Amsterdam, 29 décembre.
J'avais été surpris d'apprendre que Sa Majesté avait terminé
l'affaire de la prise de _l'America_ au moment même où je recevais
la réponse de V. Excellence et avant que ma dernière note ait pu
parvenir au ministre; mais m'étant aperçu depuis longtemps que
toutes les dépêches de V. Excellence étaient ouvertes avant de
m'être remises, je me suis assuré que celle-ci avait eu le même
sort. Il devient donc plus que probable que les ministres hollandais
auront craint de continuer une opposition devenue inutile et auront
engagé le roi à prendre une décision conforme au désir de
l'empereur. Au reste, V. Excellence n'entendra plus parler de cette
affaire, le vice-consul ayant touché les fonds.
Nous terminerons cette curieuse correspondance diplomatique relative
aux affaires de la Hollande en 1808, par deux lettres, écrites les 3
et 24 septembre d'Amsterdam par le prince Dolgorouki, ministre de
Russie en Hollande, à M. le comte de Romanzoff, ministre des
relations extérieures de Russie; toutes deux avaient été copiées à
la poste. Ainsi, M. de Larochefoucauld avait trouvé moyen d'obtenir
des copies de dépêches étrangères importantes. On a vu, par la
lettre précédente, que le gouvernement hollandais agissait du reste
de la même manière à l'égard de la France.
Avant-hier le roi de Hollande arriva vers les huit heures du soir à
Amsterdam et y fut reçu aux plus vives acclamations d'une foule de
peuple immense. Des inquiétudes sur l'état de sa santé, le bruit
qu'on s'était plu à répandre qu'il avait été mandé à Paris pour
assister à une réunion de famille, et plus que cela, un passage mal
rédigé du programme de la fête à célébrer le 2 de ce mois, avaient
fait craindre qu'il n'y viendrait pas, et cette crainte redoubla
l'expression de la joie qu'on a éprouvée à le revoir. La journée
d'hier lui a prouvé à quel point il était aimé; des gens de
différents partis et d'opinions opposées se sont empressés de se
rendre à la cour, et l'on a remarqué qu'il y avait au moins deux
fois plus de monde qu'à la fête du 15 août. Ce jour-là le roi
portait l'ordre de Hollande et celui de la Toison d'or; mais hier il
n'était décoré que du seul ordre de Saint-André. S. Majesté me dit
au cercle diplomatique: «Monsieur le prince Dolgorouki, j'aurai bien
des choses à vous dire la première fois que nous causerons ensemble.
Mon ministre m'a transmis tout ce que l'empereur Alexandre lui a dit
à mon sujet, et j'en suis pénétré de la plus vive reconnaissance; je
n'ai pu aussi qu'être très flatté de la manière dont S. M.
l'empereur a bien voulu distribuer les cordons de Hollande que
j'avais mis à sa disposition; aussi, pour célébrer ma fête, je n'ai
pas cru pouvoir mieux faire que de me décorer de l'ordre de mon
frère Alexandre. J'ai un secret pressentiment que c'est à lui que
nous devons la paix générale. C'est le plus beau rôle à jouer que
celui de pacificateur du monde, et ce rôle lui est réservé. Je fais
continuellement des voeux pour qu'il éloigne de nous toute idée de
guerre.»
M. Roëll me souffla à l'oreille que M. de Six[152] avait dîné chez
l'empereur, mon maître; qu'il avait apprécié cette distinction,
qu'il en était tout glorieux et qu'on avait été enchanté ici de ses
dernières dépêches.
[Note 152: L'ambassadeur de Hollande à Saint-Pétersbourg.]
Le roi revint ensuite à moi pour m'annoncer que le bataillon de
Gorcum serait prêt dans quatre jours. Il m'engagea à être indulgent,
ajoutant qu'il aurait voulu faire davantage, mais que le temps
manquait et qu'il avait pensé qu'il serait plus utile d'en presser
le départ avant la mauvaise saison.
Le ministre de la guerre, faute de logement, a donné hier un grand
dîner dans une auberge. M. Roëll, moins mal logé, a invité chez lui
le corps diplomatique. Les envoyés de Danemark et de Bavière, tous
deux très malades, n'y sont pas venus. S. Majesté voulait dîner avec
les ministres de famille, mais le baron de Munchhausen, envoyé de
Westphalie, eut seul cet honneur, dont l'ambassadeur de France n'a
pas pu profiter, étant attaqué d'une inflammation de la vessie.
Le bal de la cour a été très nombreux et très brillant; les quatre
nouvelles dames du palais ont été présentées. Le roi a paru très
gai, très bien portant et a fort bien supporté les fatigues de cette
journée qui a été terminée par un souper de quatre cents couverts,
auquel cependant il n'assista point. Ma femme et moi nous fûmes
placés à la table de S. Majesté, dont le grand maréchal fit les
honneurs. Le palais, ainsi que les principaux édifices de la ville,
ont été illuminés; les théâtres furent ouverts gratis et 20,000
florins furent distribués aux pauvres.
Deuxième lettre.
Le _Moniteur_ du 13 septembre nous rapporte le discours du comte
Regnault de Saint-Jean-d'Angély relatif à la conscription de 1810.
Déjà, y est-il dit, les côtes de France, de Russie, d'Italie,
d'Allemagne, de Turquie, sont interdites à la Grande-Bretagne.
Comme dans ce passage il n'est pas fait mention des côtes de la
Hollande, on ignore si cette omission provient de ce que les côtes
hollandaises sont censées appartenir à la France, ou bien qu'on ne
les croit pas entièrement interdites à la Grande-Bretagne. Cette
dernière supposition acquiert un plus haut degré de probabilité par
un nouveau décret de l'empereur, qui défend d'introduire en France
les denrées coloniales qu'on pourrait vouloir y faire passer
d'Espagne, de Portugal ou de Hollande. Les bons Hollandais,
scrupuleux observateurs des lois et des ordonnances de leur pays,
voient avec douleur que l'empereur les assimile ainsi aux Espagnols
et aux Portugais, avec lesquels ils n'ont rien de commun. Car il est
bien certain qu'il n'y a aucun rapport ni aucune relation entre la
Hollande et l'Angleterre, à moins qu'on ne regarde comme tels
l'arrivée ou le départ de quelques individus qui, de temps à autre,
parviennent, au risque de leur vie, à se soustraire à la vigilance
des douaniers et des gardes-côtes, ce qui est très rare et ne pourra
jamais être empêché par des mesures plus strictes que celles qu'on
emploie maintenant. Il y a quelque temps qu'un particulier s'étant
jeté dans une nacelle à Sendvaart pour passer en Angleterre, fut tué
d'un coup de fusil par un douanier hollandais. Un autre particulier,
plus heureux, après s'être tranquillement promené le long des dunes
de Schvesingen, s'est précipité à la mer et a gagné un cutter
anglais à la nage. Ces faits prouvent bien à quel point est poussée
la surveillance, puisqu'on est obligé de recourir à des moyens si
violents pour s'y soustraire. Enfin, comme je l'ai déjà dit, il n'y
a ici ni marchandises ni gazettes anglaises, sinon de loin en loin,
et par pièces et morceaux, et le plus souvent arrivant par Anvers.
L'existence de la Hollande paraît à tous égards péricliter de plus
en plus. Onze cent millions de dettes qui absorbent annuellement
quarante millions d'intérêt, et les fortes impositions que le défaut
de commerce met dans l'impuissance d'acquitter, doivent
nécessairement amener dans peu une banqueroute générale. Le manque
de numéraire commence déjà à se faire sentir, ainsi que celui des
lingots d'or et d'argent regardés comme marchandises.