Aix-la-Chapelle, 11 novembre 1813.
Je viens de recevoir le billet que V. Exc. m'a fait l'honneur de
m'écrire pour me prévenir que S. M. le roi se mettra en route cette
nuit pour se rendre au château de Pont-sur-Seine appartenant à S. A.
I. Madame Mère, ce lieu ayant été jugé convenable pour la résidence
du roi par S. M. l'empereur. Après les communications verbales que
j'ai eu à faire à V. Exc. et après la connaissance que j'ai eu
l'honneur de donner directement à S. M. des intentions de l'empereur
mon maître, il ne me reste qu'à répéter que les volontés de S. M.
I., telles que M. le duc de Bassano me les a fait connaître par une
dépêche du 4 novembre envoyée par courrier, sont positives sur deux
points; le premier que S. M. s'établisse dans un château des
départements de la Sarre, de la Roer ou du Rhin-et-Moselle; et le
second qu'elle y fasse venir la reine. Cette dépêche ajoute que les
intentions de S. M. impériale sont déterminées par des
considérations telles que, si le roi ne s'y conformait pas,
l'empereur serait obligé de prendre des mesures pour en assurer
l'exécution.
Mon devoir, Monsieur le comte, se bornait à faire bien entendre à S.
M. que telles sont les volontés de son auguste frère. Je ne puis
m'écarter de ce devoir, quelles que soient les communications
directes que le roi a pu recevoir depuis. Après avoir satisfait,
dans cette circonstance pénible, autant qu'il était en moi, à ma
responsabilité et à ma conscience, il ne me reste qu'à rendre compte
à mon gouvernement de la détermination que le roi a prise.
Le brusque départ de Jérôme de l'armée en 1812, après l'ordre secret
de l'empereur dont le prince d'Eckmülh s'était si brutalement
prévalu, avait irrité Napoléon contre son frère au point de
l'empêcher d'avoir pour lui les mêmes égards qu'autrefois.
Les lettres du baron Reinhard, empreintes d'une grande vérité, ses
rapports secrets n'étaient pas de nature à ramener l'harmonie entre
les deux frères. Napoléon n'écrivait plus que très rarement, et pour
les affaires de politique et de guerre, à Jérôme. Il lui refusait
les moyens de soutenir, de sauver la Westphalie, ne s'attachant qu'à
la conservation des places-fortes (comme celle de Magdebourg) qui
pouvaient jouer un grand rôle dans son système.
À la fin de 1813, la désobéissance du roi aux ordres qu'il lui avait
fait donner par le duc de Bassano pour sa résidence, ordres dont
Jérôme s'était affranchi, malgré tout ce qu'avait pu faire et écrire
l'empereur, le froissa de plus en plus. Les choses en arrivèrent à
ce point que ce dernier ne voulut recevoir à Paris ni son frère ni
la reine Catherine, qu'il aimait et estimait beaucoup.
Jérôme partit d'Aix-la-Chapelle avec quelques personnes de sa suite
le 11 novembre 1813, malgré les représentations du baron Reinhard,
pensant bien que Napoléon n'userait pas de violence pour le retenir.
Il passa quelques instants au château de Pont-sur-Seine chez Madame
Mère et rejoignit sa femme chez le roi Joseph, au château de
Mortefontaine, près Senlis.
Le 29 novembre, il fit demander à l'empereur de le recevoir.
L'empereur refusa. Alors Jérôme, qui avait fait l'acquisition du
joli château de Stains, près Saint-Denis, une des causes, on l'a vu,
qui avaient mécontenté l'empereur, fut avec sa femme y fixer sa
résidence.
Napoléon quitta Paris pour se rendre à l'armée. L'impératrice
Marie-Louise lui ayant témoigné le désir de voir Jérôme, il lui
défendit de recevoir le roi et la reine de Westphalie. L'impératrice
adressa le 4 février 1814 à Joseph, lieutenant-général du royaume,
la lettre ci-dessous:
Paris, 4 février 1814.
Mon cher frère, je reçois à l'instant une lettre de l'empereur du 2
qui me défend, comme réponse à la mienne, de recevoir sous aucun
prétexte le roi et la reine de Westphalie, ni en public ni
incognito.
Je vous prierai donc, mon cher frère, de leur peindre tous les
regrets que j'ai de ne pouvoir les voir demain et de croire à la
sincère amitié avec laquelle je suis, mon cher frère,
Votre affectionnée soeur,
Signé: LOUISE.
Joseph, ayant demandé à Napoléon quelques jours plus tard de lui
faire connaître ses intentions à l'égard de Jérôme, reçut la lettre
suivante:
Nogent-sur-Seine, le 21 février 1814.
Mon frère, voici mes intentions sur le roi de Westphalie. Je
l'autorise à prendre l'habit de grenadier de ma garde, autorisation
que je donne à tous les princes français; vous le ferez connaître au
roi Louis. Il est ridicule qu'il porte encore un uniforme
hollandais. Le roi Jérôme donnera des congés à toute sa maison
westphalienne. Ils seront maîtres de retourner chez eux ou de rester
en France. Le roi présentera sur-le-champ à ma nomination trois ou
quatre aides-de-camp, un ou deux écuyers et un ou deux chambellans,
tous Français; et pour la reine deux ou trois dames françaises pour
l'accompagner. Elle se réservera de nommer dans d'autres temps sa
dame d'honneur. Tous les pages de Westphalie seront mis dans des
lycées et porteront l'uniforme des lycées. Ils y seront à mes frais.
Un tiers sera mis au lycée de Versailles, un tiers au lycée de Rouen
et l'autre tiers au lycée de Paris. Immédiatement après, le roi et
la reine seront présentés à l'impératrice et j'autorise le roi à
habiter la maison du cardinal Fesch, puisqu'il paraît qu'elle lui
appartient, et à y établir sa maison. Le roi et la reine
continueront à porter le titre de roi et de reine de Westphalie,
mais ils n'auront aucun Westphalien à leur suite. Cela fait, le roi
se rendra à mon quartier-général, d'où mon intention est de
l'envoyer à Lyon prendre le commandement de la ville, du département
et de l'armée, si toutefois il veut me promettre d'être toujours aux
avant-postes, de n'avoir aucun train royal, aucun luxe; pas plus de
quinze chevaux; de bivouaquer avec sa troupe, et qu'on ne tire pas
un coup de fusil qu'il n'y soit le premier exposé.--J'écris au
ministre de la guerre et je lui ferai donner des ordres. Il
pourrait, pour ne pas perdre de temps, faire partir pour Lyon sa
maison, c'est-à-dire une légère voiture pour lui, une voiture de
cuisine, quatre mulets de cantine et deux brigades de six chevaux de
selle; un seul cuisinier, un seul valet de chambre avec deux ou
trois domestiques, et tout cela composé uniquement de Français. Il
faut qu'il fasse de bons choix d'aides-de-camp; que ce soient des
officiers qui aient fait la guerre et puissent commander des
troupes, et non des hommes sans expérience comme les _Verduns_, les
_Brugnères_ et autres de cette espèce. Il faut aussi qu'il les ait
tout de suite sous la main. Enfin il faudrait voir le ministre de la
guerre et se consulter pour lui choisir un bon état-major.
Votre affectionné frère.
La rapidité avec laquelle se précipitèrent les événements pendant le
mois de mars 1814 empêcha sans doute Jérôme de se rendre à l'armée
de Lyon. Il se trouvait encore à Paris lors du départ de
l'impératrice pour Blois le 29 mars. Il la suivit, ainsi que
Catherine qui ne voulut pas la quitter, et n'abandonna Marie-Louise
que quand cette princesse se fut remise elle-même avec le roi de
Rome aux mains de son père l'empereur d'Autriche, à Orléans, le 9
avril. Le 10, la reine Catherine revint à Paris pour voir le prince
royal de Wurtemberg, son frère, qui, à Cassel, avait été comblé par
elle et par son mari. Le prince ne voulut pas la recevoir, et le
vieux roi leur père fit demander à Catherine par son ambassadeur, le
comte de Wintzingerode, d'abandonner son mari. Indignée d'une telle
proposition, la reine répondit par un refus énergique à cette
singulière ouverture.
Elle ne trouva un bon accueil qu'auprès de son parent l'empereur
Alexandre. La proposition du roi de Wurtemberg à sa fille ayant fait
comprendre à cette vertueuse princesse ce que l'on tramait contre
elle et contre son mari, elle ne songea plus qu'à rejoindre ce
dernier. Jérôme de son côté partit pour la Suisse et de là gagna
Trieste, dans les États autrichiens. La reine Catherine quitta
l'hôtel du cardinal Fesch dans la nuit du 17 au 18 avril,
accompagnée du comte de Fürstenstein et de la comtesse de Bocholz.
Des voitures de suite portaient ses domestiques et ses bagages. Elle
se dirigea vers Orléans. Arrivée la nuit à Étampes, elle y trouva un
message de son mari la prévenant que, menacé par le parti royaliste,
il avait cru prudent de s'éloigner au plus vite et qu'il se rendait
à Berne, où il lui donnait rendez-vous. Catherine continua sa route.
En passant à Dijon, elle rencontra l'empereur conduit à l'île
d'Elbe, y reçut ses derniers embrassements et gagna Nemours le 21.
Le 22 avril, en arrivant au relai de Frossard, elle fut arrêtée et
complètement dévalisée par le marquis de Maubreuil, l'ancien
officier aux chevau-légers westphaliens, l'ancien écuyer du roi
Jérôme, l'amant de Blanche Carrega. Forcée de revenir une fois
encore à Paris, la malheureuse princesse ne put se réunir que plus
tard à son mari.
Tous deux se trouvaient à Trieste avec le jeune prince dont la reine
venait d'accoucher (frère aîné de la princesse Mathilde et du prince
actuel Jérôme-Napoléon) lorsqu'on apprit dans cette ville, au mois
de mars 1815, le débarquement de l'empereur sur les côtes de France
et son retour à Paris.
Trompant la surveillance de la police autrichienne, Jérôme, décidé à
rejoindre à tout prix son frère, s'embarqua sur un petit navire, et
à la suite de mille dangers, après avoir vu Murat à Naples, il
parvint auprès de Napoléon qui, cette fois, l'accueillit avec
bienveillance et lui donna le commandement de la 6e division (2e
corps, général Reille) par une décision impériale en date du 3 juin.
Le général de division Guilleminot, un des meilleurs officiers
d'état-major de l'armée, fut désigné pour remplir les fonctions de
chef d'état-major de la division Jérôme. L'ex-roi de Westphalie
reçut deux jours plus tard la lettre suivante de Napoléon: