AU ROI DE HOLLANDE.

«D'autres troupes entrent par Nimègue. L'empereur qui, par

ménagement pour Votre Majesté, n'avait pas voulu occuper Amsterdam,

s'est maintenant décidé à y faire entrer ses troupes. Il a regardé

comme un défi le projet de défendre cette ville et les lignes qu'on

a fortifiées autour de son enceinte. Rien ne l'indigne comme ce

projet; en vain on essaye actuellement de le désavouer. L'empereur

en trouve la preuve dans ce que Votre Majesté a dit au chargé

d'affaires de France, qu'elle ferait fermer les portes d'Amsterdam,

afin que les Français ne puissent y entrer que par force, quoiqu'on

ne pût leur opposer que cette résistance passive, qui servirait au

moins à constater la violence dont ils useraient; et ici, que Votre

Majesté me pardonne encore de lui dire des choses si pénibles.

L'empereur se récrie sur cette conduite inconvenable, «dit-il, de la

part de mon frère, d'un prince français, de celui qui devrait

regarder comme son premier titre de français, que j'ai élevé, que

j'ai fait roi. Insulter mes Aigles! fermer les barrières devant

elles! Dans toute l'Europe continentale, depuis le golfe de Finlande

jusqu'au Tage, depuis la Vistule jusqu'à la Sarre, l'Aigle Impériale

est accueillie et honorée, et une telle injure lui serait faite par

la Hollande, conquise par les armes françaises, et dont

l'indépendance est un bienfait de la France!

«Si cette menace, ajoutait l'empereur, avait été faite par

l'Autriche ou la Russie, la guerre en aurait été la suite. Si

c'était le roi de Prusse, ou de Bavière, ou de Wurtemberg, qui se

fût porté à cette indignité, la perte de son trône en aurait été le

résultat. C'est pour la repousser que j'occupe Amsterdam. Je n'ai

aucun intérêt à augmenter le nombre de mes troupes dans la Hollande,

pays malsain, mais il faut punir la folie de ceux qui ont poussé la

témérité jusqu'à calculer le petit nombre de troupes que j'avais

dans ce pays.»

«Sire, je vous exprime d'une manière vive mais vraie l'indignation

de l'empereur. Je crois qu'il est encore au pouvoir de Votre Majesté

de l'apaiser. Que les troupes françaises soient reçues en triomphe à

Amsterdam; que Votre Majesté soit la première à donner l'exemple

d'un accueil honorable et amical; que cet exemple soit suivi; que

les Hollandais traitent les soldats français comme des frères; ils

trouveront en eux des amis.

«Les insultes faites à Rotterdam à des officiers français n'ont pas

moins irrité l'empereur. Il a donné des ordres sévères à l'égard de

cette ville qu'il sait être habitée par des partisans des Anglais.

Le premier écart qu'ils se permettraient serait puni avec rigueur.

«Tels sont, Sire, les motifs de courroux de l'empereur. Il ne

s'apaisera, et Sa Majesté ne recevra quelque ouverture de la

Hollande, que lorsque les fortifications élevées autour d'Amsterdam

auront été détruites, les canons transportés sur les côtes, les

coupables de l'insulte faite à la livrée de l'empereur punis de

mort, le ministre de la police renvoyé, l'ancien bourgmestre

rappelé. Tel est, Sire, le résumé de ce que m'a dit l'empereur.

J'exprime de nouveau à Votre Majesté l'extrême regret que j'éprouve

à lui communiquer ces douloureux détails.

«Je dois actuellement lui parler de la mission de M. Valkenaer.

«Il m'a dit que Votre Majesté offrait de prêter à l'empereur foi et

hommage, comme à son souverain. Sire, cette forme n'est plus de nos

jours, et quant à la dépendance qu'elle exprime, l'empereur, qui la

regarde comme déjà existante de droit et de fait, ne pourrait y voir

une concession. L'empereur, souverain du grand empire, chef de la

ligue continentale, et devenu par la force de ses armes et de son

génie l'arbitre de l'Europe, peut se regarder comme le suzerain de

plusieurs princes, mais il a surtout cette opinion à l'égard du roi

de Hollande, conquête de la France, et il croit devoir exercer des

droits bien plus étendus sur ce pays, que sa position entre la

France et l'Angleterre rend si intéressant pour lui. L'empereur a

même vu dans cette offre la suite de ces fausses idées par

lesquelles il prétend qu'on séduit et qu'on entraîne Votre Majesté,

et qui tendent toutes à isoler la Hollande de la France et à lui

attribuer une indépendance incompatible avec ses devoirs et sa

position.

«M. Valkenaer m'a aussi parlé du tribut auquel se soumettait Votre

Majesté. Sans doute, M. Valkenaer s'est trompé d'époque; il s'est

cru encore au temps du Directoire. L'empereur, fort d'un revenu de

800 millions et d'une réserve de 600 millions, n'a besoin ni

d'argent, ni de crédit, ni de papier. Ce n'est point de l'argent

qu'il demande à la Hollande, ce sont des vaisseaux et des soldats,

conformément au traité. On m'a dit que Votre. Majesté réclamait à ce

prix le commandement des troupes. Que Votre Majesté me pardonne si,

connaissant le profond mécontentement de l'empereur, je n'ai pas osé

placer cette demande sous ses yeux. L'empereur se plaint de ce

qu'aucune condition du traité n'est remplie. Lorsque je lui ai

rendu compte des progrès de vos armements, que me faisait connaître

votre chargé d'affaires, il m'objecta qu'il n'y avait pas un

équipage formé. Lorsque je lui ai soumis la liste des bâtiments

américains dont les cargaisons devaient être mises à sa disposition,

il a observé que ces cargaisons n'étaient pas complètes, que la plus

grande partie en avait été détournée, qu'on avait grossi la liste

des prises faites par nos corsaires, comme si la Hollande voulait

s'acquitter à leurs dépens. L'empereur exige que tout soit rendu.

L'empereur reproche au gouvernement hollandais d'avoir donné des

licences et autorisé par là un commerce interlope blâmable en

lui-même et contraire au traité. Tels sont les motifs des nouvelles

dispositions de l'empereur et de l'entrée en Hollande d'une plus

grande masse de troupes françaises. L'empereur dit qu'il n'a pas

voulu laisser égorger les 6,000 Français qu'il y avait placés. Il

dit encore que dans cette occasion il a dû faire taire la voix de la

nature et tous les sentiments de son coeur pour n'écouter que les

intérêts de son peuple en maintenant tous les droits de son trône.

«Sire, je viens de remplir une tâche pénible, la justice de Votre

Majesté me répond qu'elle ne méconnaîtra pas ce qu'il m'en a coûté.

J'aurais trahi sa confiance et celle de l'empereur si j'avais tenu

un autre langage; mais il m'est consolant de pouvoir ajouter qu'en

donnant à l'empereur la satisfaction qu'il désire, en éloignant les

conseils auxquels il aime encore à attribuer les erreurs et les

torts dont il se plaint, en soumettant à son influence

l'administration de la Hollande, enfin en gouvernant d'après ses

principes et ses voeux, et en restant fermement attachée à son

système, Votre Majesté peut encore reconquérir la bienveillance de

son auguste frère et régner heureux et tranquille en faisant le

bonheur de son peuple, regardé alors comme l'ami et l'allié de la

nation française dont il partagerait les destinées.»

Les Rois Frères de Napoléon Ier Documents inédits relatifs au premier Empire · 第 311 / 358 题