Mme la comtesse de Truchsess avait donné sa démission le 3 au soir.
Le lendemain en s'éveillant, elle la trouva acceptée sur sa table de
nuit. On prétend qu'elle ne s'y attendait pas. Le dimanche après, 5
février, il y eut cercle et bal à la Cour; on prétend qu'elle avait
demandé à y être reçue dans son rang de grande-maîtresse. Elle fut
invitée: quant au rang, on lui déclara qu'elle aurait celui de femme
de grand dignitaire: elle vint pourtant. En entrant dans la grande
salle, à chaque pas qu'elle faisait en avant, on aurait dit qu'elle
allait en faire un autre en arrière. Sa figure décomposée
travaillait à prendre une contenance: elle aborda en hésitant les
premières dames; elle se remit après quelques saluts qui lui furent
rendus. Pour entrer dans la salle du bal où étaient le roi et la
reine, les dames furent appelées par classes: les dames du palais;
les dames des grands dignitaires; Mme de Truchsess allait entrer
seule: elle hésita. Enfin il s'en trouva une seconde; les dames des
ministres d'État; les dames des ministres étrangers; les dames
présentées; les demoiselles invitées. Il y en avait d'assez
vieilles; malgré cela, le bal était fort beau.
Mme de Truchsess joua son rôle admirablement pendant le reste de la
soirée. Le surlendemain, son mari en donna une chez elle; les
billets portaient qu'il y aurait un violon. C'était pour ouvrir sa
maison, dont l'ameublement venait d'être achevé. Du corps
diplomatique on n'avait invité que le ministre de France avec sa
femme, et celui de Bavière avec la sienne, parente de Mme de
Truchsess, et qui, la veille, avait porté un toast à: «_ce qui vient
d'arriver_.» Il y eut un violon et point de bal; des tables de jeu
et point de jeu; des groupes et point de conversation; un souper
pourtant, car on mangea beaucoup pour sortir d'embarras. À en croire
Mme de Truchsess, elle était enchantée de ce que cela s'était enfin
arrangé: elle projetait le voyage d'Italie, de Naples surtout où
elle trouverait ses parents (avec lesquels elle était encore
brouillée la veille); celui de Paris sûrement, si la Cour y était;
celui de Koenisgsberg où son mari a des terres. _Elle craignait
seulement qu'on ne le pressât trop de revenir._ En attendant, on la
pressait de partir, et elle choisit pour son départ le jour où M.
Siméon donna un bal masqué auquel le roi et la reine ont assisté.
Mme de Launay avait reçu du Roi un cadeau de quelques schaals et
d'une robe magnifique. Le jour du bal de son père, la Reine lui fit
un accueil extrêmement gracieux. Sous tous ces rapports, son
triomphe fut complet. L'assemblée n'était pas nombreuse, mais elle
était choisie. La gaieté, l'élégance, le bon goût y régnaient.
Le jour même du départ de Mme de Truchsess, le roi envoya
l'intendant-général de la liste civile pour faire l'inventaire des
meubles de son palais. Cet hôtel avait été occupé par le ministre
des finances qui, pour faire place à Mme de Truchsess, alors en
faveur, avait été obligé de l'_évacuer en vingt-quatre heures_;
aussi M. D'Albignac, grand-écuyer, dit-il au roi: «_Vive ce départ,
il vous donne quatre-vingts mille livres de rente._»
Les fêtes du carnaval se terminèrent par un grand bal masqué donné
par le maréchal du palais. Mille billets avaient été distribués:
neuf cents personnes au moins furent présentes; le roi avait envoyé
des billets aux notables de Münden, petite ville à quelques lieues
de Cassel, qui s'était distinguée dernièrement par la promptitude et
l'activité des secours qu'elle avait portés à un village incendié.
Ils arrivèrent soixante-quinze en dix voitures: ils se crurent
transportés dans un monde enchanté; un d'eux avait perdu son billet,
et son désespoir était de penser à ce que dirait le roi de son
impolitesse lorsqu'il s'apercevrait de son absence. Le roi et la
reine furent reçus par des bergers et des bergères portant des
guirlandes, et formant un berceau sous lequel passèrent Leurs
Majestés. Le bal fut ouvert par un quadrille espagnol. Il est
impossible de peindre la variété, l'élégance et le mouvement de
cette fête. M. le général Du Coudras fit jouer des pantins avec un
talent unique. La reine avait arrangé une foire. Dans une douzaine
de boutiques, ses dames distribuaient de petits cadeaux. La reine
avait une cassette remplie de bijoux; elle était d'une gaieté
délicieuse; quelques-uns prétendaient que sans s'en douter elle se
réjouissait de n'avoir plus _de gouvernante_. Le bal se prolongea
jusqu'à cinq heures du matin.
Comme on avait engagé tout le monde à faire quelques folies, les
membres du corps diplomatique s'étaient réunis pour représenter un
jeu d'échecs, et, puisqu'il devait y avoir un roi battu, on était
convenu de prendre le costume de mameluck. Seize enfants devaient
faire les pions. Cependant à la Cour on trouva avec raison que dans
une telle foule un tel nombre d'enfants pourrait avoir des
inconvénients, et le projet fut abandonné. Le ministre de France,
invité par une députation de ses collègues à se mettre à la tête
d'une mascarade représentant un bey d'Égypte avec son harem, y
consentit. La procession se présenta devant le Roi et la Reine;
quelques présents, quelques vers furent offerts et agréés: tout se
passa en pantomime; le Roi trouva l'exécution noble: elle parut
faire plaisir généralement.
À une heure, quelques personnes choisies se rendirent au souper dans
l'appartement de la Reine: dans ce nombre furent les ministres de
France et de Hollande. Les épouses des autres ministres y furent
invitées sans leur mari. Cette distinction fut très-sensible à ces
derniers. Le ministre de Saxe s'en plaignit à M. de Furstenstein;
celui de Bavière avait fait un voyage exprès, dit-on, pour ne point
risquer d'être exclu du souper. M. de Furstenstein a répondu qu'il y
avait eu erreur. D'autres sans doute et avec raison ont cru y voir
une distinction faite en faveur des ministres de famille; mais comme
la Cour ne s'est point expliquée à cet égard, les préférences et les
exclusions ont l'apparence d'être personnelles.
Ainsi que nous l'avons dit plus haut, le roi, ne recevant pas de
réponse de l'empereur relativement à ses justes réclamations à
l'égard des agents français en Westphalie et désirant mettre son
frère bien au courant de la situation financière du pays, lui
expédia son premier aide de camp, le général Morio, avec la lettre
ci-dessous: