Nous avons dit que pendant sa longue carrière, si mouvementée, si
singulière, le dernier des frères de Napoléon Ier semble avoir été
condamné par le destin à des vicissitudes plus extraordinaires
encore que celles des autres frères de Napoléon.
Depuis l'abandon de ses États en 1813, il avait passé par toutes les
phases du malheur, conservant toujours une certaine dignité et de la
générosité dans le caractère. La révolution de 1848 allait le faire
remonter aux plus hautes dignités.
Son neveu le prince Louis-Napoléon ayant été élu président de la
République, Jérôme devint un des principaux personnages de l'État,
et pour que rien ne parût manquer à l'originalité de cette destinée
unique de l'ancien souverain, il occupa, pendant les douze ans qui
s'écoulèrent de 1848 à l'époque de sa mort en 1860, les positions
les plus bizarres.
Le président lui rendit son grade de général de division, grade
auquel il avait été nommé en 1806, il y avait quarante-deux ans, en
sorte qu'il devint le plus ancien divisionnaire des armées
européennes. Il eut ensuite le poste de gouverneur des Invalides,
gardien des cendres de son frère déposées à l'hôtel des vieux
soldats. Quelques mois plus tard, le prince Louis, cédant aux
suggestions d'un membre de la famille Bonaparte et croyant être
agréable à son oncle, lui envoya le bâton de maréchal de France. À
la formation du Sénat, il eut la présidence de ce premier corps de
l'État.
Ainsi, de roi, Jérôme était devenu général, maréchal, sénateur.
Singulières transformations pour une tête couronnée!
Marié régulièrement à une noble Florentine, la marquise Bartholini,
qui vint habiter avec lui en France, il se trouvait avoir eu trois
femmes, dont deux existaient encore.
Lorsque le prince Louis mit la couronne sur sa tête, Jérôme devint
prince impérial et fut placé sur les marches du trône. Il reçut à
Paris son fils et son petit-fils Messieurs Patterson Bonaparte, que
l'empereur Napoléon III avait appelés en France et dont le dernier,
beau et brillant jeune homme, entra dans notre armée où il ne tarda
pas à se distinguer.
Enfin, avant sa mort, Jérôme fit un voyage en Bretagne, revit la
baie de Concarneau, dîna dans la ville de pêcheurs, ayant à ses
côtés la mère du matelot (Furic) qui avait sauvé le vaisseau _le
Vétéran_, à laquelle il assura une pension sur sa cassette
particulière. Il put assister au mariage de l'empereur, à la
naissance du prince impérial et à l'union de son fils avec la
vertueuse princesse Marie-Clotilde.
Enfin, dernier bonheur, il put voir la France impériale redevenue la
puissance prépondérante du monde, après les guerres d'Orient et
d'Italie, et il échappa à la douleur d'assister à ses défaites de
1870 ainsi qu'à la chute de sa dynastie par la mort de Napoléon III
et du jeune prince impérial.
Certes, nous le répétons, jamais destinée ne fut plus singulière que
celle de cet homme dont le caractère offre un si étrange mélange de
défauts et de qualités, et qui, malgré ses fautes, montra en mainte
occasion un caractère fier et chevaleresque.