Arnsberg, dans le grand-duché de Darmstadt, 28 octobre 1813.
J'envoie cette lettre sous le couvert de M. le duc de Valmy; et
comme, lorsqu'elle parviendra à Votre Excellence, vous aurez reçu
celles que, depuis notre retour à Cassel, je vous avais adressées
par l'entremise de M. d'Hédouville, je ne remonterai dans mon récit
qu'à la veille du second départ du roi de sa capitale. Ce ne sera
même qu'un très court résumé, en attendant la direction que Votre
Excellence me donnera pour les rapports qu'il me reste à lui faire.
Dès que le roi eut appris par le colonel Lallemand les événements
militaires jusqu'au 18 et l'arrivée du prince de la Moskowa à
Buttelstadt, il se décida d'autant mieux à partir de Cassel, que
d'un côté il se sentait favorisé par l'embarras de ses finances
auquel il ne pouvait remédier, et que d'un autre côté les rapports
qu'il recevait mettaient hors de doute qu'un nouveau corps ennemi
aussi nombreux était en marche sur Cassel.
Dans la matinée du 26, jour du départ, le canon fut distinctement
entendu à Cassel à deux et à six heures. À six heures, le roi partit
de Napoléonshöhe à cheval, précédé et entouré des troupes qu'il
avait désignées pour former sa garde, et qui étaient composées d'un
bataillon d'infanterie légère, de 2 à 300 grenadiers de la garde, de
60 gardes d'honneur, d'une compagnie de cuirassiers, d'une de
dragons, tous Français, et d'environ cent gardes du corps,
Westphaliens.
Les premières mesures avaient été prises pour se retirer par
Marbourg. Le roi préféra ensuite la route directe de Cologne ou de
Dusseldorf par les montagnes. Celle qui conduit de Napoléonshöhe à
Arolsen étant impraticable pour les voitures, le roi, comme je n'ai
pas l'habitude du cheval, m'engagea à prendre la route de poste et
me chargea de dire au prince de Waldeck qu'il désirait d'être reçu
sans cérémonie et de pouvoir être à Arolsen comme s'il était chez
lui. J'avouerai, Monseigneur, que je ne trouvai aucune difficulté à
porter la cour de Waldeck à se conformer aux désirs de S. M. Le roi
prétend savoir que, lors de la première apparition des Russes, le
prince a fait avec eux un traité de neutralité. Quoi qu'il en soit,
la peur de se compromettre et le malaise où l'arrivée du roi mettait
cette petite cour se sont montrés par plusieurs traits, dont
quelques-uns dans d'autres circonstances mériteraient d'être
relevés.
Nous trouvâmes à Arolsen les ministres de Saxe et de Darmstadt. Le
premier, qui y était avec sa famille, paraissait décidé à ne point
retourner encore en Saxe, le second manifestait le désir de se
rendre promptement auprès de son maître.
Le 27, le roi partit à 7 heures du matin par Jadsbrogne pour
Bridsove dans l'ancien duché de Westphalie, route de neuf à dix
lieues, par des chemins presqu'impraticables. Aujourd'hui, S. M. est
arrivée par Meschede à Arnsberg, capitale du même duché. Demain,
elle se rendra à Iserlohn, dans le grand-duché de Berg, sept lieues;
après demain, sept lieues, à Hagen, où elle attend ses équipages qui
viennent par Paderborn, Lippstadt et Hamm. Le 31, on ira à Lennep,
neuf lieues, et le 1er novembre à Cologne.
Les trois journées depuis Cassel ont été fatigantes pour les
troupes, aussi l'infanterie est-elle restée à Meschede. Ce sera à
Hagen que les troupes se trouveront toutes réunies.
Le roi n'a eu, à ma connaissance, de nouvelles directes de Cassel
que par une seule lettre du général Rigaut. Ce général n'avait plus
laissé d'avant-poste qu'à Liebenau; il comptait évacuer Cassel
aujourd'hui en se retirant par Paderborn; c'est par cette route que
s'est retiré tout ce qui n'a pas suivi le roi. Les ministres sont
partis comme nous, mardi 26, mais à six heures du soir. Le
lendemain, M. de Malartie est arrivé avec eux à Paderborn. Une
escorte de 250 hussards Jérôme-Napoléon les accompagnait; dès qu'ils
ont été passés, les paysans ont commencé à commettre des excès;
quelques Français ont été pillés.
Le général Allix est parti pour la France.
Le 25, le prince d'Eckmuhl était encore à Ratsbourg. Le 21, le
général Lauberdière était rentré à Bremen.
J'expédierai, Monseigneur, cette lettre d'Iserlohn et j'y ajouterai,
s'il y a lieu, ce que la journée de demain pourra apporter de
remarquable.
Le roi n'ayant reçu à Iserlohn aucune nouvelle et la poste n'étant
pas partie, je continue ma lettre d'ici, où S. M. est arrivée à
quatre heures du soir. Ses équipages l'avaient jointe à Hagen. Elle
avait fait à cheval, heureusement, par un temps assez beau, toute
cette route, où nous avons passé par les chemins les plus
abominables que j'aie jamais rencontrés.
Le général Wolff et le colonel Verges, partis le 24 d'Eisenach d'où
ils ont encore ramené 50 cavaliers du beau régiment des
chevau-légers, sont arrivés aujourd'hui de Cassel, qu'ils avaient
quitté dans la matinée du 27. Alors tout y était calme; le général
Rigaut ne paraissait pas encore disposé à partir et l'ennemi, qui
s'était avancé contre lui, paraissait avoir pris une autre
direction.
Le comte Beugnot est arrivé de Dusseldorf pour prendre les ordres du
roi. Ce matin encore, l'intention de S. M. était de se rendre
directement à Cologne; j'ignore si elle en a changé. Comme demain
les troupes doivent se réunir et se reposer à Elberfeld, il est
possible que le roi passe aussi la journée dans cette vallée si
remarquable par les enchantements que l'industrie et la liberté du
commerce y avaient produits.
Le roi étant en correspondance suivie avec M. le duc de Valmy et ne
m'ayant pas prévenu de l'envoi de ses courriers ni de ses officiers,
dont l'un a été expédié au roi de Naples, je dois d'un côté supposer
Votre Excellence déjà instruite du voyage de S. M., et les cinq
jours depuis notre départ de Cassel s'étant passés en route, sans
événements et sans nouvelles, j'ai d'un autre côté jugé inutile de
prendre une voie extraordinaire pour vous transmettre des détails
sans intérêt.
J'apprends à l'instant que M. le comte Beugnot est reparti
subitement pour Dusseldorf et qu'il doit revenir demain, j'en
conclus que le roi aura pris la résolution de partir pour
Dusseldorf, où il pourra en même temps très convenablement laisser
ses troupes.
Ce 31.
M. le comte Beugnot est retourné hier à Dusseldorf, parce que dans
les circonstances actuelles et chargé de l'approvisionnement de
Wesel, il ne peut guère s'en absenter. Le roi passera la journée
ici. Il est un peu incommodé, mais demain il se rendra droit à
Cologne.
J'ai reçu des nouvelles de M. de Malartie de Lippstadt. Il est parti
de Cassel le 26 après les ministres et après avoir mis ordre à tout
ce dont je l'avais chargé. Il a prouvé que si, lors de la première
surprise, il n'avait pas encore l'habitude du danger, il lui avait
été très facile de la prendre; et j'ai lieu d'être satisfait sous
tous les rapports de sa conduite.
J'ai reçu aussi de Mme la princesse de Detmold une lettre qui est un
document très convenable de son dévouement à la Bavière et à la
cause de S. M. l'empereur. Les deux officiers français dont j'ai
parlé à Votre Excellence, chargés d'organiser le contingent de la
Lippe et partis de Cassel le 20, ne sont arrivés à Detmold que le
25. Votre Excellence pensera sûrement qu'en ce moment leur mission a
cessé d'être utile.
Le roi paraît persuadé que le général Rigaut a évacué Cassel le 27.
S. M. craint qu'il ne se soit trop pressé.
J'éprouverai, Monseigneur, un bonheur extrême en recevant les
premières nouvelles qui m'annonceront votre heureuse arrivée à
Mayence. J'attends soit à Cologne, soit auprès du roi, si S. M.
quitte cette ville, les ordres que vous aurez la bonté de me faire
parvenir.