REINHARD À CADORE.

Cassel, 2 février 1810.

Le discours du roi a déjoué l'attente générale, en ce qu'il n'a

point annoncé littéralement les arrangements conclus à Paris. Comme

on était généralement persuadé que le retard de l'ouverture des

États était causé par le retard du retour du ministre des relations

extérieures, on en a inféré que le roi lui-même avait espéré de

pouvoir faire connaître à cette époque des détails qui intéressent

tout le royaume; et comme on croit être certain de la réunion du

pays de Hanovre à la Westphalie, on se persuadera que ce silence

provisoire pourrait avoir rapport avec des négociations entamées

avec l'Angleterre.

Le roi est revenu de ce voyage avec une certaine fraîcheur de bonté

et de contentement. Son temps est partagé, comme par le passé, entre

le travail et les plaisirs. Dernièrement, il fut question, au

Conseil d'État, des embarras que causait le système adopté pour les

corvées. Le roi déclara qu'il en apercevait bien les véritables

causes; que c'était l'intérêt des propriétaires qui était parvenu à

laisser incomplètes et à rendre vagues les dispositions de la loi;

que de là naissait une multitude de procès et que le but qu'on

s'était proposé était manqué. Il ajouta que le devoir d'un roi était

de considérer les masses et non les individus et qu'il veillerait à

ce qu'à l'avenir ses intentions fussent mieux remplies. Le roi avait

raison.

Les spectacles, les promenades à Napoléons-Hoehe et à Schönfeld,

petite campagne achetée il y a quelque temps du banquier Jordis; les

bals, les bals masqués surtout, auxquels le roi et la reine prennent

également plaisir, remplissent les soirées de Leurs Majestés. La

reine a eu, dit-on, récemment un double chagrin: elle désirait qu'on

payât ses dettes, ce qui n'a point été accordé. Elle voulait, le

jour de l'ouverture des États, paraître sur le trône avec le roi,

qui lui fit l'observation que dans une cérémonie de cette nature

cela ne serait pas conforme à l'usage. Elle fut placée sur un

fauteuil en face du trône. Dans ses apparitions publiques, un

certain embarras, que les uns prennent pour de l'orgueil et que ceux

qui connaissent mieux Sa Majesté n'attribuent qu'à la timidité, n'a

point encore quitté la reine. Dans les petites réunions, elle se

montre charmante, pleine d'esprit et d'amabilité.

Le roi montre une grande satisfaction de la réunion du pays de

Hanovre. Quelques-uns de ses conseillers pensent que les avantages

et les charges de cet agrandissement se compenseront peut-être

pendant longtemps encore; ils craignent la masse des dettes dont le

pays est accablé, la misère dont les sources pourront être taries

difficilement pendant la durée de la guerre, la diminution des

revenus par la séparation des domaines, peut-être aussi la nécessité

de partager les emplois avec les survenants hanovriens. Quelques-uns

ont pensé que pendant un certain temps il faudrait donner au Hanovre

une administration séparée.

Il parait être question de le séparer en quatre départements;

d'autres prétendent qu'il serait avantageux de ne le diviser qu'en

deux. Quoi qu'il en soit, une accession de territoire qui étendra le

royaume de Westphalie jusqu'à la mer, entre deux rivières

navigables, une population de 600,000 âmes de plus, une jeunesse

propre au service militaire et laissée en réserve depuis plusieurs

années: voilà certainement des avantages suffisants pour faire

considérer désormais la Westphalie comme une puissance.

M. le général Éblé a remis hier au général d'Albignac sa signature

du ministère. Le roi lui avait exprimé le désir de le conserver

jusqu'à ce que toutes les dispositions concernant les troupes

françaises dont l'arrivée est attendue fussent prises. Il a cédé à

la représentation que lui fit le général Éblé qu'il vaudrait

peut-être mieux les accoutumer d'emblée à la signature du chef qui

doit le remplacer. Cependant le général d'Albignac ne paraît pas

être destiné à le remplacer définitivement, et les amis même de ce

dernier qui lui ont conseillé d'accepter le portefeuille par intérim

comme une distinction honorable, pensent que ses forces et son

caractère naturellement fougueux pourraient ne pas suffire à

soutenir longtemps un pareil fardeau. Aussi le décret royal dit-il

seulement que le général d'Albignac aura la signature en l'absence

du ministre, dont la démission définitive reste subordonnée à

l'agrément de Sa Majesté Impériale qu'il se propose d'aller

solliciter en personne. Il n'y a qu'une voix sur le compte du

général Éblé et sur la perte peut-être irréparable que ferait en le

perdant la Westphalie. Cette opinion, le roi la lui a exprimée

lui-même, et ce ministre m'a témoigné encore hier combien il en

était touché, mais il en revient toujours à son refrain qu'il ne lui

est pas possible de servir deux maîtres.

Depuis le retour du roi, on croit remarquer dans M. Siméon un

chagrin mal caché qu'on attribue généralement à ce qu'il avait

véritablement espéré de recevoir dans cette circonstance quelque

témoignage de la bienveillance de Sa Majesté Impériale. J'ignore

s'il s'en est ouvert à quelqu'un. Pour moi déjà, depuis quelque

temps, il a fallu me résigner à le trouver plus réservé, et j'ai

pensé que ce pouvait être en partie parce que depuis la restriction

des fonctions de M. Bercagny il se regardait un peu comme ministre

de la police. Depuis que son fils et son gendre se trouvent placés

au service de Westphalie, il doit se regarder comme y étant attaché

lui-même par des liens plus étroits, et quelques personnes pensent

qu'il pourrait finir par s'y attacher tout à fait. Le roi continue à

le traiter avec une grande distinction, sans peut-être avoir pour

lui une très haute estime. Son caractère flexible, que d'autres

appellent faible, une urbanité qui ne dépare point, mais qui fait

trop ressortir ses cheveux gris, la diminution d'un ascendant qui

plie sous la dépendance toujours croissante de sa situation peuvent

en être la cause. Cependant, M. Siméon, qui de tous les Français est

certainement celui qui a le mieux réussi en Westphalie, m'a toujours

paru et me paraît encore, à cause de ses défauts mêmes, le plus

propre à réussir. Sans connaître un mot de la langue, sans avoir

rapproché en aucune manière ses idées et ses habitudes du génie

allemand, le calme et l'équité de son caractère, sa manière de

penser libérale, l'ensemble de ses lumières et de ses connaissances

ont suffi pour lui donner, presque par instinct, ce discernement de

ce qui convient ou ne convient pas dans les circonstances

actuelles, ce tact du milieu à garder entre deux extrêmes, cette

propension à maintenir l'équilibre parmi les passions, les opinions

et les intérêts opposés qui le font chérir et respecter par tous, et

surtout par les Allemands.

M. le comte de Bulow n'a point encore cessé d'être l'objet des

soupçons et de la haine de la plupart des Français employés en

Westphalie. M. de Bercagny, quoique simple préfet de police de

Cassel, continue à travailler directement et fréquemment avec le

roi. Depuis que dans les départements les commissaires de police ont

été subordonnés aux préfets, la marche des affaires s'est évidemment

simplifiée et est devenue plus aisée. On n'entend parler ni de

désordres, ni de mauvaises dispositions. Il n'en paraît être resté

quelques traces que dans ce malheureux département de la Werra. M.

Delius, préfet d'Osnabruck, dont l'innocence a été pleinement

reconnue, a été renvoyé à son poste.

M. le comte Jollivet annonce son départ pour le 1er avril. Depuis

quelque temps, il se montre peu, et l'on se montre peu chez lui. Les

dispositions du roi à son égard ne paraissent pas avoir changé. À la

première audience, après le retour du roi, après que Sa Majesté

m'eut dit un mot sur mon voyage de Hambourg, elle se tourna vers M.

Jollivet: «Et vous, Monsieur, dit-elle, pendant ce temps-là, vous

n'avez pas bougé!» On prétend, au reste, que l'affaire de l'huissier

surpris en fouillant les papiers du roi a été éclaircie, et que ce

n'est plus M. Jollivet qui est soupçonné, mais M. Bercagny. Il m'a

toujours paru qu'il ne pouvait pas y avoir la moindre raison de

soupçonner M. Jollivet[128].»

[Note 128: Reinhard était dans l'erreur ou ne disait pas ce

qu'il pensait.]

Les Rois Frères de Napoléon Ier Documents inédits relatifs au premier Empire · 第 124 / 358 题