Amsterdam, 28 septembre.
J'avais l'honneur de m'adresser il y a peu de jours à Votre
Excellence pour la solliciter de se servir de toute son influence
auprès de S. M. impériale et royale afin d'obtenir à ce royaume un
accroissement de territoire, en dédommagement des sacrifices énormes
que les habitants ont déjà faits depuis longtemps et font encore
pour la cause commune. J'osais me flatter alors que S. M. impériale
et royale serait convaincue elle-même, d'un côté, de la nécessité
absolue de cet agrandissement, sinon pour nous tirer d'affaire, au
moins pour nous soulager dans l'état pénible où nous nous trouvons;
et que, d'un autre côté, elle serait si intimement persuadée de la
stricte observation du système de blocus dans ce royaume, que
lorsque l'occasion s'en présenterait, elle daignerait manifester son
contentement à ce sujet, comme elle l'a déjà fait une fois, il y a
quelques semaines, à l'ambassadeur Werhuell par l'organe de Votre
Excellence.
J'étais donc loin de prévoir alors que, si peu de temps après, je
serais dans le cas de m'adresser à Votre Excellence sur le coup si
terrible qui vient de nous frapper dans le décret impérial du 16 de
ce mois, contenant une prohibition de faire entrer en France des
denrées coloniales venant de l'Espagne ou de la Hollande, et une
confiscation de tous les bâtiments qui entreraient dans la Suède;
décret qui, en supposant une facilité d'introduction de ces denrées
dans ce royaume et par là même une communication commerciale avec
l'ennemi, a fait la sensation la plus pénible parmi les habitants,
et a presque entièrement détruit l'espoir qu'ils avaient de trouver
dans les dispositions bienveillantes de S. M. l'empereur et roi
envers leur patrie une garantie puissante du prix qu'ils recevraient
un jour des sacrifices auxquels ils se sont assujettis avec tant de
résignation.
En effet, que faut-il de plus pour succomber entièrement sous le
triste sentiment de sa destruction que de se voir assimilé sous
certains rapports à une nation qui, au lieu de reconnaître ce grand
et salutaire but de l'empereur et roi dans la part qu'il prend à
l'amélioration de leur existence, pousse l'ingratitude et
l'aveuglement assez loin pour se déclarer son ennemi ouvert, et de
s'y voir assimilé non seulement dans une communication de
gouvernement à gouvernement, mais dans une pièce qui, par sa nature
même, devait être publique, et par là à la face de l'Europe entière.
Et, si tel est l'effet de ce décret sur la nation, quel ne doit donc
pas être celui qui en résulte auprès de l'auguste frère du souverain
qui l'a rendu? Que V. Excellence veuille juger elle-même. Avoir
satisfait à toutes les demandes qui ont été faites de la part de S.
M. impériale et royale, avoir été même au delà de ses désirs en
allant encore plus loin qu'en France même, et être dénoncée après
cela indirectement, comme manquant de bonne foi, à l'univers entier,
voilà des choses dont l'effet peut bien se sentir mais ne pas se
décrire.
Comme le roi mon maître écrit lui-même à S. M. impériale et royale,
je crois ne devoir pas occuper plus longtemps l'attention de V.
Excellence sur l'effet que le décret dont il s'agit vient de
produire ni sur les observations à faire sur son contenu, puisque M.
le chevalier Bourdeaux, qui aura l'honneur de remettre cette lettre
à V. Excellence, est chargé de faire des représentations à ce sujet.
Je me borne donc à la prier qu'elle veuille bien les recevoir comme
officielles, et qu'ajoutant foi à tout ce que pourra lui dire M.
Bourdeaux sur la manière dont le blocus s'observe dans ce royaume,
elle veuille bien intercéder auprès de S. M. impériale et royale
pour que le décret soit modifié de manière à ce qu'il n'en reste
aucune impression désavantageuse ni pour le roi ni pour ses sujets,
ou que du moins il plaise à S. Majesté de faire voir par un
témoignage public de son contentement et de sa bienveillance à notre
égard, que le but du décret n'a rien qui doive inspirer de la peine
ou de l'inquiétude aux habitants de ce royaume.
Qu'avant de finir V. Excellence me permette de lui transmettre
encore une seule réflexion particulière: c'est que, d'après ma
manière de voir, un sentiment pareil à celui dont j'ai parlé
ci-dessus ne saurait manquer d'être toujours mis à profit par
l'ennemi pour faire naître un mauvais esprit là où il n'existe pas,
et que c'est même une raison de plus pour ceux qui ont de bonnes
dispositions de souhaiter de voir écarter tout ce qui peut produire
un effet si peu désirable.