16 février 1809.

Mme la comtesse de Truchsess avait donné sa démission le 3 au soir.

Le lendemain en s'éveillant, elle la trouva acceptée sur sa table de

nuit. On prétend qu'elle ne s'y attendait pas. Le dimanche après, 5

février, il y eut cercle et bal à la Cour; on prétend qu'elle avait

demandé à y être reçue dans son rang de grande-maîtresse. Elle fut

invitée: quant au rang, on lui déclara qu'elle aurait celui de femme

de grand dignitaire: elle vint pourtant. En entrant dans la grande

salle, à chaque pas qu'elle faisait en avant, on aurait dit qu'elle

allait en faire un autre en arrière. Sa figure décomposée

travaillait à prendre une contenance: elle aborda en hésitant les

premières dames; elle se remit après quelques saluts qui lui furent

rendus. Pour entrer dans la salle du bal où étaient le roi et la

reine, les dames furent appelées par classes: les dames du palais;

les dames des grands dignitaires; Mme de Truchsess allait entrer

seule: elle hésita. Enfin il s'en trouva une seconde; les dames des

ministres d'État; les dames des ministres étrangers; les dames

présentées; les demoiselles invitées. Il y en avait d'assez

vieilles; malgré cela, le bal était fort beau.

Mme de Truchsess joua son rôle admirablement pendant le reste de la

soirée. Le surlendemain, son mari en donna une chez elle; les

billets portaient qu'il y aurait un violon. C'était pour ouvrir sa

maison, dont l'ameublement venait d'être achevé. Du corps

diplomatique on n'avait invité que le ministre de France avec sa

femme, et celui de Bavière avec la sienne, parente de Mme de

Truchsess, et qui, la veille, avait porté un toast à: «_ce qui vient

d'arriver_.» Il y eut un violon et point de bal; des tables de jeu

et point de jeu; des groupes et point de conversation; un souper

pourtant, car on mangea beaucoup pour sortir d'embarras. À en croire

Mme de Truchsess, elle était enchantée de ce que cela s'était enfin

arrangé: elle projetait le voyage d'Italie, de Naples surtout où

elle trouverait ses parents (avec lesquels elle était encore

brouillée la veille); celui de Paris sûrement, si la Cour y était;

celui de Koenisgsberg où son mari a des terres. _Elle craignait

seulement qu'on ne le pressât trop de revenir._ En attendant, on la

pressait de partir, et elle choisit pour son départ le jour où M.

Siméon donna un bal masqué auquel le roi et la reine ont assisté.

Mme de Launay avait reçu du Roi un cadeau de quelques schaals et

d'une robe magnifique. Le jour du bal de son père, la Reine lui fit

un accueil extrêmement gracieux. Sous tous ces rapports, son

triomphe fut complet. L'assemblée n'était pas nombreuse, mais elle

était choisie. La gaieté, l'élégance, le bon goût y régnaient.

Le jour même du départ de Mme de Truchsess, le roi envoya

l'intendant-général de la liste civile pour faire l'inventaire des

meubles de son palais. Cet hôtel avait été occupé par le ministre

des finances qui, pour faire place à Mme de Truchsess, alors en

faveur, avait été obligé de l'_évacuer en vingt-quatre heures_;

aussi M. D'Albignac, grand-écuyer, dit-il au roi: «_Vive ce départ,

il vous donne quatre-vingts mille livres de rente._»

Les fêtes du carnaval se terminèrent par un grand bal masqué donné

par le maréchal du palais. Mille billets avaient été distribués:

neuf cents personnes au moins furent présentes; le roi avait envoyé

des billets aux notables de Münden, petite ville à quelques lieues

de Cassel, qui s'était distinguée dernièrement par la promptitude et

l'activité des secours qu'elle avait portés à un village incendié.

Ils arrivèrent soixante-quinze en dix voitures: ils se crurent

transportés dans un monde enchanté; un d'eux avait perdu son billet,

et son désespoir était de penser à ce que dirait le roi de son

impolitesse lorsqu'il s'apercevrait de son absence. Le roi et la

reine furent reçus par des bergers et des bergères portant des

guirlandes, et formant un berceau sous lequel passèrent Leurs

Majestés. Le bal fut ouvert par un quadrille espagnol. Il est

impossible de peindre la variété, l'élégance et le mouvement de

cette fête. M. le général Du Coudras fit jouer des pantins avec un

talent unique. La reine avait arrangé une foire. Dans une douzaine

de boutiques, ses dames distribuaient de petits cadeaux. La reine

avait une cassette remplie de bijoux; elle était d'une gaieté

délicieuse; quelques-uns prétendaient que sans s'en douter elle se

réjouissait de n'avoir plus _de gouvernante_. Le bal se prolongea

jusqu'à cinq heures du matin.

Comme on avait engagé tout le monde à faire quelques folies, les

membres du corps diplomatique s'étaient réunis pour représenter un

jeu d'échecs, et, puisqu'il devait y avoir un roi battu, on était

convenu de prendre le costume de mameluck. Seize enfants devaient

faire les pions. Cependant à la Cour on trouva avec raison que dans

une telle foule un tel nombre d'enfants pourrait avoir des

inconvénients, et le projet fut abandonné. Le ministre de France,

invité par une députation de ses collègues à se mettre à la tête

d'une mascarade représentant un bey d'Égypte avec son harem, y

consentit. La procession se présenta devant le Roi et la Reine;

quelques présents, quelques vers furent offerts et agréés: tout se

passa en pantomime; le Roi trouva l'exécution noble: elle parut

faire plaisir généralement.

À une heure, quelques personnes choisies se rendirent au souper dans

l'appartement de la Reine: dans ce nombre furent les ministres de

France et de Hollande. Les épouses des autres ministres y furent

invitées sans leur mari. Cette distinction fut très-sensible à ces

derniers. Le ministre de Saxe s'en plaignit à M. de Furstenstein;

celui de Bavière avait fait un voyage exprès, dit-on, pour ne point

risquer d'être exclu du souper. M. de Furstenstein a répondu qu'il y

avait eu erreur. D'autres sans doute et avec raison ont cru y voir

une distinction faite en faveur des ministres de famille; mais comme

la Cour ne s'est point expliquée à cet égard, les préférences et les

exclusions ont l'apparence d'être personnelles.

Ainsi que nous l'avons dit plus haut, le roi, ne recevant pas de

réponse de l'empereur relativement à ses justes réclamations à

l'égard des agents français en Westphalie et désirant mettre son

frère bien au courant de la situation financière du pays, lui

expédia son premier aide de camp, le général Morio, avec la lettre

ci-dessous:

Les Rois Frères de Napoléon Ier Documents inédits relatifs au premier Empire · 第 89 / 358 题