quoiqu'il

sceust bien nager, ne se sauva pas sans boire. Mauregard s'en tira

presque à aussi bon marché: il avoit appris à la perfection au port de

Marseille; mais Pierre de Larivey se laissoit emporter au fil de l'eau

et avaloit de grandes gorgées de ce breuvage amer et chaud, et Petit,

accroché par ceste vefve opiniastre, estoit au fond sans pouvoir s'en

depestrer: les femmes ne laschent jamais prise, non plus que ceux qui

les gouvernent, et quoyque Mercure, frappant de sa baguette sur la

rivière, eust fait revenir le batteau à bord et toutes les ames, ces

deux neantmoins, attachées l'une à l'autre, ne paroissoient point, mais

faisoient seulement lever sur l'eau de gros bouillons, si bien que

Mercure fut contraint de faire le plongeon pour les aller querir et les

transporter sur l'autre bord.

Qui a jamais veu une troupe d'Allemands, après avoir vuidé deux ou

trois muids, estendus sur le pavé, remesurer par la bouche le breuvage

qu'ils avoient pris sans mesure, qu'il s'imagine de voir mille pauvres

ames, penchées sur le bord du fleuve d'Enfer, revomir à gros bouillons

les flots qu'elles ont avallez, et rejetter la rivière dans la rivière.

Heureuses en cela que le malheur leur fist oublier toutes les peines

passées et perdre le souvenir de tous les plaisirs qui leur ont esté un

remords éternel! Elles y avoient toutes noyé leurs mauvaises humeurs,

et laissé les pacquets qu'ils aymoient si fort.

Mais les trois astrologues ne peurent oublier leur folie, ny laisser

leurs astrolabes. La judiciaire est une roüille si fort attachée à

l'esprit de ceux qui l'ont pratiquée une fois, que ny l'eau ny le

feu ne sçauroient jamais l'arracher. Après qu'ils se furent un peu

reposez sur le rivage, ils se mirent tous trois de compagnie à faire

chemin vers l'antre de Cerbère. Larivey, qui aperceut ce grand dogue:

Ah! mon Dieu, s'escria-t-il, je dois estre mordu d'un chien; mon

horoscope le marque ainsi. Mais Cerbère ne mord point les ombres: il

les laisse passer sans s'en lever seulement. Ils approchoient de la

haute tour de Tartare, d'où s'entend une horrible confusion de cris

des criminels qu'on y gesne, quand ils apperceurent sur les creneaux

le grand Nostradamus, à qui deux ou trois demons faisoient avaler des

comètes toutes flambantes. Auprès de luy estoit un autre astrologue

attaché à une rouë qui avoit le mouvement perpetuel, et rouloit tout

d'une autre façon que ne font les planettes. Ah! Dieu, dit Mauregard,

quel extraordinaire mouvement! Quel orbe est-ce là? Dieu nous garde

d'estre changez en une telle planette! Un nombre sans nombre d'ames

qui estoient à la question maudissoient et detestoient les propheties

judiciaires: Seducteur! disoit l'une (c'estoit l'ame d'une grande

dame), je suis icy pour t'avoir creu avec trop de superstition; tu

m'avois predit que si je tuois mon mary j'espouserois un prince

souverain. Je l'ay fait, et n'ay vescu qu'un mois depuis, et j'ay

achepté par un crime si detestable les peines eternelles. Un autre

crioit: Ah! que tu as mal calculé! Tu avois pris mon horoscope une

demi-heure plus bas; ma planette estoit plus mal logée que tu ne

disois. Ainsi plusieurs, dans la rigueur des tourmens, n'accusoient

que les judiciaires Larivey, Mauregard et Petit, qui entendoient les

plaintes qu'on faisoit d'eux et de leur science, voulurent s'esloigner

du Chastelet d'Enfer; mais derrière estoit Lethé, à costé le grand

marescage de Stix: ils ne pouvoient ny reculer ny gauchir, il falloit

passer par là. On les a reconnus à leur marque et emprisonnez dans la

tour Noire, où on leur fait leur procez, et Mauregard n'en sera pas

quitte pour les gallères. Vous sçaurez le reste à la première narration

que nous vous ferons de ce pays-là.

_Discours sur l'inondation[216] arrivée au faux-bourg S.-Marcel lez

Paris, par la rivière de Bièvre, le lendemain de la Pentecoste, 1625,

et moyen d'empescher à l'advenir telles inondations et conserver la

dite rivière, à cause de son incomparable proprieté pour les teintures,

nonobstant le destour des sources de Rungis. Plus autre advis pour

l'establissement des tueries, tanneries et megisseries, par le moyen du

destour de la dite rivière au dessus de la ville de Paris._

_A Paris, de l'imprimerie de Jean Barbote, en l'isle du Palais, rue de

Harlay, à l'Alloze._

Variétés Historiques et Littéraires (02/10) Recueil de pièces volantes rares et curieuses en prose et en vers · 第 22 / 53 题