Bayonne, le 13 juillet 1813.
Ma chère amie, M. Roederer te donnera de mes nouvelles ou t'écrira;
je compte aller prendre les eaux de Bagnères où j'attendrai de tes
nouvelles; je viendrai te rejoindre à Mortefontaine ou, si cela
contrarie l'empereur, tu viendrais ou tu me donnerais rendez-vous
dans une terre que tu aurais fait choisir dans le Midi de la France,
tu amènerais nos enfants; je me porte assez bien.
Les pertes de l'armée se réduisent à des canons, l'ennemi avoue
avoir perdu beaucoup plus de chevaux et d'hommes que nous.
Je laisse l'armée plus forte du double que celle que j'avais à
Vittoria.
Si tu dois venir me rejoindre, il serait bon que Nicolas y vînt avec
toi; si je dois venir à Paris, je le verrai à Paris.
(1814-1841.)
Joseph n'était pas encore arrivé au port où il espérait se reposer
des tracas de la vie publique. Le sort lui réservait une autre
période de tourments.
Revenu des eaux de Bagnères, où sa santé l'avait obligé à un court
séjour, en août 1813, et installé à Mortefontaine près Paris, le
frère aîné de l'empereur apprit, dans un entretien qu'il eut avec
Napoléon, que ce dernier était sur le point de replacer Ferdinand
VII sur le trône d'Espagne. Après une longue discussion avec
l'Empereur, il crut devoir lui écrire le 30 novembre 1813:
Sire,
La réflexion n'a fait que fortifier ma première pensée. Le
rétablissement des Bourbons en Espagne aura les plus funestes
conséquences et pour l'Espagne et pour la France. Le prince
Ferdinand, en arrivant en Espagne, ne peut rien en faveur de la
France; il pourra tout contre elle, son apparition excitera d'abord
quelques troubles, mais les Anglais s'en empareront bientôt et dès
qu'ils lui auront fait tourner les armes contre la France, il aura
avec lui, et les partisans des Anglais et les partisans de la France
que nous aurons abandonnés et ceux qui tiennent au système de voir
leur pays gouverné par une branche de la maison de France, système
si heureusement professé à Bayonne et qui, depuis un siècle, a fait
la tranquillité de l'Espagne. Tout homme de bien et de sens qui
connaît le caractère de la nation espagnole et la situation des
hommes et des choses dans la Péninsule ne peut pas douter de ces
vérités. Je prie V. M. de faire consulter quelques Espagnols
éclairés qui sont en France, entr'autres MM. Aranza, O'Farell, qui
étaient ministres, nommés par le prince Ferdinand.
Quant à moi, Sire, que V. M. daigne un moment se supposer à ma
place. Elle sentira facilement quelle doit être ma conduite. Appelé
il y a dix ans au trône de Lombardie, ayant occupé celui de Naples
avec quelque bonheur, celui d'Espagne au milieu de traverses de tous
les genres, et malgré cela ayant su me concilier l'estime de la
nation, persuadé comme je le suis que tant que la dynastie de V. M.
régnera en France, l'Espagne ne peut être heureuse que par moi ou
par un prince de son sang, je ne saurais m'ôter à moi-même les
seuls biens qui me restent, les témoignages d'une conscience sans
reproches et le sentiment de ma propre dignité. Je ne puis donc que
présenter ces réflexions à V. M. I. et R., et, dérobant au grand
jour un front dépouillé, attendre dans le sein de ma famille les
coups dont il plaira au destin de frapper encore et l'Espagne et
moi, et les bienfaits qu'il nous est permis d'espérer de la
puissance de votre génie et de la grandeur du peuple français.
L'empereur ne répondit pas à cette lettre. Un mois plus tard, le 29
décembre 1813, Joseph, voyant le territoire suisse violé et la
France prête à être envahie, écrivit de nouveau à son frère pour se
mettre à sa disposition. Napoléon lui répondit durement, tout en
acceptant sa participation à la défense de l'État[38]. À son départ
pour l'armée, il le nomma son lieutenant-général à Paris.
[Note 38: Lettre de Napoléon à Joseph, en date du 2 janvier
1814 (_Mémoires du roi Joseph_, vol. 10e, p. 3). On a
supprimé dans cette lettre la phrase suivante: «Vous n'êtes
plus roi d'Espagne, je n'ai pas besoin de votre renonciation,
puisque je ne veux pas de l'Espagne.»]
L'ex-roi de Naples et d'Espagne eut avec son frère, tandis que ce
dernier était à l'armée, une correspondance longue, suivie, des plus
importantes, publiée d'abord dans les _Mémoires du roi Joseph_,
reproduite plus tard dans le grand ouvrage de la correspondance de
Napoléon 1er (du moins quant aux lettres écrites par l'Empereur à
son frère).
On a omis cependant dans ces deux ouvrages quelques fragments de
lettres; nous les ferons connaître au fur et à mesure, à leur date.
Joseph, ayant appris que, suivant son exemple et oubliant les
différends qu'il avait eus avec l'Empereur, Louis venait de se
mettre à la disposition de Napoléon, écrivit à l'ex-roi de Hollande
la lettre ci-dessous, datée de Mortefontaine le 2 janvier 1814:
Mon cher frère, tu sais comment je suis ici depuis dix mois. Quinze
jours seulement après mon arrivée, l'Empereur me dit qu'il voulait
rétablir les Bourbons en Espagne. Il me demanda mon avis réfléchi.
Il est contenu dans la pièce nº 1 que je lui ai adressée deux jours
après notre entrevue. Il y a huit jours, maman m'a dit que
l'Empereur désirait me voir. J'étais alors retenu dans ma chambre
par le rhume violent qui m'y retient encore. J'appris en même temps
que l'Empereur avait dit aux sénateurs qu'il avait reconnu Ferdinand
et accrédité auprès de lui l'ambassadeur Laforest qui était
accrédité auprès de moi. J'écrivis alors à l'Empereur la lettre dont
ci-joint la copie sous le nº 2[39].
[Note 39: Voyez la lettre à l'Empereur du 30 novembre 1813.]
Ma femme la lui remit et il lui dit: _Je suis forcé à ceci._ Les
événements me paraissant de plus en plus graves, je lui ai écrit de
nouveau hier[40]. Le porteur a reçu la même réponse. Le fait est que
je puis tout sacrifier à l'Empereur, à la France et à l'Europe,
tout, hormis l'honneur. L'honneur ne me permet pas de me montrer
autrement que comme roi d'Espagne, tant que je n'aurai pas abdiqué,
ce que je ne puis et ce que je ne veux faire que pour la paix
générale et après avoir assuré ce que je dois aux Espagnols par un
traité dans les mêmes formes que celui qui me donna la couronne
d'Espagne, traité dont a été négociateur à Bayonne M. le duc de
Cadore.
[Note 40: Cette lettre est aux _Mémoires de Joseph_, à sa
date (29 décembre 1813).]
Qu'on me traite en roi, ou qu'on me laisse dans l'obscurité.
Maman qui ne sait rien de tout cela, n'est mue que par un sentiment,
celui de la réunion. Je suis très peiné, mon cher Louis, que ces
circonstances retardent le plaisir que j'aurai à t'embrasser après
tant de désastres.
Le roi Joseph était rentré en grâce près de Napoléon, soit que
l'Empereur le préférât à ses autres frères, soit qu'il eût en lui
plus de confiance qu'en Louis et en Jérôme. L'empereur continua à
traiter ces derniers avec rigueur, ne voulant les voir ni l'un ni
l'autre et écrivant même le 2 février 1814 à l'Impératrice pour lui
défendre de recevoir le roi et la reine de Westphalie. Ce fait
résulte de la lettre suivante: