JÉRÔME À NAPOLÉON.

Cassel, 18 décembre 1812.

Sire, je m'empresse d'adresser à Votre Majesté, à l'occasion de la

nouvelle année, mes félicitations et l'expression sincère de mes

sentiments inaltérables. Je serais particulièrement heureux, sire,

si Votre Majesté me permettait d'aller l'assurer de vive voix de mon

tendre et inviolable attachement.

J'attends la réponse de Votre Majesté avec bien de l'impatience.

L'empereur ne permit pas à son frère de se rendre à Mayence pour son

passage. Le jeune roi, de plus en plus affecté de sa disgrâce auprès

de son frère, resta à Cassel, qu'il allait à la fin de 1813

abandonner sans retour.

À la fin de décembre 1812, l'empereur ayant désiré avoir des notions

vraies et confidentielles sur plusieurs des ministres et des

principaux personnages du royaume de Westphalie, M. Reinhard envoya

à Paris, sur chacun de ces personnages, des aperçus curieux et

sincères.

Nous allons faire connaître ce qui concerne les plus en vue de ces

hommes d'État:

Cassel, 29 décembre 1812.

1º M. le comte de WOLFRATH, ministre de l'intérieur, grand croix de

l'ordre de Saxe, commandeur de l'ordre de la Couronne.

Il a commencé sa carrière comme avocat à Brunswick où, par

l'intégrité de son caractère, il s'attira la faveur du dernier duc

qui le nomma d'abord conseiller de la cour, ensuite directeur de la

chancellerie de justice, et à la fin, ministre. À la formation du

royaume, il fut nommé ministre de l'intérieur. Quelque grand et

sincère que fût jadis son attachement à la maison de Brunswick, on

ne peut pas lui reprocher la moindre bévue politique depuis la mort

de son ancien maître. Il est un des plus fidèles serviteurs du roi

de Westphalie dont l'intérêt ainsi que celui du royaume lui sont les

plus sacrés. Il est seulement à plaindre que, par une ancienne

habitude, il soit encore trop attaché aux anciens usages et formes

dont il lui est presque impossible de se défaire. C'est lui qui est

cause que tant d'anciennes choses se conservent encore, lesquelles,

d'après la constitution, ne devraient plus exister. On lui reproche

aussi une lenteur terrible dans les expéditions qui se font à ses

bureaux. Son principe est que les règlements français sur

l'administration intérieure sont excellents pour la France, mais

moins bons pour les peuples d'Allemagne.

Il voudrait admettre partout des restrictions qui produisent un

mélange affreux. Il est un des plus grands admirateurs de

l'empereur. Ceux qui le connaissent particulièrement soutiennent

qu'il l'aime encore plus qu'il n'ose le dire, de crainte de paraître

par là trop bon français et de perdre l'affection du roi qui ne veut

apercevoir en ses ministres que des gens qui lui soient uniquement

attachés. C'est par cette raison même que son influence sur les

préfets, sous-préfets, maires de canton et maires de commune n'a

jamais été avantageuse pour le gouvernement français. Il a toujours

cru devoir leur faire sentir à toute occasion le grand avantage de

n'être pas soumis aux droits réunis, à l'enregistrement, etc. M. de

Wolfrath est un de ceux qui pour faire aimer le gouvernement

westphalien sacrifieraient tout autre intérêt. Les Français attachés

à la Westphalie l'estiment assez à l'égard de son caractère, mais

ils lui reprochent aussi sa lenteur et son entêtement de conserver

tant d'anciennes formes.

2º M. le baron MALCHUS, comte de MARIENRODE, ministre des finances,

commandeur de l'ordre de la Couronne.

Il y a seize ans qu'il n'était que gouverneur des enfants de M. de

Brabeck, près de Hildesheim, par l'intercession duquel il obtint la

place de syndic auprès du chapitre dans cette ville.

Lorsque le pays de Hildesheim, en conformité du traité de

Ratisbonne, fut occupé par les Prussiens, M. Malchus révéla à la

commission prussienne le secret de tous les capitaux que le chapitre

avait eu soin de soustraire aux perquisitions des organisateurs. En

récompense de ce service, le roi de Prusse le nomma conseiller de la

guerre et des domaines en la chambre des domaines à Halberstadt. À

l'époque de la fondation du royaume de Westphalie, M. Malchus

s'empressa de mettre le gouvernement en état de s'emparer de

plusieurs capitaux également inconnus. Le roi le nomma conseiller

d'État, sur la proposition de M. de Bulow, ministre des finances. M.

Malchus sut bientôt gagner la confiance du roi, tantôt par des

propositions financières, tantôt par des sommes qu'il savait faire

entrer dans la caisse royale par ses recherches. Il fut nommé à

plusieurs commissions extraordinaires, entre autres à l'organisation

du pays d'Hanovre. Après cette organisation, il fut envoyé à Paris

pour obtenir quelques avantages dans les domaines. Enfin, lorsque M.

de Bulow fut déposé de la place de ministre des finances, M. Malchus

l'obtint, au grand étonnement de toute la cour qui avait désigné le

conseiller d'État Pichon pour successeur du comte de Bulow. M.

Malchus n'avait jamais été aimé de personne. Sa nomination de

ministre fit une impression désagréable sur tous les employés au

service. Il fut regardé comme une sangsue qui n'épargnerait rien

pour se confirmer dans l'opinion du roi et qui n'oublierait pas non

plus son intérêt particulier.

Le roi le nomma ministre des finances, du trésor et du commerce; il

continua à être à la tête de ces trois départements sans aucun

contrôle; mais cela ne dura pas longtemps. Il fut nommé, au grand

dépit de M. Malchus, un intendant général du trésor public, en la

personne de M. Pichon, conseiller d'État. Tout le monde

applaudissait à cette nomination qui faisait d'autant plus de

plaisir que M. Pichon réunissait tous les suffrages et qu'il était

généralement connu pour le meilleur intendant et le plus

désintéressé serviteur du roi.

J'ai déjà cité dans l'histoire de l'esprit public le désordre qui

règne dans les finances. Les cabales et intrigues qui commencèrent

entre M. Malchus et M. Pichon le mirent à son comble. Celui-ci

voulait introduire l'administration du trésor purement sur le pied

français, tandis que celui-là y voulait conserver les formes

adoptées et se réserver d'y mettre du sien à son aise. M. Pichon,

dégoûté de toutes ces tracasseries, demanda enfin au roi d'être

nommé ministre du trésor. Le roi refusa cette prière, et M. Pichon

donna sa démission qui fut acceptée, au grand triomphe de M. Malchus

et au grand dépit du public. M. Pichon va s'en retourner en France.

Il a la satisfaction d'être le plus estimé Français qui ait été au

service de la Westphalie.

M. Malchus est un homme dont l'égoïsme dépasse toute idée. Pourvu

qu'il réussisse en ses projets particuliers, il servira tout aussi

bien le dey d'Alger que le roi d'Angleterre. Sa souplesse l'aidera à

se pousser partout. Comme il ne doute point que la fin de son

ministère ne soit très proche, il a eu soin de se mettre en état

d'attendre l'avenir sans inquiétude. Il s'est mis en possession du

beau domaine de Marienrode qu'il vient d'acheter au roi, lequel pour

preuve de sa satisfaction, lui a fait encore un cadeau de 120,000

francs. Le public est étonné que M. Malchus ait pu payer la somme

énorme de presque un million de francs le domaine de Marienrode.

Tout le monde sait qu'il n'a jamais eu de fortune. On dit qu'il a

gagné par les manoeuvres de papiers publics dont il réglait les

chances.

M. Malchus a pour habitude de relancer sur la France les demandes

qu'il fait au peuple westphalien. Les besoins de l'armée lui servent

toujours de prétexte, et comme cette armée, dit-il, n'existe que

pour l'empereur Napoléon, c'est à celui-ci que les Westphaliens

doivent s'en prendre.

Il est vrai qu'il est difficile d'avoir toujours à sa disposition

les sommes dont le roi a besoin pour couvrir les frais énormes que

le luxe de la cour et ses autres dépenses exigent. Mais il n'est

pas moins vrai que les mesures de M. Malchus ne sont calculées que

pour les besoins du moment et qu'il est bien loin d'établir un

système financier tel que la Westphalie l'exigerait.

3º M. SIMÉON, ministre de la justice, commandant de la Légion

d'honneur, grand-croix de l'ordre de Saint-Hubert, grand commandeur

de la couronne de Westphalie.

Il est le plus estimé de tous les ministres. La partie judiciaire va

si bien en Westphalie qu'on croirait que le code Napoléon y est déjà

introduit depuis dix ans.

M. Siméon est réputé très bon français. Il est à plaindre qu'il ne

soit pas à la tête des autres parties de l'administration. Il est

président de la commission du Sceau des Titres.

4º M. le comte de FURSTENSTEIN, ministre des relations extérieures,

secrétaire d'État, grand commandeur de l'ordre de la Couronne,

grand-croix de l'ordre de Saint-Hubert, de l'Éléphant, de

l'Aigle-Noir, des Séraphins, de l'Aigle-d'Or wurtembergeois.

Il a le surnom de Furstenstein de la dotation d'une partie de biens

considérables du ci-devant ministre hanovrien Dide de Furstenstein

que le roi lui a conférés. Au commencement de sa nomination, on ne

doutait point qu'il ne serait le premier favori du roi et le

_factotum_ dans le gouvernement. Il est réellement un des premiers

favoris du roi; mais quant à son autorité, il ne l'emploie jamais

qu'aux affaires qui regardent son ministère, de manière que ses plus

proches parents ne puissent compter sur sa protection. Il a épousé

la fille du comte de Hardenberg, grand veneur westphalien.

5º Le prince Ernest de HESSE-PHILIPSTHAL, grand officier de la

Couronne, grand-croix de l'Aigle-Noir.

Il est le fils du prince Adolphe de Hesse Philipsthal Barchfeld,

prince apanage de l'ancienne maison de Hesse Philipsthal et dont la

fortune a été toujours très médiocre. Il s'est marié avec une

princesse de Hesse Philipsthal d'une autre ligne collatérale de

l'ancienne maison régnante.

Le grand chambellan est un homme sans prétention, loyal et beaucoup

estimé. Il ne peut pas briller par l'étendue de son esprit, mais il

ne manque pas d'instruction. Son attachement au roi de Westphalie

est hors de contestation. Il aimerait également la France s'il y

vivait. Sa soeur est mariée avec le comte Laville-sur-Illion,

gouverneur du palais de résidence. L'un et l'autre ne peuvent pas

être comptés pour des gens qui signifient grand'chose.

6º M. le comte de HARDENBERG, grand veneur, grand-croix de l'ordre

des Deux-Siciles, commandeur de l'ordre de la Couronne, Hanovrien de

naissance.

Il était ci-devant bailli hanovrien à Rotenkirchen et, dans le

dernier temps de l'Électorat, gouverneur du château royal à

Hanovre. Sa fortune est très grande et ses revenus seraient très

grands, s'il était possible d'introduire l'ordre dans son économie.

Malgré ses biens immenses, il n'a jamais d'argent et il emprunte à

tout le monde.

Il a deux frères, dont l'un, le comte de Hardenberg, était autrefois

président d'une cour de justice et membre de la commission du

gouvernement à Hanovre; et l'autre, gentilhomme à la cour de

Hanovre.

L'aîné de ces deux frères a épousé une fille naturelle du dernier

duc de Courlande, et se trouve à présent à sa terre de Rannewitz en

Mecklembourg. Il a sollicité très vivement la place du premier

président de la cour impériale, à Hambourg; aussi, la commission du

gouvernement l'a proposé. N'ayant pas réussi en ce projet à Paris,

il a, à présent, l'intention d'aller à Vienne où son frère, le

ci-devant gentilhomme, a établi un bureau de banquier.

Tous ces trois frères étaient connus autrefois pour être animés d'un

esprit entièrement dévoué à l'Angleterre. Le banquier viennois se

détachait le premier de ce sentiment, croyant avoir raison de se

plaindre qu'on ne l'avançât pas d'après son mérite. Le grand veneur

suivit cet exemple à l'époque de la fondation du royaume de

Westphalie. Il a déclaré publiquement son convertissement politique

en donnant sa fille pour épouse à M. Lecamus, depuis comte de

Furstenstein. Le comte de Hardenberg de Rannewitz, piqué de ce qu'on

n'a pas voulu de lui, conserve encore son dévouement à l'Angleterre.

Sa fille est mariée au jeune comte de Platen, neveu de M. le comte

de Munster, résidant aussi en Mecklembourg. Le voyage de M. de

Hardenberg à Vienne m'a paru, au commencement, un peu suspect; mais

je ne doute plus, d'après les renseignements que j'ai eu l'occasion

de me procurer, qu'il n'ait d'autres intentions qu'à voir s'il

pourra s'associer avec son frère le banquier.

7º M. le comte de BOCHHOLZ, grand officier de la Couronne, grand

maître des cérémonies, conseiller d'État, grand aigle de la Légion

d'honneur, commandeur de l'ordre de la Couronne.

Il est natif de Munster où son père était autrefois prévôt du

chapitre. Il passe pour le plus riche particulier attaché à la cour.

Son inclination innée pour l'Autriche est encore très vive. Il n'a

jamais cru le trône de France bien affermi qu'après le second

mariage de l'empereur. Il est honnête homme et incapable de malices

quelconques.

8º M. de BIEDERSEE, conseiller d'État, commandeur de l'ordre de la

Couronne, Prussien de naissance.

Il était ci-devant président de la régence de Halberstadt, et l'est

maintenant de la cour d'appel à Cassel. Il est honnête homme, mais

un peu égoïste. Son ancien attachement à la Prusse s'effaça sitôt

qu'il se trouva dans une position à ne plus avoir à craindre pour

sa subsistance. La seule pensée d'un changement de gouvernement le

fait trembler, puisqu'il craint d'en souffrir des pertes

particulières. Ce n'est que cette peur qui lui inspire de la

répugnance contre la France. Il passe pour un homme instruit, juste

et très appliqué. La cour d'appel jouit, sous sa présidence, d'une

parfaite réputation. Il n'est pas riche et ne pourra vivre sans être

employé.

9º M. le baron de LEIST, conseiller d'État, directeur général de

l'instruction publique, chevalier de l'ordre de la Couronne. Il est

le fils d'un ci-devant bailli hanovrien qui demeure encore à

Ebstorf, près de Lunebourg.

Il s'est appliqué, dès sa première jeunesse, tellement aux sciences,

qu'il fut déjà jugé un savant avant d'avoir fréquenté l'université

de Göttingue où, ses études finies, il s'établit comme professeur en

droit. Sa renommée de savant lui attira l'attention des ministres de

Bulow et de Wolfrath qui le proposèrent au roi pour conseiller

d'État en la section de la justice et de l'intérieur. Sa

connaissance en écoles et universités lui procura la direction

générale de l'instruction publique.

Il a le grand mérite d'avoir banni des universités westphaliennes

tous ces ordres, associations et agrégations qui s'y étaient

manifestés parmi les étudiants, et lesquels y causaient les plus

grands désordres.

Il a su insinuer également d'une manière très adroite aux

professeurs qu'il ne leur convient pas du tout de se mêler des

affaires de politique. Les universités de Marbourg et de Göttingue

me paraissent être entièrement métamorphosées depuis deux ans. MM.

les professeurs, instruits que la police de M. de Leist les observe

partout, se gardent bien de n'ouvrir leur coeur qu'aux personnes de

la plus intimé connaissance, de sorte qu'il est impossible que les

élèves soient entichés de la fièvre de fronder et se préparer leur

propre malheur, comme à Heidelberg.

M. de Leist est un homme d'une ambition sans bornes: il est plein de

cette présomption dont les professeurs allemands sont si facilement

saisis. C'est son faible de s'entendre louer, et quiconque sait

toucher adroitement cette corde disposera bientôt de M. de Leist. Sa

nomination de conseiller d'État l'éblouissait tellement que dès ce

jour-là son ancien vrai attachement au gouvernement hanovrien

changea en une haine si forte qu'il ne sut trouver des propos assez

durs pour témoigner sa répugnance. Il s'imagina longtemps que le roi

de Westphalie n'avait pas besoin de la protection de la France. Sa

fausse politique l'a séduit même quelquefois, au point de concevoir

les ridicules idées que le gouvernement westphalien ne fût point

obligé de recevoir des préceptes de l'empereur.

Le public l'accuse de fausseté en ses principes et prétend qu'il

serait capable de sottises encore plus grandes, pourvu que le roi

les prît pour marques d'attachement à sa personne.

M. de Leist craint beaucoup que le royaume ne soit incorporé

incessamment à l'empire. L'on a remarqué qu'il parle avec

enthousiasme de la France, depuis que le roi est revenu de l'armée.

Il a pour épouse la fille d'un ci-devant secrétaire du ministère

hanovrien, M. Klackenbring, qui est mort en démence. Sa fortune est

médiocre; son frère unique est secrétaire-général de la préfecture à

Göttingue.

10º M. le comte de MEERVELDT, conseiller d'État, maître-général des

requêtes, commandeur de l'ordre de la Couronne. Il est natif du pays

de Paderborn et fut ci-devant sacristain de la cathédrale de

Hildesheim, place à laquelle ne pouvaient arriver que les nobles

d'un certain nombre de quartiers.

Il est lié avec la famille des comtes de Meerveldt, en Autriche,

sans cependant les connaître personnellement. M. de Meerveldt est un

des plus honnêtes hommes qui entourent le roi. Son aversion pour les

Prussiens en a fait un bon serviteur westphalien. Il fait ses

fonctions avec une exactitude ponctuelle et s'est fait estimer de

tout le monde. Sa fortune est très considérable; il n'est pas marié.

Son attachement au roi de Westphalie est sincère. Il aime moins la

France parce qu'il croit que le roi, son maître, a des raisons de se

plaindre de la France.

11º M. de SCHULTE, conseiller d'État, membre de la commission du

sceau des titres, chevalier de l'ordre de la Couronne. Il est

Hanovrien; son bien de souche est à Burgoittensen, petit endroit

dans le département des Bouches de l'Elbe. Sa fortune est une des

plus considérables du royaume.

Ayant achevé ses études à Göttingue, il fut employé comme auditeur

et puis comme conseiller à la chancellerie de la justice à Stade,

capitale de l'ancien duché de Bremen.

Ensuite, il fit un voyage en Angleterre et obtint d'être nommé

conseiller à la Chambre des domaines, à Hanovre. Du temps de

l'occupation française, sous le gouvernement du général Lasalcette,

il fut nommé membre de la commission du gouvernement, résidant à

Hanovre. À l'époque de la réunion du pays d'Hanovre à la Westphalie,

M. de Schulte fut fait conseiller d'État, à cause de sa fortune

qu'on voulut qu'il mangeât à Cassel.

On ne peut pas lui disputer de l'esprit et de l'instruction; mais il

serait difficile de trouver un homme plus froid et plus fier que

lui. Son aversion pour la France s'est adoucie un peu depuis que ses

biens sont en France. Il est, néanmoins, très sujet à caution, et

quand les circonstances exigeraient jamais de mettre en sûreté les

personnes disposées à soutenir les projets des Anglais ou des

séditieux quelconques, je serai d'avis de ne point oublier M. de

Schulte.

Il s'est marié trois fois: sa première femme fut une demoiselle de

Bothmer, d'Hanovre, dont il a eu une fille; celle-ci étant morte, il

épousa une demoiselle de Busche Munch, fille du feu chambellan de

Busche, à Hanovre, qui est morte en couches; à présent, il a pour

troisième femme la fille du ci-devant général de Wangenheim.

M. de Schulte a touché à chaque mariage des dots considérables, de

sorte que sa fortune en a considérablement grossi. Son oncle est le

général anglais de Schulte, qui a pour résidence la terre de

Burgoittensen.

12º M. le baron de HARDENBERG, conseiller d'État, chevalier de la

Couronne, grand-croix de l'ordre de Sainte-Anne.

Il est le frère du ministre-chancelier de Hardenberg, à Berlin, dont

il partage toujours les maximes et principes. Sa carrière ancienne

fut celle des baillifs hanovriens. Il eut le beau bailliage de

Grohude, près de Hameln, dont il est encore fermier général. Ses

finances sont ordinairement très embrouillées. Ayant pour femme la

soeur du feu ministre hanovrien, de Steinberg, il partageait

l'attachement général de tous les Hanovriens à leur gouvernement;

mais cet attachement a cessé depuis qu'il est persuadé que le pays

d'Hanovre ne sera plus rendu à l'Angleterre.

Il ne voudrait pas que le royaume soit réuni à la France: voilà le

seul point qui lui fasse de la peine. Je réponds cependant qu'il

n'entreprendra jamais rien contre la France.

13º M. de MALSBOURG, conseiller d'État, président de la section des

finances, commandeur de l'ordre de la Couronne. Hessois de

naissance, il fut ci-devant conseiller intime de l'Électeur de

Hesse. Ses compatriotes l'aimaient assez.

En l'absence du ministre des finances, c'est lui qui en tient le

portefeuille. Il est un homme droit et de bonne volonté, mais dans

l'esprit duquel les nouvelles formes ont encore bien de la peine

d'entrer aisément. Il n'est pas marié; sa fortune est médiocre.

Étant avec ses amis intimes, il aime à laisser passer le temps passé

devant son imagination: il le regrette de temps en temps; mais il

est trop honnête homme pour n'être pas un fidèle serviteur du roi.

14º M. le baron de WITZLEBEN, conseiller d'État, directeur général

des eaux et forêts, chevalier de l'ordre de la couronne.

Il est natif du pays de Nassau et fut ci-devant grand veneur à la

cour de Hesse-Cassel. Il fait son service avec exactitude et jouit

de la réputation d'un bon homme. Du reste, c'est un homme qui ne

s'occupe que de son métier et qui est très insignifiant par rapport

à la politique.

Son ancienne carrière était celle de professeur en droit des gens, à

Göttingue, où il était beaucoup estimé. Il est parfait honnête homme

et jouit aussi à la cour d'une très bonne réputation. Le

gouvernement français pourra compter sur la justesse de ses

principes et son zèle à lui être utile.

15º M. le comte de PATJE, conseiller d'État, président de la Chambre

des comptes, commandeur de l'ordre de la Couronne.

Il commença sa carrière comme secrétaire à la Chambre des domaines,

à Hanovre. Ses talents et son application le distinguèrent bientôt

si avantageusement que le roi d'Angleterre le fît venir à Londres

pour concerter avec lui les mesures financières qu'il eut

l'intention d'introduire. Aussi est-il resté fidèle à la partie des

finances jusqu'à la fin de l'existence de l'électorat d'Hanovre.

Lorsque les Français vinrent occuper le pays d'Hanovre en 1803, et

qu'une députation des membres des États fut chargée du gouvernement,

le ministère nomma M. Patje membre de cette députation, dans le

dessein de faire surveiller par lui la conservation des droits

royaux pendant l'occupation française. Les manières insinuantes et

la connaissance parfaite du pays lui attiraient la faveur et la

bienveillance de tous les généraux et des autorités français,

prussiens, russes, hollandais, espagnols, etc., qui venaient occuper

le Hanovre. Ses relations avec le prince de Ponte-Corvo tinrent

d'une vraie amitié.

Pendant la courte apparition que M. de Munster fit dans le Hanovre

en 1805, M. Patje fut nommé conseiller intime du cabinet. En 1809,

le gouverneur général Lasalcette le nomma président de la commission

du gouvernement qui remplaça la députation des membres des États, et

ce fut en cette qualité qu'il se présenta au roi de Westphalie à

l'époque où le Hanovre fit partie de son royaume.

Le roi témoigna beaucoup de confiance à M. de Patje, ce qui fut

cause d'une métamorphose totale qui s'opéra sur le système politique

qu'il avait adopté fidèlement jusqu'alors. D'un très fidèle partisan

anglais, M. Patje devint tout à coup l'ennemi déclaré du

gouvernement des insulaires. Il s'est dévoué si entièrement à la

Westphalie qu'il a oublié même que le royaume tient son existence de

l'empereur. La perte des domaines qu'il a administrés depuis plus de

trente ans lui cause bien du chagrin. Il trouve injuste cette

privation des revenus si considérables et voit avec dépit les

donataires français se mettre en possession de ces domaines sans

lesquels il s'imagine que le roi ne pourra subsister.

M. de Patje se trouve en ce moment-ci à Hambourg où il travaille

avec M. le comte de Chaban à la séparation de la dette publique

entre la France et la Westphalie.

Il est de l'âge d'environ soixante-dix ans. Sa fortune est très

considérable; il n'a qu'une petite-fille, Mlle de Wense, pour

héritière. Son beau-fils, M. de Wense, ancien capitaine hanovrien,

vit en particulier à Hildesheim.

16º M. le baron de BERLEPSCH, conseiller d'État, chevalier de

l'ordre de la couronne.

Hanovrien et ancien président de la cour de justice aulique à

Hanovre. Il a joué un rôle assez singulier à l'époque de la

Révolution française. Sa prédilection pour les révolutions en

général fut si marquée, et ses mesures si inconsidérées commencèrent

à devenir tellement choquantes qu'il fut destitué de sa place et

rayé de la liste des membres des États. M. de Berlepsch alla se

plaindre de cet attentat contre le gouvernement hanovrien à la

chambre de justice de Wetzlar. Le procès a duré jusqu'à la réunion

du pays à la Westphalie où M. de Berlepsch fut nommé d'abord préfet

à Marbourg, puis conseiller d'État. Il est encore aujourd'hui un

terrible raisonneur, surtout quand il s'agit de censurer les mesures

du gouvernement. Quoiqu'il soit assez connu et qu'on n'ait rien à

craindre de ses exploits, je crois pourtant qu'il serait utile de

contenir sa langue, s'il devenait sujet français. Sa fortune est

assez considérable. Il s'est séparé de sa femme qui pendant quelque

temps fît quelque figure par ses poésies, et laquelle s'est remariée

à un nommé Harns, fermier dans les environs de Göttingue.

M. de Berlepsch a l'esprit enjoué et caustique: on se divertit à

l'entendre radoter.

17º M. de REINECK, conseiller d'État, membre de la commission du

sceau des titres, chevalier de l'ordre de la Couronne, préfet de

Cassel.

Il était autrefois conseiller de régence à Aroldsen dans le pays de

Waldeck. C'est un homme qui réunit beaucoup d'adresse à autant

d'instruction. Son administration du département va très bien; il

jouit d'une bonne réputation dans Cassel, mais on dit généralement

qu'il a une grande aversion pour la France. Je ne le connais pas

assez pour en juger avec certitude. On m'a assuré que c'est lui qui,

pour confirmer les Westphaliens dans la confiance de leur

gouvernement, donna toujours des couleurs sombres à la position des

sujets français. On l'accuse d'être cause, par ce tableau, de la

peur panique qu'a éveillée la possibilité d'être réuni à l'empire.

18º M. le comte de SCHULENBOURG, conseiller d'État du service

extraordinaire, grand-aigle de la Légion d'honneur, grand-croix des

ordres de l'Aigle-Noir et de l'Aigle-Rouge.

Sa carrière est assez connue. D'ancien général de la cavalerie

prussienne et ministre d'État, il s'est laissé faire d'abord

général de division et puis conseiller d'État westphalien, parce que

sa terre de Kehnert est située dans le royaume. Il y vit très

retiré, rongeant son dépit contre le monde entier et ne pouvant pas

encore concevoir comment il se soit fait que la Prusse ait pu

succomber à la France. Il ne s'occupe que de l'exploitation de ses

biens et ne voit presque personne. Il ne sera jamais dangereux pour

la France.

19º M. de REIMANN, conseiller d'État du service extraordinaire,

chevalier de l'ordre de la Couronne, préfet du département de

l'Oker, à Brunswick.

Il est né Prussien et était ci-devant employé à la Chambre des

domaines à Minden en qualité de conseiller des guerres. Lorsque la

Prusse prit possession du pays de Paderborn, c'est M. de Reimann qui

fut chargé de l'organisation de ce pays. Il s'en est acquitté

parfaitement, à la satisfaction du gouvernement et de la province. À

l'avènement du roi de Westphalie, il fut nommé préfet et

l'administration de son département pouvait servir de modèle à tous

les autres. Il est à présent à Brunswick où sa présence fut jugée

nécessaire pour mettre un terme aux querelles qui s'étaient établies

entre les Français et les Westphaliens. Il a su trouver les moyens

de parvenir à son but. M. de Reimann est un homme éclairé qui sait

très bien que le sort de la Westphalie dépend de notre empereur. Il

ne s'est jamais compromis ni par des expressions, ni par des faits

inconsidérés.

20º M. le comte DE LEPEL, général de brigade, conseiller d'État,

président de la section de la guerre, chevalier de l'ordre de la

Couronne.

Il est ancien Hessois et a été déjà général au service de l'électeur

de Hesse.

Il n'y a pas de doute que M. de Lepel est beaucoup attaché au roi de

Westphalie; mais il est très douteux qu'il ait les mêmes sentiments

pour l'empereur.

À l'occasion de la séparation des départements hanséatiques, il

s'est permis de si fortes expressions et a pris aussi dans la suite

si peu de précautions en parlant de la France en général, qu'il est

impossible de lui accorder la moindre confiance. Il est détesté à

Cassel pour ses manières rudes et outrageantes. Son orgueil et la

façon dont il en use avec ses subordonnés lui ont attiré une haine

générale. Le roi lui veut du bien. On se disait pendant quelque

temps que la reine ne se sentait aucun éloignement à le voir, mais

ce bruit s'est bientôt perdu.

21º M. DE DOHM, conseiller d'État du service extraordinaire,

commandeur de l'ordre de la Couronne.

Cet ancien ministre prussien s'est fait connaître assez en Allemagne

par le nombre considérable des commissions dont son ancien

gouvernement l'a chargé. Son système en ce temps-là était

entièrement anti-français. Enragé de ce que la Prusse n'ait pas fait

la guerre à la France en 1805, il ne manqua pas de mettre en

mouvement tout ce qui dépendait de lui pour faire réussir celle de

1806. L'issue de cette guerre le força de quitter le service

prussien et d'embrasser celui de la Westphalie puisqu'il avait tout

son bien dans ce royaume. Le roi de Westphalie le traita avec

beaucoup de bonté, il le nomma même ambassadeur à la cour de Dresde.

M. de Dohm ne pouvait cependant résister à l'envie de se retirer du

service. Il obtint la permission du roi de s'en aller dans sa terre

près de Nordhausen où il mène aujourd'hui encore la vie la plus

retirée. Il n'est que Prussien, les autres nations lui sont

indifférentes; il n'aime pas du tout les Anglais. S'il était

possible de rendre à la Prusse son ancienne grandeur, il serait le

premier à y contribuer. Cette espérance échouée, on peut considérer

M. de Dohm comme un être innocent qui ne fera aucun mal. Son rôle

est fini, son âge avancé demande ce repos qu'il a trouvé.

L'année 1813, qui devait être la cinquième et la dernière du règne

de Jérôme, s'annonça à ce prince sous de tristes auspices.

Dans les premiers jours de janvier, Napoléon fit savoir à son frère

qu'il devait réunir à Magdebourg, la place la plus importante de ses

États, un des points essentiels de la base d'opération ou de défense

des armées françaises, des approvisionnements considérables pour une

forte garnison et pour le ravitaillement d'armées d'opération.

Jérôme, tout en protestant de son désir de remplir les volontés de

l'empereur, fit valoir le dénûment complet de la Westphalie, qui

avait fait des sacrifices énormes depuis 1811, son épuisement total,

l'impossibilité absolue de rien faire si on ne lui venait en aide,

soit en lui remboursant ses avances à l'empire français, soit en lui

donnant quelques millions. Longtemps Napoléon fit la sourde oreille,

puis il accorda de mauvaise grâce un faible et ridicule secours de

500,000 francs, réduit à 250,000, dont l'envoi présenta de longues

difficultés. Cet argent arriva trop tard.

La correspondance diplomatique roula d'abord sur l'affaire de

Magdebourg, et comme le baron Reinhard, dans presque toutes ses

dépêches, dans ses bulletins à l'empereur et au ministre des

relations extérieures, duc de Bassano, laissait percer une sorte de

critique sur la conduite de Jérôme, sur ses dépenses inutiles, sur

le luxe de la cour de Westphalie, enfin sur les aventures galantes

du jeune roi, Napoléon, dont toutes les idées étaient alors tournées

à la conservation de ses conquêtes, au maintien de son influence en

Europe, ne pardonnait pas à son frère la légèreté de sa conduite,

disant, non sans quelque raison, que si le roi de Westphalie

trouvait bien de l'argent pour bâtir des châteaux, des salles de

spectacle, et pour faire des cadeaux à ses maîtresses, aux dames de

sa cour, à ses favoris, il en devait trouver, _a fortiori_, pour des

dépenses de première nécessité, d'où dépendait l'existence de ses

États.

Le fait est, néanmoins, qu'un léger sacrifice d'argent de la part de

Napoléon, une bonne division française envoyée à Cassel, eussent

suffi, selon toute apparence, pour sauver Cassel et la Westphalie.

Les Rois Frères de Napoléon Ier Documents inédits relatifs au premier Empire · 第 150 / 358 题