Sire, je reçois des lettres du préfet de l'Ocker, du commandant de
place de Brunswick et du colonel Mauvillon, commandant le 2e
régiment de ligne, dont je m'empresse de présenter l'extrait à Votre
Majesté; elles confirment les détails des événements fâcheux qui ont
eu lieu à Brunswick dans les journées du 4 et du 5.
Il résulte uniformément de ces divers rapports que le brigadier de
gendarmerie Lefèvre, accompagné des gendarmes Deligny et Chastelan,
eut au foyer de la Comédie une dispute avec quelques bourgeois. Ces
militaires n'étaient point en uniforme et paraissaient ivres. La
querelle s'étant continuée au sortir du spectacle, le brigadier
Lefèvre courut chez lui prendre son sabre, et, revenant armé à la
rencontre des bourgeois qui ne l'étaient pas, frappa le nommé
Lietge, maître vitrier, et le tua sur la place.
Le brigadier Lefèvre meurtri au bras de plusieurs coups de bâton
qu'il venait de recevoir dans cette querelle fut, à l'instant même,
arrêté sur la place par un détachement de la garde qui rétablit la
tranquillité dans la rue, et l'ordre fut donné au juge de paix dans
l'arrondissement duquel venait d'être commis ce meurtre, de
commencer sur le champ l'instruction de l'affaire.
Cependant le chef d'escadron Béteille, commandant la gendarmerie
française, fit mettre le meurtrier en liberté, et ne voulut point
déférer à la réquisition du commandant d'armes et du maire de la
ville de Brunswick qui demandaient l'arrestation des deux autres
gendarmes.
Ce déni de justice produisit une impression fâcheuse, et la populace
laissa entrevoir le projet formé d'arracher le gendarme Lefèvre de
la maison où il était retiré. Le colonel Schraidt se décida à le
faire transporter à l'hôpital dans une chaise et à l'accompagner
lui-même avec l'adjudant de place, le maire de la ville, le
commissaire de police et quelques autres fonctionnaires publics. La
vue de ces magistrats ne put contenir une multitude furieuse, et une
grêle de pierres fut lancée contre la chaise et le cortège. Le
gendarme Lefèvre en fut presque accablé. Bientôt l'attroupement qui
s'était formé autour de l'hôpital fut dissipé par les soins et les
instances du commandant Schraidt, mais ayant appris dans la soirée
que le peuple voulait encore forcer l'hôpital et immoler le gendarme
Lefèvre à sa vengeance, il fit demander la force armée, et le
colonel Mauvillon envoya un détachement de 30 hommes. Cette troupe
fut assaillie elle-même par les pierres qu'on lançait de plusieurs
maisons et par les injures de la populace.
Le colonel Mauvillon doubla alors son détachement et marcha lui-même
en bon ordre avec son régiment à la hauteur de l'hôpital. Cependant
plusieurs soldats ayant été blessés par le peuple, il fît tirer
quelques coups de fusil en l'air pour l'effrayer. Toutes les avenues
furent occupées, et, après plusieurs tentatives, fermes et prudentes
à la fois, on parvint à dissiper les attroupements; une femme a été
tuée et un bourgeois blessé; le colonel Mauvillon pense que c'est
par les bourgeois eux-mêmes qui, à ce qu'il dit, ont tiré plusieurs
coups de fusil de leur côté. La ville fut parcourue toute la nuit
par des patrouilles, et la tranquillité n'a plus été troublée.
Il paraît que les autorités civiles et militaires ont parfaitement
rempli leur devoir, et qu'elles ont été constamment animées du
meilleur esprit. Le colonel Mauvillon fait le plus grand éloge du
zèle et de l'activité qu'ont déployés le commandant et l'adjudant de
place; il s'applaudit aussi de la discipline et du calme manifestés
par les soldats du 2e régiment, en butte aux coups et aux insultes
de la populace; le dernier des recrues est demeuré ferme à son rang
et a obéi avec intelligence et promptitude à tous les ordres de son
chef.
Aussitôt que l'ordre a été rétabli, on a fait arrêter les hôtes des
maisons d'où ont été lancées les pierres contre la force armée.
Tous les rapports attestent que les gendarmes français qui ont donné
lieu à ce désordre ont eu le premier tort; plusieurs témoins
certifient que la dispute a été provoquée par eux, et que l'effet en
a été d'autant plus prompt et d'autant plus funeste qu'ils étaient
depuis longtemps haïs des bourgeois à cause de leurs vexations et de
leur insolence.
Le colonel de Bongars[108], envoyé sur les lieux par Votre Majesté,
est parti hier et lui transmettra un rapport plus circonstancié sur
ces événements.
[Note 108: Aide de camp du roi, chef de la gendarmerie.]
Cassel, 8 septembre 1808.
Napoléon lui répondit, le 14 septembre, qu'il fallait punir le
gendarme français, mais surtout l'allemand qui avait été cause de
l'émeute; qu'on l'assurait que la police était mal faite en
Westphalie; que bientôt il aurait des émeutes plus sérieuses, et que
si les gendarmes français lui étaient inutiles, il n'avait qu'à les
renvoyer en France.
Étant à Erfurt, l'empereur donna l'ordre de désigner pour la
Westphalie, comme ministre de famille, le baron de Reinhard,
diplomate distingué, qui se rendit immédiatement de Coblentz à Paris
pour y recevoir du duc de Cadore, ministre des relations
extérieures, les instructions les plus détaillées et les plus
précises. Le baron de Reinhard arriva à Cassel à la fin de décembre
1808. Il trouva le corps diplomatique composé des ministres dont les
noms suivent: de Wurtemberg, baron de Geinengen; de Saxe, comte de
Schoenburg; de Bavière, comte de Leichenfeld; de Hollande, chevalier
de Huygens; de Darmstadt, baron de Moronville; de Prusse, M. Kuster;
du prince primat, comte de Beust; du grand-duc de Bade, baron de
Seckendorff, chargé aussi des affaires de Francfort; d'Autriche,
comte de Grüne; de Russie, prince de Repnin.
Un peu avant l'arrivée de Reinhard, le roi Jérôme, blessé des actes
arbitraires et du sans-façon des agents français, même infimes,
expédia son aide de camp, le général Girard, à l'empereur, avec les
deux lettres ci-dessous, datées du 11 décembre:
Sire, le général Girard, mon aide-de-camp, aura l'honneur de
remettre cette lettre à Votre Majesté; je le charge de passer au
dépôt du 1er régiment des chevau-légers[109] pour tâcher de remonter
les hommes à pied; j'espère que Votre Majesté est plus contente de
mon régiment.
[Note 109: Les escadrons de ce régiment, dans lequel servait
le fameux marquis de Maubreuil, étaient alors en Espagne et
son dépôt dans une ville de la Westphalie.]
J'ai écrit plusieurs fois à Votre Majesté, et je n'ai pas reçu un
mot de réponse; j'espère cependant qu'elle n'est pas fâchée contre
moi, car je n'ai rien fait pour cela, et qu'au contraire le but de
toutes mes actions est de vous plaire.
Ma santé est tout-à-fait rétablie, on me conseille cependant de
changer d'air pendant quelques semaines; si Votre Majesté n'est pas
de retour à Paris en janvier et qu'elle l'approuve, j'irai passer
huit jours à Amsterdam, à la fin du mois de janvier.
Sire, en m'abstenant de toutes réflexions, j'ai l'honneur de mettre
sous les yeux de Votre Majesté plusieurs notes plus arbitraires
l'une que l'autre, en la priant de vouloir bien mettre ses décisions
sur chacune d'elles et de me les faire connaître.
J'espère que Votre Majesté voudra bien arrêter les prétentions, tous
les jours plus fortes, de ses agents en Westphalie, dont les titres
très-subalternes de quelques-uns ne modèrent pas des mesures
humiliantes pour moi et d'après la continuation desquelles, il me
serait impossible de gouverner plus longtemps ce pays.
Habituellement, l'empereur ne répondait pas aux justes réclamations
de ce genre que lui adressaient ses frères. C'est ce qui eut lieu
encore dans cette circonstance et força Jérôme à envoyer de nouveau
à Paris, au commencement de février, un autre de ses aides de camp,
le général Morio.
Dès son arrivée à Cassel, Reinhard avait envoyé au duc de Cadore
(Champagny) de longues lettres publiées au 3e volume des Mémoires du
roi Jérôme.
Champagny lui répondit de Paris, les 21 et 26 janvier 1809:
Monsieur, j'ai reçu les différentes dépêches que vous m'avez fait
l'honneur de m'adresser depuis le nº 1 jusqu'au nº 6 inclusivement.
J'ai eu soin de rendre compte à Sa Majesté Impériale des détails les
plus intéressants qu'elles renfermaient.
Vous êtes chargé, Monsieur, d'appeler l'attention de Sa Majesté le
roi de Westphalie sur la rédaction des gazettes qui se publient dans
ses États. Il est important qu'elle soit confiée à des hommes
habiles et sûrs qui, lisant avec soin les gazettes de Vienne et de
Presbourg, s'attachent à réfuter et à combattre surtout par l'arme
toute puissante du ridicule les articles de ces gazettes qui
pourraient être dirigés contre la France ou la Confédération du
Rhin. Ceux qui prêtent des idées de guerre à l'Autriche, se plaisent
à faire une longue énumération de ses forces militaires, ignorant
apparemment ou plutôt feignant d'ignorer que la France a encore
150,000 hommes en Allemagne, qu'un même nombre de troupes françaises
se trouve en Italie, que la Confédération du Rhin peut mettre au
premier signal 120,000 hommes sur pied, que la conscription qui
s'organise en ce moment donnera 80,000 hommes de nouvelles levées,
et qu'enfin la retraite des Anglais permet à Sa Majesté Impériale de
disposer en cas de besoin d'une grande partie des troupes qui se
trouvent en Espagne.
En vous faisant connaître les intentions de Sa Majesté Impériale, je
suis sûr que vous ne négligerez rien pour en assurer la complète et
parfaite exécution. Je vous prierai seulement de vouloir bien
m'instruire des mesures qui seront prises à cet égard par le
gouvernement westphalien.
J'ai reçu, Monsieur, vos dépêches des 13 et 15 janvier nº 8 et 9. Sa
Majesté les a eues l'une et l'autre sous les yeux et a lu la seconde
avec plaisir. Son intention est que vous entriez dans les plus
grands détails sur toutes les parties de l'administration du royaume
de Westphalie, que vous parliez de la conduite du Roi, de celle des
ministres, des opérations du gouvernement. Elle veut être informée
de tout avec la plus grande exactitude afin de pouvoir éclairer et
guider, si besoin est, la marche d'un gouvernement qui l'intéresse à
tant de titres. Elle me charge de vous dire que vos dépêches ne
seront point vues, et qu'on ignorera la source des renseignements
que vous aurez donnés et dont elle croira faire usage. La
délicatesse qui vous fait craindre d'employer les chiffres aurait
l'inconvénient extrême de gêner votre franchise. Sa Majesté veut
donc que vous écriviez souvent en chiffres; dès que vous vous en
servirez habituellement, cela paraîtra tout simple; qui, d'ailleurs,
peut y trouver à redire? et comment même le saura-t-on, à moins
qu'on ne viole le secret de vos dépêches, et qu'on ne prouve ainsi
combien la précaution de chiffrer est nécessaire?
Dans les cas graves, s'il en survenait, et pour faire connaître des
actes très importants du gouvernement du Roi, vous expédieriez des
courriers extraordinaires.
Sa Majesté désire encore qu'à vos dépêches vous joigniez des
bulletins non signés, et contenant les nouvelles de société, les
bruits de la ville, les rumeurs, les anecdotes vraies ou fausses qui
circulent, en un mot une sorte de chronique du pays propre à le bien
faire connaître.
Une autre lettre que vous recevrez en même temps que celle-ci, vous
instruit des intentions et vous transmet les ordres de Sa Majesté
relativement aux Français qui sont ou qui voudraient entrer au
service du Roi.
Ainsi, il ressort bien nettement de ces deux lettres de Champagny à
Reinhard que l'empereur voulait avoir auprès de Jérôme, comme auprès
de ses frères Joseph et Louis, sous le nom de ministres de famille,
des hommes chargés d'une sorte d'espionnage politique et
particulier.
À dater de la réception des ordres de Champagny, la correspondance
entre lui et Reinhard ne fut plus interrompue.
Reinhard écrit de Cassel, le 3 février 1809:
Monseigneur, Votre Excellence peut être assurée que dans tout ce qui
dépendra de moi, son intention sera remplie, et je ne cesserai point
d'insister auprès du gouvernement westphalien pour que la mesure
proposée reçoive sa prompte exécution.
M. d'Esterno, ministre du roi à Vienne, ayant demandé un congé pour
affaires de famille, on a saisi cette occasion pour y envoyer M. le
baron de Linden, ministre de Westphalie près le prince Primat, et
qui est regardé ici comme une des colonnes de la diplomatie
Westphalienne. M. de _Linden_ connaît déjà Vienne; il s'y est rendu
sous le prétexte de terminer un procès. Sa mission est secrète, et
ce n'est pas M. de Furstentein qui m'en a fait la confidence.
Cependant il m'a fait lecture d'une lettre écrite de Munich et de
Vienne que j'ai facilement reconnue comme étant l'ouvrage de cet
agent. Elle m'a paru écrite avec justesse. M. de Linden attribue en
grande partie les faillites qui ont eu lieu en Autriche, à ce que
les spéculations en denrées coloniales que plusieurs maisons avaient
faites, sur la foi de l'engagement pris par leur gouvernement de
prohiber l'entrée des marchandises anglaises, avaient été trompées
par l'admission dans le port de Trieste d'une très grande quantité
de ces marchandises. Il fait un tableau qui me paraît assez vrai de
la fermentation guerrière qui s'est emparée des têtes autrichiennes,
et de la faiblesse du gouvernement qui, incapable de diriger le
mouvement des esprits, risque d'en être compromis et d'y céder
peut-être, s'il ne le partage point, et donne la mesure de son
incapacité et de son irrésolution à ses propres sujets s'il le
partage. Il dit que deux députés des insurgés espagnols ont été
admis récemment à Trieste. Il ajoute que les États des différentes
provinces ont été convoqués pour délibérer sur une solde à accorder
aux milices, et que comme on avait promis à la France que cette
milice n'en aurait point, la curiosité publique attendait le
gouvernement à la tournure qu'il donnerait à sa proposition.
Quant à M. le comte de Grüne, nommé par la cour de Vienne pour
résider à Cassel, il déclare qu'il est prêt à partir, mais que
n'ayant pas encore reçu ses lettres de rappel, du poste de
Copenhague, il est obligé d'attendre que sa première mission soit
terminée dans les règles. M. de Grüne attendra; son gouvernement
attendra; il n'y a que la France qui soit prête.
Nous arrivons maintenant aux curieux bulletins prescrits par
l'empereur et dans lesquels se reflètent les petites intrigues de la
cour de Westphalie: