Cassel, 12 mars 1810.
La députation hanovrienne ne sera présentée que demain. Tous ceux
qui la composent, et qu'on dit être au nombre de soixante, ne sont
pas encore arrivés. En conséquence, le roi ne partira
qu'après-demain.
Aujourd'hui s'est faite par M. de Leist, et au nom du roi, la
clôture de la session des États. Le Code de procédure a été la
dernière loi qui leur a été proposée.
Le cortège qui, cette fois, suivra Leurs Majestés à Paris est très
nombreux et très brillant. La reine n'avait emmené que Mmes de
Bochholz et de Loewenstein; hier sont parties Mmes de Keudelstein,
Morio et de Pappenheim; aujourd'hui Mme de Boucheporn. M. de
Marinville et le comte de Meerveldt ont déjà précédé le roi.
Hier a eu lieu la distribution de l'ordre de Westphalie. Tout s'est
passé conformément au programme imprimé dans le _Moniteur
Westphalien_. Le roi a prononcé un petit discours plein de
convenance et de dignité. Celui de M. le comte de Furstenstein sera
probablement imprimé, et j'aurai l'honneur, Monseigneur, de vous
l'envoyer. Plus de cent chevaliers ont reçu la croix et prêté le
serment à genoux devant l'Évangile qui, à la vérité, n'était qu'un
missel catholique. C'était peut-être une supercherie de la part de
Mgr l'évêque de Wend, mais les protestants (et le plus grand nombre
des chevaliers était de cette confession) ne s'en sont pas
formalisés.
Dans une autre lettre au même personnage, du 28 avril, Reinhard
parle des abus commis par des officiers de la cour:
Il existe ici, outre le beau parc de Napoléons-Hoehe, un parc plus
près de la ville qui, de tout temps, a été ouvert au public. Que la
reine ait fait entourer de barrières une partie de celui de
Napoléons-Hoehe et qu'elle l'ait réservé pour ses promenades
particulières, rien de plus naturel, et personne n'y a trouvé à
redire. Mais le parc, qui est au bas de la ville, est devenu presque
tout à fait inaccessible au public. Depuis quelque temps, les
voitures en sont totalement exclues; en été, il n'est ouvert que
pendant les heures les plus chaudes de la journée, et même alors
tous les sentiers en sont interdits. C'est que M. le grand veneur
veut protéger les couvées de perdrix.
Un lièvre ne peut-il plus arriver au marché que muni d'un certificat
d'origine? C'est que M. le grand veneur veut procurer au roi
quelques écus de revenu sur les produits de la chasse.
À quatre lieues de Cassel sont les bains d'Hof-Geismar, appartenant au
roi, assez fréquentés autrefois, et qui les jours de dimanche et de fête
servaient de lieu d'amusement à toute la population à la ronde. Il y
avait deux chambres de bain à bassins: c'étaient les deux plus
agréables; mais l'une d'elles a été couverte de planches parce que M.
l'intendant de la maison voulait y placer l'argenterie dont il n'y
existe pas encore une seule pièce. Un restaurateur à privilège exclusif
est allé s'y établir l'année dernière: il a rançonné cruellement tous
les étrangers. Après avoir fait déserter tout le monde, il a fini par
faire banqueroute. Son successeur, déjà banqueroutier, rançonnera, fera
déserter et finira de même. C'est que M. l'intendant de la maison veut
avoir la gloire d'en tirer un gros bail, sans compter peut-être le pot
de vin. Une troupe française et une troupe allemande jouaient
alternativement dans la même salle. La troupe allemande ne laissait pas
de faire des recettes, lorsque la troupe française allait jouer à
Napoléons-Hoehe. La troupe allemande a été renvoyée. Il n'y a plus de
bonne musique, mais il y a un mauvais ballet. Le parterre est désert et
le public est mécontent, mais toutes ces loges ont été prises par
abonnement, parce que le roi l'a désiré. On dit que le roi y dépense
400,000 francs et qu'ils ne couvrent pas les frais. Mais M. de Bruyère,
directeur du spectacle, avait trouvé que les Allemands, mauvais
observateurs des règles de l'unité, changeaient trop souvent de
décorations.
La raideur des habitants de Cassel, leur peu d'empressement à
construire des maisons et leur avidité à hausser le prix des loyers
avaient déplu au roi. Pour les en punir, sur le conseil de M. le
général d'Albignac, on y a mis en garnison deux régiments, outre la
garde, qui est déjà assez nombreuse. Il en résulte que les habitants
sont écrasés et que les loyers ont renchéri. Cependant on a exempté
d'imposition et de logement de gens de guerre les maisons nouvelles
qui seraient bâties, et il est question de renvoyer les régiments.
Les foires sont un élément assez important du commerce d'Allemagne.
Les époques où elles ont lieu dans les différentes villes sont
combinées. De Brunswick, les marchands vont à Cassel, de Cassel à
Francfort, de Francfort à Leipzig. Malgré l'absence de la cour, la
dernière foire de Cassel a été assez fréquentée et les marchands
n'ont pas été mécontents de leurs ventes. Mais ces marchands, malgré
le débit qu'ils ont trouvé, jurent de n'y point revenir. C'est que
tous leurs profits sont absorbés par les impôts, mis d'abord pour le
roi, ensuite pour la ville, enfin et surtout pour M. de Bercagny.
M. de Bercagny ne néglige aucun petit profit. Tous les joueurs de
vielle, les aveugles, joueurs de violon sont obligés de lui payer
quatre sols par jour, et la musique des rues ne désempare pas. Les
meneurs d'ours et de singes sont de plus assujettis au droit de
patentes. Il y a eu dernièrement au conseil d'État une grave
discussion de plusieurs heures sur tous ces objets d'industrie.
Un misérable pamphlet sur le duc d'OEls, écrit en style de gargotte,
est colporté par une vieille femme à Brunswick. Le général Bongars
en fait une conspiration: il en importune le roi jusque dans Paris
et provoque toute sa sévérité. Il arrache à la faiblesse de M.
Siméon un projet de décret sur les cartes de sûreté.
Il s'agit de donner de la considération aux gendarmes. Un gendarme
abuse de son pouvoir à Goettingue: on lui sacrifie l'Université, et
quatre cents étudiants étrangers la quittent. Cependant, il y a peu
de jours, un gendarme passa la mesure à Marbourg. Il perce de son
sabre un conscrit qui fumait et qui n'avait pas obéi assez vite au
commandement d'ôter sa pipe. Il paraît qu'on a l'intention de faire
fusiller le meurtrier, mais il y a conflit de juridiction, et l'on
ne sait pas encore qui l'emportera de M. Siméon ou de M. le général
d'Albignac. On m'a dit que M. Siméon avait adressé dernièrement au
roi un rapport très véhément contre MM. d'Albignac et Bongars. C'est
peut-être un malheur que M. Siméon ait perdu beaucoup de sa
considération. Il paraît que son influence se trouvera à peu près
circonscrite dans les fonctions de son ministère.
Le roi a écarté M. de Marinville de son cabinet. On dit qu'il a
trouvé des infidélités à lui reprocher. M. de Norvins a demandé et
obtenu son congé. C'est un homme d'esprit et de talent, mais d'une
vanité et d'une prétention excessives. On assure que dans cette
occasion le roi a énoncé une maxime qui me paraîtrait très
dangereuse. Il ne veut, dit-on, avancer que des Français qui, ne
tenant plus à la France par aucun lien, lui soient entièrement
attachés et ne puissent attendre leur fortune que de sa protection.
Ce serait vouloir n'attirer en Westphalie que des aventuriers, et
nous n'en manquerons point; c'est la maxime contraire qu'il serait à
désirer que le roi suivit.
Ceux qui sont revenus de Paris, et quelques autres dont on annonce
le retour prochain, ne paraissent pas avoir été satisfaits de leur
voyage. On cite quelques mots de Sa Majesté Impériale sur le luxe
des habits, sur la rapidité des avancements. Ces mots ont retenti à
Cassel. Qui les aurait dits ici aurait été accusé de mécontentement
ou d'envie. Cependant, tous les Allemands aiment M. Siméon, tous les
Allemands regrettent amèrement la perte du général Éblé. Qu'ils
voient à côté du roi des Français dignes de l'estime et de la
confiance, et capables de quelque indulgence pour les habitudes
nationales, et ils les porteront aux nues.
Je n'ai point encore parlé à Votre Excellence de M. Pichon. Il
s'occupe beaucoup de l'étude des finances du pays: il énonce
quelquefois au conseil d'État des idées saines et qui porteront
fruit. Mais il ne doit pas trop se presser; il a le désir du bien,
mais il est jeune, il est vif, quelquefois tranchant, et il manque
encore d'expérience.
On voit par le tableau tracé dans cette lettre que l'Empereur était
parfaitement au courant de ce qui se passait en Westphalie à tous
les points de vue. Le bulletin suivant du 19 mai 1810 est relatif
aux intrigues du trop célèbre marquis de Maubreuil avec la baronne
de Keudelstein.
Avant-hier, la poste de Cassel a distribué des lettres qu'on dit au
nombre de seize, timbrées de Paris et renfermant une _Épître à
Blanche_. Parmi les personnes qui ont reçu cet envoi se trouvent le
préfet de la police, Mme la comtesse de Furstenstein, le ministre de
France et son secrétaire de légation, Mme la comtesse de
Schoenbourg, amie de Blanche, enfin Blanche elle-même et son mari,
M. Laflèche, baron de Keudelstein, qui, heureusement, se trouvait en
voyage.
Il est inutile de caractériser cette production qui se trouve jointe
à ce bulletin. Elle est calomnieuse en toute hypothèse et elle ne
peut inspirer que de l'indignation.
Quant à l'auteur de ces envois, les soupçons ne peuvent se porter
que sur un M. de Maubreuil, amant de Blanche ou de Jenny, sa
belle-soeur, ou de toutes les deux. On prétend que l'auteur des
envois ne peut être celui des vers, puisque M. de Maubreuil n'en
fait point. On soupçonne un M. de Boynest, aide des cérémonies
renvoyé par le roi; mais on dit que s'il fait des vers il en fait de
plus mauvais que ceux de l'épître. On se souvient que M. de Norvins
en fait d'assez bons; mais on le croit trop homme de bien pour
prostituer son talent dans une pareille circonstance. «_L'indigne
amant de ta soeur_,» c'est M. de Courbon. Pendant le carnaval passé,
dans un des bals de la cour, lorsque tout le monde se fut à peu près
déjà retiré, M. de Maubreuil, qui était alors officier aux gardes,
fit une scène publique à M. de Courbon, en lui reprochant sa liaison
avec Mme Jenny Laflèche. Son emportement ayant passé toutes les
bornes de la décence, le colonel Laville, chargé de la police du
palais, le mit aux arrêts; le duel qui devait s'ensuivre fut empêché
par ordre supérieur, et M. de Maubreuil reçut pour voyager un congé
indéfini, équivalant à une démission. On prétend que ce M. de
Maubreuil qui, d'ailleurs, ne manque pas de courage, est un terrible
amant, et qu'il avait pour coutume de s'introduire le sabre en main
chez quiconque osait adresser la parole aux dames qui étaient ou
qu'il lui prenait fantaisie de déclarer ses maîtresses.
Le prince Repnin avait fait venir de Iéna le docteur Starke, pour
accoucher sa femme. En arrivant, il trouva d'abord à accoucher Mlle
Delaitre, actrice du théâtre westphalien. Il se trouva ensuite
pressé de partir pour accoucher Mlle Jægermann, actrice du théâtre
de Weimar. On prétend que les deux petits princes des deux actrices
sont d'une plus noble extraction que le petit prince russe.
Mme Blanche ne sort point depuis qu'elle est revenue de Paris. Elle
avait annoncé qu'elle resterait chez elle pendant deux mois. _Et
c'était avant la lettre!_
Dans une autre lettre au duc de Cadore, du 26 mai, Reinhard revient
sur la pénurie des finances westphaliennes. «La dette publique de la
Westphalie, écrit-il, sans y comprendre celle du Hanovre, monte,
telle qu'elle est à peu près constatée, à 93 millions; celle du
Hanovre, les répétitions à faire au nom de S. M. l'Empereur, la
feront monter à 180 au moins; et, le Hanovre compris, les revenus du
royaume de Westphalie ne pourront jamais être portés beaucoup au
delà de 40 millions.» Et il ajoute:
Sans parler de ce que, dans les circonstances actuelles, tant de
sources de profits et de revenus sont obstruées, l'État, toujours
pressé par des besoins impérieux, ne peut rien faire pour soulager
ceux qu'il voit dans la détresse; il est même obligé de revenir sur
des soulagements qu'il avait annoncés, et toute sa ressource est
dans les efforts qu'il fait pour répartir également le fardeau.
C'est ainsi qu'après avoir reconnu qu'il valait infiniment mieux
payer par abonnement les frais de table des officiers; après avoir
assigné 1,200 francs par mois au général de division, 700 au général
de brigade, 60 au capitaine et 50 au lieutenant, on a réparti sur la
totalité du département de l'Elbe des dépenses qui, pour la seule
ville de Magdebourg où trois cents maisons restent désertes, montent
par mois à 22,000 francs. On sera obligé d'employer le même
expédient à Brunswick, où le préfet a déclaré que les frais de
logement et d'entretien des gens de guerre amèneraient
l'impossibilité absolue de payer les impôts ordinaires. C'est ainsi
qu'après un décret royal qui proclame une amnistie pour les
conscrits réfractaires dont le nombre avait été très grand pendant
les troubles de l'année passée, le général d'Albignac, annonçant
aujourd'hui que cette amnistie s'applique aux peines et ne s'étend
pas aux amendes, exige de ceux mêmes qui sont rentrés sous les
drapeaux ces amendes qui, pour les seuls districts de la Fulde et de
Paderborn, montent à la somme de 323,000 francs. Encore ces amendes
sont-elles exigées d'après l'ancien tarif qui en fixait le minimum à
250 francs, tandis que le nouveau tarif l'a fixé à 100, après qu'on
eût reconnu l'impossibilité de faire payer une plus forte somme à
des paysans pauvres et ruinés.
Reinhard termine cette lettre en rappelant les éloges que certaines
feuilles publiques «et surtout les gazettes littéraires de
Goettingue et de Halle très répandues en Allemagne» donnaient au roi
pour tout le bien qu'il avait fait à ces universités:
Leist me disait dernièrement: «C'est par l'université de Goettingue
et par l'éclat qu'ils lui ont donné, que Georges II et son ministre,
M. de Münchhausen, ont acquis l'estime dont ils jouissaient auprès
de leurs contemporains et qui a été transmise à la postérité.» Pour
ce qui concerne M. de Münchhausen, l'établissement de l'université
de Goettingue faisait l'occupation de sa vie entière; pour Georges
II, les contemporains et la postérité l'ont sans doute jugé d'après
d'autres données encore; mais il n'en est pas moins vrai que ce que
le Roi a fait pour Goettingue remplit une des pages les plus
honorables et les plus ineffaçables de son histoire.
Une lettre au duc de Cadore du 4 juin donne des détails sur la
répugnance des Hanovriens à fournir des soldats au roi de
Westphalie. Reinhard pense qu'il «faudra user de quelques
précautions pour amener à se soumettre une population qui s'obstine
à ne point renoncer à l'espérance de rentrer sous la domination
anglaise.» Il annonce, d'après le nº 66 du _Moniteur Westphalien_,
une nouvelle vente de 6 couvents dont la valeur était estimée à
2,200,000 francs. «Après les couvents viendra le tour des chapitres;
en attendant, ce sont les capitaux qui s'en vont, et la caisse des
économats restera bientôt à sec.»
Le 12 juin, il revient sur cette grave question des finances
westphaliennes:
Un décret royal daté de Rouen[133] met à la disposition du ministre
des finances une somme de 250,000 fr. à prendre sur le produit de la
vente prochaine des couvents et à négocier en attendant à un demi
pour cent par mois et à un pour cent de commission pour servir à
l'indemnité des donataires impériaux dépossédés auxquels s'applique
l'article 5 du traité du 14 janvier. L'emploi de cette somme ne peut
avoir pour objet que de leur payer les revenus arriérés; et cette
disposition ne saurait être regardée comme un arrangement définitif.
Du reste, M. de Bulow exprime dans ses dernières lettres son regret
extrême d'avoir échoué dans l'ensemble de son projet concernant
l'acquisition des domaines impériaux. Mais il lui reste toujours la
ressource d'allécher les grands donataires par sa fidélité à
s'acquitter de ses engagements envers ceux de 4,000 fr. et
au-dessous; et, sous ce rapport, le refus de céder à la Westphalie
la totalité des domaines me paraît être un bienfait pour les
possesseurs des petites donations.
[Note 133: Jérôme et la reine se trouvaient alors en France.]
Le lendemain, il revenait sur le même sujet:
Je viens de recevoir la visite de M. Malchus et je lui fais une
amende honorable. Nous avons causé longtemps ensemble et j'en ai été
fort content.
Il m'a d'abord donné des éclaircissements satisfaisants sur tous les
objets de réclamation relatifs à son administration. Le solde de ce
qui nous revenait sur les postes et sur les douanes a été
entièrement réglé et acquitté, sans même que l'administration
française ait eu besoin de faire usage de la lettre que je lui avais
écrite. Il m'a expliqué ce qui pouvait avoir donné lieu aux
prétentions des fermiers dont parlait votre lettre du 8 mai. Pour
les charges extraordinaires de guerre les fermiers avaient été
imposés à un tiers et les propriétaires à deux tiers. Après la prise
de possession du Hanovre le gouvernement westphalien déchargea les
domaines et laissa à la charge des fermiers le tiers, comme un impôt
personnel qui ne peut ni ne doit être à celle des donataires. Quant
aux fonds destinés à l'entretien des troupes françaises, cet objet
aussi, d'après l'attestation même de M. le général Brugères, paraît,
pour le moment, entièrement en règle.
M. Malchus m'a entretenu de l'état du pays et de l'esprit de ses
habitants. Il croit entrevoir encore des ressources qui ne
permettent pas de désespérer de son rétablissement. L'esprit de la
noblesse et des classes qui tenaient immédiatement à elle par un
intérêt commun lui paraît incorrigible; en effet ce sont des
souverains détrônés.
De deux projets de division territoriale que M. Malchus avait
envoyés au Roi, S. M. a approuvé celui que M. Malchus préférait
lui-même, et il croit que cette approbation a été donnée sous les
auspices de S. M. Imp. On a essayé de lever par enrôlement
volontaire les deux régiments de cavalerie que M. le général
Hammerstein est chargé d'organiser dans le Hanovre; mais on doute
que ce mode réussisse; et il faudra plus tard avoir recours à la
conscription.
La lettre suivante, du 9 juillet, est relative à l'abdication du roi
Louis de Hollande:
La nouvelle de l'abdication de Sa Majesté le Roi de Hollande m'a été
donnée par le ministre de Russie dont le collègue à Amsterdam avait
chargé d'une lettre pour le Prince Repnin le courrier qu'il
expédiait pour Saint-Pétersbourg. La veille, M. de Bercagny était
venu m'en parler comme d'un bruit qui se répandait, et plutôt pour
sonder la légation française, si elle en était déjà instruite, que
pour lui communiquer franchement les circonstances de cet événement
qui était déjà parvenu à sa connaissance.
En effet, M. de Gilsa, ministre de Westphalie en Hollande, avait
envoyé M. de Trott, son secrétaire de légation, chargé de ses
dépêches et porteur des proclamations qui ont été publiées dans
cette circonstance. M. Hugot l'avait sur-le-champ envoyé au-devant
du Roi; mais M. de Trott lui avait raconté le fait. J'ai été, je
l'avoue, peiné de cette réserve mal entendue qui m'exposait à
apprendre un événement de cette nature par le canal du ministre de
Russie qui, au reste, lui-même ne paraît l'avoir appris que par
quelques lignes écrites à la hâte et ne renfermant aucun détail.
Il paraît que Sa Majesté Westphalienne avait fait préparer, il y a
déjà quelque temps, un appartement aux bains de Neudorf, pour le Roi
de Hollande. Quoiqu'on soit convaincu ici que le projet de se rendre
aux bains de Neudorf n'avait rien de commun avec la résolution que
Sa Majesté Hollandaise a prise depuis, on croit cependant à la
possibilité de son exécution. On parle d'une visite que Madame mère
se propose de faire à son fils à Cassel. Les gens sensés voient avec
douleur que des conseils maladroits ou perfides aient empêché le Roi
de Hollande de concilier avec Sa Majesté Impériale le désir qu'il
avait de faire le bien de son royaume; ils regardent comme un grande
erreur de l'esprit la prétention de vouloir s'isoler dans une lutte
générale; ils pensent que dans un vaste plan de campagne, chacun
doit garder le poste qui lui est assigné; que s'écarter des idées
directrices, c'est compromettre le succès de l'ensemble; et que le
pouvoir qui méconnaîtrait sa source serait un effet qui ne voudrait
pas dépendre de sa cause. M, de Trott inculpe les conseils de MM.
Mollerus et Huygens. Ce dernier est un esprit étroit qui, se noyant
dans de petits détails, est peu capable de s'élever à des idées
générales. J'avoue que je le croyais peu susceptible de prédilection
pour un système quelconque, et encore moins la présomption téméraire
d'influer sur une détermination importante.
La lettre suivante, du 13 juillet, se rapporte au même objet:
Je venais d'achever ma dépêche que je me proposais de faire partir
aujourd'hui par le courrier ordinaire, lorsque le Roi m'a envoyé M.
le baron de Boucheporn, maréchal de sa cour, pour m'inviter à me
rendre au nouveau bâtiment des écuries où je rencontrai Sa Majesté
qui désirait de me parler. M. de Boucheporn revenait d'Amsterdam par
Deventer et Osnabruck; il venait de descendre de voiture et de
rendre compte au Roi de son voyage.
Sa Majesté, m'ayant aperçu, me fit l'honneur de m'appeler, et me
permettant de l'accompagner dans sa promenade, me dit qu'Elle avait
envoyé M. de Boucheporn d'Aix-la-Chapelle à Amsterdam, pour porter
au Roi, son frère, une lettre contenant une commission que Sa
Majesté l'Empereur lui avait donnée, et dont il était inutile de me
parler, puisqu'Elle avait déjà envoyé la copie de cette lettre à Sa
Majesté Impériale; que M. de Boucheporn avait trouvé le Roi parti,
et qu'il était parti lui-même d'Amsterdam après le retour de M. le
colonel Richerg que le Roi son frère avait envoyé à l'Empereur pour
lui donner connaissance de son abdication; qu'en route il avait eu
des nouvelles du voyage du Roi à Deventer et à Osnabruck, d'où il
s'était rendu directement à Cassel, et que tous les renseignements
qu'il avait recueillis semblaient indiquer que le Roi de Hollande
s'était embarqué.
M. de Boucheporn a raconté à Sa Majesté les détails suivants: le Roi
avait fait jusqu'à onze heures du soir une partie de jeu avec
quelques dames, parmi lesquelles était madame de Huygens: en se
levant il leur avait dit adieu avec une expression qui ne les a
frappées qu'après l'événement. Après avoir embrassé son fils, il
monta dans une voiture de place, pour se rendre à Amsterdam. Arrivé
à son palais, il fit le triage de ses papiers; il en brûla beaucoup,
il en emporta d'autres; il emporta aussi ses ordres, excepté celui
de France, et il écrivit sa démission de la dignité de connétable.
Personne (c'est du moins ce dont M. de Huygens a chargé M. de
Boucheporn d'assurer Sa Majesté) n'avait été mis dans le secret. Le
Roi doute même si M. Mollerus, qui est ici, a pu être instruit de
quelque chose par son père.
À Osnabruck, la trace du voyage ultérieur semble se perdre. Le Roi a
envoyé un courrier à Neudorf pour s'assurer positivement si son
frère est arrivé; mais il lui paraît impossible que, si cela était,
on eût ignoré à Cassel un fait qui ne pouvait plus être caché depuis
que l'officier qui courait après avait publié que le comte de
Saint-Leu, c'était le Roi de Hollande.
Sa Majesté ne m'a point dit sur quels renseignements se fonde la
crainte où elle paraît être que son frère ne se soit embarqué.
Lorsque M. Boucheporn passa par Osnabruck, on devait y savoir déjà,
par le retour des postillons, si la direction que la voiture a prise
la rapprochait ou l'éloignait des bords de la mer. Je dois ajouter
que le Roi m'a nommé Batavia et qu'il a paru se rappeler que les
pensées de son frère se portaient quelquefois vers cette colonie
éloignée.
Voilà, Monseigneur, les notions que Sa Majesté m'a commandé de
transmettre à Votre Excellence. Elle se propose d'adresser, demain
ou après-demain, un courrier à Sa Majesté Imp. Ce courrier suivra de
près le mien, et portera la confirmation entière de ce qui ne paraît
déjà guère douteux, que Sa Majesté Hollandaise ne s'est point rendue
à Neudorf.
En apprenant le départ du roi de Hollande et en recevant copie de la
lettre que son frère Jérôme lui avait adressée, Napoléon écrivit à
ce dernier le 13 juillet, de Rambouillet, la lettre suivante, omise
aux _Mémoires de Jérôme_ et à la _Correspondance_ de l'Empereur:
Mon frère, j'ai reçu votre courrier. Je vous remercie des
communications que vous me faites. Votre lettre au Roi de Hollande
est fort, bien, et vous avez bien exprimé ma pensée. Je ne crains
qu'une chose pour le Roi; c'est que tout cela ne le fasse passer
pour fou, et il y a dans sa conduite une teinte de folie. Si vous
apprenez où il s'est retiré, vous lui rendrez service de l'engager à
revenir à Paris et à se retirer à Saint-Leu, en cessant de se rendre
la risée de l'Europe. Entremettez-vous pour cela. On me fait
entrevoir d'Amsterdam que le Roi pourrait se rendre en Amérique, et
qu'il s'est procuré à cet effet un passeport par un officier qu'il
aurait envoyé à Londres. S'il vous est possible de vous opposer à ce
projet insensé, même par la force, faites-le. J'ai envoyé Lauriston
prendre le grand duc de Berg à Amsterdam pour le ramener à Paris.
_P. S._ La famille avait besoin de beaucoup de sagesse et de bonne
conduite. Tout cela ne donnera pas d'elle une bonne opinion en
Europe. Heureusement que j'ai tout lieu de penser que l'Impératrice
est grosse.
N'osant pas recevoir dans ses États le Roi Louis, sans en avoir reçu
l'autorisation de Napoléon, Jérôme écrivit à ce dernier de
Napoléonshoehe, le 28 juillet 1810:
Sire, j'ai reçu hier soir les premières nouvelles du roi de Hollande
contenues dans deux lettres, l'une du 16 et l'autre du 21 juillet.
Dans la première, il me dit que non seulement son intention n'a pas
été en abdiquant de se soustraire à l'autorité de Votre Majesté,
mais au contraire qu'il désire savoir si vous lui permettez d'aller
vivre en particulier à Saint-Leu. Je prie Votre Majesté de me faire
connaître ses intentions afin que je puisse lui répondre à ce sujet.
Dans la seconde, il m'exprime le désir de vendre pour cinq cent
mille francs de diamants qu'il possède, ce qui prouve qu'il est loin
d'avoir emporté beaucoup d'argent. Comme il m'est impossible de
disposer d'une pareille somme, je ne pourrai que lui répondre
négativement.
Dans le cas où Votre Majesté trouverait convenable qu'il retournât à
Saint-Leu, après la saison des eaux, approuvera-t-elle que je
l'engagea passer par Cassel?
Je compte partir dans trois jours avec la reine pour Hanovre où
j'espère recevoir la réponse de Votre Majesté.
Jérôme partit le 31 juillet de Cassel pour se rendre à Hanovre et
visiter les nouvelles provinces annexées à son royaume. D'après une
lettre de Reinhard, du 3 août, il paraît y avoir reçu un bon
accueil. Il célébra la fête de l'empereur à Hanovre même, et le
lendemain le roi écrivait à son frère:
Sire, je suis arrivé avant-hier à Hanovre de mon retour des côtes;
le pays que j'ai parcouru est susceptible de grands accroissements
sous le rapport du commerce; un canal pour joindre l'Elbe et le
Weser pourra être commencé et fini dans trois années. La position de
mes États me rend entièrement maître du commerce de ces deux
fleuves, et l'Oste et la Gueste peuvent, avec quelques travaux,
recevoir et abriter même pendant l'hiver des bâtiments de cinq cents
tonneaux et des frégates. La position de Cuxhaven permet d'en faire
un port très essentiel, surtout pendant l'hiver; il peut avec
quelques dépenses offrir un refuge à une frégate, mais j'observe à
Votre Majesté qu'il faut une année de travail.
J'ai passé en revue à Wenden les 2e et 9e de cuirassiers, à
Lunebourg le 3e et à Hanovre le 12e. Il est impossible, Sire, de
trouver une division mieux tenue pour les hommes ainsi que pour les
chevaux. J'ai été reçu par ces braves gens avec enthousiasme. Je les
ai fait manoeuvrer.
J'ai également passé la revue d'une de mes brigades d'infanterie;
elle était forte de 4,500 hommes. Ils se conduisent très bien et
sont tous fiers de se trouver les compagnons des Français, avec
lesquels ils vivent en frères. Le service, d'après le rapport du
général Morand, se fait avec exactitude et aucun homme ne déserte.
Je ne puis assez supplier Votre Majesté de diminuer les troupes
françaises. Je sais bien, Sire, qu'il est de toute justice que ces
troupes soient dans mes États puisque c'est la teneur du traité,
aussi ce n'est que comme une faveur que je fais cette demande à
Votre Majesté, et surtout d'après l'état d'épuisement où je vois le
pays.
Je prie Votre Majesté d'agréer avec bonté l'expression de mon tendre
et inviolable attachement.
Les trois lettres suivantes, des 24, 28 et 30 septembre, mentionnent
la démission du général d'Albignac, ministre de la guerre, qui
venait, quelques mois auparavant, de remplacer le général Eblé.
Cette démission, offerte avec l'espoir qu'elle serait refusée, fut
acceptée sur-le-champ, et le général Salha nommé à la place
d'Albignac. Reinhard trace le portrait suivant du nouveau ministre:
Cassel, le 30 septembre 1810.
Il me paraît certain que parmi les Français qui sont à son service
en Westphalie, le Roi n'aurait pas pu faire un meilleur choix que
celui de M. le général Salha. C'est un homme d'un jugement mûr et
solide, d'un caractère ferme, et qui se distinguait à la cour par la
dignité de sa conduite. Il y paraissait plus estimé qu'aimé,
quoiqu'il porte dans sa physionomie et dans ses yeux quelque chose
qui invite à l'attachement. Pour ce qui concerne ses talents
administratifs, il faut l'attendre à l'épreuve. Il y a peu de temps
qu'ayant fait l'acquisition de la terre de Hoene, le Roi lui accorda
des lettres patentes de comte.
Le nouveau ministre de la guerre allait, comme tous ses
prédécesseurs, se trouver en face d'une situation financière fort
compromise. Le même jour, 2 octobre, Champagny écrivait à ce propos
à Reinhard deux lettres fort pressantes; il réclamait surtout
impérieusement le paiement de l'arriéré de solde dû aux troupes
françaises que la Westphalie devait entretenir. Reinhard s'empressa
d'aller trouver les ministres, et, dans une dépêche du 8 octobre, il
rend compte au duc de Cadore de son entrevue avec eux:
Je leur ai dit que toute réponse autre que celle qui énoncerait les
mesures prises pour acquitter sur-le-champ les sommes qui restent
dues serait un _non_. Ils m'ont assuré que sur le budget de 747,000
francs par mois, pour l'entretien des troupes françaises, 600,000
francs avaient constamment été payés: qu'ainsi l'arriéré pour six
mois n'allait pas à un million. Cependant il résulte du tableau
ci-joint des dépenses faites pour le ministère de la guerre sous
l'administration du général d'Albignac que pendant ces six mois, sur
5,231,044 francs qui auraient dû être payés, il n'a été payé que
3,617,409 francs. Ce qui laisserait un déficit de 1,613,687 francs.
Votre Excellence me rend la justice de croire que je n'ai rien
négligé pour obtenir que cet objet fût mis entièrement en règle.
Aussi en sentais-je toute l'importance. La réception de vos lettres,
aussi pressantes que multipliées, a été suivie immédiatement de la
transmission par écrit de vos réclamations au ministre des relations
extérieures, et quelquefois en même temps au ministre de la guerre
directement. En outre j'ai saisi toutes les autres occasions qui se
présentaient pour entretenir de vive voix et ces deux ministres et
celui des finances. M. le général d'Albignac me disait encore en
partant que c'était sur ce budget de 747,000 francs, si le ministre
des finances l'avait payé en entier, qu'il avait espéré de faire des
économies pour payer 100,000 fr. d'à-compte pour la solde arriérée
des troupes westphaliennes en Espagne; comment se ferait-il donc,
s'il était vrai qu'on eût payé sur ce budget 600,000 francs par
mois, que la solde des troupes françaises en Westphalie soit
arriérée de près de quatre mois? Mais la preuve qu'on n'a payé
qu'environ 517,000 francs par mois est dans le tableau des dépenses
du général d'Albignac.
_À dix heures du soir_, M. le comte de Bulow s'était fait annoncer
chez ma femme, sans doute pour être présent lorsque la réponse du
gouvernement westphalien me serait apportée. Je l'ai reçue. J'ai
conduit M. de Bulow dans mon cabinet, et je l'ai lue devant et avec
lui. M. de Bulow m'a dit qu'il ne doutait pas que Sa Majesté
Impériale y verrait la bonne volonté du Roi; que faire quelque chose
au-delà était absolument impossible; que ce qu'on promettait de
faire était d'une difficulté extrême; mais qu'il en avait calculé la
possibilité et qu'il en répondait. J'ai dit à M. de Bulow que
j'allais la transmettre telle que je la recevais, et qu'il dépendait
de Sa Majesté Imp. de décider si elle renfermait un _oui_ ou un
_non_.
«Mais comment, a dit M. de Bulow, nous payons et nous payons tout,
et Sa Majesté Impériale ne nous demande que cela.»--«Elle vous
demande de payer sur-le-champ le mois tout en entier, tous les mois
suivants en entier.»--«Mais payer sur-le-champ l'arriéré serait
impossible, sans faire manquer les services suivants et encourir de
nouveau le mécontentement de l'Empereur.»--«Puisqu'il ne s'agit que
d'un million, pourquoi ne l'empruntez-vous pas, et même
provisoirement sur les budgets des ministères?»--«Nous ne pouvons
pas emprunter, personne ne veut nous prêter; et emprunter sur les
budgets des ministres ce serait désorganiser tous les
services.»--«Sa Majesté l'Empereur vous a fait déclarer, dès le mois
d'avril, que le trésor public de France ne ferait aucune avance pour
cette dépense. En laissant en arrière un million ce serait donc le
trésor public de France qui serait obligé de faire l'avance.
Croyez-vous que Sa Majesté Impériale reviendra sur une détermination
qu'Elle a prise?»--«Le trésor de France n'aura besoin de faire
aucune avance. Les troupes ont reçu la moitié de leur solde échue.
Elles vont recevoir la solde entière des mois suivants: elles sont
logées, nourries, habillées; un arriéré de la solde de six mois et
plus est presque d'usage, même en France. Je vous proteste que les
troupes sont et seront contentes.»--«Enfin, M. le comte, c'est à Sa
Majesté Impériale à prononcer. Mais en toute hypothèse, gare
l'inexactitude à remplir les engagements solennels que vous
contractez pour l'avenir!»
Je n'ai rien à ajouter, Monseigneur, pour l'engagement de payer
cette dette, sans objection, sans réserve, le oui est positif; mais
c'est un million qui reste en arrière.
Cependant un autre désastre menaçait le royaume de Westphalie.
L'empereur ayant échoué dans toutes ses intentions de paix avec
l'Angleterre revint résolu de ne s'en rapporter qu'à sa puissance
pour la stricte observation du blocus continental, cette mesure
pouvant, d'après lui, amener la Grande-Bretagne à merci. Il décida
donc qu'il annexerait à la France non seulement la Hollande, mais
aussi les embouchures des principales rivières du Nord, la majeure
partie du Hanovre et un peu de la Westphalie, en donnant à son frère
de ridicules compensations territoriales.
Le duc de Cadore lui remit le 11 octobre 1810 une note qui se trouve
_in extenso_ à la page 491 du 4e volume des _Mémoires de Jérôme_; et
quelques jours plus tard, le 25 octobre 1810, après avoir reçu les
ordres de l'empereur, il fit tenir au ministre du roi de Westphalie
à Paris la note suivante dont il envoya le même jour une copie à
Reinhard avec la courte lettre qui la précède:
J'adresse aujourd'hui à M. le comte de Wintzingerode, par ordre
exprès de Sa Majesté, la lettre dont je joins ici copie.
Vous direz à M. le comte de Furstenstein qu'il recevra par le
Ministre du Roi à Paris la réponse à la note qu'il vous avait
remise. Vous ne lui cacherez point que vous en avez connaissance; et
si elle ne lui était pas encore parvenue, vous lui feriez lire la
lettre que j'ai l'honneur de vous adresser et qui est cette réponse.
Vous répéterez à M. le comte de Furstenstein ce que j'ai écrit à M.
de Wintzingerode, que le Roi peut toujours continuer d'administrer
le Hanovre; mais que l'Empereur ne se tient plus pour engagé[134].
[Note 134: C'est-à-dire que l'empereur laissait purement et
simplement les charges à la Westphalie.]
Note à M. le Comte de Wintzingerode, ministre de Sa Majesté le roi
de Westphalie. Cette note a été soumise à l'approbation de
l'empereur; la dernière phrase soulignée est de la main de Sa
Majesté.
Je me suis empressé de porter à la connaissance de Sa Majesté
l'Empereur et Roi la note en date du 6 de ce mois par laquelle
Votre Excellence demande au nom de sa cour que l'acte dressé le 11
mars pour la remise du Hanovre soit approuvé et confirmé par Sa
Majesté Impériale et Royale.
Deux articles de cet acte, l'un relatif à l'entretien des troupes
françaises en Westphalie, l'autre concernant les domaines réservés
dans le Hanovre et les revenus de ces domaines, ayant été rédigés de
manière à paraître susceptibles d'une interprétation abusive et
totalement contraire à l'esprit du traité de Paris, Sa Majesté
voulut être rassurée par des déclarations positives et précises
faites au nom du Roi, déclarations que je fus chargé de demander et
qui furent aussi demandées par le ministre de Sa Majesté à Cassel.
Sur le premier objet, la déclaration du gouvernement westphalien ne
laissa rien à désirer.
Mais relativement aux domaines, au lieu de déclarer «que leurs
revenus devant, pendant l'espace de dix années, à compter du jour de
la remise du Hanovre, rester identiquement les mêmes, aucune loi
générale ou particulière du royaume de Westphalie, aucun acte du
gouvernement westphalien dont l'effet serait de changer la nature
des dotations ou d'en diminuer et réduire les revenus, ne pourraient
leur être, et ne leur seraient, dans aucun cas, et sous aucun
prétexte, appliqués avant l'expiration de ces dix ans,» le ministère
westphalien ne s'est exprimé que d'une manière indirecte, en termes
vagues et plus propres à confirmer qu'à détruire les craintes que
l'article de l'acte de remise avait inspirées; et toutes les
instances du ministre de France à Cassel n'ont pu en obtenir une
déclaration plus franche et plus conforme à la juste attente de Sa
Majesté l'Empereur et Roi.
Pendant que le gouvernement westphalien semblait ainsi vouloir se
ménager les moyens d'éluder un de ses principaux engagements, un
autre plus essentiel encore n'était pas exécuté.
La solde et les masses des troupes françaises en Westphalie
n'étaient pas acquittées. Des réclamations multipliées et presque
journalières lui ont été adressées et l'ont été sans fruit. Loin de
satisfaire à un engagement qu'il devait regarder comme doublement
sacré, il n'en promet pas même l'accomplissement. Il n'annonce que
l'impuissance absolue où il dit être de le remplir.
Par l'effet de ces deux circonstances, Sa Majesté l'Empereur et Roi,
loin de pouvoir approuver et confirmer l'acte de remise du Hanovre,
se voit à regret dans la nécessité, non de reprendre et de retirer
au Roi l'administration du Hanovre, mais de regarder le traité si
avantageux pour la Westphalie, par lequel il lui avait donné ce
pays, comme rompu par le fait de la Westphalie elle-même; et _en
conséquence se croit en droit de disposer à l'avenir du Hanovre
comme le voudrait la politique de la France_.
En lisant cette note comminatoire, le roi Jérôme comprit les
intentions de son frère. Toutefois, il donna des ordres à ses
ministres, surtout au comte de Fürstenstein, pour que l'on rassurât
Reinhard. Ce dernier écrivit le 1er novembre au duc de Cadore:
Sur l'article de l'identité des revenus des domaines hanovriens
pendant dix ans, M. de Furstenstein a protesté que jamais
l'intention du gouvernement westphalien n'avait été de tergiverser
ou d'éluder; et que la preuve qu'on avait attaché aux termes de sa
note du 29 juillet le même sens que je leur avais supposé dans ma
note du même jour, était qu'on n'avait pas contredit la mienne. Il a
ajouté que sans doute la lettre de Votre Excellence au comte de
Wintzingerode affligerait beaucoup le Roi; mais Sa Majesté Impériale
le trouverait toujours soumis à ses volontés.
Dans la même conférence, j'ai fait connaître à M. de Furstenstein
les intentions de Sa Majesté l'Empereur concernant le titre de
colonel-général de la garde westphalienne. Ce ministre m'a répondu
qu'en effet il se rappelait que déjà, il y a quatorze ou quinze
mois, le Roi en avait eu des indications et qu'il était convaincu
que Sa Majesté se conformerait entièrement à cet égard à la manière
de voir de Sa Majesté Impériale.
M. de Furstenstein m'a cité aussi quelques traits d'une conversation
que vous eûtes, Monseigneur, avec M. le Comte de Wintzingerode et où
vous parliez de différentes dépenses du Roi qui paraissent avoir été
remarquées comme inutiles ou excessives par Sa Majesté l'Empereur.
On a reproché au Roi, m'a dit ce ministre, d'avoir fait restaurer
son palais et de vouloir bâtir une ville. Il s'agit d'une rue
nouvelle de vingt maisons dont la liste civile ferait les
avances.--Les dépenses, quelles qu'elles soient, a continué M. de
Furstenstein, concernent uniquement la liste civile, et sont par
conséquent étrangères aux engagements contractés par le trésor
public du royaume. Cela est vrai, Monseigneur, cependant la remarque
faite par Sa Majesté Impériale ne porte point à faux, puisqu'un peu
plus d'économie dans les dépenses de la liste civile, soit celles
que Votre Excellence a citées, soit d'autres, aurait dispensé de la
nécessité de songer à aliéner une somme de 2,500,000 francs de
capitaux, pour payer des dettes urgentes.
J'ai revu hier au soir M. le comte de Furstenstein. Il m'a dit que
le Roi avait reçu ma communication avec une résignation entière; et
que Sa Majesté répondait directement à Sa Majesté Impériale[135];
qu'à cet effet il expédierait aujourd'hui un courrier dont il m'a
invité à profiter.
[Note 135: Lettre du 30 octobre. _Mémoires de Jérôme_, vol.
IV, p. 497.]
Cependant malgré la détresse des finances, malgré les charges
nouvelles que les envahissements de l'empire français allaient faire
peser sur le nouveau royaume, on songeait à y faire de grosses
dépenses militaires: le roi, frappé des travaux défensifs accomplis
à Anvers, voulait mettre Cassel, sa capitale, à l'abri d'un coup de
main en l'entourant de murailles et de larges fossés, qui
serviraient en même temps comme de réservoir pour recevoir le trop
plein des eaux de la Fulda. Il avait commencé à grands frais la
formation d'un camp de troupes westphaliennes. Ce dernier projet
surtout irrita l'empereur, et l'on dut se hâter d'annoncer au
_Moniteur Westphalien_ que le camp était dissous. En annonçant ce
résultat au ministre (13 octobre), Reinhard revenait sur l'entretien
des troupes françaises en Westphalie stipulé par le traité du 14
janvier, mais que le gouvernement du roi Jérôme se déclarait
incapable d'assurer pour l'année 1811.
Il est à remarquer que l'engagement contracté par ce traité comprend
tout le temps qui s'écoulera jusqu'à la paix maritime, et qu'ainsi
c'est mal à propos qu'on affecte de mettre en question si
l'intention de Sa Majesté Impériale sera de faire séjourner ses
troupes en Westphalie au-delà de l'année courante: quoi qu'il en
soit, le Conseil des Ministres avait proposé une rédaction qui
déclarait d'une manière bien plus positive encore cette
impossibilité vraie ou prétendue; mais le Roi s'y est opposé. Ce
qui, m'a dit M. de Furstenstein, augmentera encore les embarras,
c'est qu'en Hanovre on pouvait entretenir les troupes françaises du
produit d'une contribution de guerre que le Roi a laissée subsister
pour l'année courante, mais qu'il faudra nécessairement faire cesser
pour l'année prochaine. Aussi ceux des ministres qui, dans le temps,
avaient conseillé au Roi de ne point accepter le pays d'Hanovre aux
conditions proposées, prétendent aujourd'hui que tous les embarras
de la Westphalie viennent de cette réunion, et M. de Furstenstein
m'a dit lui-même que, quelqu'avantageuse qu'il la crût sous le
rapport de la politique, il commençait cependant à se repentir du
traité du 14 janvier.
Je reprends ma conversation avec M. de Bulow: «Tant que je serai
ministre du Roi, mon devoir sera de faire marcher l'administration
qui m'est confiée, et de conserver au trésor les moyens de payer les
dépenses sans lesquelles il n'y aurait plus de gouvernement.» Ceci
me conduisit à lui demander si toutes les dépenses étaient
nécessaires et légitimes? M. de Bulow protesta que dans toutes il
mettrait la plus stricte économie; que pour celles du Roi il avait
sa liste civile qui sans doute n'était pas dans une proportion
exacte avec les revenus du royaume et qui l'engageait à entretenir
sa cour avec un éclat peu nécessaire en Allemagne; que le luxe
auquel on s'était habitué avait encore l'inconvénient de faire
sortir beaucoup d'argent du royaume; qu'en dernière analyse, ce
n'était pas le Roi qui en profitait, mais l'intendant de la liste
civile, marchand failli avec tous les fripons dont il était entouré;
que sans la démarcation tracée entre les revenus du Souverain et
ceux de l'État, il était sûr que Sa Majesté se serait contentée de
moins et serait également heureuse. Je lui demandai si au moins la
liste civile n'empiétait pas sur les revenus de l'État? Je lui
rappelai la responsabilité dont je l'avais entretenu dans une autre
occasion, et je le priai de me dire s'il était vrai que tous les
fonds des relations extérieures se versaient dans la caisse du
trésor de la couronne et que M. de Furstenstein les tirait par une
ordonnance en bloc. M. de Bulow me dit que pour lui les ordonnances
de M. de Furstenstein le mettaient en règle et qu'il me priait d'en
parler à ce dernier; enfin qu'il était ministre du Roi et qu'il ne
pouvait pas se croire soumis à une double responsabilité. Le
lendemain, M. Siméon, envoyé sans doute par M. de Bulow, revint sur
cet objet et m'assura que la seule dépense où la liste civile avait
empiété sur le trésor public était que le Roi avait fait indemniser
les propriétaires des cinq domaines dont M. de La Flèche s'était
emparé, sur le produit d'une vente de couvents, et que par un
arrangement qui datait encore du temps de M. Beugnot, beaucoup trop
magnifique dans ses arrangements financiers, il avait été convenu
que le produit des économats au-delà de la somme de 500,000 francs,
qui serait versée à la caisse d'amortissement, tournerait au profit
du Roi.
Par un mouvement spontané, M. de Bulow me dit encore que, si le Roi
voulait l'écouter, il se ferait des idées différentes sur la nature
de sa royauté, et qu'il ne se croirait pas dans la même position que
par exemple un Roi de Danemark. Je lui répondis qu'il me semblait
cependant, et que plusieurs circonstances prouvaient qu'à cet égard
les idées du Roi s'étaient beaucoup rectifiées. «Oui, dit-il, aussi
sa position est-elle devenue plus difficile, et quoiqu'assurément je
n'aie pas la mission de vous dire cela, savons-nous ce que nous
allons devenir?»
Dans toute cette conversation, Monseigneur, M. de Bulow m'a montré
beaucoup d'adresse, beaucoup d'incohérence, l'envie de résister, le
désir de plaire; enfin comme son caractère, elle n'a pas été d'un
seul jet. Il m'avait parlé de la pesanteur du fardeau qu'il avait à
supporter. «Oui, lui dis-je, j'admire et j'aime la facilité avec
laquelle vous le supportez. Sans compliment, je ne connais personne
qui soit capable d'en faire autant. Vous marchez à travers les
difficultés en vous jouant; mais, au nom de Dieu, ne vous jouez pas
à l'Empereur.» Ce mot, Monseigneur, l'affligea et il me répondit ce
que le respect le mieux senti dut lui inspirer.
M. de Bulow réunit à un vrai talent un travail infatigable et
l'adresse d'un homme du monde à beaucoup de désintéressement
personnel. Il veut faire sa place de la manière dont il l'a conçue.
Il se persuade qu'il la quittera sans regret, lorsqu'il ne la croira
plus tenable. Il n'est pas homme à grandes conceptions, soit que les
difficultés du moment l'absorbent, soit qu'il pense que l'heure n'en
est pas encore venue. L'espèce d'empire qu'en dépit de tant
d'ennemis acharnés il exerce sur le Roi, me paraît reposer sur des
motifs honorables à tous les deux. M. de Bulow connaît les Allemands
et les Français: il tient des uns et des autres. Nous pourrions
facilement trouver un ministre plus traitable; mais en
trouverions-nous un aussi facilement qui nous ménageât, pendant
aussi longtemps, autant de moyens?
Quant aux recettes, M. Pichon pense qu'il ne serait pas absolument
difficile de les augmenter de quatre ou cinq millions. Il prétend,
par exemple, que les droits de consommation rendent huit millions au
lieu de sept, et qu'on pourrait aisément trouver deux millions de
plus sur le prix du sel vendu dans l'intérieur et surtout dans
l'étranger. Il dit que le ministre des finances convient de la
possibilité d'augmenter les recettes; mais qu'il ne veut y venir
qu'à la dernière extrémité.
On a renoncé définitivement au projet de rendre plus productive la
contribution personnelle qui ne rendra que 2,500,000 francs. Mais
comme, d'après les nouveaux calculs de M. Malsbourg, la caisse
d'amortissement aura besoin de 6,500,000 francs, on se propose de
trouver quatre millions par une espèce d'imposition de guerre; et
c'est ce qui occupe en ce moment la section des finances.
Sur cette double question financière et militaire, Champagny
répondait le 12 novembre à Reinhard:
J'ai reçu et mis sous les yeux de l'Empereur les deux dernières
dépêches que vous m'avez fait l'honneur de m'adresser.
Sa Majesté Impériale s'est arrêtée principalement au compte que vous
rendez de vos conversations avec les ministres des finances et de la
guerre, avec le ministre secrétaire d'État sur la composition de
l'armée westphalienne. Sa Majesté n'a pu s'empêcher de remarquer que
tandis que le Roi et les ministres renouvelaient leurs
protestations, les choses n'en restaient pas moins toujours dans le
même état. Souvent l'Empereur a répété au Roi son frère qu'il ne
devait point avoir de régiments de cuirassiers, parce que cette arme
est trop dispendieuse, que les chevaux du pays n'y sont pas
propres; et que d'ailleurs des régiments de cavalerie légère et de
lanciers, plus faciles à lever et d'un entretien moins dispendieux,
conviendraient beaucoup mieux au système militaire de l'Empire ainsi
qu'aux intérêts du trésor westphalien. Cependant le Roi ne paraît
point avoir suivi ce conseil: il multiplie inutilement les cadres et
les armes, et se voit entraîné par là à de nouvelles dépenses.
Lorsque Sa Majesté Impériale a envoyé 18,000 Français en Westphalie,
son but a été en partie de dispenser le Roi d'entretenir un trop
grand nombre de troupes et tant d'officiers sur la fidélité desquels
on ne peut point compter. Les troupes westphaliennes sont en effet
les moins sûres de la confédération; et on les a vues se battre
contre nous avec ardeur, par l'effet d'une haine ancienne qu'ils ont
contractée en servant dans les rangs anglais. Sa Majesté Impériale
ne veut plus en envoyer en Catalogne: ce serait recruter les bandes
ennemies. Les Rois de Bavière et de Saxe, le Grand-Duc de
Hesse-Darmstadt, dont les États sont anciennement constitués,
peuvent avec plus de raison compter sur la fidélité des leurs;
cependant ils ne s'amusent point à créer de nouveaux corps, et ne
cherchent au contraire qu'à faire reposer tranquillement leurs
troupes.
En définitif l'intention de Sa Majesté Impériale est que le Roi
renonce à ses régiments de cuirassiers et qu'il n'augmente point des
troupes qu'il ne peut nourrir et sur lesquelles il ne peut se fier.
Au reste Sa Majesté Impériale ne prend à cela qu'un intérêt
d'affection pour le Roi et de sollicitude pour un État qu'Elle a
fondé. Ce qui lui importe, et ce qu'Elle veut, c'est que l'on tienne
les engagements pris avec Elle et que la solde de ses troupes soit
payée, tant pour le présent que pour l'arriéré.
Sa Majesté Impériale a vu avec déplaisir que le gouvernement
westphalien cherchât à s'attribuer une espèce de droit d'inspection
sur les troupes françaises stationnées en Westphalie, en demandant à
nos généraux des états de situation des corps sous leurs ordres. Sa
Majesté Impériale a blâmé ceux de ses généraux qui se sont prêtés au
voeu du gouvernement westphalien. Aucune autorité étrangère ne peut
exercer d'inspection sur les troupes françaises.
La Westphalie s'est engagée à entretenir jusqu'à la fin de la guerre
maritime un corps de dix-huit mille cinq cents Français; et pour
remplir cet engagement, elle n'a pas besoin de connaître la position
exacte de ces troupes. Il suffit que le nombre fixé ne soit point
excédé, ce qu'on reconnaîtra toujours facilement par les états de
récapitulation que fournira l'état-major général.
Poussé dans ses derniers retranchements, à bout de patience, aussi
bien que ses frères Joseph et Louis, en présence du système de
l'Empereur, le roi Jérôme écrivit la lettre suivante, digne, vraie
et respectueuse, à laquelle il ne reçut aucune réponse, comme pour
celle du 30 octobre:
Sire, mon désir le plus prononcé est de tenir tous les engagements
que j'ai pris envers Votre Majesté, et tous mes efforts ne tendront
jamais qu'à ce but, mais je la prie de me permettre quelques
observations qui me sont dictées par la situation affligeante où je
me trouve et qu'il ne peut être dans les desseins de Votre Majesté
de prolonger.
Votre Majesté n'a point ratifié l'acte de cession du Hanovre et
cependant, tandis que je suis privé des diverses branches des
revenus publics de cette province, je me vois chargé des frais de
son administration et de l'entretien de 6,000 cavaliers français
qui, au terme des traités, doivent être soldés et nourris par elle.
Il est impossible que Votre Majesté ait voulu m'imposer les charges
sans me donner les moyens d'y subvenir. Ce poids entier retombe
maintenant sur mes anciennes provinces et elles sont hors d'état de
le porter. Je prie Votre Majesté de prendre en sérieuse
considération la situation de la Westphalie et de me faire connaître
positivement ses intentions. Si elle daigne se faire remettre sous
les yeux ma lettre du 31 octobre dernier, elle y verra relativement
au Hanovre l'exposé sincère de mes sentiments; s'il convient aux
desseins politiques de Votre Majesté de m'ôter ce qu'elle m'a donné,
je suis prêt à satisfaire à tous ses désirs, à me contenter de
toutes ses volontés, à m'imposer moi-même et de bon coeur, comme un
gage de ma reconnaissance envers elle, tous les sacrifices qui
pourraient lui être utiles ou seulement agréables, c'est là ce que
je répéterai à Votre Majesté dans tous les instants de ma vie, mais
si elle me laisse dans le rang où elle m'a fait monter, qu'elle ne
me prive pas des moyens de m'y maintenir avec honneur et sûreté,
qu'elle me permette de faire parvenir jusqu'à elle les souffrances
de mes peuples, et qu'elle me laisse l'espérance de les voir
soulager à mes sollicitations.
Oui, Sire, je le répète, les douanes, les forêts, les postes, toutes
les principales branches des revenus publics du Hanovre sont entre
les mains des agents de Votre Majesté, et tandis que cette province
m'est étrangère puisque le traité par lequel elle m'est cédée n'est
point ratifié, je me vois contraint d'en salarier les
administrations et d'y entretenir les troupes qui ne doivent être
qu'à sa charge.
J'ose penser qu'il suffit de ce simple exposé des faits pour que
Votre Majesté prenne à cet égard une détermination que je sollicite
avec ardeur, et cet objet étant pour moi et pour mon pays de la plus
haute importance, j'expédie cette lettre à Votre Majesté par un
courrier extraordinaire.
Les observations présentées à l'empereur et au duc de Cadore étaient
si vraies, les réclamations du gouvernement westphalien si justes
que le ministre des relations extérieures de France crut devoir
mettre sous les yeux de Napoléon un long mémoire daté du 24 décembre
1810 et duquel il ressort: Que le sénatus-consulte qui avait réuni à
l'empire la plus grande partie du département du Wéser enlevait à la
Westphalie 23 mille sujets et 5 millions 460 mille francs de
revenus; que les parties du Hanovre destinées à être données en
compensation à la Westphalie suffiraient pour le nombre de sujets et
pour les revenus, si les contributions pouvaient être maintenues,
mais que le gouvernement westphalien tenait pour impossible le
maintien de la contribution de guerre; que les domaines encore
disponibles n'existaient pas, qu'il n'y avait donc d'autre moyen
d'indemniser le roi que de diminuer les troupes françaises
entretenues par la Westphalie et de faire remise au pays des revenus
et des contributions arriérés. Le mémoire du duc de Cadore demandait
que la France prît à sa charge la dette du Hanovre, et la Westphalie
celle de la province du Wéser, que le contingent westphalien fût
fixé à 20 mille hommes.
Ces conclusions ne furent pas adoptées par l'empereur. Le roi très
abattu des dernières mesures prises par son frère, envoya à Paris M.
de Bulow pour y remplacer le baron de Mulcher et discuter ses
intérêts.
L'année 1811 commença à Cassel sous de tristes auspices pour le
jeune roi et ses malheureux États. Jamais la fable du loup et de
l'agneau n'avait reçu une application plus vraie. Après avoir fait
valoir des prétextes de toute nature, Napoléon auprès duquel la
raison politique l'emportait sur toute considération, décidé à ne
pas laisser le Hanovre à son frère, lui fit savoir, par son agent,
qu'il enlevait cette province à la Westphalie, ainsi qu'une partie
du département du Wéser, pour les réunir à la France, attendu que
les conditions du traité n'ayant pas été exécutées par le Roi, il
considérait ce traité comme rompu de fait. L'empereur daignait
promettre des compensations qui furent illusoires comme d'habitude.
Un décret en date du 22 janvier ordonna la prise de possession
immédiate du territoire annexé, et le versement dans la caisse de
l'empire français de tous les revenus de ces territoires depuis le
1er janvier. En vertu de l'article 3, une partie du duché de
Lunebourg était cédée au Roi, mais avec cette restriction que les
revenus, les domaines affectés à des dotations étaient exceptés de
la cession. D'après ce devis, le Hanovre semblait n'avoir jamais
fait partie du royaume de Westphalie. On cédait, en compensation du
département du Weser, une partie d'une province déjà annexée depuis
un an aux États de Jérôme. Ce dernier ne voulut pas d'abord accepter
cette compensation fictive et chargea à part le comte de Bulow, son
ministre des finances, de négocier et d'obtenir des dédommagements
réels.
Pendant que M. de Bulow essayait d'entrer en arrangement avec le
gouvernement français, Reinhard, toujours à Cassel et à l'affût de
toutes les nouvelles, de tous les événements importants ou non, qui
se passaient dans ce malheureux pays, continuait à rendre compte
directement à l'Empereur ou à son ministre, le duc de Cadore.
Voici quelques-unes des dépêches et des bulletins de l'ambassadeur
français à Cassel.