Cet acte, connu du maréchal Oudinot, fut envoyé par lui au major
général, le 3 mars, de Bois-le-Duc, avec la lettre suivante:
Monseigneur, j'ai l'honneur d'adresser à Votre Excellence copie de
deux lettres[63] du roi de Hollande, au Corps législatif et au
Conseil d'état de son royaume. En lisant ces lettres, Votre
Excellence ne sera point surprise des obstacles que l'on m'oppose et
des espérances des Hollandais. Il n'est pas douteux qu'outre ces
lettres, le roi n'envoie des ordres secrets pour qu'il soit pris des
mesures qui reculent le moment de notre entrée en Hollande, et pour
que les magistrats se refusent à tout ce qui aura l'air de prise de
possession.
[Note 63: Lettres datées de Paris, 1er et 21 février 1810.]
La tranquillité continue de régner dans le Brabant, mais le pays
n'est pas riche; il a souffert par les inondations dans les années
précédentes, et l'armée ne pourra guère y vivre qu'au jour le jour.
J'attends toujours une décision relativement au séquestre des
caisses publiques et aux hussards hollandais qui sont à Bréda et
dont le corps est en Espagne.
_P.-S._--Je reçois à l'instant un rapport de M. le général Dessaix,
qui m'annonce que quelques troupes hollandaises sont sur la rive
droite du Wahal et ont ordre de ne laisser passer aucun militaire
étranger.
Leurs hussards bordent la rive droite et paraissent destinés à
observer nos mouvements, et à en donner la nouvelle.
J'ai ordonné que l'on mît en état le pont volant qui est à Nimègue;
il peut porter 300 hommes à la fois.
Les eaux de la Meuse ont considérablement augmenté cette nuit et
l'on ne peut communiquer que très difficilement avec Bommel et
Gorcum.
Lorsque Napoléon eut obtenu tout ce qu'il désirait pour l'instant,
la surveillance qui pesait sur le roi cessa par son ordre, et
lui-même chercha à rétablir entre eux des rapports d'amitié.
L'empereur lui témoigna même le désir qu'il fût jusqu'à Soissons
au-devant de l'archiduchesse Marie-Louise, pour l'accompagner au
château de Compiègne. Louis, dont la santé s'était un peu améliorée,
se livra à quelques distractions et assista à une partie des fêtes
qui eurent lieu à l'occasion du mariage de Napoléon, bien qu'il fût
loin d'approuver le divorce, car il aimait beaucoup l'impératrice
Joséphine. Arrivé à Compiègne le 24 mars, dans la matinée, le roi
apprit bientôt que ses appartements étaient contigus à ceux de la
reine Hortense. On semblait vouloir exiger un rapprochement qui
n'était pas dans ses idées. Pour éviter toute discussion à cet
égard, le 30 mars, deux jours après que l'empereur et l'impératrice
furent au château, il donna ordre de préparer ses équipages pour son
départ la nuit même. Un incendie, qui eut lieu au moment où il
allait s'éloigner, le retint encore quelques jours. Enfin, le 8
avril, après une dernière entrevue avec son frère, entrevue dans
laquelle Napoléon annonça à Louis que la reine le suivrait dans ses
états avec le prince royal, le roi de Hollande put quitter la
France. Il se dirigea sur Amsterdam par Aix-la-Chapelle, tandis que
Hortense prit la route ordinaire. Le retour du roi causa la plus
vive sensation dans tout le pays, surtout lorsqu'on sut que la reine
allait arriver également. On adorait cette princesse et l'on
espérait que la bonne intelligence ne serait plus troublée entre les
deux époux. Hortense arriva en effet avec le prince royal; mais, par
ordre de Louis, toutes les communications entre les appartements de
cette princesse et les siens furent murées, la séparation de corps
fut rendue ostensible, le roi même sembla prendre à tâche de prouver
son éloignement pour la reine, en sorte que les courtisans ne
savaient plus s'ils avaient tort ou raison, dans leur intérêt,
d'aller rendre leurs hommages à Hortense. Cette contrainte ne dura
pas longtemps, Hortense résolut de quitter la Hollande, mais son
mari ne lui en laissa pas d'abord la possibilité. Il fit pour elle
ce que l'empereur avait fait pour lui, tout récemment, à Paris. Ce
ne fut que quelque temps après, en employant la ruse, après un court
séjour au château de Lao, en laissant son fils qu'elle adorait, que
la reine put s'échapper. On crut que le roi serait furieux en
apprenant son départ ou plutôt sa fuite; il n'en fut rien. Il se
montra très calme, ne parla pas d'Hortense, et ne quitta plus le
jeune prince royal. En vertu du traité du 16 mars 1810 entre la
France et la Hollande, traité imposé au roi, signé par Werhuell, et
ratifié conditionnellement par Louis, qui avait ajouté de sa main:
_autant que possible_, les troupes françaises, vers la fin d'avril,
occupèrent Leyde et La Haye. D'autres troupes furent dirigées sur la
Frise, et le duc de Reggio, commandant en chef, établit son quartier
général à Utrecht. Il était clair qu'on voulait s'emparer du pays,
mais qu'opposer aux volontés de Napoléon? la raison du plus fort
n'est-elle pas toujours la meilleure? Le roi, indigné des
usurpations d'autorité qui se renouvelaient sans cesse, se plaignit
au maréchal. Ce dernier répondait en montrant les ordres de
l'empereur[64].
[Note 64: Le maréchal duc de Reggio, comme le duc de
Plaisance plus tard, montra dans sa difficile mission un
tact, une convenance, dont le roi et les Hollandais lui
furent toujours reconnaissants.]
Le 29 avril, Napoléon et la nouvelle impératrice se rendirent à
Bruxelles, pour gagner de là les frontières enlevées à la Hollande
et nouvellement annexées à la France. Louis quitta Amsterdam le 4
mai pour être le 5 à Anvers et les y recevoir. Sa visite faite, il
repartit. Chacun voyait bien que sa couronne chancelait sur sa tête.
Il n'était plus qu'un semblant de roi. Le maréchal exerçait, au nom
de l'empereur, une puissance absolue. Napoléon écrivit à cette
époque (20 mai)[65] une lettre tellement forte à son frère, que
l'idée d'abdiquer ou de se défendre dans la capitale de ses états
commença à germer en son âme. Un événement presque ridicule
précipita la crise devenue imminente. Un cocher de l'ambassadeur de
France eut une dispute suivie d'une rixe dans la rue près du palais
de l'ambassade. M. de la Rochefoucauld jeta feu et flammes, demanda
une réparation ostensible; l'empereur prétendit qu'on avait insulté
son ambassadeur en insultant sa livrée, et prétexta de là pour
écrire au roi une nouvelle et dernière lettre plus dure encore que
la précédente, et qui se trouve également à la page 276 de l'ouvrage
de M. Rocquain.
[Note 65: Cette lettre n'est pas dans les lettres publiées
sous le second empire, mais elle se trouve à la page 273 du
livre de M. Rocquain (_Napoléon Ier et le roi Louis_).]
Le roi venait à peine de recevoir cette lettre, lorsqu'il apprit à
son pavillon de Haarlem, où il se trouvait alors, que le duc de
Reggio demandait l'occupation de la capitale et l'établissement de
son quartier général à Amsterdam[66]. À cette foudroyante nouvelle,
Louis, frémissant d'indignation, résolut de défendre sa capitale
jusqu'à la dernière extrémité. Il comptait sur le peuple et sur
l'armée, mais pour exécuter un semblable projet, il fallait d'abord
inonder le pays, exposer les habitants à toutes les horreurs, et
sans espoir de ne pas succomber un jour. Les ministres, les généraux
furent d'un avis opposé au sien; lui-même, naturellement d'un
caractère doux et bon, lorsqu'il envisagea froidement les
conséquences de sa résolution extrême, sentit son coeur touché de
compassion pour ses peuples. Il crut donc faire mieux en abdiquant
en faveur de ses enfants, sous la régence de la reine, assistée d'un
conseil de régence.
[Note 66: Le bruit de cette nouvelle exigence du gouvernement
français s'était répandu déjà depuis quelque temps. Le roi
avait demandé une explication catégorique à M. Serrurier,
chargé d'affaires de France. M. Serrurier avait répondu le 16
juin, à M. Roëll, ministre des affaires étrangères de
Hollande, qu'il était chargé par l'empereur de désavouer le
dessein de mettre une garnison française à Amsterdam, mais
que toute attitude hostile serait considérée comme une
déclaration de guerre. Dans cette même lettre, le chargé
d'affaires revenait sur la demande de réparation de l'outrage
fait au cocher de l'ambassadeur.]
Je vais mettre, dit-il, l'empereur au pied du mur, et le forcer de
prouver à la face de l'Europe et de la France le secret de sa
politique envers la Hollande et envers moi, depuis cinq années. Je
mets mon fils à ma place. Si toutes les querelles faites à moi et à
mon gouvernement sont véritables, il reconnaîtra mon fils, qui lui
laissera tous les moyens de faire tout ce qu'il veut relativement au
commerce et à l'Angleterre, puisque, par la constitution du royaume,
à mon défaut, la régence lui appartient de droit.
Si, au contraire, il profite de mon abdication pour s'emparer de la
Hollande, il sera prouvé incontestablement aux yeux de tous les
Français que toutes les accusations étaient des querelles
d'Allemand, que c'était là où l'on en voulait venir; et du moins ni
le droit de conquête, ni une cession, ni une soumission quelconque,
ne donneront la moindre ombre de légalité à cette usurpation de la
Hollande; je ne craindrai plus que l'on se serve de mon nom pour
s'en emparer avec quelque apparence de droit.
Le roi rédigea ensuite de sa main un message au Corps législatif. Ce
message était violent: c'était l'histoire des griefs de la Hollande
contre la France. Il était de nature à exaspérer l'empereur, à nuire
au pays, à la régence de son fils; toutes ces considérations
l'engagèrent à en rédiger un autre. Il écrivit aussi son acte
d'abdication et une proclamation au peuple. Dans son message à
l'Assemblée législative, il laissa deviner qu'il abdiquait parce
qu'il n'avait pu se défendre; dans son acte d'abdication, il eut la
générosité de se laisser envisager comme le seul obstacle au bonheur
de la Hollande; dans sa proclamation au peuple, il annonça l'entrée
des Français à Amsterdam, en recommandant de voir en eux des amis.
Pour éviter qu'on ne cherchât à s'emparer de sa personne, le roi
voulut que tous ces actes, datés de Haarlem le 1er juillet 1810, ne
fussent publiés qu'après son départ.
Il mit ensuite ordre à ses affaires d'intérêt, puis à minuit, après
avoir inondé son fils de ses larmes, il sortit de son pavillon à
pied, par le jardin, pour gagner sa voiture. Il fit une chute dans
le fossé, chute qui faillit l'empêcher de partir. Enfin, ce bon et
malheureux prince quitta la Hollande, regretté de tout le monde. Il
informa l'empereur de sa résolution extrême. Napoléon, sans
précisément regretter l'abdication de son frère, fut péniblement
affecté de son départ, qui n'était nullement dans sa politique. Les
troupes françaises entrèrent à Amsterdam, et le 11 juillet la
Hollande fut réunie à la France.
Lorsque Louis Bonaparte était monté sur le trône de Hollande, de par
la volonté de Napoléon, le pays avait une population de 2,100,000
habitants. Après le traité du 16 mars 1810, ayant perdu le Brabant
hollandais, la Zélande, y compris l'île de Schouwen, la Gueldre
située sur la rive gauche de la Meuse, elle avait été réduite à
1,667,000 habitants, et son territoire s'était trouvé diminué de
1322 lieues carrées.
Voilà quel avait été, en définitif, l'avantage que ce pays avait
retiré du protectorat de la France. On comprend que, dans d'aussi
tristes conditions, le roi Louis ait cru devoir faire le sacrifice
d'une couronne qu'il avait acceptée parce qu'il ne pouvait faire
autrement, et avec l'intention formelle d'être utile à sa nouvelle
patrie.