Cassel, ce 28 février 1809.
J'ai annoncé à Votre Excellence que j'aurais quelques détails à
ajouter au compte que j'ai rendu dans ma lettre nº 17 de l'audience
particulière que j'ai eue de Sa Majesté westphalienne. M. le comte
_de Furstenstein_ était venu me dire que je n'aurais qu'à m'adresser
au chambellan de service et que le Roi me recevrait immédiatement.
Je suppose, ajouta-t-il, que vous avez quelque chose de particulier
à dire à Sa Majesté. «Non, dis-je, il ne s'agit que de communiquer
les vues de l'Empereur concernant l'organisation du contingent
westphalien: je suis un ignorant qui ira prendre une leçon chez un
maître consommé dans l'art militaire.» Sur cela M. _de Furstenstein_
m'apprit que le Roi avait mal dormi.--C'est qu'on veille un peu tard
(il y avait eu deux nuits de bal pour l'anniversaire de la
Reine).--Oui, dit M. _de Furstenstein_, le Roi travaille souvent
fort avant dans la nuit.
Lorsque j'arrivai, M. le comte _de Furstenstein_ était avec le Roi.
Je fus introduit dès qu'il fut sorti. Ce n'est, dit le Roi, qu'une
circulaire, qu'une note diplomatique. Quand je l'eus informé que le
même courrier m'avait apporté l'ordre de proposer aux princes de
Waldeck et de la Lippe quelques changements relatifs à
l'organisation de leur contingent, le Roi me cita l'exemple de
quelques soldats westphaliens enrôlés dans le pays de Schauenbourg.
«J'ai fait dire au prince, ajouta-t-il, que s'il ne les rendait pas,
j'enverrais des gendarmes pour les faire chercher et que je pourrais
bien le faire venir lui-même. (Le prince vint en effet à Cassel pour
s'excuser.) Ces petits princes m'ont proposé de m'envoyer des
ministres, je n'en ai pas voulu.»
Par une transition un peu brusque le Roi me parla ensuite des
comptes de M. _Jollivet_, où se trouve porté jusqu'à l'herbe qui
croît sur la place Frédéric et sous les croisées du château sur les
bords de la Fulde.
Il paraît que cet article et plusieurs autres que Sa Majesté me cita
avec une irascibilité qui m'a paru légitime, s'étaient trouvés
compris dans la moitié des domaines réservée à Sa Majesté l'Empereur
et qu'ils avaient été évalués à une certaine somme dont M.
_Jollivet_, par une raison de devoir aussi très légitime, demandait
le remboursement. «J'aurais pu envoyer ces beaux comptes à
l'Empereur; mais je n'ai pas voulu faire tort à M. _Jollivet_ dans
l'esprit de mon frère: Cependant, je sais que M. _Jollivet_ est mon
espion. À quoi bon écrire à Paris que j'ai donné un diamant, que
j'ai couché avec une belle? Un ministre ne doit point s'occuper de
ces bagatelles; il doit mander que le Roi se porte bien, que la
Westphalie marche dans le système de la France, et voilà tout. Que
résulte-t-il de cet espionnage? Cela peut donner un instant
d'humeur; des frères peuvent se brouiller un instant et peut-être
cela m'est-il déjà arrivé; mais ils se réconcilient. J'aime et je
respecte l'Empereur comme mon père; l'Empereur dans un moment de
vivacité peut me faire quelques reproches, mais ensuite on
s'explique et l'on sait mauvais gré à celui qui a été la cause de la
brouillerie.--Votre Majesté, dis-je, a daigné me dire qu'elle était
contente de moi; j'ose me flatter qu'elle l'est encore et je la
supplie surtout de croire que ma conduite tendra constamment à
entretenir les sentiments d'amour qui lient les deux augustes
frères.--Oui, dit le Roi, et puis revenant aux comptes de M.
_Jollivet_, et puis l'apostrophant et évitant avec une adresse
admirable de me donner le droit de m'expliquer ce vous qui semblait
cependant me regarder aussi: si vous mandez jusqu'à ce qui se passe
dans ma cuisine, je vous traiterai comme le ministre de Bavière,
comme le ministre de Wurtemberg, et non comme ministre de famille;
je ne vous admettrai chez moi que dans les occasions de cérémonie
(le Roi, me demandai-je, aurait-il lu mon dernier bulletin? Il était
parti par cette voie peu sûre d'Hanovre); d'ailleurs M. _Jollivet_
n'a jamais été accrédité près de moi; je pourrais le regarder comme
étranger; je pourrais même, s'il voulait me tracasser, le prier de
partir; cependant c'est un honnête homme, c'est un brave homme, mais
il se noie dans les détails. Si vous étiez chez le roi de Bavière,
chez le roi de Wurtemberg (toujours M. _Jollivet ou moi_?) alors, à
la bonne heure, il faudrait tout observer, tout écrire; mais tout ce
que mon frère voudra savoir je le lui écrirai moi-même, et pour être
bien avec l'Empereur il faudra être bien avec moi.» Je saisis ces
dernières paroles: «Sire, Votre Majesté me fait la leçon; elle
prêche un converti, et je la prie d'être convaincue que ce que je
désire ardemment, c'est d'obtenir et de mériter sa confiance.» Cette
conversation, Monseigneur, qui dura près d'une demi-heure et dans
laquelle je me sais gré de m'être restreint à ce peu de mots que
l'abondance et peut-être une intention préméditée du Roi me
permirent de placer, m'a paru devoir être rapportée parce qu'elle
peint et le caractère du Roi et ma situation. J'ai eu pendant un
instant le projet de dire à M. de _Furtenstein_ qu'il n'avait qu'à
consulter Wicquefort ou Burlamaqui, pour se convaincre que l'idée
que le Roi se faisait des devoirs d'un ministre était un peu trop
étroite, mais j'ai réfléchi que la sagacité de Sa Majesté s'était
prémunie contre toute objection. C'est parce qu'il est frère de
l'Empereur que le Roi trouve qu'il est inutile qu'on écrive ce que
sa confiance le porterait au besoin à écrire lui-même. C'est parce
qu'il est frère de l'Empereur que Sa Majesté impériale veut être
informée de tout; et dans cette différence d'opinion mon devoir est
tracé, il consiste à obéir à mon souverain.
Cependant, depuis cette audience, j'ai pris occasion de demander à
plusieurs personnes qui m'ont parlé de l'état des finances, et même
à M. _Bercagny_, si personne n'avait proposé au Roi de mettre la
véritable situation de ses affaires sous les yeux de Sa Majesté
impériale? Qu'il me semblait que c'était là le seul moyen de sortir
d'embarras et d'éviter de grands inconvénients; enfin qu'instruire
l'Empereur était rendre le plus grand service au Roi. M. _Bercagny_
m'a répondu qu'il croyait qu'un enchaînement malheureux de
circonstances avait empêché que cela ne se fût jamais fait d'une
manière détaillée et lumineuse; que M. _Beugnot_, l'homme le plus
propre à faire un pareil exposé, s'en étant chargé et étant tombé
malade, avait trouvé Sa Majesté impériale partie pour Bayonne; que
depuis le Roi n'avait envoyé à Paris que des aides-de-camp et qu'en
général il était difficile de trouver ici un homme capable de
répondre, sous ce rapport, à l'attente de l'Empereur.
Le lendemain de mon audience, M. de _Bulow_, ministre des finances,
me dit: Votre visite d'hier va nous coûter encore quelques
millions.--Je répondis qu'il n'y avait dans les intentions de Sa
Majesté impériale rien qui dût amener ce résultat.--Mais le Roi l'a
dit.--Au contraire, dans ce que le Roi a dit vous pourriez y trouver
une épargne; car si le contingent doit toujours être de 25,000
hommes et qu'il soit question de former deux divisions
westphaliennes; le Roi se proposant de demander, dans la même
proportion, une diminution des troupes françaises à votre solde, y
gagnerait tout ce que, selon lui, un pareil nombre de troupes
westphaliennes coûte de moins.
C'est depuis quelques jours, Monseigneur, que les doléances sur
l'état des finances westphaliennes me parviennent de toutes parts.
Tous les ministres et un grand nombre de conseillers d'État m'en ont
parlé, à l'exception de M. _de Furstenstein_ qui s'en tient à la
politique et qui, du reste, voit tout en couleur de rose. C'est que
peu à peu les états de recette et de dépense de l'année passée se
complètent, que le bilan se fait et que l'abîme est devant les yeux.
Il peut s'être glissé dans les renseignements que j'ai déjà transmis
à Votre Excellence, des inexactitudes de détail; mais les résultats
sont certains. Pour l'année courante, le ministre des finances
espère 38 millions; il en promet 36. Sur cette somme, il faudra pour
les troupes westphaliennes 13 à 14 millions que le ministre de la
guerre espère de réduire à onze ou à douze; pour les troupes
françaises huit millions. Or les autres dépenses sont évaluées par
le budget:
Dette publique, intérêts, 3,700,000 fr.}
} 4,500,000 fr.
Amortisation, 800,000 }