Pendant les premiers jours qui suivirent l'accident, il avait été facile
de soigner Néron. L'animal gisait sans force, presque sans mouvement,
entre la vie et la mort.
On l'avait nourri à l'aide de sondes, combattant la fièvre et
l'affaiblissement des premières heures par les soins incessants que lui
prodiguaient les garçons de piste, puis Giovanni, dès qu'il eût pris son
service à la ménagerie.
Il n'y avait aucun péril à affronter cette bête, qui «ne remuait plus ni
pieds ni pattes» et dont toute la vie semblait s'être réfugiée dans le
regard.
C'était le grand plaisir de Zézette de profiter de l'instant où l'on
ouvrait la porte de la cage pour se faufiler derrière le dompteur.
Elle éprouvait un contentement infini à fouler de nouveau ce plancher, à
considérer, à travers les barreaux, les banquettes vides sur lesquels
une assistance nombreuse l'avait si souvent applaudie.
Elle s'agenouillait près de l'animal, passait ses petites mains dans son
épaisse crinière, tapotant la tête énorme du fauve.
Et quand le pansement était terminé, elle se relevait à regret et il
fallait presque l'entraîner de force hors de la cage.
Bientôt les forces commencèrent à revenir. Le lion put commencer à se
lever et il devint sinon dangereux, du moins imprudent de l'approcher.
Giovanni seul fut dès lors chargé de lui administrer les remèdes.
Un jour, en entrant comme d'habitude, il trouva pour la première fois le
lion debout.
A la vue du jeune homme, Néron poussa un rugissement étouffé, et marcha
au-devant de lui, la gueule menaçante.
Giovanni avait les mains embarrassées. Se sentant sans défense, il
battit en retraite et eut le temps de sortir.
Dès lors, il ne fut plus possible d'entrer dans la cage de l'animal.
Chaque fois qu'il apercevait un homme, son regard étincelait, et il
faisait effort comme pour s'élancer.
Chez lui, la rancune était tenace; on eût dit qu'il s'était juré de ne
plus se laisser approcher par personne.
C'était, du reste, ce qu'avait prédit le vétérinaire, appelé à lui
donner les premiers soins, le soir de l'accident.
Bien que la nature aidât beaucoup à la convalescence du fauve, bien
qu'il fût possible de le remettre désormais à son ancien régime, les
plaies n'étaient pas encore à ce point cicatrisées que des pansements
ne fussent plus nécessaires. Mais devant l'impossibilité de les
continuer, il fallut y renoncer.
Un jour que, vers deux heures de l'après-midi, la ménagerie était
déserte, un garçon de piste accourut tout effaré à la caravane de Jean
Tabary.
--Hein? qu'y a-t-il? demanda celui-ci.
--Ah! patron!... fit l'autre sous le coup d'une émotion indicible, tout
à l'heure, je m'étais absenté de la ménagerie... En rentrant, qu'est-ce
que je vois... Mamz'elle Zézette... dans la cage de Néron!
--Dévorée! dit Giovanni en se levant subitement.
--Non, dit le garçon, bien vivante... et s'occupant à laver, comme elle
vous l'a vu faire cent fois les blessures de Néron avec une éponge
imbibée d'aromates! Et le lion ne bougeait pas!
Giovanni saisit une fourche, suivi de Jean Tabary; il courut à la
ménagerie, passa derrière la toile et se mit en devoir de pénétrer dans
la cage.
Mais avant qu'il eût eu le temps d'ouvrir la porte, Néron s'était
précipité, et, debout contre cette porte, passant ses pattes énormes à
travers les barreaux de fer, il s'efforçait, en grondant, d'atteindre le
jeune homme.
Zézette était toujours debout, tranquille au milieu de la cage, son
éponge à la main.
--Mais c'est stupide, monsieur Giovanni, dit-elle d'un ton très calme,
vous voulez donc vous faire boulotter... Puisqu'on vous dit qu'il ne
veut plus voir les hommes depuis que mon père a failli le tuer!...
--Mais vous, mamz'elle Zézette?...
--Moi?... Il n'y a aucun danger... Il me connaît, et j'ai des jupons!
Et elle revint vers le lion avec une telle assurance que Giovanni en
resta confondu. Il se retira et passa dans la ménagerie.
Néron, la crinière toujours hérissée, le suivait de l'oeil.
--Ne vous montrez pas, dit Zézette, ça l'excite... et laissez-moi
faire...
Elle s'approcha de l'animal, le caressa doucement, le fit s'étendre à
terre et elle continua, très calme, son pansement, comme elle l'avait vu
faire pendant les premiers jours de la maladie.
La bête docile ne remuait pas; elle avait allongé son mufle sur le
plancher et faisait entendre une sorte de renâclement.
--Voilà! dit-elle enfin, en se relevant.
Elle tapota une dernière fois le nez de Néron, se retira à reculons,
entr'ouvrit brusquement la porte et disparut.
Dans toute la ménagerie, ce fut un indescriptible émoi.
--Cette gamine! Quel toupet! Elle avait su calmer et faire obéir un
fauve comme personne, même le plus audacieux dompteur, n'eût oser le
tenter!
Quant à elle, très fière, elle affectait de ne pas comprendre ce que sa
tentative avait de téméraire. A toutes les marques d'admiration qu'on
lui témoignait, elle se contentait de répondre naïvement:
--Ben quoi! Puisque je ne lui fais que du bien!... Un lion, c'est pas
plus bête qu'un autre animal, au contraire!
Et au fond, un secret orgueil la faisait triompher en face de ces Tabary
détestés, qui, eux, n'étaient bons qu'à faire le mal et restaient
parfaitement incapables d'une action pareille à celle qu'elle venait
d'accomplir si simplement.
Mais celui que la nouvelle de l'exploit de l'enfant, toucha le plus
profondément, ce fut François Chausserouge.
Toujours couché tristement au fond de sa caravane, il sortit enfin du
mutisme persistant qu'il observait; il écouta, les yeux noyés, le récit
que lui fit Giovanni et quand Zézette apparut sur le seuil, il ouvrit
les bras, ne trouvant qu'un mot:
--Ma fille!... Ma petite file!...
Et de nouveau il se fit raconter l'affaire par l'enfant, elle-même,
comment l'idée lui était venue d'entrer dans la cage de Néron, quelles
sensations elle avait éprouvées.
Quand elle vint à décrire la fureur qu'avait montrée la bête à la vue de
Giovanni, il l'interrompit:
--Maintenant, dit-il, je comprends et il sera désormais impossible de
faire travailler Néron sans s'exposer à être boulotté... Il a gardé
rancune de la correction qu'il a reçue et il a pris l'horreur de
l'homme... Tu as fait exception parce que tu es une enfant et que tu as
une robe... Désormais, Néron sera aussi docile avec toi qu'il restera
indomptable pour tout autre... Continue à entrer chaque jour avec lui
pour le soigner, mais veille bien à ce qu'aucun homme n'apparaisse aux
abords de la cage pendant tout le temps que tu seras enfermée avec
lui... Il pourrait t'arriver malheur...
--Et quand il sera guéri, dis, papa, tu me laisseras encore lui rendre
visite, pour entretenir l'amitié?
--Oui, après que moi-même, j'aurai pris ma revanche avec lui...
--Mais toi, papa, il te dévorera, puisque tu dis qu'il se souvient.
--Je ne peux pas avoir le dessous, comprends donc! mon amour-propre est
engagé. Il faudra bien que j'en vienne à bout, mais après cette
expérience, je te le laisserai. Ce sera ton lion à toi, pour quand tu
auras quinze ans et qu'on te permettra enfin de reparaître en public.
--Merci, petit père! dit Zézette en baissant la tête, mais la résolution
que son père avait prise de se rencontrer de nouveau avec Néron, la
remplissait d'une crainte instinctive.
Un pressentiment l'avertissait que le fauve, si doux avec elle,
retrouverait en face de Chausserouge sa férocité native. Comme si par
une sorte d'affinité, les rancunes de l'animal eussent eu un écho dans
son âme, elle était sûre qu'un malheur planait, inéluctable, si son père
persistait.
Mais il était toujours au lit, toujours souffrant de ses blessures
longues à cicatriser; elle aurait le temps, et, elle l'espérait, le
pouvoir de s'opposer à une pareille imprudence.
Sur ces entrefaites, le dompteur reçut une visite, qui le troubla
singulièrement.
C'était Romillard, l'ancien directeur des Marionnettes, une des
dernières victimes de Vermieux. Ce petit bonhomme, qui avait jadis joui
d'une situation aisée sur le Voyage, était cauteleux et insinuant.
Chargé de famille et réduit depuis sa ruine à la plus affreuse misère,
il avait fini par trouver une place de régisseur chez Oiselli, au Cirque
des Animaux Savants, mais ses faibles émoluments étaient loin de suffire
à faire vivre sa nichée, qu'il abritait pêle-mêle au fond d'une vieille
caravane à moitié démantelée.
Il devait le surplus à la charité de ses anciens confrères, qui ne
voyaient pas sans pitié un des leurs «dans la mélasse», sachant fort
bien pour la plupart que le lendemain, à la suite d'une mauvaise
campagne, un pareil malheur pouvait les atteindre.
Chausserouge n'avait pas été un des moins pitoyables, et même au temps
de sa plus grande détresse, il avait toujours eu une pièce à glisser
dans la main du vieux forain.
Donc Romillard se présenta, sous le prétexte de venir demander des
nouvelles du blessé, en réalité pour quêter un petit secours. Mais ce
jour-là, il n'avait plus cette attitude humble et obséquieuse qu'il
affectait d'ordinaire. Ses yeux brillaient et il paraissait miné par une
colère sourde.
Après avoir pris des nouvelles du dompteur, il éclata.
--Eh bien! vous savez ce qui arrive... On ne parle que de ça sur tout le
Voyage... Vermieux a disparu!...
Chausserouge eut un sursaut sous ses couvertures.
Louise Tabary, qui était présente ainsi que Jean, échangea un regard
avec son fils.
--Oui, continua Romillard très excité, disparu!... Voilà bien ma
veine!... Trois mois plus tôt et j'étais hors d'affaire, mais quand on a
la guigne...
Chausserouge, pâle d'émotion, avait à demi dissimulé son visage derrière
l'oreiller.
Louise fit un effort pour contenir une émotion secrète:
--- Mais, dit-elle, nous ne savons rien!... Depuis que François est
malade, nous vivons en dehors de tout... Racontez-nous cela?
--Je croyais, dit Romillard, que vous aviez des affairés avec Vermieux?
--Oui, dit Louise, une vieille dette, mais que nous étions parvenus à
liquider, malgré le malheur des temps, il y a quelque temps...
Aujourd'hui, nous sommes quittes...
--C'est ce qui explique que vous n'ayez pas été étonnés de ne pas le
voir rappliquer le second dimanche de Pâques, une de ses échéances,
qu'il n'a jamais manquées d'une heure... Bref, voici: vous savez combien
Vermieux était exact... Il passait sa vie dans son patelin... mais tous
les trois mois, on le voyait rappliquer, sa sacoche au ventre, le
portefeuille bourré de tous les billets qu'on lui avait souscrits sur le
Voyage et qu'il s'arrangeait toujours pour faire tomber aux mêmes
dates... Le jour où il apparaissait, il n'y avait pas besoin de
consulter le calendrier... Il dégotait la Banque de France pour la
régularité... Eh bien! cette année, nisco, pas de Vermieux!... D'abord,
on s'est dit:--Bah! il aura manqué le train... où il aura été malade...
à son âge, c'est permis... Il sera là demain! Mais ni le lendemain, ni
les jours suivants, pas de nouvelles... Jugez si on était content de ce
répit, car si la fête marche bien depuis quelques jours, la première
semaine avait été désastreuse et pas beaucoup des débiteurs étaient en
mesure!
--Y en a beaucoup qui l'attendaient? demanda Louise.
--Je vous crois... et j'en connais pas mal à qui ça a tiré une rude
épine du pied... Vous pensez bien que personne n'a osé réclamer... On
était bien trop content... Pourtant, à la fin, y en a un qui s'est ému,
cette vieille crapule de Lamberty... Je l'ai toujours soupçonné d'avoir
des affaires de compte à demi avec Vermieux... Je ne m'étais pas
trompé... C'est lui qui a donné l'éveil!...
--L'éveil! dit Chausserouge haletant, en se soulevant sur un coude.
--Allons, dit Louise, voyons, reste tranquille, François! tu vas prendre
froid.
Elle se leva, força le dompteur à se recoucher en lui glissant à
l'oreille:
--Tais-toi et laisse-moi faire!
Puis elle revint et, pour donner une diversion à l'émotion qu'elle
lisait également sur le visage de Jean:
--Ça vous donne soif, Romillard, de parler comme cela! dit-elle
simplement. Vous prendrez bien un verre de vin?
--Ma foi! c'est pas de refus!
Et quand ils eurent trinqué:
--Voyons, dit Louise, continuez votre histoire... Ça nous intéresse!...
Vous disiez que Lamberty avait donné l'éveil... Comment ça?
--Il a écrit au pays pour savoir du nouveau... Et voilà où l'affaire se
corse... Vermieux, très bien portant, a pris le train dans la mâtinée de
dimanche de bonne heure, et il aurait dû être à Paris vers huit heures
et demie ou neuf heures... Personne ne l'a vu... Naturellement, à la
gare de Lyon, son arrivée n'a pu être remarquée au milieu de tous les
autres voyageurs... Aucun accident n'est arrivé sur la ligne pendant la
route... Vermieux serait donc à Paris... Pour qui le connaît, il est
inexplicable qu'il n'ait pas paru, sinon le soir même, du moins le
lendemain, sur le Voyage... Bref, sa trace est perdue à partir de son
départ de l'Auvergne...
Louise Tabary ne bronchait pas.
Elle profita d'un moment où Romillard s'interrompait pour vider son
verre:
--Est-on bien sûr, dit-elle tranquillement, qu'il a pris le train...
--On a montré à Lamberty, à la gare de Lyon, le seul billet venant de la
station de Vermieux et qui a été exactement remis à l'employé chargé de
contrôler la sortie... On est donc sûr que le vieux a accompli son
voyage sans encombre, mais depuis?...
--Dame! opina Louise, Vermieux avait l'air d'un marchand de cochons, il
était toujours cousu d'argent... Ça s'est peut-être vu... et dame! le
canal n'est pas loin... On peut bien l'avoir foutu à l'eau pour le
voler... Il y a tant de crapules dans le monde...
--Lamberty est allé à la Morgue... On n'a rien retrouvé!
--Bah! il reviendra sur l'eau dans neuf jours... Ça sera un débarras
pour le Voyage, voilà tout... Est-ce qu'il a de la famille, ce vieux
magot?
--Il n'a plus qu'un cousin, avec qui il vivait en assez mauvaise
intelligence, mais comme ce petit monsieur a l'intention d'hériter, il a
déposé une plainte au procureur de la République de Riom... et
aujourd'hui la Sûreté marche. On n'est pas venu vous demander des
renseignements?
Il y eût cette fois un silence plein de gêne. Personne ne répondit à
cette question dangereuse.
--Voilà que la nuit tombe, dit Louise, pour couper court, je vais
allumer la lampe.
Dans son lit, Chausserouge suait à grosses gouttes. Jean Tabary sentait
un petit frisson lui parcourir les moelles.
--La Sûreté! La Sûreté! répliqua-t-il d'un ton bourru, nous n'avons
rien à faire avec la Sûreté! Que lui dirions-nous de plus?
--Les agents vous demanderont comme à tout le monde si vous aviez une
échéance, un billet à payer dimanche à Vermieux, afin de pouvoir au
moins reconstituer le capital en billets dont l'usurier devait être
porteur, sans compter la monnaie.
La question était épineuse. C'était le point faible, qui pouvait les
faire soupçonner si, par une réponse imprudente, on parvenait un jour à
les taxer de mensonge. Aussi Louise tourna-t-elle la question:
--Et qu'est-ce qu'ont répondu les autres... Ceux qu'on a déjà
interrogés?
--Ma foi, eux pas bêtes, ils ont répondu qu'ils ne devaient rien.
--Mais, hasarda Louise, s'il y a des livres?
--Bah! Vermieux savait à peine lire et écrire... et il ne se fiait à
personne... Il n'y a sûrement pas d'autres preuves que celles qu'il
portait sur lui et bien sur, le petit cousin pourra se taper...
Il y eut dans la caravane un soupir de soulagement. Romillard n'y prit
pas garde et continua:
--C'est pourquoi je vous disais tout à l'heure que j'avais la guigne...
Une occasion unique de me libérer à bon marché, comme les autres et je
la rate! Trois mois plus tôt et j'avais toujours mon théâtre de
marionnettes, au lieu de crever la faim!
--Romillard, dit Louise, vous allez dîner avec nous ce soir. Ça va-t-il?
--Ma foi, je veux bien... mais les petits... qui m'attendent!
--Nous avons un pot-au-feu... Et pour célébrer le retour à la santé de
François et vous remercier de votre bonne visite, nous allons faire une
petite bombance... Quant aux petits, ne vous inquiétez pas! Ils auront
ce soir de quoi bouffer!
Louise tenait à garder Romillard le plus longtemps possible. Elle le
sentait sans défiance, parfaitement renseigné, et il y avait pour elle
un très grand intérêt à ne rien ignorer des détails de cette aventure,
qui passionnait le Voyage.
Aussi la disparition fit-elle les frais de la conversation pendant toute
la soirée. Romillard exhuma des anecdotes où éclatait la rapacité de
l'usurier et la conclusion fut que c'était un grand bonheur pour tout le
monde.
--S'il ne revient pas, dit l'ancien directeur, on pourra dire qu'au
moins une fois le bon Dieu aura été juste; oui, mais ne reviendra-t-il
pas? Pourvu qu'un beau jour on ne le voie pas surgir comme un diable
d'une boite à surprises.
--Je ne le crois pas, dit Louise froidement.
--Mais enfin, si, au lieu d'être un malheur, c'était tout simplement une
lubie ou un truc de sa part... Il peut avoir eu l'envie de se payer un
petit tour de promenade.
--Non, répliqua Louise de nouveau, le Voyage n'a rien à craindre. Je
connaissais beaucoup Vermieux... J'ai eu, et pas pour mon plaisir, je
vous le jure, pas mal d'affaires avec lui... Eh bien! c'était trop en
dehors de ses habitudes...
Chausserouge, qui s'était levé pour faire honneur à son hôte et que ces
propos avaient à peu près rasséréné, remarqua alors que sa fille
Zézette, assise près de lui, ne mangeait pas. Son regard errait, vague
et incertain, de Louise à Jean Tabary, de son père à Romillard; ses
petits doigts avaient des tressaillements nerveux.
--Est ce que tu souffres, ma chérie, tu ne manges pas, tu es malade?
--Non! je ne peux pas... Je n'ai pas faim.
--C'est la suite de son indisposition, dit Louise, si elle est fatiguée,
elle ferait mieux d'aller se coucher.
--Oui, dit tout bas la petite fille à son père, laisse-moi m'en aller,
je n'en puis plus!
Elle se leva et courut se réfugier dans la tente où elle couchait
d'habitude. Là, elle s'étendit sur son lit, la tête enfoncée dans les
couvertures, et elle pleura, toute frissonnante et secouée par la peur.
Ses nerfs, encore malades à la suite de l'épouvante qu'elle avait
ressentie pendant la nuit sinistre, venaient de recevoir une secousse
pareille.
Le cynisme effroyable des assassins parlant, des heures durant, devant
un étranger avec une aisance et une tranquillité telle qu'elle eût été
tentée de croire que le crime n'existait que dans son imagination,
l'avait remplie de terreur.
A chaque minute, elle avait eu la tentation de crier aux Tabary:
--C'est vous qui l'avez tué, Vermieux... Je vous ai vus!
Mais son père, son père était là... aussi coupable que les autres et
qu'il fallait accuser en même temps!
Combien elle était punie de sa désobéissance! Combien ce secret fatal
lui semblait lourd à porter!
Son âme d'enfant s'était transformée. Depuis plusieurs jours, cette
pensée unique l'obsédait et elle en était arrivée à considérer comme une
revanche la révolte de Néron. L'accident de son père, c'était le
commencement du châtiment...
Dans son esprit, le lion devenait un justicier, qui se vengeait de la
mauvaise action à laquelle on l'avait associé, et c'est pourquoi elle
l'abordait sans crainte, elle dont le coeur était pur.
Toute la nuit, elle eut encore la fièvre, et l'indisposition persistant,
Chausserouge qui allait mieux, commença à s'alarmer.
Il se rendait parfaitement compte que sa fille pût être malade, mais il
ne comprenait rien à cette nervosité subite, au changement subit
d'allures de la petite Zézette. Il finit par mettre sur le compte d'un
mal inconnu ces phénomènes inexplicables.
Quant à lui, son état s'améliorait rapidement.
Le médecin l'ayant autorisé à sortir de la caravane, sa première visite
fut pour ses bêtes.
La conversation de Romillard, le temps qui s'était écoulé sans qu'aucun
danger parût se dessiner à l'horizon, l'assurance qu'affectaient les
Tabary avaient fini par calmer ses premières appréhensions.
Louise n'avait rien négligé pour lui rendre la confiance perdue; d'autre
part, les recettes étaient excellentes. Il descendit calme, presque
joyeux.
Il n'avait pas fait dix pas dans la ménagerie qu'un rugissement furieux
se fit entendre. Il leva les yeux.
A sa vue, Néron, dont la crinière s'était hérissée tout entière, s'était
jeté contre les barreaux qu'il s'efforçait d'ébranler sous son effort.
Les crocs menaçants, la gueule écumante, il se tenait debout, puis
s'accroupissait comme pour prendre son élan et bondir sur le dompteur...
puis se redressait d'un coup de reins... Chausserouge s'approcha de la
cage.
L'animal passa ses pattes de devant par dessous les barreaux et,
toujours grondant, il cherchait à attirer l'homme à lui.
--Allons! allons! pas de méchanceté, Néron, dit le dompteur, tout en se
tenant prudemment hors de l'atteinte des griffes du fauve.
Mais il pâlit et fit un pas en arrière. Au moment où son regard se
croisait avec le regard sanglant de la bête, la même hallucination le
reprit, l'effrayante hallucination qui l'avait poursuivi pendant ses
nuits de fièvre et d'insomnie.
Dans ces yeux brillants de colère, il retrouvait l'expression des yeux
de Vermieux... De Vermieux qui renaissait comme s'il se fût incarné dans
le lion!
Dès lors, tout lui parut changé dans la ménagerie; les bêtes que le
rugissement de Néron avait réveillées et qui répondaient à l'appel de
leur redoutable voisin, lui parurent hurler à la mort!
Il lui sembla qu'une sorte d'obscurité envahissait tout à coup la
baraque, illuminée seulement par les éclairs du regard de Néron.
L'étal roulant, le corps déchiqueté de Vermieux, les bras rouges de sang
de Tabary, les chairs pantelantes du vieillard déchirées à belles dents
par les fauves affamés, la scène toute entière du crime se reconstitua
subitement dans sa cervelle et, comme devant un kaléidoscope, toutes les
péripéties défilaient devant ses yeux effarés... Il se sentait
magnétisé, attiré fatalement..
Vermieux lui criait:
--Viens donc!... approche donc, si tu l'oses, assassin!
Et ses jambes fléchissant sur lui... il se laissa tomber sur une
banquette...
Tabary le retrouva là, hébété, l'oeil fixé stupidement dans l'oeil du
lion et une sueur au front.
--Que fais-tu, François? cria le jeune homme frappé de l'attitude
étrange du dompteur.
--Là! fit Chausserouge, là! tiens, vois-tu... le lion!
--Eh bien quoi, Néron?
Et du doigt lui désignant l'animal, le dompteur continua:
--Il est possédé de Vermieux! L'as-tu jamais vu comme cela? Tiens,
regarde, il ne me quitte pas des yeux. S'il pouvait s'élancer! C'est
comme cela depuis le jour... le fameux jour, ajouta-t-il d'une voix
sifflante, en saisissant le bras de Jean Tabary, où malgré moi, tu lui
as donné à manger de la chair... de la chair humaine. Tu vois bien, il
est possédé, je te dis!
--C'est toi qui est fou, mon pauvre vieux! répliqua Jean qui jeta autour
de lui un regard inquiet, tu as la fièvre! Viens, rentrons, ce n'est pas
prudent de rester là...
Il craignait à chaque instant de voir entrer un employé de la ménagerie
à qui une parole imprudente du dompteur pouvait tout révéler. Mais
l'autre s'obstinait.
--Non, je te dis, c'est Vermieux! Néron est possédé par Vermieux!
Il se débattit vigoureusement et parvint à échapper à l'étreinte de
Tabary qui cherchait à l'entraîner.
--Il faut que j'aie sa peau... ou qu'il ait la mienne!...
--Tais-toi! tais-toi! tu déraisonnes!
--Non!... non!... je ne déraisonne pas! Quand j'étais petit, ma
grand'mère, qui était une savante, qui connaissait les choses de la vie,
me l'a répété souvent:
«--Il faut toujours avoir soin des animaux... car on ne sait pas ce
qu'on a à devenir... L'âme des chrétiens passe souvent dans le corps des
bêtes!» Eh bien! Cette fois, l'âme de Vermieux est passée dans le corps
de Néron! C'est le vieux qui me poursuit, qui ne me lâchera jamais... Je
ne veux plus de cela... J'en ai assez!... Je l'ai commencé... je le
finirai!... Je lui emmancherai ma fourche dans le coeur, pour ne plus
voir fixés sur moi, toujours, ces deux yeux-là!... Laisse-moi, je te
dis! Laisse-moi en finir!
Et complètement halluciné, le poing tendu, il marchait à la cage, face
au lion, qui grattait les planches avec ses griffes et lançait avec plus
de fureur, à chaque nouveau pas du dompteur, ses pattes dans le vide, à
travers les barreaux, comme pour saisir et attirer à lui son ennemi.
Enfin, Jean Tabary se révolta. Il n'y avait pas à dire, Chausserouge
était fou, et sa folie dangereuse risquait de compromettre d'autres que
lui. Il fallait à tout prix faire cesser cet accès.
Il passa rapidement entre la cage et le dompteur, saisit face à face son
associé qu'il fit pirouetter sur lui-même. Puis il le poussa devant lui,
sans lui donner le temps de protester.
--Viens avec moi! viens vite! Louise nous attend!
--Mais je te dis que je veux le tuer!
--Louise nous attend! Tu le tueras plus tard!
A chaque enjambée nouvelle, la résistance du dompteur diminuait. Un peu
de raison semblait luire dans son cerveau fatigué à mesure qu'il
s'éloignait, maintenant qu'il ne subissait plus l'attraction dangereuse
du regard du fauve.
Tabary parvint à le faire rentrer à la caravane.
--Que s'est-il passé? demanda vivement Louise en considérant les deux
hommes, l'un Chausserouge, atone et affaissé, l'autre, Jean, nerveux et
tremblant d'émotion.
--Il s'est passé, dit le jeune homme, que ce bougre-là va nous faire
arriver de sales histoires... Est-ce que je ne le trouve pas, divaguant
dans la ménagerie, en train de raconter l'affaire... Il regardait Néron
et croyait voir Vermieux!... Heureusement qu'il n'y avait personne là,
sans quoi... C'est de la folie!...
--Diable! il faut le surveiller, dit Louise, d'un ton très bas. Ne dis
rien devant lui, s'il est fou, il ne faut pas l'exciter.
Cependant Chausserouge passait longuement sa main sur ses yeux, sur son
front, comme pour se rappeler. Il regardait alternativement sa
maîtresse, Jean Tabary.
--Est-ce que, par hasard, j'ai dit des bêtises?... interrogea-t-il. Je
ne me souviens pas!
--Oui! dit Jean, un peu de fièvre seulement, tu croyais voir Vermieux!
Couche-toi et tu sais, je ne te permettrai plus de sortir avant d'être
complètement rétabli.
--Ah!... fit le dompteur d'un ton soumis.
Il s'étendit sur son lit, la tête tournée vers le fond. Jean Tabary prit
sa mère à part.
--Tu sais, je ne suis pas tranquille du tout... mais pas du tout!...
Avec cela, pas moyen de consulter un médecin... ni de le faire placer
dans un asile!... Vois-tu qu'il nous vende dans un accès de
somnambulisme... Sûr, il doit avoir une fêlure depuis son accident. Une
fêlure par là! ajouta Jean en se frappant le front du doigt.
--Nous voilà propres, avec un infirme pareil sur les bras, grogna
Louise. Toute ma vie, ç'aura été la même chose... je n'aurai toujours eu
affaire qu'à des emplâtres... Mais, sois tranquille, celui-là ne nous
compromettra pas... Je lui serrerais plutôt le cou pour l'empêcher de
parler!
Et, dès lors, Chausserouge fut soumis à une surveillance attentive de la
part des Tabary. Mais il paraissait avoir recouvré son bon sens; il
agissait, parlait comme avant cette scène d'auto-suggestion qui avait si
fort effrayé Jean.
De temps en temps seulement, comme si une impulsion intérieure dont il
n'était pas maître le faisait mouvoir, il se levait et se dirigeait vers
la porte de la caravane.
--Où vas-tu? demandait Louise en lui barrant le chemin.
--A côté... là... dans la ménagerie... Voir si les bêtes sont bien
soignées...
--Elles ne manquent de rien... Giovanni et mon garçon veillent à tout...
--Mais, je voudrais voir... les recettes... s'il y a du monde aux
représentations...
--Plus tard!... Quand tu seras mieux portant... Ne crains rien... On te
rendra compte de tout, ici, mais le médecin ne veut pas que tu sortes
encore... Tu attraperais du mal...
Chausserouge fixait sur sa gardienne un regard où se lisait l'hypocrite
résolution de désobéir, de suivre l'idée fixe qui paraissait le hanter à
toute heure sans qu'il s'en expliquât nettement, dès qu'une occasion
propice se présenterait et il retombait dans une sorte d'indifférence,
d'hébétude dont rien ne pouvait le sortir.
Le mal empira si rapidement, fit en si peu de temps tant de progrès
qu'il devint bientôt évident aux yeux de tous qu'une lésion devait
s'être produite dans le cerveau du dompteur, lésion qui lui enlevait la
plénitude de ses facultés.
Il en vint à se désintéresser de tout ce qui n'était le souci exact de
la vie matérielle; il restait des journées plongé dans une apathie
effrayante, sans prononcer une parole; son regard ne trouvait
d'expression que lorsqu'il entendait prononcer le nom d'une de ses
bêtes, ou que le bruit de leurs rugissements parvenait jusqu'à lui. Il
tendait alors l'oreille, et comme s'il répondait à un appel, il se
levait automatiquement, faisait deux pas en avant... et il fallait
l'autorité de Louise ou la volonté brutale de Jean pour le faire
rasseoir.
Zézette suivait avec effroi les progrès du mal qui dévorait son père,
mais elle aussi gardait un mutisme bizarre, ne manifestant aucun
étonnement d'un changement tellement brusque qu'il avait stupéfié tout
le monde.
Un jour qu'elle revenait de faire sa visite accoutumée à Néron, qui
allait maintenant tout à fait bien, elle trouva dans la caravane un
médecin en train d'examiner son père.
Louise Tabary avait fini par avoir peur de la responsabilité qui lui
incomberait si elle persistait à garder son malade en charte privée.
Quelque danger qu'il put en résulter, elle avait enfin pris le parti de
faire revenir le docteur et elle avait profité d'un moment où
Chausserouge lui paraissait plus calme.
S'il parlait, maintenant que la démence ou tout au moins l'inconscience
du dompteur était bien constatée, il serait toujours facile de mettre
ces divagations sur le compte de la maladie.
Mais Chausserouge se laissa examiner sans mot dire.
Elle raconta en détail au médecin toutes les excentricités, les
hallucinations auxquelles le dompteur paraissait en proie depuis
quelques jours; elle s'arma de courage et poussa l'audace jusqu'à
l'instruire en particulier de la fascination que paraissait exercer sur
lui son lion Néron.
--Dernièrement, dit-elle, un individu nommé Vermieux, que Chausserouge
a beaucoup connu, a disparu. On a lieu de croire qu'il a été
assassiné... On retrouvera sans doute son cadavre, un beau jour, dans
quelque coin... Or, depuis la semaine qui a suivi son accident...
Chausserouge, chaque fois qu'il se trouve en face de Néron, croit revoir
Vermieux. Il prétend que l'âme du vieux bonhomme est passée dans le
corps de l'animal... Il se figure que Vermieux l'appelle... et il veut à
toute force entrer dans la cage... Or, comme le lion a gardé contre lui
une rancune abominable, vous concevez quel danger il y a... Si nous
perdions le malheureux François de vue, un seul instant, il se ferait
dévorer sûrement...
Cet aveu adroit de la part de Louise Tabary, pour le cas où un soupçon
germerait jamais dans l'esprit de quelqu'un, mit le médecin sur la voie.
--Vous dites qu'il a été en proie à ces hallucinations quelques jours
après son accident? demanda-t-il.
--Oui... Mais dès les premiers jours, il avait commencé à divaguer. Nous
avions mis d'abord ces propos incohérents sur le compte de la fièvre,
mais, à mesure que les blessures se cicatrisaient, l'inconscience a
augmenté, et positivement aujourd'hui, il nous fait assister à de
véritables actes de folie.
Le docteur déclara alors que ces explications confirmaient son
diagnostic.
En dehors des plaies de la face, les crocs de l'animal, en comprimant la
tête du malheureux dompteur, avaient causé une dépression des os du
crâne.
De là les troubles cérébraux qui enlevaient à Chausserouge toute
responsabilité et oblitéraient sa raison.
--Il n'est pas encore dangereux pour les autres... à moins que, dans un
moment de crise, il n'échappe à votre surveillance et ne cause par son
inconscience un malheur irréparable en ouvrant par exemple la cage des
fauves; mais, pour plus de sûreté, à votre place, je m'adresserais au
commissaire de police pour obtenir son admission dans un asile où il
recevrait les soins appropriés à son état... Je vais, si vous le
désirez, vous délivrer un certificat dans ce sens.
--Nous l'aimons tant! pleurnicha Louise, qui, si elle voulait bien
consulter un médecin, ne se souciait nullement d'attirer sur la
ménagerie l'attention de la police et de confier un malade si dangereux
à des étrangers qui pourraient, un beau jour, prendre au sérieux ses
divagations.
--Dans tous les cas, je vous ai prévenus, dit le médecin en se retirant,
et j'entends dégager ma responsabilité personnelle.
--Nous prenons tout sur nous, monsieur le docteur!
Maintenant, dans leurs entretiens, les deux Tabary ne prenaient plus la
peine de dissimuler l'impatience avec laquelle ils attendaient une
aggravation dans l'état de Chausserouge.
--Après tout, disait cyniquement Jean, une fêlure, ça ne se remet pas.
Et le pauvre François est bel et bien foutu... Ah! mon Dieu! le plus tôt
que ça sera fini, mieux ça vaudra pour lui... et pour nous! C'est pas
une existence de vivre comme une véritable brute, avec des idées fixes
qui peuvent compromettre l'établissement tout entier et, pour nous, de
rester toujours sous le coup d'une parole imprudente qu'il prononcerait
dans un moment lucide!... Ah! non, franchement, il vaut mieux en finir!
--Si encore, dit Louise qu'une réflexion profonde paraissait absorber,
si encore, sa loufoquerie ne devait mettre que lui en danger... On le
laisserait aller dans la ménagerie... et se débrouiller avec Néron...
avec Vermieux comme il dit, surtout si c'était la nuit!...
Jean Tabary regarda longuement sa mère.
--C'est vrai, dit-il tout à coup, qu'un accident est si vite arrivé!
Ils n'échangèrent pas un mot de plus. Chausserouge, à ce moment, se
réveillait. Il porta la main à sa bouche et balbutia:
--J'ai faim!
--Allons, la mère, dit joyeusement Jean Tabary, tiens, c'est un bon
signe, un malade qui demande à manger. Ça me fait plaisir, mon vieux
François, de te voir comme ça reprendre goût aux bonnes choses.
--Et le médecin... qu'est-ce qu'il t'a dit en partant? demanda le
soupçonneux dompteur en descendant du lit sur lequel il était étendu.
Est-ce que je pourrai bientôt sortir de nouveau?
--Oui, dit Jean, il te trouve beaucoup mieux et il espère qu'avec deux
ou trois jours de repos...
La figure du dompteur s'éclaira. Il murmura:
--Deux... deux... ou trois jours!... comptant machinalement sur ses
doigts, les yeux levés au plafond avec un sourire empreint d'une joie
profonde, qu'il cherchait toutefois sournoisement à dissimuler en
pinçant les lèvres.
Deux... ou trois jours de repos!... Pour lui cela voulait dire dans deux
ou trois jours, recommencement de la vie ancienne avec les émotions des
entrées de cages, les retentissants coups de gueule du bonisseur, les
applaudissements de la foule... Mais surtout, surtout... la revanche à
prendre avec Néron dans l'oeil duquel il fallait à jamais éteindre le
regard obsesseur de Vermieux... Ce regard qui perçait la toile de la
caravane, vrillait la cloison de la caravane pour le poursuivie,
étincelant et vengeur, jusque dans son sommeil...
Et c'était cette préoccupation unique dont se moquait Tabary, qui le
hantait obstinément... qui le rendait indifférent à toutes choses...
Oui, oui... Jean avait beau rire... Vermieux n'était pas mort
complètement... Vermieux revivait dans le corps de cette bête... et il
n'achèterait, lui Chausserouge, sa tranquillité qu'au prix de la mort de
Néron!...
Il l'avait manqué une première fois... Il serait la seconde fois plus
heureux... Et alors, pour toujours délivré de ce cauchemar, il le
sentait, il renaîtrait à la vie...
Il éprouvait la sensation physique d'un fardeau qui lui écrasait les
épaules... S'il faisait quelques pas, il marchait courbé en deux, ainsi
qu'un vieillard, comme s'il succombait sous un invisible poids...
Il lui arriva une fois, un jour qu'il envisageait par la pensée l'issue
tant espérée et attendue, de dire à haute voix, en secouant les épaules
et en se redressant d'un coup de reins:
--Oh! tiens, vois-tu... APRÈS... je serai léger comme une plume... Je
sauterai... je danserai... Oh! je serai heureux!...
--_Après_... quoi?... demanda Jean intrigué.
--Après... rien!... répliqua Chausserouge en retombant dans son mutisme
et en courbant à nouveau sa haute taille.
Et en même temps, il baissait sournoisement les paupières, furieux de
s'être vendu, apportant dans cette comédie l'hypocrisie du malade, qui
voit des ennemis, ou tout au moins des gens dont il faut se défier, dans
tous ceux qui l'entourent.
Et pour donner le change complètement, craignant d'être deviné et qu'on
ne prit de nouvelles mesures pour l'empêcher de mettre son rêve à
exécution:
--Et Giovanni?... Comment va-t-il?... Es-tu toujours content de lui?
--Très content!... Et le public lui fait fête!
Pendant la semaine qui suivit, Chausserouge se renferma dans une
immobilité et un mutisme plus absolus que jamais. Il affecta d'être pris
pendant des jours entiers d'un besoin de sommeil intense, et surtout le
soir, à l'heure où, le jour tombant, la ménagerie reste déserte, les
employés s'absentant invariablement pour aller boire l'absinthe chez le
mannezingue prochain; ou bien à partir de minuit, lorsque la
représentation dernière terminée, chacun se retire pour aller se coucher
ou souper dans un cabaret proche de l'établissement.
Mais il ne dormait que d'un oeil. A chaque instant, tremblant d'être
pincé, comme un enfant qui craint d'être pris en flagrant délit de
désobéissance, il soulevait doucement la tête, pour s'assurer que Louise
veillait ou Jean Tabary.
S'il se trouvait seul un instant dans la caravane, il se levait, ouvrait
la porte avec des précautions infinies, jetait un coup d'oeil autour de
la roulotte, mais une ombre, un bruit de voix suffisaient pour
l'arrêter... le faire revenir sur ses pas et reprendre son immobilité
première.
Il ne voulait agir qu'à coup sûr, certain de n'être pas dérangé, ni
ramené de force à la caravane, comme cela lui était arrivé une fois.
Et alors quand, délivré de toute entrave, il pourrait enfin assouvir sa
haine et sortir vainqueur, comme il n'en doutait pas, de son duel
solitaire avec le lion, quel triomphe pour lui!
On ne l'accuserait plus d'être fou... et Tabary lui-même serait obligé
de reconnaître qu'il avait eu raison de le remercier, lui qui était
complice du même crime, de les avoir délivrés à tout jamais de la
présence détestée et menaçante de ce Vermieux de malheur!
Plus le temps s'avançait, plus l'impatience de Chausserouge augmentait.
A chacun des rugissements qui parvenaient jusqu'à lui:
--Il m'appelle! pensait le dompteur... et je ne suis pas là... Je ne
puis pas lui répondre!
Alors, pour donner le change, pour se soustraire enfin à la surveillance
dont on l'entourait incessamment, malgré la promesse réitérée qu'on lui
avait faite de le laisser sortir après «deux ou trois jours de repos»,
il simula un changement d'allures, affecta de penser comme Tabary, de
traiter de lubie la préoccupation qui l'avait obsédée jusque-là...
--Maintenant je vais bien, disait-il d'un ton saccadé, je vais tout à
fait bien... Je ne souffre plus!... Je suppose que maintenant ni le
docteur, ni vous, ne voyez plus d'inconvénient...
--Je suis bien contente de te voir debout et l'esprit net... répliquait
Louise. Enfin nous allons donc pouvoir reprendre bientôt notre bonne
petite existence d'autrefois, mais il ne faut rien précipiter...
Attendons de pouvoir célébrer comme il convient ton rétablissement
complet, sans crainte d'une rechute...
Mais elle ne se méprenait pas sur ce mieux apparent.
Les yeux de Chausserouge gardaient toujours leur éclat fiévreux, ses
mains avaient des tremblements nerveux et la simulation était flagrante.
--Écoute, Jean, dit-elle à Tabary, je crois que le moment est venu de le
laisser tranquille... Il est aussi atteint qu'avant... mais comme on le
croit guéri ou à peu près, personne ne pourra nous accuser d'avoir été
imprudents... s'il arrive malheur... Laissons-le donc faire!... Nous le
surveillerons seulement sans en avoir l'air... Il ne s'agirait pas qu'il
commit une gaffe dont puissent pâtir d'autres que lui... S'il écope,
tant pis... ou tant mieux... à ton choix!
--Tant mieux! dit Jean cyniquement.
Le soir même, après dîner:
--Mon vieux François, dit-il, après la représentation, c'est-à-dire vers
minuit, nous devons, ma mère et moi, aller souper chez Oiselli... Te
voilà devenu grand... Je pense que tu seras raisonnable... Si tu avais
besoin de quelqu'un, tu appellerais Fatma... Du reste... nous ne
resterons pas longtemps... à deux heures nous serons de retour... Je
peux compter sur toi?
Le visage du dompteur exprima une joie indicible. Il pétrit fébrilement
dans ses doigts une croûte de pain et répondit en haussant les épaules:
--Il y a longtemps que tu pourrais me laisser libre et tranquille...
puisque je te dis que je suis guéri... Les médecins sont des
imbéciles!...
Chausserouge, resté seul dans la caravane, attendit avec impatience que
l'heure fut venue de livrer ce combat suprême qui devait le délivrer à
tout jamais de l'obsession terrible.
Pendant tout le cours de la représentation, il resta attentif au fond
de sa roulotte, aux bruits divers qui parvenaient jusqu'à lui.
Quand après le fracas des applaudissements saluant l'exercice final,
éclatèrent les rugissements des fauves, excités par l'odeur et la vue
des viandes saignantes que le boucher promenait sur l'étal roulant, le
dompteur eut un sourire.
--Il m'appelle!... murmura-t-il. Tout à l'heure, n'aie pas peur, va, je
serai là!
Craignant d'être surpris par Jean, il se glissa tout habillé dans son
lit et feignit de dormir.
La représentation terminée, Louise entra avec son fils pour se préparer
à sortir, ainsi qu'ils en avaient prévenu François.
Dès le premier coup d'oeil, Louise acquit la certitude que son amant
cherchait à les tromper. Elle se pencha vers lui, ne reconnut pas dans
la respiration haletante du dompteur, le souffle régulier du vrai
dormeur. Elle n'aperçut pas les habits pendus à la patère, selon
l'habitude.
Pour ne rien laisser paraître, elle dit presque haut de manière à être
entendue de Chausserouge:
--Il pionce bien tranquillement... nous pouvons partir!
Puis elle se pencha à l'oreille de son fils:
--Il ne dort pas... Il attend notre départ... C'est sûrement pour ce
soir... filons vite!
Tous les deux descendirent, mais au lieu de prendre le chemin de la
baraque d'Oiselli, ils contournèrent leur établissement et sans être vus
de personne sur ce champ de foire désormais silencieux et désert, ils
s'introduisirent sous l'auvent.
De là, en soulevant la portière, leurs regards pouvaient plonger dans
l'intérieur de la ménagerie.
Ils attendaient en silence depuis un quart d'heure environ, quand dans
l'angle opposé une lueur scintilla.
Chausserouge venait de soulever un pan du tour de toile et il s'était
introduit furtivement, une lanterne sourde à la main.
Dans le rayon de lumière projeté, son ombre se mouvait confusément. Un
instant, il s'arrêta, respira longuement, comme si ses poumons étaient
soudain réconfortés par cet air rempli d'émanations animales.
Puis il reprit sa marche, explora les coins et recoins de la ménagerie
et sûr enfin d'être seul... et libre, il se dirigea vers la cage de
Néron.
Mais l'animal l'avait senti; le muffle tourné du côté où il venait,
l'oeil étincelant dans l'ombre, il grondait sourdement.
Chausserouge eut un ricanement en approchant de la bête. Debout devant
la cage, il éleva la lanterne à la hauteur de sa tête et, d'une voix
saccadée:
--C'est moi... et c'est aujourd'hui, mon vieux Vermieux, que nous allons
régler notre dernier compte... Oui... oui! tu peux te battre les flancs
avec ta queue... Tu vas voir si Chausserouge a peur!... Tu vas voir s'il
cane!
Il accrocha sa lanterne à un poteau face à la cage, puis il se gratta la
tête. Il avait besoin de voir clair et cette camoufle-là ne suffisait
pas.
Un dernier coup d'oeil autour de lui.
Décidément, il était bien seul et il pouvait y aller sans danger. Du
reste, ce ne serait pas long et il comptait bien que le combat ne
durerait guère.
On n'aurait pas le temps d'apercevoir du dehors l'illumination et après,
s'en aperçut-on, il serait bien temps de l'empêcher... quand il serait
dans la cage!
Il courut au compteur, l'ouvrit, frotta une allumette et alluma la rampe
de gaz qui courait en face des cages.
Puis il se débarrassa rapidement de son paletot de velours marron et
vêtu seulement de son pantalon et d'une chemise de toile, il s'arma
d'une fourche de fer, et se dirigea résolument vers la porte d'entrée.
Il l'avait entr'ouverte et il allait pénétrer dans la cage, quand un
cri retentit et un bras l'arrêta à son passage.
--Papa! n'entre pas!... Je ne veux pas que tu entres!
C'était Zézette qui, couchée selon son habitude à côté du poney, avait
suivi son père des yeux et arrivait à temps pour l'arrêter au moment où
il allait dépasser le seuil de la cage.
Chausserouge se redressa et repoussant brutalement sa fille:
--Laisse-moi!... cria-t-il. Il faut que je le tue!
Et il entra, la fourche en avant.
Le lion recula d'abord, puis il s'accroupit en grondant, laissa
s'avancer le dompteur et, au moment où celui-ci, levant le bras,
s'apprêtait à le frapper, il s'élança et dans son élan furieux, renversa
le malheureux Chausserouge avant même qu'il eut le temps de se servir de
son arme.
Déjà l'animal s'acharnait sur le corps de son ennemi, le lacérant de ses
griffes, faisant craquer ses os sous ses mâchoires puissantes, quand de
nouveau la porte de fer s'ouvrit et Zézette apparut!...
--Néron! ici, Néron!
Elle s'était presque précipitée sur le fauve, l'avait saisi par la
crinière et de toute la force de ses petits bras, elle le tirait,
s'efforçant de l'arracher de dessus le corps quasi inanimé de son père,
mais en vain...
L'imminence du danger décuplait ses forces. Elle criait d'une voix
étranglée:
--A moi! à moi! au secours! Giovanni!
Mais l'écho seul répondait à sa voix et le lion n'abandonnait pas sa
proie. Enfin, à bout d'expédients, n'en pouvant plus, elle se jeta en
travers sous les pattes et sous la gueule de la bête furieuse, couvrant
de son corps le corps de son père.
Néron renifla un moment, hésita en reconnaissant sa petite amie et se
recula en grondant.
Elle se releva alors, le suivit et le força à se coucher.
--Lève-toi! papa! Lève-toi donc et sors!
Mais Chausserouge restait immobile. En ce moment, Tabary accourut, suivi
de sa mère.
Il avait suivi de loin les péripéties de la lutte sans se rendre compte
exactement de l'issue définitive; mais les cris de la petite fille
l'avaient averti de la victoire du fauve.
--Jean! Jean! cria la petite fille, à moi! Retirez mon père! Je me
charge du lion!
--Tiens bon, Zézette! répliqua Tabary, heureux de trouver un témoin
pouvant attester de son zèle et de la part qu'il avait prise au
sauvetage de Chausserouge.
Il passa derrière la cage et, tandis que Zézette maintenait le lion, il
tira comme il put et mit à l'abri des griffes le corps du dompteur.
Chausserouge était évanoui. On appela à l'aide; des forains, dont la
caravane était proche, accoururent, réveillés par les cris. On
transporta le malheureux dans la roulotte de Tabary. Quand on voulut le
déshabiller, on s'aperçut qu'il avait le ventre ouvert. Les entrailles
s'échappaient; un des bras avait été broyé par la mâchoire du fauve.
Il était à peine déposé sur le lit, qu'un hoquet souleva sa poitrine...
Un soupir s'exhala de sa gorge... et sa tête retomba sur l'oreiller,
tandis qu'une pâleur de cire envahissait son visage. Les paupières
entr'ouvertes laissaient voir les pupilles vitreuses. Une écume
sanglante rougit les lèvres du dompteur.
Chausserouge était mort.
Zézette, dont personne ne s'était occupée, était sortie seule de la cage
du fauve. Elle accourut et s'agenouilla près du lit de son père. Le long
de son poignet, une estafilade lui ensanglantait la main.
--Tu es blessée? demanda Louise.
--Non, rien, répliqua la petite fille, Néron, qui m'a touchée quand je
cherchais à protéger papa!
Et elle embrassait la main déjà tiède du dompteur, qui pendait hors du
lit, sans toutefois qu'une larme mouillât ses paupières.
Cette mort... c'était pour elle l'expiation attendue et inévitable...
Quand elle se releva et que Tabary voulut la prendre pour la reconduire
à sa tente:
-Laissez-moi! dit-elle.
Et dans son regard, la volonté de venger son père apparaissait, son père
que l'influence des Tabary avait perdu...
Jean Tabary, sans comprendre, s'inclina et laissa passer l'enfant,
tandis que Louise, la voix basse et entrecoupée de sanglots hypocrites,
racontait aux assistants terrifiés les détails de l'aventure abominable:
-Ce pauvre Chausserouge... que voulez-vous? il n'avait plus sa tête! Ah!
je me reprocherai toute ma vie de l'avoir laissé seul... Le seul jour...
Franchement... il y a des gens qui n'ont pas de chance et nous sommes de
ceux-là!..