Amsterdam, 23 juin 1810.
«Votre Excellence pourra voir, par l'office ci-joint de M. Roëll
dont je lui remets copie, l'inquiétude que donne au gouvernement
hollandais l'arrivée de nouveau corps français dans le royaume. J'ai
répondu à ce ministre que j'allais transmettre à Votre Excellence
les observations qu'il m'adressait à cet égard et que je
m'empresserais de lui faire connaître la réponse que je recevrais.
«M. Roëll est venu me faire ses adieux. Il m'a dit sur la situation
de son pays et les déterminations du roi des choses fort touchantes
que je ne répartirai point à Votre Excellence, parce que je suppose
qu'elle les aura entendues de sa propre bouche au moment où cette
dépêche lui parviendra, le projet de M. Roëll étant de traverser
Paris pour se rendre aux eaux et de faire une visite à son passage
à Votre Excellence. M. Roëll n'est pas sans doute chaudement dans le
système français et il a des torts en arrière; mais je lui dois
cette justice que, depuis un mois, et particulièrement dans les
affaires de l'insulte faite à l'ambassadeur et des cargaisons
américaines, il a montré beaucoup de rondeur et les obstacles qui
les ont retardées ne sont pas venus de lui. Les affections ne seront
pas, de longtemps peut-être, françaises en Hollande, mais la
conviction et la raison nous ramènent tous les jours quelques
esprits.
«Le portefeuille des affaires étrangères, dans l'absence de M.
Roëll, est confié à M. Van der Heim, ministre de la marine et des
colonies, déjà connu de Votre Excellence par la correspondance de M.
le comte de La Rochefoucauld. C'est un homme d'une grande
expérience, de beaucoup de droiture et d'honnêteté, mais chez qui
les inclinations, les vues et les idées sont bien anciennement
anglaises, et par là difficiles à déraciner. Son département a été
jusqu'à ce moment le plus mauvais de tous par l'esprit qui y règne.
Votre Excellence va pouvoir bientôt juger de ce que pourra sur son
esprit l'empire des circonstances. J'ai eu hier ma première
conversation avec M. Van der Heim. M'abandonnant à peu près le
passé, il s'est arrêté à l'état présent des affaires et m'a fait sa
profession de foi. Il ne conçoit plus qu'un système et qu'une voie
de salut pour la Hollande, c'est de s'abandonner sans réserve à
l'empereur. M. Van der Heim prétend que le roi lui paraît
entièrement arrêté dans cette résolution, et si je dois l'en croire,
la conviction du ministère à cet égard est tellement unanime, que
l'on ne doit plus craindre la déviation de ce nouveau système. Le
temps apprendra quelle confiance on peut placer dans ces
protestations.
«Dans une dernière conférence avec M. Roëll, je lui avais dit qu'il
m'était revenu que l'on continuait à Haarlem de visiter les barques
pour s'assurer s'il ne s'y trouvait pas de Français. Je lui avais
fait sentir tout ce que ces précautions ont de ridicule et
d'injurieux pour Sa Majesté l'empereur, qui, s'il eût été dans ses
desseins d'occuper Amsterdam, y aurait fait entrer ses troupes, non
pas furtivement et dans des barques, mais en plein jour et par les
portes, et combien ces mesures étaient peu d'accord avec ce que l'on
m'avait chargé de transmettre. J'avais ajouté à M. Roëll que, s'il
devait me revenir plusieurs faits de ce genre, je serais obligé d'y
voir cette intention d'insulte et cette attitude hostile prévues par
mes instructions. Le roi, m'a dit M. Van der Heim, informé de mes
plaintes, a sévèrement réprimandé les ordonnateurs des visites et
expressément défendu qu'elles eussent lieu à l'avenir. Je
m'assurerai si les intentions du roi sont remplies.
«M. Van der Heim m'a aussi parlé de son département et des efforts
qu'il faisait pour armer ses trois escadres, dont deux étaient à peu
près disponibles. Il me cita particulièrement celle de M. l'amiral
de Winter, à Helvoët, composée du _Royal hollandais_ et du _Chatam_.
Je lui demandai s'il regardait comme en effet disponibles deux
vaisseaux à trois ponts qui n'avaient pas 200 hommes d'équipage,
quand il en faudrait plus de 600 pour les faire manoeuvrer. Je
venais d'apprendre ce fait d'un officier attaché à l'état-major de
l'amiral. Le ministre parut frappé de l'exactitude de mes
renseignements et se rejeta sur le manque d'argent et la difficulté
des enrôlements, à quoi j'eus encore bien des observations à lui
faire, et il ajouta enfin, qu'au besoin on n'y mettrait des soldats.
«M. Van der Heim me témoigna qu'il croyait au roi le désir de
m'entretenir sur les affaires, et m'assura que je serais reçu par Sa
Majesté, toutes les fois que je le souhaiterais, à Haarlem comme à
Amsterdam. Je me montrai extrêmement sensible à cette honorable
facilité qui m'était donnée. Je répétai à M. Van der Heim ce que
j'avais dit à M. Roëll de mon empressement à me rendre aux ordres du
roi, toutes les fois que Sa Majesté me ferait l'honneur de
m'appeler, mais je lui fis sentir qu'il y aurait de l'inconvenance à
ce que j'allasse déranger le roi pour les moindres affaires, et,
j'ajoutai que, pour l'instant, je n'avais de mon côté, rien d'assez
intéressant à communiquer à Sa Majesté pour m'autoriser à profiter
du privilège qu'elle daignait m'accorder. Je me flatte que Votre
Excellence approuvera ma réserve.
«Je reçois du département des affaires étrangères des plaintes
continuelles contre les douanes françaises. J'ai déjà répondu, et je
vais insister sur ce point, que les douanes n'étant point, comme les
Consulats, placées sous ma surveillance, mais bien sous celle de M.
le Maréchal, duc de Reggio, c'est multiplier très inutilement les
écritures que de m'adresser des réclamations que je ne peux que
transmettre sans prendre aucune part aux décisions qu'elles
provoquent. Mais je dirai en même temps au ministère des affaires
étrangères, que dans les cas où l'on ne pourrait pas s'entendre
entre Utrecht et Amsterdam, et où l'on voudrait s'adresser
officiellement à Sa Majesté impériale et royale, je serai prêt à
transmettre ce qui me serait écrit par le gouvernement hollandais.
«J'ai reçu hier une lettre de M. Roëll par laquelle il m'annonce
l'envoi d'un mandat de 2,000 florins, pour mon droit aux indemnités
des ministres étrangers dans cette cour, en vertu de l'article 5 du
règlement sur cet objet. Cette indemnité remplace les franchises
dont les ambassadeurs jouissent dans les autres cours, mais qui sont
incompatibles avec le système financier de ce pays. Le règlement
fixe cette indemnité à une somme une fois payée de 4,000 florins
pour les ambassadeurs, 2,000 pour les ministres et 1,000 pour les
chargés d'affaires. On s'était donc trompé en doublant cette somme
pour moi, et plus encore en oubliant que je l'ai déjà reçue, il y a
deux ans, à l'époque du premier intérim qui suivit le règlement. Je
viens donc de renvoyer au ministre son mandat, en me bornant à lui
rappeler les dispositions de ce même règlement dont on s'autorise
pour me l'offrir. J'ignore s'il y a eu, dans cette libérale
négligence de la caisse des affaires étrangères, des intentions dont
je pourrais me blesser; mais dans tous les cas, j'ai trouvé plus de
dignité à ne pas en montrer le soupçon.»