De 1784 à 1808.
Jérôme Bonaparte, le dernier des fils de Charles Bonaparte et le
plus jeune des frères de l'empereur Napoléon Ier, a parcouru une
longue carrière et assisté aux plus grands événements.
Non seulement il fut témoin, mais souvent acteur dans le grand drame
de 1800 à 1815. Le rôle important qu'il y a joué ne s'est pas
terminé avec le premier empire, car son nom se rattache également à
la seconde élévation de sa famille. Il est peu de vies où les
alternatives de grandeur et de mauvaise fortune se soient aussi
brusquement succédé.
À neuf ans, il est rejeté de la Corse, sa patrie, sur la terre de
France, fuyant exilé avec sa famille. Un de ses frères s'élève par
son génie aux premiers rangs de la hiérarchie militaire et lui fait
donner une éducation brillante; mais ce frère veut que Jérôme, dont
les premières années ont été consacrées à l'étude, devienne vite un
homme et un homme utile à la France. Il en fait un marin, bientôt
après un général, puis un prince, puis un roi. À vingt-trois ans le
jeune homme ceint son front d'une couronne royale. Six ans plus
tard, à l'âge où l'on n'est pas encore sorti de la jeunesse, ce
souverain par les conquêtes des Français est contraint d'abandonner
un trône qui s'écroule, entraîné dans les désastres de la France.
Jusqu'alors il s'est élevé, il redescend. Il se souvient de son
premier métier, laisse tomber le sceptre du roi pour ressaisir
l'épée du soldat. Le dernier sur le champ de bataille de Waterloo,
il y verse son sang et rallie les débris de la grande armée, prêt à
les mener à de nouveaux combats, si telle est la volonté du génie
devant lequel il s'est toujours incliné.
De 1784, époque de sa naissance, à 1813, époque de la chute du
royaume de Westphalie, Jérôme monte les degrés, s'élevant sans
cesse. De 1813 à 1847, il les descend. Proscrit par la politique de
l'Europe coalisée contre le plus grand génie des temps modernes,
brutalement repoussé par la famille de sa femme, les princes de
Wurtemberg, dépouillé par des gens qui le flattaient au temps de sa
prospérité et qui lui devaient tout, traqué par les gouvernements de
l'Autriche, de l'Allemagne et de l'Italie, ne sachant où reposer sa
tête, il voit enfin dans sa patrie éclater une révolution qui lui
donne l'espoir d'y rentrer bientôt. Illusion trompeuse, le temps
n'est pas venu. Proscrit depuis quinze ans, la fortune ne lui a pas
fait assez expier les faveurs qu'elle lui a accordées pendant la
première partie de sa vie.
Dix-sept ans encore les portes de la France lui sont fermées ainsi
qu'aux siens. Ses enfants n'ont connu jusqu'alors que l'exil. Sa
vertueuse femme ne doit plus revoir sa seconde patrie. Enfin des
démarches incessantes, une lutte courageuse triomphent de tous les
obstacles, il peut venir s'asseoir au foyer qui lui rappelle de si
grands souvenirs.
Jérôme commence à remonter les degrés qu'il a descendus depuis 1813.
Quelques mois après son retour en France, une révolution plus
radicale que celle de 1830 éclate de nouveau. Un membre de la
famille Bonaparte, son neveu, par la magie de son nom, est élevé au
premier rang. Jérôme va reprendre une grande position dans l'État.
Le grade conquis par son épée et par ses services militaires lui est
rendu, il devient le gardien des cendres du grand homme et le
gouverneur de l'hôtel consacré aux soldats mutilés. Il se retrouve
avec les vieux compagnons d'armes dont plusieurs ont suivi ses pas
sur les champs de bataille du premier empire. Il est mis ensuite à
la tête du premier corps de l'État. Enfin, le second empire le place
sur les degrés mêmes du trône. Jérôme a donc remonté un à un tous
les degrés de l'échelle sociale lorsque la mort vient terminer sa
carrière.
Telles sont, à grands traits, les principales phases de cette
existence que l'on peut dire tout exceptionnelle et qui embrasse
dans son ensemble le consulat, l'empire, les cent-jours, les deux
restaurations, le gouvernement de juillet, la république de 1848 et
les huit premières années du second empire.
Depuis sa naissance jusqu'au moment où il entra dans la marine, nous
avons peu de choses à dire sur Jérôme Bonaparte.
Il naquit à Ajaccio, le 15 novembre 1784, de Charles Bonaparte et de
Lætitia Ramolino. Son enfance se passa comme celle de tous les
enfants qui naissent les derniers dans une famille nombreuse. Il
fut en quelque sorte le Benjamin, non seulement de sa mère (son père
mourut avant qu'il le pût connaître), mais de son oncle, plus tard
cardinal Fesch, et de ses autres frères. Napoléon surtout avait pour
Jérôme un faible qui perça toujours. Cette prédilection ne se
démentit dans aucune des circonstances de sa vie militaire et
politique.
À l'âge de neuf ans, comme nous l'avons dit, Jérôme dut abandonner
la maison paternelle pour un premier exil dont il comprit déjà les
douleurs. Sa famille, bannie de l'île de Corse, se retira en France,
et il fut placé au collège de Juilly pour y faire ses études. On
était en 1793. La révolution menaçait de s'étendre sur l'Europe
entière liguée contre elle. Personne ne se doutait alors que dans
les rangs des défenseurs de la République combattait l'homme
prodigieux qui devait bientôt la dominer.
Pour le jeune Jérôme, six années s'écoulèrent (de 1793 à 1799), dans
les études et les plaisirs du lycée. Après le 18 brumaire (9 nov.
1799), il sortit du collège pour continuer son éducation sous les
yeux de ce frère que six années avaient grandi de façon à attirer
sur lui les regards du monde entier.
Jérôme, alors âgé de quinze ans, vint, au commencement du consulat,
loger au château des Tuileries, à l'entresol, au-dessous des
appartements occupés par le premier consul au pavillon de Flore. Dès
cet instant il laissa percer, avec la fougue naturelle à la
jeunesse, les qualités et les défauts d'un caractère que le temps et
les diverses phases par lesquelles il passa ne modifièrent qu'en
partie. Un esprit juste, un jugement solide, une grande bravoure
personnelle, une véritable noblesse, surtout dans l'adversité, de la
bienfaisance, de l'esprit naturel, la passion des plaisirs, une
vivacité tournant quelquefois à l'étourderie, une certaine légèreté
qui paralysait souvent ses belles qualités, l'amour de la
représentation et du faste, tels sont les traits dominants du
caractère de ce prince. Toujours porté au bien lorsqu'il suivait
l'impulsion de son coeur, Jérôme en était parfois détourné quand sa
nature impressionnable l'entraînait dans des écarts qui alors
n'influaient du reste que sur sa conduite privée.
Lorsque le général Bonaparte revint d'Italie après Marengo, il fit
entrer son frère Jérôme dans la garde consulaire, aux chasseurs à
cheval. L'enfant, âgé de seize ans, eut une altercation avec le
frère de Davout; ils se battirent, et, à la suite de cette aventure,
Bonaparte ordonna à Jérôme de quitter son régiment.
Le premier consul, à cette époque, commençait à donner une sérieuse
attention à tout ce qui se rattachait à la marine. Il prévoyait sa
lutte avec l'Angleterre, il voulait battre par ses armes l'éternelle
et implacable rivale de la France. Pour cela il fallait commencer
par rendre à la marine française cette confiance en elle que
l'émigration et ses derniers revers lui avaient fait perdre; il
fallait relever le personnel tout en activant les réparations du
matériel et les nouvelles constructions. Or, rien n'était plus fait,
d'après lui, pour concourir à ce résultat et pour prouver au corps
des officiers et des matelots son estime, que de placer dans ses
rangs son propre frère, dont le caractère audacieux se prêtait aux
aventures de la carrière maritime. Jérôme était fort heureux de
cette résolution. Ce fut donc avec une joie véritable qu'il reçut sa
nomination d'aspirant de 2e classe, datée du 29 novembre 1800.
À peine revenu de la campagne de Marengo, le premier consul tourna
ses regards vers l'Égypte dont il désirait secourir l'armée. Ce
n'était pas chose facile; la marine française, à cette époque, était
fort peu en état de lutter avec avantage contre la marine de la
Grande-Bretagne dont les flottes bloquaient nos ports.
Non seulement il fallait, pour jeter des troupes sur les côtes
d'Alexandrie, embarquer dans le plus grand secret des hommes et un
matériel considérable, mais il était nécessaire de trouver un marin
ou assez habile pour tromper la surveillance fort active des
croisières anglaises, ou assez audacieux pour passer à travers les
bâtiments ennemis. Bonaparte fit choix pour cette dangereuse mission
du contre-amiral Ganteaume, qui avait été assez heureux pour le
ramener d'Égypte malgré les Anglais. Il lui confia une escadre
composée de sept vaisseaux de ligne, de deux frégates et d'un
lougre[75]. Le jeune Jérôme Bonaparte fut placé avec son grade
d'aspirant de 2e classe sur le vaisseau amiral.
[Note 75: _L'Indivisible_, de 80 canons, vaisseau amiral; _le
Formidable_, de 80 (monté par le contre-amiral Linois);
_l'Indomptable_, de 80 (capitaine Moncontu); le _Desaix_, de
74 (capitaine de Lapallière); _le Dix-Août_, de 74 (capitaine
Bergeret); _le Jean-Bart_, de 74 (capitaine Meyne); _la
Constitution_ (capitaine Faure); la _Créole_, frégate
(capitaine de vaisseau Gourrige); _la Bravoure_, de 18
(capitaine de frégate Dordelin); le lougre _le Vautour_ (le
lieutenant de vaisseau Kerimel).]
Il accompagna Ganteaume dans cette campagne maritime où, malgré son
habileté et son courage, l'amiral ne réussit pas à porter en Égypte
les renforts qu'attendait Bonaparte.
Jérôme fit bravement ses premières armes, le 24 juin, dans le combat
livré entre Candie et l'Égypte par _l'Indivisible_ et _le Dix-Août_,
au vaisseau anglais de 74, _le Swiftsure_, un des plus beaux de
l'escadre de l'amiral Keith. Ce vaisseau venait de quitter l'escadre
ennemie au mouillage d'Aboukir et faisait route pour Malte. Après
l'avoir chassé quelques heures, _l'Indivisible_ et _le Dix-Août_ le
joignirent à portée de pistolet, l'attaquèrent et s'en emparèrent
après un combat des plus vifs.
Le premier consul accueillit avec joie la nouvelle de ce combat, et,
pour récompenser les deux équipages qui y avaient pris une part
glorieuse, il rendit un décret en date du 22 août 1801, accordant
deux grenades, deux fusils et quatre haches d'honneur pour les
hommes qui s'étaient le plus distingués dans cette affaire.
Le contre-amiral Ganteaume, voulant témoigner à Jérôme Bonaparte sa
satisfaction de sa conduite pendant l'action, ne crut pouvoir mieux
faire que de lui confier l'honorable mission de se rendre à bord de
la prise, de l'amariner et de recevoir l'épée du capitaine.
Après ce combat, dédommagement assez faible de la non-réussite de
l'expédition, l'escadre fit voile pour Toulon. Elle captura
plusieurs bâtiments de commerce anglais d'une petite valeur, et vint
mouiller sur la rade de Toulon au commencement d'août 1801, ayant
deux cents prisonniers anglais avec l'état-major et le commandant du
vaisseau _le Swiftsure_.
En rentrant à Toulon Ganteaume fit son rapport au premier consul et
rendit bon compte de la conduite de Jérôme, car le 16 août le
général Bonaparte écrivit à son frère une lettre des plus
flatteuses[76].
[Note 76: _Mémoires du roi Jérôme_, vol. Ier, p. 51.]
Telle fut la première campagne maritime de Jérôme Bonaparte.
Quelques jours après son arrivée à Toulon, le 26 août 1801, il
débarqua et fut rejoindre son frère à Paris. Il était resté à bord
de _l'Indivisible_ depuis le 28 novembre 1800, c'est-à-dire 8 mois
et 28 jours. C'était, pour un marin aussi jeune, un assez rude
apprentissage.
Lorsque Jérôme Bonaparte revint de sa première expédition, le 26
août 1801, il n'avait pas encore atteint sa dix-septième année.
Malgré sa jeunesse, il s'était fait remarquer par sa bravoure, son
intelligence et ses dispositions pour le métier de marin. Il sentait
que, frère du chef de l'État, tous les yeux étaient fixés sur lui,
et il mettait à remplir ses devoirs un zèle qui disposait en sa
faveur.
Après son débarquement à Toulon, l'aspirant se rendit à Paris, où il
fut accueilli avec joie par le premier consul. Il séjourna deux mois
aux Tuileries, puis, le 29 novembre 1801, il fut nommé à la première
classe de son grade et reçut l'ordre de se rendre à Rochefort pour
être embarqué sur l'un des bâtiments destinés à l'expédition de
Saint-Domingue.
À cette époque, Joseph Bonaparte, chargé de la conclusion du traité
de paix avec l'Angleterre, était prêt à se rendre à Amiens ainsi que
lord Cornwallis, plénipotentiaire de la Grande-Bretagne. Les
préliminaires avaient été échangés à Londres le 12 octobre, et rien
ne s'opposait à ce que le général Bonaparte, devenu l'arbitre de
l'Europe, dirigeât ses flottes vers nos colonies des Antilles, qui
cherchaient à échapper à la domination française.
En vue de ce but, une grande expédition avait été décidée. Elle devait
se composer de trois divisions navales portant des troupes de
débarquement. La première division, organisée à Brest, était sous les
ordres de l'amiral Villaret-Joyeuse, réunissant à son commandement celui
des deux autres divisions. Il avait mis, le 29 octobre, son pavillon sur
le vaisseau _l'Océan_. La seconde division, en rade de Rochefort, sous
le contre-amiral Latouche-Tréville, avait pour vaisseau amiral _le
Foudroyant_, sur lequel Jérôme allait s'embarquer. Cette division avait
à rallier une escadre de six vaisseaux espagnols alors en rade de Cadix,
sous l'amiral Gravina. La troisième division était composée de bâtiments
hollandais rassemblés à Flessingue.
Le général Leclerc, beau-frère du premier consul et mari de Pauline
Bonaparte, commandait en chef l'expédition. Son chef d'état-major
était le général Dugua. Leclerc arriva à Brest le 19 novembre 1801,
et passa une grande revue des troupes le 20.
La longue lutte que nous venions de soutenir si péniblement contre
les flottes de la Grande-Bretagne avait vivement préoccupé le
premier consul. Dès que la paix avec l'Angleterre fut assurée, il
donna une attention toute particulière à la marine de guerre.
Convaincu qu'on pouvait beaucoup attendre et obtenir de nos marins,
aussi bien que de nos soldats de l'armée de terre, il résolut de
tout mettre en oeuvre pour éviter à l'avenir les fautes qui, depuis
le commencement de la Révolution, avaient concouru à affaiblir notre
puissance maritime; ce n'était plus l'organisation médiocre dont on
s'était contenté depuis 1789 qu'il fallait à Bonaparte, mais une
organisation forte, un matériel puissant, une discipline solide, une
union parfaite entre les équipages et les troupes. D'après lui, un
des grands moyens d'obtenir sur mer des succès semblables à ceux
obtenus sur le continent, c'était d'exciter l'émulation chez les
matelots, de leur inspirer, de leur _souffler_ cet enthousiasme
auquel nos soldats avaient dû, en grande partie, leurs victoires.
Le premier consul avait été, du reste, merveilleusement secondé en
cela par l'amiral Villaret-Joyeuse. Ce dernier avait, à force de
persévérance, introduit sur les vaisseaux de son escadre une
discipline parfaite.
Les trois divisions navales partirent de Brest, de Rochefort et de
Flessingue; celle de Villaret-Joyeuse devait rallier les deux
autres, mais la division batave ne put le joindre à cause des vents
contraires. Elle mit le cap directement sur Saint-Domingue, en ayant
soin de ne pas se montrer avant les vaisseaux de l'amiral commandant
en chef la flotte. La division de Latouche-Tréville, au lieu de
porter sur Belle-Isle ainsi que cela lui était prescrit, fit route à
l'ouest en sortant de Rochefort.
L'aspirant de 1re classe Jérôme Bonaparte, embarqué sur le vaisseau
_le Foudroyant_, monté par Tréville, arriva avec le contre-amiral au
Cap, vers la fin de 1801. Il y resta jusqu'au 9 février 1802. Le 4
mars, en vertu des ordres du général en chef Leclerc, il passa avec
le grade d'enseigne[77] sur le vaisseau _le Cisalpin_ (capitaine
Bergeret[78]), bâtiment envoyé en France.
[Note 77: Nommé enseigne le 15 janvier par Villaret-Joyeuse,
Jérôme fut confirmé dans ce grade par le premier consul, et
il prit rang dans les cadres à dater du jour de sa
promotion.]
[Note 78: Le prince Jérôme a toujours conservé pour le brave
Bergeret, plus tard amiral et mort il y a peu d'années, une
affection véritable et une estime profonde.]
Le jeune officier de marine fut chargé de dépêches pressées qu'il
devait remettre au premier consul. Bien qu'il donnât de belles
espérances, il est permis de penser que ce ne furent ni sa capacité
ni sa parenté avec le premier consul et le général en chef qui le
firent choisir pour une mission de haute importance. Il est à
présumer que Leclerc, voyant la maladie décimer les troupes et les
équipages, prit, à l'insu de Jérôme lui-même, un prétexte pour
l'envoyer en France et le soustraire à la pernicieuse influence d'un
climat sous lequel il devait succomber bientôt lui-même.
Quoi qu'il en soit, le jeune Bonaparte embarqua au Cap sur _le
Cisalpin_, ayant pour compagnon d'armes Halgan, plus tard amiral,
avec lequel il se lia dès lors d'une véritable amitié. Le 5 mars le
vaisseau mit à la voile, et le 10 avril les vigies signalèrent le
feu d'Ouessant. Le lendemain, à dix heures du matin, le navire
entrait dans le port de Brest.
À peine débarqué, Jérôme songea à se rendre à Paris pour remettre ses
dépêches au premier consul. Il prit une chaise de poste, emmena avec lui
Halgan, devenu son ami, et franchit rapidement la distance qui le
séparait de Nantes, en passant par Quimper, Vannes, Laroche[79]. À
quelques lieues de Nantes il eut une aventure qui peint son caractère
déterminé. Le postillon qui conduisait sa voiture refuse tout à coup
d'aller plus loin. Il met pied à terre et s'assied tranquillement sur le
bord du fossé de la route. Jérôme et Halgan descendent de leur chaise de
poste et, pressés d'arriver, ils essaient de faire remonter à cheval
leur capricieux conducteur. C'est en vain. Prières, promesses, menaces,
tout échoue devant son entêtement breton. Jérôme, voyant qu'il
n'obtiendrait rien, pousse Halgan dans la voiture et, s'adressant au
postillon, lui dit: «Veux-tu nous conduire, oui ou non?--Non, répondit
ce dernier.--Alors je me charge de ce soin,» reprend le jeune officier.
Et, bien qu'en culotte courte et en bas de soie (tenue qu'il a toujours
affectionnée), Jérôme saute en selle après avoir ramassé le fouet et
enlève les chevaux qu'il lance au grand galop sur la route de Nantes. Il
fait en ville une entrée triomphale, tête nue, en uniforme de marin,
avec son compagnon dans la chaise de poste, le 13 avril 1802.
[Note 79: Le prince fit le même voyage cinquante années plus
tard, lorsqu'il parcourut la Bretagne, désireux de revoir
avant de mourir le petit port de Concarneau.]
Jérôme, laissant Halgan à Nantes, se dirigea vers Paris où il remit
ses dépêches au premier consul, qui le garda près de lui jusqu'au
commencement de juin 1802. Pendant son séjour aux Tuileries, ami
fidèle et dévoué, Jérôme plaida si chaudement la cause d'Halgan près
du général Bonaparte, qu'à son départ pour embarquer de nouveau il
eut le bonheur d'emporter à Nantes la nomination du lieutenant de
vaisseau, son camarade du _Cisalpin_, au commandement du brick
_l'Épervier_.
Le premier consul, désireux de perfectionner l'éducation maritime de
son jeune frère et de le mettre à même d'étudier les colonies
françaises, avait décidé qu'il ferait un voyage aux Antilles sur le
brick _l'Épervier_, et qu'il visiterait toutes les positions
importantes de cette partie de l'Océan. En conséquence, Jérôme
revint à Nantes le 7 juin 1802. Il devait prendre la mer, comme nous
l'avons dit, sur le brick _l'Épervier_, sous les ordres d'Halgan.
Les officiers de ce brick, ses camarades, étaient MM. Vincent
Meyronnet, qui joua par la suite un certain rôle en Westphalie, Gay,
le chirurgien M. Rouillard[80]. Le bâtiment avait pour destination
la Martinique. Jusqu'à la fin d'août, Halgan et Jérôme restèrent à
Nantes, attendant les ordres de départ.
[Note 80: Le prince le retrouva en 1852 à Concarneau, où il
vivait en retraite.]
Ce temps se passa pour eux en fêtes, car c'était à qui des habitants
notables ou des autorités de la ville recevrait le plus jeune des
frères du premier consul et son ami.
Le 29 août, le brick appareilla et vint mouiller sur la rade de
Minden; le 31, il fit voile en suivant les côtes, et, par suite d'un
gros temps, vint relâcher le 4 septembre en vue du port de Lorient,
dans la rade. Le 6, il entra dans le port. Jérôme, jeune et ami du
plaisir, profitant de ce qu'on était obligé de passer quelques jours
à Lorient pour faire au bâtiment des réparations indispensables,
partit le 5 pour Nantes, où il passa quelques jours.
Le 18 septembre il était à son poste et le brick appareilla. Le 25,
on était en vue de Lisbonne, l'amitié d'Halgan fut mise à une rude
épreuve. Jérôme voulut visiter cette capitale et demanda au
commandant de relâcher dans ce port. Halgan refusa et l'on continua
à faire voile pour la Martinique. Le 28 octobre, à midi, la terre
était en vue. À 5 heures du soir _l'Épervier_ mouilla au fort
Diamant où régnaient la fièvre jaune et une grande mortalité.
Dès le lendemain 29, Halgan et Jérôme furent rendre visite au
capitaine général, l'amiral Villaret-Joyeuse, le même officier
général auquel avait été dévolu le commandement dans l'expédition de
Saint-Domingue. Le contre-amiral Villeneuve, commandant les forces
navales stationnées aux Îles du Vent et à Cayenne, était alors
absent. Il revint quelques jours plus tard au fort Royal, sur son
vaisseau _le Jemmapes_. Dans l'intervalle, voici ce qui avait eu
lieu:
Jérôme était parti de France comme aspirant de lre classe et en
qualité d'officier du brick commandé par Halgan; mais à peine arrivé
à la Martinique, le capitaine général Villaret, soit qu'il eût des
instructions secrètes (chose très probable) émanant du premier
consul, soit parce qu'il crût bien faire, nomma le jeune Bonaparte
lieutenant de vaisseau, par décision du 2 novembre 1802; puis, sans
doute pour suivre un plan convenu, Halgan s'étant trouvé subitement
indisposé ou ayant dû se trouver hors d'état de commander le brick,
le commandement du navire fut remis provisoirement au nouveau
lieutenant de vaisseau qui se trouva donc, à l'âge de 18 ans, à la
tête d'un bâtiment d'une certaine importance[81]. Sans doute on
avait pensé que Jérôme trouverait de plus grandes facilités pour son
voyage d'exploration dans la nouvelle position qui lui était faite.
[Note 81: Nous devons dire que nulle part nous n'avons trouvé
trace d'instructions secrètes données à Villaret, dans le
sens de la nomination de Jérôme comme lieutenant de vaisseau
et commandant du brick; mais la chose nous paraît si probable
et du reste si naturelle, que nous croyons qu'il en a été
ainsi.]
Le contre-amiral Villeneuve, pour qui le frère du premier consul
avait une lettre du ministre de la marine, confirma ce qu'avait fait
Villaret-Joyeuse. Il se rendit à bord de _l'Épervier_ le 21
novembre, donna quelques conseils et des instructions détaillées à
Jérôme, et lui prescrivit de partir le 29 novembre pour aller
d'abord à Sainte-Lucie, colonie française des Îles du Vent, au sud
de la Martinique, puis à Tabago, qui faisait partie des Îles sous le
Vent, au nord-est de la Guyane. Bien qu'on fût à la fin de novembre,
la température était très élevée. Jérôme, plein d'ardeur et n'ayant
pas la prudence qui convient dans les climats dangereux où règnent
si souvent des fièvres terribles, se fatigua outre mesure en
explorant Sainte-Lucie et en montant sur une soufrière dans le fort
de la chaleur du jour. Il fut pris par une fièvre violente qui
inquiéta les officiers du brick au point qu'ils crurent devoir
revenir à Saint-Pierre (Martinique), en faisant prévenir le
contre-amiral Villeneuve de ce qui venait d'arriver. Villeneuve
courut immédiatement auprès du malade, et reconnut avec joie que
l'accident n'aurait aucune suite fâcheuse. Il en rendit compte au
ministre Decrès qui avait remplacé Forfait.
Jérôme, hors du danger causé par son imprudence, était moins
désireux de reprendre la mer pour continuer son voyage. L'équipage
de son bâtiment avait été, en moins d'un mois, tellement décimé par
la maladie, qu'il se trouvait à la fin de décembre complètement
désorganisé. À la maladie s'était jointe aussi la désertion, en
sorte qu'il fut contraint de renoncer à l'idée de faire voile pour
Tabago. Villeneuve attendait la frégate _la Consolante_ et voulait
lui offrir de se rendre avec lui, sur ce bâtiment, dans les
différentes colonies qu'il avait à visiter encore; mais Jérôme,
fatigué des ennuis, du tracas qu'il avait éprouvé sur son brick,
sollicita de quitter son commandement. Villeneuve en écrivit à
Decrès qui, le 25 février 1803, répondit à ce sujet: «Il faut,
général, déterminer Jérôme à garder son commandement et à faire aux
colonies le séjour que le premier consul désire de lui. Je joins ici
une lettre pour lui.» On constitua alors tant bien que mal un
équipage au brick _l'Épervier_ qui put enfin partir. Ce bâtiment
mouilla à la Basse-Terre (Guadeloupe, nord-ouest de la Martinique).
Il fut reçu par le contre-amiral Lacrosse, capitaine général de
cette colonie, qui lui fit visiter le pays dans le plus grand
détail[82].
[Note 82: Le contre-amiral Lacrosse était père du sénateur du
second empire. Le prince Jérôme a rappelé bien souvent au
baron Lacrosse cette visite à la Guadeloupe.]
Du 8 février au commencement d'avril 4803, Jérôme termina ses
voyages dans les différentes colonies qu'on lui avait donné mission
de visiter en détail, car le 4 avril, le contre-amiral Villeneuve,
dans une dépêche au ministre, rend compte du prochain départ de
Jérôme Bonaparte et de sa répugnance à passer par Saint-Domingue, où
son beau-frère, le général Leclerc, était mort.
Le brick _l'Épervier_ cependant n'était pas encore parti le 27
avril, puisqu'à cette date le capitaine de vaisseau Lafond,
commandant par intérim les forces navales stationnées aux Îles sous
le Vent et à Cayenne, écrivait de Saint-Pierre de la Martinique, à
bord de la frégate _la Didon_, au ministre de la marine:
«Le brick _l'Épervier_, commandé par le lieutenant de vaisseau
Bonaparte, est toujours en station au fort de France. Le général
Villeneuve, avant son départ[83], m'a dit qu'il lui avait donné
l'ordre de s'en retourner en France, et que par conséquent il ne
faisait plus partie de la station.»
[Note 83: Villeneuve avait été remplacé par Villaret.]
Pendant un mois encore _l'Épervier_ resta à la Martinique. Plusieurs
circonstances fatales avaient empêché Jérôme de quitter l'Amérique,
et ces circonstances eurent, ainsi qu'on le verra bientôt, une
influence très grande et très singulière sur les premières années de
sa vie. D'abord, la maladie et la désertion avaient dépeuplé son
bord et l'on n'avait pu recruter l'équipage de façon à mettre le
bâtiment en état d'entreprendre un long voyage pour regagner
l'Europe, ensuite Jérôme était tombé malade au commencement de mai.
Cela ressort du passage d'une longue lettre écrite le 19 juin du
port du Passage par le capitaine Lafond au ministre de la marine,
lettre dans laquelle on lit:
«Lors de mon départ du fort de France (8 mai 1803), le brick
_l'Épervier_ était mouillé à Saint-Pierre. Jérôme avait la fièvre,
mal à la tête et aux reins, symptômes de la fièvre jaune; mais, au
moment de mettre sous voile, son médecin a fait dire qu'il allait
mieux. Il avait écrit au général Villaret qui, vraisemblablement,
vous donnera des détails sur sa maladie.»
Lorsqu'au mois de juin 1803 on fut à peu près paré et que Jérôme se
trouva à même de mettre à la voile, les relations entre la France et
l'Angleterre étaient devenues d'une nature telle que la guerre semblait
imminente. En effet, le traité d'Amiens ne tarda pas à être rompu, et
dès lors les Anglais, qui savaient Jérôme encore dans les colonies,
attachèrent une importance réelle à s'emparer de sa personne, d'autant
qu'ils étaient furieux de ce qu'en représailles d'hostilités commises
sur mer par les vaisseaux de la Grande-Bretagne sans déclaration
préalable, le premier consul avait retenu tous les Anglais alors en
France.
Les choses en étaient là, et cependant la rupture entre les deux
grandes nations n'était pas encore connue en Amérique lorsque Jérôme
eut l'ordre formel de Villaret de prendre la mer pour regagner
l'Europe, s'il en était temps encore. Le 1er juin il mit à la voile.
Un coup de tête du jeune homme l'arrêta court dans son voyage. Voici
ce qui s'était passé. Jérôme avait soumis à une visite, en mer, un
gros bâtiment qu'il supposait Français et qui était Anglais. Effrayé
des conséquences que pouvait avoir cette affaire, il en avait rendu
compte à Villaret-Joyeuse. Ce dernier le blâma et lui donna l'ordre
de revenir en France. Jérôme fit quelques observations tellement
justes à l'amiral que ce dernier s'opposa à son départ, ce qui fut
fort heureux, car le brick _l'Épervier_, ayant pris la mer le 20
juillet sans Jérôme, fut capturé le 27 par les Anglais.
Jérôme Bonaparte ne quitta pas l'Amérique et, le 20 juillet 1803, il
abandonna le commandement de son brick. Nous l'avons laissé à la
Pointe-à-Pitre (Martinique), le 15 juin 1803; nous le retrouvons à
Baltimore, dans l'État de Maryland (États-Unis d'Amérique), à la fin
de juillet de la même année.
Le 26 juillet il écrivit de cette ville au citoyen Pichon,
commissaire général des relations commerciales de la France aux
États-Unis, pour lui faire connaître que le lieutenant Meyronnet,
commandant en second _l'Épervier_, avait quitté le brick, chargé
d'une mission de son commandant pour négocier leur passage sur un
bâtiment de commerce américain _le Clothier_, dont l'armateur
refusait de s'arrêter en Espagne; que, décidé à céder à la nécessité
et à suivre la destination de ce bâtiment pour Bordeaux, il
renvoyait Meyronnet à Philadelphie pour faire hâter l'expédition du
navire sur lequel il se hasarderait à revenir en Europe; enfin qu'il
attendait à Baltimore que le bâtiment à bord duquel il devait
prendre passage fût au bas de la rivière du Patapsco, qui se jette
dans la baie de Chesapeake.
Ainsi, à la fin de juillet 1803, Jérôme était prêt à s'embarquer sur
un bâtiment américain et à braver les croisières anglaises pour
retourner en France. Il était _incognito_ aux États-Unis d'Amérique,
où il entretenait une correspondance assez suivie avec notre consul
général, M. Pichon. Ce dernier mettait beaucoup de déférence dans
ses relations avec le frère du premier consul, jeune homme qui, bien
que n'ayant pas encore dix-neuf ans révolus, avait déjà les allures
princières qu'il ne devait plus abandonner. Il lui fournissait des
sommes assez considérables, hâtait de tous ses moyens le moment de
l'embarquement et lui donnait même au besoin des conseils que Jérôme
paraissait assez peu disposé à suivre.
Cependant son _incognito_ ne pouvait être bien longtemps observé.
Les Anglais, à l'affût de ce que devenait l'ancien commandant de
_l'Épervier_, ne tardèrent pas à savoir où il se trouvait et à
donner son signalement sur toute la côte à leurs bâtiments. Un
capitaine Murray, alors à Baltimore, dévoila la présence dans cette
ville de Jérôme, en sorte que les difficultés devenaient de plus en
plus grandes pour lui de quitter l'Amérique. M. Pichon cependant le
pressait de s'embarquer, répondant de l'armateur et du capitaine de
navire américain qui devait le mener en France. Il l'engageait à
faire monter à bord les personnes de sa suite[84] et à suivre le
bâtiment sur un bateau pilote jusqu'à la sortie de la baie pour
pouvoir, soit revenir à terre, soit s'embarquer définitivement,
selon ce que ferait la croisière anglaise. Les choses en étaient là,
au commencement d'août, lorsque Jérôme, qui comprenait quel effet
déplorable pouvait produire en France la nouvelle de la capture, par
les Anglais, du frère du premier consul, résolut d'attendre les
ordres du chef de l'État, et d'envoyer pour les prendre son
lieutenant Meyronnet qui, lui, passerait plus facilement et pourrait
donner connaissance de la position dans laquelle il se trouvait aux
États-Unis.
[Note 84: Jérôme avait alors près de lui M. Meyronnet, qu'il
appelle dans toutes ses lettres son lieutenant, un secrétaire
particulier, M. Le Camus, qui joua par la suite un certain
rôle ainsi que Meyronnet en Westphalie, un médecin et le fils
du conventionnel Rewbel, plus tard officier général.]
Pichon, en apprenant la nouvelle détermination du jeune officier de
marine, l'engagea à quitter Baltimore et à faire un voyage instructif
dans l'ouest. Le consul général français avait-il déjà connaissance de
la passion naissante qui devait aboutir à un mariage et voulait-il en
détourner Jérôme, ou bien pensait-il remplir les intentions du premier
consul à l'égard de son frère en l'engageant à voyager? c'est ce que
rien ne fait pressentir dans sa correspondance. Toujours est-il que
Jérôme ne suivit pas le conseil qui lui était donné, pas plus que celui
de cesser ses rapports avec un M. Barny, chez lequel il était logé à
Baltimore et contre lequel le consul général cherchait à le mettre en
garde.
Le 30 août, Pichon écrivit au ministre des relations extérieures une
longue lettre relative au jeune Bonaparte. Cette dépêche, fort
curieuse, résume tout ce qui a rapport au frère du premier consul
depuis le 22 juillet 1803[85].
[Note 85: _Mémoires du roi Jérôme_, vol. Ier, p. 227.]
Jérôme était arrivé à Georgetown[86], y avait passé trois jours,
avait cherché divers moyens de retourner en Europe, tantôt voulant
passer à bord d'un navire de commerce, puis à bord d'une frégate
américaine qu'il emprunterait aux États-Unis, enfin comme passager
sur un bâtiment de guerre destiné à la Méditerranée.
[Note 86: Georgetown, ville et port de mer des États-Unis,
État de la Caroline du sud, était la résidence du consul
général Pichon.]
Tous ces projets n'avaient pu avoir de suite. Il n'était possible
d'en accueillir aucun, pas même le dernier, auquel il s'était
arrêté, de demander passage sous son nom. Pendant ce temps _le
Clothier_, en partance de Philadelphie le 7 août, avait mis à la
voile.
Jérôme passa le mois de septembre 1803 à Baltimore. Fort épris de
Mlle Paterson, très jolie jeune personne, fille d'un des riches
négociants de cette ville, il lui fit une cour assidue à laquelle
Mlle Paterson fut loin d'être insensible. Les choses en vinrent au
point qu'on commença, vers le mois d'octobre, à parler de mariage.
Quoique la France eût encore un gouvernement qui conservait le nom
et un semblant de formes républicaines, tout le monde en Europe,
comme en Amérique, comprenait que cet état cesserait sous peu et que
l'homme qui avait reconstruit l'édifice social était destiné à
monter sur le trône. Personne n'ignorait la bonté, la faiblesse du
premier consul pour son jeune frère; or une union contractée dans
ces conditions avec Jérôme était, pour une famille de négociants
d'Amérique, une fortune inouïe. Aussi, loin de s'opposer à la
réalisation de ce projet, les Paterson, le père lui-même, semblaient
y prêter les mains. La jeune personne, fort éprise, était décidée à
tout pour épouser celui qu'elle aimait. Toute cette petite intrigue
ne tarda pas à être connue du consul général.
Pichon fut effrayé des conséquences d'un mariage que le chef de
l'État n'approuverait certainement pas, puisqu'il était contraire à
toutes les lois françaises. En effet, Jérôme, loin d'avoir atteint
vingt et un ans, n'avait pas alors dix-neuf ans révolus, et même en
eût-il eu vingt et un, il ne pouvait se passer du consentement de sa
mère pour que l'acte fût valide. À peine le représentant de la
France aux États-Unis fut-il informé de ce qui avait lieu à
Baltimore, qu'il écrivit: 1º à Jérôme pour le prévenir que l'union
qu'il voulait contracter était _nulle_ aux yeux de la loi; 2º à M.
Paterson le père, pour mettre sous ses yeux la loi française; 3º
enfin à M. d'Hebecourt, l'agent consulaire français dans le
Maryland, pour lui donner des instructions en cas qu'on voulût
passer outre et ne pas tenir compte de ses observations.
Jérôme eut connaissance aussi par Pichon des lettres écrites à MM.
Paterson et d'Hebecourt[87], puis le ministre des relations
extérieures de France (Talleyrand) reçut communication de toutes les
pièces relatives à cette affaire. Ceci se passait pendant le mois
d'octobre 1803. Ces démarches du consul général, ces observations
fort justes parurent produire un certain effet, car le mariage de
Jérôme sembla quelque temps un projet abandonné. Pichon en profita
pour engager vivement le jeune officier à s'embarquer sur une
frégate française, _la Poursuivante_, alors en relâche à Baltimore.
Mais la famille Paterson, d'accord avec Jérôme, abusait le consul
général; le mariage, s'il avait été un instant rompu, s'était
renoué. Jérôme ne songea plus à retourner en France pour le moment.
Il déclara formellement qu'il ne se rendrait pas à bord de _la
Poursuivante_ et qu'il attendrait à Baltimore les ordres du premier
consul. Au reste, ajoutait-il, il était en mission et n'avait
d'ordre à recevoir que du ministre.
[Note 87: Remplacé bientôt après par Sottin.]
Pendant ce temps-là Decrès, ayant connu par le lieutenant Meyronnet
la position de Jérôme aux États-Unis, avait soumis l'affaire au
premier consul, qui lui prescrivit d'expédier de nouveau le
lieutenant de Jérôme avec des instructions pour le retour en France
de ce dernier. Meyronnet partit donc pour se rendre en Amérique
précisément à l'époque où l'affaire du mariage se dénouait
inopinément à Baltimore.
Ainsi que nous l'avons dit, Pichon était persuadé que sur ses
observations fort judicieuses, la famille Paterson et Jérôme
lui-même avaient complètement abandonné leurs projets. Il était donc
fort tranquille de ce côté lorsque, le 25 décembre, il apprit tout à
coup par M. Lecamus que le jeune Bonaparte, à qui il avait envoyé
une somme assez considérable, venait de faire célébrer son mariage à
Baltimore, quatre jours auparavant, le 21. Bien plus, il fut informé
par l'agent consulaire français, M. Sottin, que l'union, renouée
tout à coup, avait eu lieu en sa présence, parce qu'il n'avait pas
cru devoir faire au premier consul l'affront de refuser d'assister à
cet acte.
Pichon s'empressa de témoigner à Sottin son mécontentement de ce
qu'il avait assisté au mariage et de ce qu'il avait signé un acte
contraire à la loi française, et donné l'apparence légale à un acte
nul aux yeux de cette loi. Il rendit compte ensuite de toute cette
affaire au ministre des relations extérieures; puis, quelques
semaines plus tard, le 20 février, il écrivit de nouveau une lettre
des plus curieuses relative à Jérôme, à Mlle Paterson et à la
famille de cette dernière.
La nouvelle de ce mariage, contracté malgré la loi, malgré toutes
les représentations du consul français, arriva à Paris lorsque
Napoléon avait changé son titre de premier consul contre une
couronne impériale. Furieux de voir que son jeune frère était le
premier à enfreindre les lois de son pays, il défendit immédiatement
de reconnaître cette union.
On trouve à cet égard, au _Moniteur_ du 13 vendémiaire an XIII (4
mars 1805), la note suivante:
Par un acte de ce jour, défense est faite à tous officiers de l'état
civil de l'Empire, de recevoir sur leurs registres la transcription
de l'acte de célébration d'un prétendu mariage contracté en pays
étranger, en âge de minorité, sans le consentement de sa mère, et
sans publication préalable dans le lieu de son domicile.
En outre, quelques jours plus tard, l'empereur rendit, comme chef de
la famille impériale, le décret suivant:
Napoléon, empereur des Français, à tous ceux qui ces présentes
verront, salut;
Aussitôt que nous avons été informé d'un prétendu mariage, contracté
dans les pays étrangers par notre frère Jérôme Bonaparte, encore
mineur, sans aucun consentement de nous, ni de madame notre mère, et
contre les dispositions des articles 63, 148, 166, 168, 170 et 171
du code civil, nous avons cru devoir, pour le maintien des lois et
de la subordination qu'elles établissent dans les familles, faire,
par notre décret du 11 ventôse an 13, défenses à tous les officiers
de l'état civil de l'Empire, de recevoir sur leurs registres la
transcription de l'acte de célébration dudit mariage prétendu.
Ces précautions ne nous ayant point paru suffisantes pour garantir
de toute atteinte la dignité de notre couronne, et pour assurer la
conservation des droits, qu'à l'exemple de tous les autres princes,
nous exerçons sur tous ceux qui ont l'avantage de nous appartenir,
nous avons jugé qu'il importait au bien de l'État et à l'honneur de
notre famille impériale, de déclarer d'une manière irrévocable la
nullité dudit prétendu mariage, comme aussi de prévenir et de rendre
vaines toutes tentatives qui seraient faites pour y donner suite ou
effet.
À ces causes nous avons ordonné et décrété, ordonnons et décrétons
ce qui suit:
Suit le décret en 5 articles qui rend nul le mariage de Jérôme et
déclare les enfants illégitimes, etc., etc.
Neuf ans plus tard, en 1812, bien après le mariage de Jérôme, devenu
prince français et roi de Westphalie, avec la princesse Catherine de
Wurtemberg, l'assemblée générale de Maryland déclara l'union de ce
prince avec Mlle Paterson nulle et sans effet, et les deux
contractants divorcés, mais sans que cela puisse illégitimer
l'enfant issu de cette union.
Ainsi, pour résumer cette singulière union: un enfant, ayant
dix-neuf ans à peine, devient épris d'une jeune personne. Sans égard
pour les observations qui lui sont faites, sans prendre souci des
lois de son pays, dont il est éloigné, sans prévenir même sa
famille, il épouse, _du consentement du père qui n'ignore ni les
conséquences ni les nullités de cet acte_, la fille d'un homme
honorable. Ce père a été bien et _dûment prévenu que le mariage est
nul aux yeux de la loi française_.
La mère du jeune homme proteste, le chef de la famille, devenu chef
de l'État et qui a le devoir de faire exécuter les lois, déclare non
seulement le mariage nul, mais les enfants à naître _illégitimes_;
neuf ans plus tard, le divorce est prononcé dans le pays même où
l'union a été contractée, et cela par l'assemblée juge en pareille
matière, lorsque déjà le marié a épousé une autre femme.
Tel est le résumé de cette bizarre affaire, que l'on peut considérer
comme ayant eu pour cause, d'un côté le coup de tête d'un jeune
coeur amoureux, d'un autre l'ambition d'une famille qui voit dans ce
mariage, qu'elle espère faire reconnaître un jour ou l'autre, un
motif de puissance à venir[88].
[Note 88: Toute la correspondance Pichon, toutes les pièces
et documents qui se trouvent au vol. I des _Mémoires Jérôme_
font trop bien connaître cette affaire pour que nous croyions
devoir entrer dans de plus grands développements. Récemment
Mme Paterson a publié elle-même des mémoires et des lettres
qui ne sont point de nature à augmenter la sympathie que ses
malheurs pouvaient inspirer.]
Jérôme Bonaparte et Mlle Paterson se trouvaient dans une position
assez équivoque. Le mariage n'étant pas valide devant la loi
française, les représentants de la France en Amérique ne pouvaient
l'admettre. Tous deux vécurent dans la famille de la jeune personne
jusqu'à l'époque où l'on apprit l'avènement de Napoléon au trône
impérial. Aussitôt Jérôme songea à retourner en France, d'autant
plus que dans l'intervalle il avait reçu, par le lieutenant
Meyronnet, les instructions du ministre de la marine. Il fut donc
résolu qu'il s'embarquerait sur la frégate _la Didon_. Pichon
espérait enfin le voir quitter l'Amérique, mais il n'en devait être
encore rien. _La Didon_ se trouva bloquée par des forces
supérieures, et Jérôme, ayant reçu des lettres de sa famille qui lui
faisaient sans doute connaître que son mariage ne serait pas
reconnu, ne voulait plus partir.
Le projet de départ fut remis au mois d'octobre. Le capitaine de
vaisseau Brouard se trouvait prêt à mettre à la voile avec les
frégates qu'il commandait. Jérôme avait promis de partir; mais tous
les jours c'était de la part du jeune officier des objections, des
tergiversations. Si, d'une part, en prévision des grands événements
qui se préparaient en Europe, il tardait à Jérôme de courir auprès
de son frère pour jouer un rôle digne de lui et pour obtenir son
pardon, d'un autre, il était retenu en Amérique par la famille
Paterson à laquelle il avait promis de ne pas abandonner sa femme
avant d'avoir obtenu la reconnaissance de son mariage.
À la fin de décembre cependant, Jérôme s'embarqua avec Mlle
Paterson, à l'insu de tout le monde, sur un bâtiment américain nommé
_le Philadelphie_; mais ce navire se perdit au bas de la rivière. Il
avait été frété par Jérôme Bonaparte lui-même, pour le ramener en
France avec sa jeune femme et la tante de cette dernière. Pichon,
informé de cette circonstance, se hâta de se rendre auprès d'eux,
dans l'État de Delaware.
Bientôt après le jeune homme fit une autre tentative pour son retour
en France. Il monta à bord du _Président_, frégate française; mais
une frégate anglaise étant venue se placer en face du bâtiment, Mlle
Paterson eut peur et voulut descendre. Jérôme et elle revinrent
encore une fois à Baltimore.
En 1804, le consul général français, rappelé en France à cause du
mariage Paterson, écrivit au ministre des relations extérieures (31
mars) la longue lettre ci-dessous relative à cette affaire:
Citoyen Ministre, à la suite de la correspondance que j'ai eu
l'honneur de suivre avec vous relativement à M. Bonaparte, j'ai
celui de vous adresser ci-inclus l'extrait d'une dépêche que j'ai
écrite au ministre de la marine. Cette dépêche avait pour objet
d'informer ce ministre, dans le département duquel la chose
rentrait, de ce que j'avais fait vis-à-vis de M. Bonaparte en
conséquence des instructions que je vous ai communiquées dans la fin
de ma dépêche du 30 pluviôse. Je me proposais, comme je vous l'ai
marqué, de presser M. Jérôme de s'embarquer sur la _Poursuivante_
quand elle serait prête. C'est, comme vous le voyez et comme vous
l'aurez appris longtemps avant par l'arrivée de la frégate, ce que
j'ai fait, mais sans succès.
C'est postérieurement à mes instances à cet égard envers M. Jérôme,
citoyen Ministre, que votre lettre du 4 frimaire m'est parvenue. Je
ne l'ai reçue que le 4 de ce mois; M. Bonaparte avait reçu
antérieurement les dépêches du ministre de la marine. Si votre
lettre me fût parvenue plus tôt, citoyen Ministre, je me serais
abstenu de donner à M. Jérôme aucun conseil; quant à celui que j'ai
donné, qui n'a pas obtenu votre approbation, les événements
subséquents indépendamment des circonstances qui dans le temps m'y
déterminèrent, l'auront, je l'espère, complètement justifié à vos
yeux.
Depuis quinze jours, citoyen Ministre, j'ai l'avis que le
gouvernement en nommant un ministre plénipotentiaire a cru devoir
aussi, en conséquence des lettres de M. Jérôme, me donner un
successeur comme consul général. L'attente où j'ai été journellement
de cette nouvelle mission m'a empêché de vous écrire ultérieurement
sur cet officier et sur l'embarras où je me trouve quant aux
demandes d'argent qu'il m'a adressées à mon dernier voyage à
Baltimore. J'espérais qu'une nouvelle légation m'ôterait de
l'alternative excessivement fâcheuse où je me suis trouvé
constamment par rapport à lui de faire trop ou trop peu. J'ai avancé
depuis le mois de décembre à M. Jérôme 13,000 dollars, dont 3,000
pendant mon dernier séjour à Baltimore vers la fin de février.
Depuis il m'a fait presser de payer trois à quatre mille dollars de
dettes qu'il avait contractées et au payement desquelles je croyais
qu'il avait appliqué les fonds que je lui avais remis
antérieurement. La considération du service public qui devient de
jour en jour plus onéreux ici, l'impossibilité de se procurer des
fonds sur des traites, la crainte d'être trop facile en avances et
le désir de me décharger sur mes successeurs de ces demandes
embarrassantes, m'ont fait prier M. Bonaparte d'attendre quelque
temps. L'intervalle qui s'est écoulé depuis les avis que j'ai reçus
de France et les instances des créanciers de M. Jérôme me
détermineront à faire des avances ultérieures qui, j'ose le croire,
seront approuvées du premier consul. Je serai en outre obligé de
faire à M. Bonaparte des payements pour pourvoir à son existence
d'une manière convenable.
J'ai appris que M. Jérôme se plaignait beaucoup de mes derniers
refus d'argent ou plutôt de mes réponses déclinatoires et qu'il les
attribuait à de la pique résultant de mon rappel. J'ose croire que
vous me connaissez trop, citoyen Ministre, pour penser que je sois
accessible à ces motifs. Les torts de M. Bonaparte envers moi n'ont
pas pris un caractère plus grave par l'effet qu'ils ont pu produire.
Du moment où je les ai connus, quelles qu'en pussent être les
suites, j'ai su quelle opinion m'en former; mais, comme vous l'avez
vu, ils n'ont eu aucune influence sur ma conduite envers lui; j'ai
fait aux convenances publiques le sacrifice des sentiments que j'ai
dû éprouver; j'ai même attendu pour m'en exprimer avec vous, citoyen
Ministre, comme je le dois à moi-même, que les résultats en fussent
connus, désirant laisser une libre action aux rapports de M.
Bonaparte. À présent que l'effet est produit, vous me permettrez,
citoyen Ministre, d'en appeler à vous sur ce que j'ai dû sentir
quand j'ai appris qu'un jeune homme de 19 ans que j'ai reçu à ma
table, qui m'a reçu à la sienne, avec qui j'ai passé deux jours
entiers, le dernier surtout, dans une sorte de familiarité, qui, ce
dernier jour, m'a demandé et a obtenu de moi de bons offices
personnels qui supposent une bienveillance réciproque, que ce jeune
homme qui m'a quitté en me serrant la main, ait pu, deux jours
après, fabriquer dans l'ombre des interprétations calomnieuses et
malignes à des conversations de table auxquelles vous devez croire
que l'âge de M. Bonaparte ne m'a pas permis de prendre un bien grand
intérêt.
Si j'avais eu le temps de vous rendre, citoyen Ministre, toutes les
interpellations singulières et excentriques que M. Bonaparte m'a
faites à son arrivée et auxquelles j'ai dû répondre en lui faisant
voir l'inconvenance et l'impossibilité d'y satisfaire, vous auriez
eu la clef des délations de M. Bonaparte.
L'excessive familiarité qu'il était probablement habitué à prendre
avec tout le monde dans les colonies m'aurait, je vous l'assure,
porté à ne me tenir près de lui que le temps nécessaire pour lui
rendre les services et les devoirs de ma place, si, par déférence
pour sa famille et pour sa position, je n'avais cru devoir, dans
l'isolement où il était, lui tenir littéralement compagnie; je dois
dire que, sous ce dernier rapport, M. Jérôme a changé en mieux
depuis son séjour aux États-Unis. Mais outre que je ne me sentais
nullement disposé à vous rendre compte des choses que l'âge excuse
et qui auraient eu l'air, de ma part, d'un rapport, comme je n'avais
aucun motif ni dans ma conscience, ni dans la conduite de M.
Bonaparte envers moi, qui pût me faire craindre des démarches comme
celles qu'il a faites, je n'ai pu songer à anticiper sur leurs
effets. Si j'eusse pu prévoir par quelque indice ces délations,
j'aurais dès lors, comme depuis j'en ai ouï parler, eu trop de
confiance dans votre justice, citoyen Ministre, et dans celle du
premier consul, pour croire que sur des représentations que l'âge de
l'officier et sa position devaient discréditer, mon sort, comme
homme public, pût être décidé sans me donner l'occasion de me
justifier d'accusations que j'ignore encore, surtout quand j'ai la
confiance que ma conduite comme agent du gouvernement n'a pu que me
mériter son approbation.
Je dis que j'ignore encore sur quoi portent les délations de M.
Jérôme, car je ne puis croire que ce qu'il m'a envoyé trois mois
après, sur un reproche indirect que je lui en fis, soit une copie
exacte de ce qu'il a écrit et de ce dont il n'a probablement dans le
temps pas gardé de minute; ce qu'il m'a communiqué me prête des
choses qui n'ont pas de sens et entre autres il me faire dire qu'il
n'y a en France ni droit civil, ni droit militaire.
Au surplus, citoyen Ministre, je vous demande pardon de vous avoir
entretenu si longtemps de choses qui me concernent. C'est pour me
dispenser de vous en parler à Paris et n'avoir qu'à vous prier, en
tout cas, de remercier le premier consul de la faveur qu'il m'avait
faite en me confiant cette place et à vous assurer de ma
reconnaissance pour la bienveillance que vous m'avez témoignée.
Pichon, appelé plus tard par Jérôme en Westphalie, devint un de ses
conseillers d'État.
En février 1805, sans faire connaître son projet aux autorités
françaises, Jérôme prit passage sur l'_Ering_, en destination pour
Lisbonne, avec sa femme et son beau-père.
Cette fois, il revit l'Europe après une traversée heureuse. Il vint
débarquer à Lisbonne le 8 avril, et, laissant dans cette ville sa
femme et M. Paterson, il partit à franc étrier pour Madrid, courant
nuit et jour pour rejoindre l'empereur, alors au couronnement à
Milan.
Le _Moniteur_ du 9 mai 1805 annonçait le fait par la note suivante:
Lisbonne, 8 avril 1805.
M. Jérôme Bonaparte est arrivé ici sur le bâtiment américain sur
lequel étaient comme passagers M. et Mlle Paterson. M. Jérôme
Bonaparte vient de prendre la poste pour Madrid et M. et Mlle
Paterson se sont rembarques. On les croit retournés en Amérique.
Le 24 avril il était à Turin, et il ne tarda pas à rejoindre son
frère auprès de qui il rentra bientôt en grâce, ainsi qu'on le
verra. Quant à Mlle Paterson, elle dut renoncer à toute idée de
reconnaissance et de validation de son mariage. En compensation,
elle reçut une pension viagère de 60,000 francs. L'empereur ne lui
permit pas de débarquer en France et donna à cet égard des
instructions secrètes[89].
[Note 89: _Mémoires du roi Jérôme_, 1er volume.]
Sottin, blâmé, essaya de se justifier dans une lettre adressée à
Pichon. Quant à Jérôme, une fois en Europe, il fit tenir à
l'empereur une lettre de soumission et de regret qui lui valut le
pardon de son frère. Ce dernier l'appela près de lui à Milan, et
ordonna que tous les ports de France fussent fermés à la famille
Paterson. Il chargea ensuite son oncle le cardinal Fesch de se
rendre auprès du pape pour obtenir l'annulation du mariage religieux
contracté à Baltimore.
Le 9 juin 1805, le cardinal écrivit à Napoléon:
Sire, j'ai présenté hier la tiare[90] à Sa Sainteté. Elle vous en
remerciera par sa lettre. Je suis arrivé à temps pour faciliter et
éclaircir les doutes de Sa Sainteté sur le mariage de Jérôme. Après
des recherches faites dans les bureaux de la Propagande, l'évêque de
Baltimore est simplement évêque de l'endroit sans avoir de pouvoirs
plus étendus, ainsi, le cas de nullité par suite de la présence du
propre pasteur a lieu, mais on objecte que le concile de Trente
n'ayant point été publié dans ces pays-là, on doit régler les
mariages comme en Hollande, où les mariages clandestins sont
valides, selon la déclaration de Benoit XIV. Cependant, j'ai trouvé
l'autorité du savant Estins appuyée par le concile de Cambrai qui
déclare que dans le cas que des étrangers se marient dans un pays où
le concile de Trente n'a pas été publié, il faut déclarer leur
mariage nul par défaut du propre curé; lorsque dans leur pays natal,
ou de résidence, cette obligation existe. Jérôme est né en Corse où
ce concile a été publié, il réside à Paris où cette obligation
existe, par une loi expresse, qui publie cette disposition
particulière du concile de Trente sur la présence du propre curé,
ainsi, nul doute que ce mariage ne soit déclaré nul selon les
autorités susdites.
[Note 90: Tiare envoyée en cadeau au pape.]
Le pape voudrait bien décider l'affaire en déclarant la nullité;
mais il est encore dans l'indécision et le doute. On a présenté les
questions sous un autre nom et en secret. Le pape voudrait mettre
tout le monde d'accord. V. M. doit être bien convaincue du zèle et
de l'activité que je mets dans cette affaire. J'espère de n'avoir
pas été inutile[91].
[Note 91: Cette lettre du cardinal Fesch, qui ne se trouve
nulle part, semble prouver que le pape ne voulut pas casser
le mariage religieux de Jérôme aux États-Unis. Cet acte fut
toujours refusé par le saint-père et cependant ce dernier,
non seulement reconnut le mariage de Jérôme avec la princesse
Catherine, mais il reçut, après 1815, les deux époux avec une
bienveillance toute particulière.]
Pour terminer ce qui dans l'histoire du dernier des frères de
Napoléon a trait à sa première femme, Mlle Elisa Paterson, nous
donnerons encore ici deux lettres envoyées par Napoléon, la première
datée d'Alexandrie, 2 mars 1805, et adressée à l'archichancelier
Cambacérès; la seconde du 9 décembre 1809, adressée au ministre des
affaires étrangères duc de Cadore. Voici la première:
Je ne conçois rien à vos jurisconsultes. Ou Mlle Paterson est mariée
ou non. Non, il ne faut aucun acte pour annuler son mariage, et si
Jérôme voulait contracter un nouveau mariage en France, les
officiers de l'état civil l'admettraient et il serait bon.
Voici la seconde:
Écrivez au général Thurreau[92] que je l'autorise à donner tous les
fonds dont Mlle Paterson pourrait avoir besoin pour sa subsistance,
me réservant de régler son sort incessamment; que du reste, je ne
porte aucun intérêt en cela que celui que m'inspire cette jeune
personne; mais que si elle se conduisait assez mal pour épouser un
Anglais, alors mon intérêt pour ce qui la concerne cesserait, et que
je considèrerais qu'elle a renoncé aux sentiments qu'elle a exprimés
dans sa lettre et qui seuls m'avaient intéressé à sa situation.
[Note 92: Le général Thurreau était alors ministre de France
aux États-Unis d'Amérique.]
Jérôme ne revit plus qu'une seule fois Mlle Paterson. Ce fut pendant
son exil, longtemps après la chute du premier empire et la mort de
Napoléon Ier. Ils se rencontrèrent par hasard à Florence et ne
s'adressèrent pas la parole, mais le prince conserva toujours une
correspondance épistolaire avec son fils Jérôme Bonaparte-Paterson,
pour qui la reine Catherine montra une grande bienveillance, et
qu'il vit à Paris sous le second empire, en 1853, l'empereur
Napoléon III l'ayant fait venir en France, ainsi que son fils, qui
eut un grade dans l'armée. Mme Jérôme Bonaparte-Paterson a survécu
plusieurs années à son mari, car elle est morte seulement en 1879.
Cependant Napoléon, loin d'avoir abandonné ses vastes projets
maritimes, donnait à cette époque plus de soins que jamais à cette
partie des forces vives de son vaste empire. Les flottes reformées
de la France commençaient, grâce à lui, à lutter avec avantage
contre celles de l'Angleterre. La plus belle armée et la mieux
disciplinée qui se fût encore vue campait sur les côtes de la
Manche, les yeux tournés vers la Tamise, et n'attendant que le
signal pour s'élancer de l'autre côté du détroit. L'empereur avait
fait de deux de ses frères, Joseph et Louis, des colonels; Lucien,
franchement républicain et rebelle à sa main puissante, s'était
détaché de lui; Jérôme devait continuer son métier de marin, métier
dans lequel il avait réellement donné déjà des espérances. Telle
était la volonté puissante d'un génie qui trouvait alors bien peu de
contradiction. Jérôme était tout disposé à reprendre la mer. Aussi
accepta-t-il avec joie de se rendre à Gênes pour y commander la
frégate _la Pomone_.
Napoléon fit connaître au ministre de la marine Decrès son intention
à l'égard de son jeune frère par une longue instruction en date du
18 mai.
Jérôme devait prendre non seulement le commandement de _la Pomone_,
mais aussi celui de deux bricks. Après s'être rendu avec sa division
à Toulon, il devait croiser dans les eaux de Gênes pour exercer ses
équipages et presser tous les matelots de la Corse et de l'île
d'Elbe. L'empereur recommandait au ministre de faire en sorte que la
division commandée par son frère ne s'éloignât pas trop de la côte
et que le second à bord de _la Pomone_ fût un bon marin.
Dans cette instruction dictée et signée par Napoléon lui-même, on
peut à notre avis reconnaître chez l'empereur la crainte d'exposer
un frère bien jeune encore, le désir de lui faire acquérir de la
gloire en le mettant en vue, et aussi celui d'être utile à sa marine
de guerre en faisant comprendre à tous qu'un membre de la famille
impériale serait un jour à la tête des flottes.
Une autre lettre, écrite également par l'empereur à son ministre de
la guerre Berthier, descend dans les détails les plus curieux sur la
conduite que le jeune commandant de _la Pomone_ doit tenir à son
bord. On y lit en tête: «Mon cousin, faites connaître à M. Jérôme
qu'il étudie bien les manoeuvres du canon, parce que je lui ferai
commander l'exercice, etc.»
Jérôme recevait en même temps ses instructions et le brevet de
capitaine de frégate[93].
[Note 93: Le ministère de la marine fait dater la nomination
de capitaine de frégate du prince Jérôme de juin 1803; c'est
une erreur que redresse suffisamment la correspondance
officielle ainsi qu'on le verra.]
Jérôme, une fois à la tête de sa division à Gênes, trouva sans doute
que le frère de l'empereur devait être plus qu'un simple capitaine
de frégate, et surtout que son rang ne lui permettait pas de n'avoir
point table ouverte, car il prit de son autorité privée les insignes
de capitaine de vaisseau, se crut le droit de nommer aux emplois de
son bord et se fit payer ses frais sur le pied des officiers de ce
grade. Une très singulière correspondance résulta de ce sans-gêne du
jeune officier. Le ministre de la marine, informé par Jérôme
lui-même, lui écrivit:
J'ai reçu, Monsieur, votre lettre du 12, par laquelle vous
m'informez que vous avez reçu de S. M. l'empereur l'ordre de garder
à bord de _la Pomone_ le capitaine Charrier. Vous avez pensé devoir
prendre les marques distinctives du grade de capitaine de vaisseau
et vous y ajoutez de très justes observations sur ce qui résulterait
d'inconvénient à les quitter, après avoir été reconnu dans ce grade
par la division sous vos ordres.
Je ne puis, Monsieur, que soumettre à S. M. cette circonstance très
sérieuse sur laquelle elle seule peut prononcer. Mais je dois
improuver la facilité avec laquelle vous avez préjugé ses intentions
à cet égard.
Je dois vous prévenir aussi que S. M. donne seule en Europe des
avancements même provisoires dans la marine, et qu'en conséquence
celui de M. Chassériau doit nécessairement être ajourné jusqu'à ce
que S. M. le lui ait conféré, car par décret du 30 vendémiaire an
VI, elle a défendu qu'aucun titre ou grade ne fût valable et ne
donnât lieu à appointements qu'autant qu'il a été donné et confirmé
par elle.
Au reste, l'intérêt que vous inspire l'enseigne Chassériau me
persuade qu'il a des droits au grade supérieur. Je vais les
examiner, et je désire qu'ils soient tels que je puisse proposer à
S. M. de le lui conférer.
Le 6 fructidor an XIII (24 août 1805) on écrivit de Boulogne au
ministre de la marine:
L'inspecteur de marine à Gênes observe que M. Jérôme Bonaparte a
reçu son traitement de table comme capitaine de vaisseau, quoique
cet officier n'ait réellement que le grade de capitaine de frégate.
Il demande à ce sujet les ordres de Monseigneur.
Point de doute qu'il n'y ait lieu à improuver le paiement fait à M.
Jérôme; cependant avant de présenter un projet de lettre en
conséquence à Son Excellence, on la prie de donner ses ordres.
Le ministre de la marine écrivit au-dessous de cette note, de sa
main: _Traitement selon son grade._
_Écrire_: Il est ridicule qu'on me fasse entrer dans ces détails.
Chacun sait qu'on ne doit toucher que le traitement de son grade,
or, j'ai fait connaître celui que S. M. a bien voulu accorder à M.
Bonaparte. Ainsi, que l'inspecteur fasse son devoir et refuse de
signer.
Le 27 brumaire an XIV (48 novembre 1805), le préfet maritime à Gênes
adresse l'état des sommes payées dans ce port au commandant Jérôme.
Il résultait de cet état que le bureau des armements à Gênes lui
avait payé ses frais de table 24 fr. par jour comme capitaine de
vaisseau de 2e classe, parce que le bureau l'avait trouvé inscrit en
cette qualité sur le rôle lors de la prise de service, le 15
messidor an XIII, et que le bureau des revues l'avait traité comme
capitaine de frégate, 20 fr., parce qu'il n'était porté qu'avec ce
titre sur son livret.
Cela venait de ce qu'au passage de l'empereur à Gênes, le bruit
public avait couru que Jérôme était nommé capitaine de vaisseau, et
que le jeune homme en avait pris les insignes[94].
[Note 94: L'empereur trouva fort mauvais ce qu'avait fait son
frère et écrivit dans ce sens, au ministre de la marine
Decrès, une lettre assez violente qui se trouve au 1er vol.
des _Mémoires de Jérôme_, p. 360.]
Peu de temps après avoir donné le commandement de la petite division
alors à Gênes, l'empereur lui annonça à lui-même, 3 juin, de Milan,
qu'il l'avait nommé au grade de capitaine de frégate. On voit dans
cette lettre et dans celles qu'il lui écrivit à cette époque quel
cas il faisait de son caractère.
Bientôt Napoléon se rendit à Gênes et mit deux frégates de plus
(_l'Uranie_ et _l'Incorruptible_) sous le commandement de son jeune
frère. Le 5 juillet il lui envoya une instruction très précise sur
ce qu'il avait à faire avec son escadre légère.
Jérôme devait compléter ses équipages, se rendre à Bastia, y prendre
tous bons matelots, recueillir des renseignements sur la situation
des Anglais aux îles de la Madeleine, côtoyer ensuite la Sardaigne
jusqu'aux trois quarts de la côte, s'emparer des bâtiments qui se
trouveraient dans le port de la Madeleine, se présenter devant
Alger, exiger qu'on lui remette les esclaves génois, italiens et
français détenus dans les prisons du dey, et revenir soit à Toulon,
soit à Gênes, en ayant soin de ne pas rester plus de six jours sur
les côtes d'Afrique.
Ce fut à cette époque que Napoléon Ier revit son frère Lucien, dont
il désapprouvait le mariage, comme il avait désapprouvé celui de
Jérôme. Ce dernier ayant cru pouvoir lui écrire pour lui parler de
Lucien une lettre qui ne nous est pas parvenue, l'empereur lui
répondit durement le 9 juin 1805, de Milan:
Mon frère, j'ai reçu votre lettre. Je ne tarderai pas à me rendre à
Gênes. Tout ce que vous pouvez me dire ne peut influer en rien sur
ma résolution. Lucien préfère une femme... à l'honneur de son nom et
de sa famille. Je ne puis que gémir d'un si grand égarement d'un
homme que la nature a fait naître avec des talents, et qu'un égoïsme
sans exemple a arraché à de belles destinées et a entraîné loin de
la route du devoir...--Mlle Paterson a été à Londres, ce qui a été
un sujet de grand mouvement parmi les Anglais.--Elle ne s'en est
rendue que plus coupable.
Vers le milieu de juillet, la division navale de Gênes fut en état
de prendre la mer. Elle allait mettre à la voile, lorsque des
nouvelles de Livourne annoncèrent qu'Alger avait été envahi par les
tribus des montagnes ou Kabaïles. Jérôme crut devoir différer son
départ et demander de nouveaux ordres. Le ministre lui fit connaître
que l'empereur ne croyait pas à la vérité de ces nouvelles, mais que
les faits fussent-ils bien réels, il n'y voyait qu'un motif de plus
pour son frère de hâter son départ et de remplir sa mission.
Jérôme se tint prêt à appareiller. Il avait pris à peu près de force
des matelots sur d'autres navires pour compléter ses équipages, et
bien que ses caronnades ne fussent pas encore toutes arrimées, il
résolut de faire terminer ce travail en mer et de mettre à la voile.
En effet, dans la nuit du 6 au 7 août il leva l'ancre et mit le cap
sur la Corse, mais il fut d'abord contrarié par un calme et de
petits vents jusqu'au 9, ensuite par une bourrasque de l'ouest qui
occasionna des avaries à la division et le força de venir relâcher à
Toulon pour avoir des pièces de rechange.
Après un séjour de soixante-douze heures employées à se réparer, la
division commandée par Jérôme partit de nouveau. Elle se composait alors
des trois frégates _la Pomone_, _l'Uranie_ et _l'Incorruptible_, des
bricks _l'Endymion_ et _le Cyclope_, auquel le préfet maritime voulut
bien adjoindre le brick _l'Abeille_, bon marcheur destiné à servir
d'éclaireur.
Le jeune capitaine de frégate remplit la mission que l'empereur
venait de lui confier avec la plus grande énergie et le plus grand
succès; aussi Napoléon et Decrès lui témoignèrent-ils combien ils
étaient satisfaits de sa conduite dans cette circonstance.
Le 11 septembre 1805, Decrès écrivit à Jérôme, de Paris:
Monsieur le commandant, la plus brillante réussite vient de
couronner la mission que S. M. l'empereur vous avait confiée; vous
portant rapidement de Toulon sur Alger, l'arrivée inattendue de
votre division ainsi que la fermeté de vos demandes ont affermi la
considération de la Régence pour le pavillon de S. M. Vous avez
brisé les fers d'un grand nombre de Liguriens qui depuis longtemps
souffraient les horreurs de la captivité et votre retour à Gênes a
été marqué par les bénédictions des nouveaux Français.
Personne ne pouvait, et à plus de titres que moi, prendre plus de
part à des succès aussi flatteurs pour vous et je m'empresse de
joindre mes sincères félicitations à celles qui vous ont déjà été
offertes.
De la main du ministre:
Toute l'Europe a les yeux sur vous et particulièrement la France et
la marine de S. M. Vous devez à celle-ci de lui donner l'exemple de
l'activité et du dévouement à votre métier. Vous le concevez comme
moi-même et ce sera pour moi un devoir agréable à remplir que de
faire remarquer à l'empereur le développement de ces qualités dans
toutes les opérations dont vous chargera sa confiance.
L'empereur ne laissa pas à son frère le temps de prendre un peu de
repos. Après sa campagne à Alger, il lui donna le commandement du
vaisseau de 74 _le Vétéran_, le meilleur de l'escadre du
contre-amiral Willaumez, escadre chargée de se rendre en Amérique et
de faire le plus de mal possible à la marine et aux colonies
anglaises.
Willaumez, avant de partir, reçut du ministre des instructions très
précises pour tenir sa mission secrète vis-à-vis tout le monde[95],
et pour traiter Jérôme Bonaparte en simple capitaine de vaisseau;
mais à peine en mer, il crut devoir s'écarter de ses instructions.
Soit pour flatter le jeune frère de l'empereur et se le rendre
favorable, soit parce qu'il avait reconnu en lui l'étoffe d'un marin
de grand mérite, il le nomma son second, bien qu'il fût le moins
ancien des commandants de vaisseau de la flotte, il lui fit
connaître le but de l'expédition et écrivit à Decrès que Jérôme
avait été désigné par les autres officiers pour le poste qu'il lui
confiait, comme étant reconnu le plus capable.
[Note 95: Voici le _post-scriptum_ de la dépêche en date du 2
octobre 1805 de Decrès à Willaumez (de la main du ministre):
«Je vous informe que votre mission n'est connue de personne
que de l'empereur, de moi, du secrétaire intime qui a
transcrit les instructions de S. M. et de vous. Il vous est
prescrit de garder le plus grand secret à cet égard, S. M.
vous défendant toute communication à ce sujet avec quelque
personne et sous quelque prétexte que ce puisse être.»]
Cette violation du secret de l'expédition fit comprendre à Jérôme
que la flotte devait tenir la mer beaucoup plus longtemps que le
ministre ne le lui avait dit et l'indisposa d'une façon violente. Le
jeune homme, ami des plaisirs, n'était pas d'humeur à s'éterniser à
son bord.
Il témoigna son mécontentement, et Willaumez en vint bientôt à
craindre que Jérôme, assez peu patient de sa nature, n'écrivît à
Decrès une lettre violente. Aussi crut-il devoir essayer d'arrêter
le jeune homme dans cette voie, en lui adressant, en date du 14
décembre 1805, une longue dépêche que l'on trouvera plus loin.
Donnons d'abord deux lettres relatives à l'expédition, l'une du
ministre au préfet maritime, en date du 12 novembre, l'autre de
Willaumez au ministre en date du 6 décembre 1805.
Je réponds, Monsieur, à vos dépêches des 11, 13 et 15 courant,
relativement aux escadres expéditionnaires.
Le motif de la substitution de _l'Éole_ au _Jupiter_ n'a eu d'autre
objet que de mettre un vaisseau plus solide dans la division
Willaumez à la place d'un autre qui l'était moins. Ainsi, si par les
réparations faites au _Jupiter_, ce vaisseau est aussi solide que
_l'Éole_, il n'y aura pas lieu à cette substitution.
Je ne vois aucun inconvénient à mettre _l'Indienne_ à la place de
_la Comète_, si celle-ci n'est pas prête.
Le motif qui m'avait empêché de comprendre _l'Indienne_ au nombre
des frégates en partance était fondé sur le peu d'opinion que
j'avais de ses qualités; ainsi je vous laisse libre d'employer cette
frégate au lieu de _la Comète_, si vous la croyez plus propre à une
longue campagne. Je vous prie de concerter cela avec le général
Lassègnez.
Par votre lettre du 13, vous m'annoncez qu'on procède à la formation
des équipages, cette opération doit être achevée aujourd'hui.
Il faut que les bâtiments qui partent soient bien armés, et je ne
puis m'abstenir de vous recommander particulièrement _le Vétéran_.
L'un des deux contre-amiraux a élevé la question si M. Jérôme
Bonaparte commanderait en second ou s'il prendrait rang dans le
commandement d'après l'ancienneté de son grade?
M. Jérôme est capitaine de vaisseau en date du 1er vendémiaire de
cette année, an XIV.
L'empereur n'ayant donné aucun ordre qui lui fût particulier
relativement au commandement, la règle ordinaire du service doit
naturellement être suivie.
Si dans la division de Gênes que M. Jérôme a commandée, il a eu sous
ses ordres des officiers plus anciens en grade que lui, cela a été
une suite d'un ordre particulier de Sa Majesté, qui n'a point eu
lieu dans le cas présent.
Je remarque dans votre lettre du 15 qu'il est quelques vaisseaux
auxquels vous ne complétiez d'abord que 100 jours d'eau. Je ne puis
qu'approuver la successive progression de ce complément, mais il
importe que toute l'escadre ait définitivement 4 mois d'eau au
moment du départ.
J'ai lieu d'espérer que le 30, les deux divisions seront enfin
prêtes à mettre à la voile, ne négligez rien pour devancer ce terme,
s'il est possible, et continuez à m'informer par chaque courrier du
progrès des travaux.
Dès que les escadres seront prêtes, vous m'en avertirez par le
télégraphe; ni l'une, ni l'autre ne devront appareiller avant
d'avoir reçu, soit par le télégraphe, soit par courrier, l'ordre de
mettre sous voiles, en réponse à votre lettre télégraphique.
L'amiral Willaumez au ministre de la marine (6 décembre 1805):
Monseigneur, le vent est faible et variable depuis plusieurs jours,
du nord-ouest à l'ouest. Aujourd'hui, il est au sud-ouest, le ciel
est brumeux et quoique le baromètre soit haut, l'opinion générale
est que nous aurons un coup de vent du sud-ouest. Ce sera après ce
temps, lorsqu'il viendra à souffler de la partie du nord, que je
pourrai appareiller et faire bonne route. Je désire très ardemment
que ce moment arrive bientôt. Je dois dire à Votre Excellence que
c'est aussi le voeu de toute l'escadre, particulièrement de M. le
commandant Jérôme. Il se tient à son bord, y surveille les exercices
avec la plus grande exactitude et ne cesse de donner l'exemple du
zèle, de l'activité, du talent. Il me disait hier: «Une demi-heure
après votre signal d'appareiller, je suis sous voiles.» Je verrai
avec grand plaisir qu'avant mon départ, S. M. veuille mettre M.
Jérôme à la tête des capitaines de vaisseau. Je suis persuadé,
Monseigneur, que vous reconnaîtrez dans cette demande que j'ai suivi
avec une attention particulière et sans préjugés, la conduite de
votre ami dans le service, et que c'est cette conduite qui seule a
fixé mon jugement.
Voici maintenant la lettre de Willaumez à Jérôme:
Cette lettre particulière que j'ai l'honneur de vous écrire est
dictée par les circonstances et mon attachement pour votre personne.
Souffrez que je vous parle d'amitié.
Je vous engage à ne pas écrire au ministre avec humeur, vous pouvez
bien lui faire sentir que vous jugez devoir être plus longtemps
dehors qu'il ne vous l'avait fait espérer, mais conservez-le comme
un ami chaud qui a de l'esprit et qui ne laisse pas échapper les
occasions de vous servir auprès de S. M. Vous sentez, d'un autre
côté, que vous me mettriez mal avec S. E. si elle apprenait tout ce
que vous savez de confidentiel sur mes instructions.
N'oubliez jamais, je vous en supplie, que tous les regards des
marins sont tournés vers vous, particulièrement dans l'escadre; de
votre exemple peuvent suivre ses succès ou sa perte.
Je ne considère pas ici mon intérêt particulier auprès de l'honneur
de notre marine et de la gloire des armes de notre magnanime
souverain; il est nul, mais je ne puis vous dissimuler que si on
venait à s'apercevoir de votre mécontentement, il en pourrait
résulter une influence fâcheuse sur mes opérations et comme vous, un
des premiers affligé si nous ne réussissions pas dans toutes nos
entreprises, je ne doute nullement que vous ne contribuiez autant
par votre conduite que par vos moyens à animer chacun
d'encouragement, de détermination et de résolution à bien faire
jusqu'au dernier jour.
L'escadre est bien composée, l'esprit des hommes de toutes classes
est fort bon; nous pouvons faire de grandes choses. Nous parcourons
des climats doux et une navigation facile nous conduit
infailliblement à faire beaucoup de mal aux implacables ennemis de
la France.
L'expérience que vous acquérez chaque jour vous sera très utile pour
le service de votre pays et la prospérité de la marine à la tête de
laquelle vous êtes destiné à vous trouver.
Écoutez les conseils d'un homme qui aime sa patrie, qui est tout
dévoué au service de notre empereur et qui vous affectionne de
coeur depuis plusieurs années.
Faites-moi l'amitié de croire que je n'ai dans cette conduite que
l'amour de la gloire que me tracent les instructions de S. M. et
votre intérêt personnel. Un sacrifice de quelques mois vous vaudra
nombre d'années de bonheur et vous fera obtenir de votre auguste
frère toutes sortes de satisfactions.
Jérôme répondit à Willaumez:
Monsieur le général, je reçois votre lettre, je ne puis vous savoir
mauvais gré de ce que vous m'y dites. Cependant, je croyais vous
avoir plus que persuadé que rien ne me détournerait de mon devoir et
que j'ai un intérêt trop direct à la réussite de nos opérations pour
afficher un mécontentement que je n'ai point. La tenue de mon
vaisseau et de mon équipage, la manière dont l'un et l'autre
manoeuvrent ont dû vous prouver que si tous les vaisseaux et
équipages de l'escadre imitaient mon exemple, les uns et les autres
y gagneraient.
Monsieur le général, quant aux peines morales, vous savez qu'elles
ne se guérissent pas facilement. Je vous remercie du sentiment qui a
dicté votre lettre, et la seule chose qui puisse m'y déplaire c'est
que vous m'ayez pu croire un enfant susceptible de faire partager
aux autres les contrariétés que je puis éprouver.
Nous ne raconterons pas la campagne de Willaumez qui ne fut pas
heureuse. Nous dirons toutefois que cet amiral, après avoir commis
la faute de faire connaître à Jérôme des choses qu'il devait tenir
secrètes, après avoir désigné pour son second ce jeune homme, après
l'avoir consulté sur ses opérations, eut le tort de ne pas suivre
les avis du capitaine du _Vétéran_, qui montra alors une grande
sagacité.
_Le Vétéran_, s'étant trouvé séparé de l'escadre, revint seul en
France, échappa aux vaisseaux anglais, se mit à l'abri dans la baie
de la Forêt, sur les côtes de Bretagne, près Concarneau.
Decrès, mécontent du retour de Jérôme et n'étant pas éloigné
d'admettre que le jeune capitaine s'était égaré volontairement,
semblait disposé au blâme; mais tel ne fut pas l'avis de l'empereur
qui, ayant des vues sur son jeune frère, le reçut à merveille, puis
lui donna le titre de prince, le grand cordon de la Légion d'honneur
et le nomma contre-amiral.
Bientôt il ordonna son passage de l'armée de mer dans l'armée de
terre, le fit général de division et lui confia un corps de Bavarois
et de Wurtembergeois, à la tête duquel le jeune prince fit, pendant
la guerre de Prusse, en 1806 et 1807, la conquête des places fortes
de la Silésie. Il fut très utile à la grande armée opérant contre
les forces de la Prusse et de la Russie, car cette armée lui dut en
plusieurs circonstances son ravitaillement, et par contre la
possibilité des succès qui amenèrent la paix de Tilsitt et la
création du royaume de Westphalie.
La campagne de Silésie comme celle de Willaumez sont deux pages
d'histoire qui ont trouvé une large place dans les deux premiers
volumes des _Mémoires du roi Jérôme_ et dans les deux volumes
intitulés: _Opérations du 9e corps de la grande armée en 1806 et
1807._
Nous résumons seulement en quelques mots la campagne de Willaumez.
Les instructions de Napoléon à l'amiral intiment: de tenir la mer
quatorze mois avec ses six vaisseaux et ses deux frégates, de se
rendre de Brest dans l'Océan Atlantique méridional, de faire relâche
au Cap un mois pour s'y refaire; de répandre le bruit qu'il se
rendait à l'Île-de-France, et, au lieu de prendre à l'est, de
revenir vers l'ouest, à vingt lieues de Sainte-Hélène, d'y établir
une croisière pour enlever les convois anglais venant des Indes; de
se porter ensuite vers les Antilles, de saccager aux Barbades les
établissements anglais; de remonter sur Terre-Neuve pour en détruire
les pêcheries, et de revenir dans un port de France sur l'Océan,
après avoir attaqué partout l'ennemi trouvé inférieur en forces.
Willaumez remplit mal les intentions de l'empereur. Il commença par
envoyer une de ses frégates prendre à Sainte-Croix de Ténériffe
quelques prisonniers faits dans les premiers jours de la navigation.
Au moment où la frégate arriva à Sainte-Croix, cette colonie étant
tombée aux mains des Anglais, elle se rendit au Cap, où elle fut
capturée. Le contre-amiral, à cette nouvelle, renonçant à la relâche
au Cap, se porta autour de Sainte-Hélène, manqua le passage des
convois des Indes et se rendit à San-Salvador pour y faire de l'eau.
Il resta vingt jours dans la baie de Tous-les-Saints, et le 23 avril
mit le cap sur Cayenne, puis sur la Martinique, ayant renoncé à son
excursion sur les Barbades. Le 15 août, une forte tempête dispersa
ses bâtiments. Déjà le 29 juillet Jérôme avait perdu l'escadre. Ses
vaisseaux eurent différents sorts, lui-même revint à grand'peine à
Brest au commencement de 1807 sur _le Foudroyant_.
Le vaisseau _le Vétéran_ avait pour second le capitaine de frégate
Halgan, ancien commandant du brick _l'Épervier_, devenu amiral,
homme de mer consommé et ami de Jérôme. Il fut chargé par le
ministre de faire alléger le bâtiment et de le faire entrer dans le
port de Concarneau.
Ce brave officier avait à son bord le fils de M. de Salha, autre
marin dont le père joua un rôle en Westphalie. M. de Salha père,
aide-de-camp du prince Jérôme pendant la campagne de Silésie, en
relation avec son ancien camarade Halgan, lui écrivit le 27 mai
1807, du quartier général de Jérôme, alors à Schweidnitz, une lettre
qui nous a paru avoir une certaine importance. La voici:
Si mon fils avait été aussi prompt à suivre sa route qu'à quitter
Brest, il serait ici depuis longtemps. Je l'ai attendu avec la
dernière impatience depuis le 1er de ce mois, il arriva à Breslau le
16 à 6 heures du soir, deux heures après mon passage, ayant été
expédié du camp de Frankeinstein pour aller porter à l'empereur la
nouvelle d'un assez joli succès de notre petit corps d'armée...
L'empereur est au château de Finkenstein, à une vingtaine de lieues
de Dantzick, j'ai dû attendre pendant plusieurs jours la réponse à
mes dépêches, j'arrivai hier et le prince au moment où il recevait
la petite relation de mon voyage fit entrer Prosper qui fut bientôt
dans mes bras. Arrivé depuis huit à dix jours, il a fait déjà deux
fois le service d'officier d'ordonnance et a été comblé de caresses
par le prince et tout ce qui l'entoure. Ce début enchante mon jeune
homme; un habit de hussard, des chevaux, c'est de quoi tourner une
tête de 18 ans, mais, à ma grande satisfaction, cela ne le distrait
pas du sentiment de la reconnaissance. Il prononce la sienne pour
vous avec une fréquence et une vivacité qui me persuadent de son bon
coeur, qualité qui n'est pas aujourd'hui bien commune. Vous lui avez
fait, mon cher capitaine, quelques avances dont il croit le montant
de 540 francs. Son exactitude pourrait être en défaut à cet égard et
je vous prie de la redresser en réclamant le remboursement qui vous
est dû de Mlle Christine Dapot, demeurant à Bayonne, laquelle sera
prévenue par ce courrier de vous faire toucher à Paris ou partout
ailleurs le montant de vos débours pour Prosper.
Il m'eût été plus agréable, mon cher camarade, de m'acquitter ici.
Ma lettre précédente vous a prouvé que je l'espérai. L'empereur a
répondu en propres termes et de sa main qu'un capitaine comme vous
était trop intéressant à conserver dans le commandement d'un
bâtiment pour qu'on vous donnât actuellement l'ordre de prendre
votre poste auprès de notre jeune prince. Cet honorable témoignage
doit vous consoler un peu, votre place ici est assurée et le genre
de service que vous suivez aux yeux de S. M. et du prince
consolident vos droits qui n'ont pas besoin de l'être dans le coeur
du prince. Ne vous affectez donc pas, mon cher camarade, la
contrariété est pour vos camarades qui se félicitent de compléter
leur réunion en vous recevant.
J'ai rapporté ici la nouvelle de la reddition très prochaine et sans
doute déjà effectuée de Dantzick dont la défense a été très
honorable pour le septuagénaire Kalkreuth. Sa place manquant de
poudre, la corvette le _Dauntlen_ a essayé, à travers mille coups de
canon, d'en introduire 200 milliers. Le vent secondait
merveilleusement son audace, cette corvette est arrivée toutes
voiles dehors assez près des murs de la place, mais, ayant touché,
elle a dû se rendre; les rouges de Paris montèrent à l'assaut pour
déshabiller l'équipage. Cet événement était la conversation du
château. La possession de Dantzick amènera de nouveaux événements.
L'empereur n'est pas sans projets vastes sur la Baltique. Les Danois
nous aideront de tout leur pouvoir, les Prussiens branlent au manche
par la mésintelligence bien marquée entre les Russes et eux. S. M.
veut des officiers de marine sur les bords de la Baltique, etc.
Prosper parle avec admiration de la tenue de votre frégate, agréez
les témoignages bien vrais de sa reconnaissance et de la mienne.
Présentez mes hommages à tout ce qui appartient à la famille du
respectable général Cafarelli.
_P. S._--Meyronnet, après un mois de séjour auprès du roi de
Hollande, vient d'arriver; je lui ai transmis votre souvenir.
Le traité de Tilsitt, signé le 7 juillet 1807, reconnut dans
l'Europe centrale un nouveau royaume, celui de la Westphalie, et
pour souverain de cet État le plus jeune des frères de Napoléon,
Jérôme, alors âgé de vingt-trois ans.
La Westphalie fut formée: 1º de toute la Hesse électorale; 2º de
contrées enlevées à la Prusse par la conquête, savoir: l'Eichsfeld,
le Hohnstein, le Hartz, Halberstadt, Quedlinbourg, la Vieille
Marche, le cercle de la Saale, Hildesheim, Paderborn, Minden et
Ravensberg; 3º de contrées démembrées de l'Électorat: la Haute et
Basse-Hesse, savoir: Hersfeld, Fritzlar, Ziegenhain, Pleisse,
Schmalkalden.
Ces différentes provinces furent unies entre elles par: le duché de
Brunswick au nord, par le comté de Schaumbourg à l'ouest, celui de
Wernigerode à l'ouest, le comté d'Osnabruck au nord-ouest, pays qui
firent partie intégrante du nouveau royaume. On divisa le territoire
en huit départements: 1º de l'Elbe au nord-est, chef-lieu
Magdebourg; 2º de la Fulde au sud, chef-lieu Cassel, capitale du
royaume; 3º du Hartz à l'est, chef-lieu Heiligenstadt; 4º de la
Leine au centre, chef-lieu Gottingen; 5º de l'Ocker au nord,
chef-lieu Brunswick; 6º de la Saale au sud-est, chef-lieu
Halberstadt; 7º de la Werra au sud-ouest, chef-lieu Marbourg; 8º du
Weser au nord-ouest, chef-lieu Osnabruck.
Pour la Westphalie comme pour Naples, l'Espagne, la Hollande,
l'empereur consentait bien à affubler ses frères du manteau royal, à
poser sur leur tête la couronne et à leur laisser le titre de roi,
mais il n'en voulait faire réellement que les premiers préfets de
son vaste empire. Les contributions, les impôts, d'après ses idées,
devaient venir grossir les revenus de la France, les pays conquis et
cédés devaient entretenir une partie de ses armées. Peu lui
importait que les États de ses frères fussent accablés, pressurés,
ruinés et incapables de subsister, il n'entendait donner qu'un
citron dont il avait exprimé le jus.
Ce fut surtout pour le royaume de Westphalie qu'il déploya toutes
les rigueurs de son système de fer; aussi le jeune Jérôme, pendant
les sept années de son règne, ne fut-il, par le fait, qu'un roi _in
partibus_ toujours dans la main puissante de son frère et n'osant se
permettre, sans l'autorisation de l'empereur, la révocation d'un
agent, le choix d'un ministre.
La correspondance des Français envoyés par le gouvernement impérial
en Westphalie, correspondance que nous allons publier en grande
partie, fera comprendre mieux que toute autre chose la pression
exercée par Napoléon Ier sur le nouveau royaume et sur son jeune
souverain.
L'empereur commença par dicter un projet de constitution par lequel
il se réservait la moitié des domaines allodiaux des princes
dépossédés, fixait le contingent du royaume à 25,000 hommes de
toutes armes, dont moitié fournis par la France, mais _soldés_ et
_entretenus_ par la Westphalie; le conseil d'État, les États du
royaume étaient constitués. Le projet, en outre, imposait le Code
Napoléon, la conscription comme loi fondamentale et défendait
l'enrôlement à prix d'argent.
Cette constitution, signée de lui le 15 novembre 1807, il l'envoya
au roi son frère, avec ordre de la promulguer telle quelle et de la
faire exécuter, lui laissant pour toute faculté celle de la
compléter par des règlements discutés en son conseil d'État.
Le conseil d'État fut divisé en trois sections: justice et
intérieur, finances, guerre; les États furent composés de cent
membres; la Chambre des comptes de vingt membres laissés à la
nomination du roi; le ministère de six ministres à portefeuille:
secrétairerie d'État et des relations extérieures, justice et
intérieur, finances, commerce et trésor, guerre, haute police.
En attendant l'arrivée à Cassel du nouveau roi, une régence
administra au nom de l'empereur, percevant les impôts, faisant
rentrer les contributions de guerre et payant les dépenses des
troupes françaises qui occupaient le territoire. Les membres de
cette régence étaient: le comte Siméon, le comte Beugnot et M.
Jollivet, conseillers d'État, le général de la Grange, gouverneur de
la Hesse. Elle eut ordre de fonctionner jusqu'au 1er décembre; mais,
comme l'empereur n'avait pas révoqué les administrateurs français,
les malheureuses provinces continuèrent à être pressurées au milieu
d'un conflit incessant. Tantôt les ordres de la régence étaient
méconnus par les agents de l'autorité impériale, tantôt ces derniers
étaient forcés de céder le pas au gouvernement provisoire.
Dès qu'il eut connaissance des intentions de Napoléon à son égard et
du traité de Tilsitt, Jérôme, impatient d'avoir des notions exactes
sur le royaume dont la couronne lui était donnée, fit partir deux de
ses aides de camp, les colonels Morio et Rewbell, avec mission de se
rendre en Allemagne et de lui faire des rapports sur les provinces
composant ses États.
Nous allons mettre sous les yeux du lecteur deux lettres de Morio et
une de Rewbell, adressées à Jérôme avant l'arrivée de ce dernier en
Westphalie: