Madrid, 7 mars 1812.
Ma chère amie, je reçois ta lettre du 14; je n'ai aucune nouvelle de
Paris, tu ne me dis rien des événements qui sont arrivés ou dont
nous sommes menacés, ma position ici est impitoyable; que je sauve
l'honneur, je regrette peu le reste.
Adieu, ma chère amie, écris-moi la vérité et embrasse nos enfants.
Vers cette époque une mesure prise bien tard sans doute, mais enfin
prise par l'empereur, prêt à partir pour le Nord, rendit un peu de
courage à Joseph et lui donna quelque espérance. Il apprit que son
frère plaçait sous son commandement unique toutes les troupes en
Espagne et lui donnait pour major-général le maréchal Jourdan. Le
roi se mit immédiatement à la tête de ses armées, mais il s'aperçut
bientôt de la difficulté qu'il aurait à se faire obéir des
commandants des divers corps, accoutumés à être indépendants.
Dès qu'il fut entré en campagne, Joseph écrivit à la reine un grand
nombre de lettres fort importantes. Il lui manda de Valence le 9
septembre 1812:
Ma chère amie, tu pourras concevoir par la copie ci-jointe
l'enchaînement des événements qui m'ont forcé à quitter Madrid, la
résistance qu'a éprouvée l'exécution de mes ordres au Nord et au
Midi, la précipitation qu'a mis l'armée de Portugal retirée derrière
le Duero à attaquer l'armée anglaise avant l'arrivée des secours qui
lui étaient annoncés du Nord et du Centre. Masséna arrive; s'il
amène des troupes, si on envoie de l'argent, si les généraux qui ne
veulent pas obéir et qui s'isolent dans leurs provinces sont
rappelés, les affaires se rétabliront bientôt.
Je me porte très bien, je t'embrasse avec mes enfants, je désire que
vous vous portiez aussi bien que moi et vous revoir bientôt, car la
vie se passe.
Si l'empereur ne rappelle pas les généraux du Nord et du Midi, il
n'y a rien de bon à espérer dans un état de choses où il faut un
commandement prompt, absolu, et où l'impunité encourage à la
désobéissance et perpétuera les malheurs jusqu'à la perte totale de
ce pays.
À cette lettre était jointe la copie de la lettre de Joseph à
Berthier, en date du 4 septembre, qui ne se trouve pas aux Mémoires
et que voici. Elle est relative à la bataille de Salamanque.
Valence, le 4 septembre 1812.
J'apprends par une voie indirecte que le conseil des ministres ayant
eu connaissance des résultats de l'action qui a eu lieu le 21
juillet dernier aux environs de Salamanque entre l'armée de Portugal
et l'armée anglaise, avait donné des ordres pour faire passer en
Espagne des renforts et remis à M. le prince d'Essling le
commandement de l'armée de Portugal.
En adressant à V. A. S. mes remerciements de l'empressement qu'elle
et le conseil des ministres ont mis à prendre cette mesure, je crois
devoir lui communiquer directement un sommaire des événements et de
la situation des affaires militaires avant et après cette époque, ma
correspondance avec le ministre de la guerre en contient les détails
en quelque sorte jour par jour, mais dans la crainte qu'elle ne lui
soit pas parvenue, il me paraît utile d'en rassembler ici les
principaux faits.
Le maréchal duc de Raguse ne s'étant pas cru en mesure d'attaquer
les Anglais, après qu'ils eurent passé l'Agueda le 12 juin, se
retira successivement entre la Tormès et le Duero et finalement
passa sur la rive droite de ce fleuve.
L'armée de Portugal resta dans cette position en rappelant à elle
toutes ses divisions.
L'armée anglaise demeura en observation sur la rive gauche du Duero,
et ne fit aucune tentative pour le passer.
Il était aisé de prévoir que le sort de l'Espagne pourrait dépendre
d'une affaire qui paraissait inévitable et qu'il était de la plus
haute importance de mettre le duc de Raguse en état de combattre
avec les plus grandes probabilités de succès.
Je pressai des secours de toutes parts, mais mes ordres ne furent
pas exécutés, le général en chef de l'armée du Midi[32] se refusa
aux dispositions que j'avais prescrites, et ce ne fut qu'après
beaucoup d'hésitations que celui de l'armée du Nord se détermina à
faire partir sa cavalerie et son artillerie que je lui avais ordonné
d'envoyer au duc de Raguse.
[Note 32: Soult.]
Réduit par conséquent à mes propres forces, je pris le parti
d'évacuer toutes les provinces du Centre; je ne laissai de garnisons
qu'à Madrid et à Tolède et je formai un corps de 14,000 hommes avec
lequel je partis de Madrid le 21 pour me porter sur le Duero et
effectuer ma jonction avec l'armée du Portugal.
J'appris en route que M. le maréchal duc de Raguse avait déjà passé
ce fleuve, le 18, à Tordesillas, que l'armée anglaise s'était
repliée sur Salamanque; je continuai à marcher avec la confiance
d'opérer très promptement ma jonction sur la rive gauche du Duero.
Mais au moment où cette jonction allait avoir lieu, je reçus le 25
juillet, à Blasca-Sancho, des lettres de M. le maréchal Marmont et
de M. le général Clausel qui m'annonçaient qu'il y avait eu le 22
une affaire générale; comme ces lettres fixent d'une manière précise
les _événements de cette journée où M. le maréchal duc de Raguse, à
la veille de recevoir des renforts qu'il attendait depuis un mois,
a engagé volontairement une action dont les résultats ont été si
graves_, j'en adresse une copie à Votre A. S.[33]
[Note 33: Marmont s'était empressé de livrer bataille avant
l'arrivée de Joseph, ne voulant pas se trouver sous les
ordres du roi et se croyant assez fort pour battre seul
l'ennemi.]
L'armée du Portugal faisait sa retraite en toute hâte et sans
chercher à s'appuyer des forces que j'avais avec moi, je ne pouvais
plus que me retirer et tout ce qui me restait à faire était de
tenter de ralentir la poursuite de l'ennemi par ma présence en
attirant son attention sur moi.
Je partis donc le même jour, 25, dans l'intention de me replier à
petites journées sur Madrid.
Le 27 je fus rejoint par un aide de camp (M. Fabier) de M. le
maréchal duc de Raguse qui m'apportait des dépêches de lui et du
général Clausel. L'un et l'autre me mandait que la poursuite de
l'ennemi était ralentie et me témoignaient le désir de se réunir à
moi, si je voulais m'approcher d'eux.
Quoique je sentisse tout le danger de ce mouvement, je ne m'y
refusai pas et je me dirigeai sur Ségovie, où je restai quatre jours
pour donner le temps à l'armée du Portugal de se porter sur moi;
mais elle ne changea pas sa première direction, soit que l'ennemi
l'en ait empêchée, soit qu'elle n'ait jamais eu le dessein réel de
s'éloigner du Nord. Elle continua sa retraite sur le Duero qu'elle
passa et se détacha ainsi totalement de moi.
En revenant à Madrid, le 3 août, avec le petit corps de troupes que
je ramenais, j'avais l'espérance d'être joint par dix mille hommes
de l'armée du Midi que, depuis le 9 juillet, j'avais donné l'ordre
au duc de Dalmatie d'envoyer à Tolède. Je me flattais aussi que le
corps du comte d'Erlon, de la même armée, qui était en Estramadure,
aurait fait un mouvement pour se rapprocher du Tage, suivant mes
instructions; avec ces ressources j'aurais pu défendre et couvrir la
capitale contre un détachement que l'armée anglaise eût fait sur
moi, après avoir rejeté l'armée du Portugal sur l'Ebre; mais toutes
ces espérances s'évanouirent à la réception d'une lettre du duc de
Dalmatie qui refusait positivement d'obéir.
D'un autre côté, j'apprenais que _l'armée du Portugal s'éloignait de
plus en plus du Duero et se retirait sur Burgos_; en même temps tous
les rapports annonçaient que lord Wellington se préparait à marcher
sur la capitale; toute la population y était en mouvement.
En effet, l'ennemi ayant passé les montagnes le 8 et le 9, plus de
2000 voitures partaient de Madrid le 10, en se dirigeant vers le
Tage.
Je me portai le même jour de ma personne sur le point où leurs
divisions, après s'être retirées des débouchés des montagnes,
s'étaient repliées et je fis reconnaître l'ennemi qui les suivait;
cette reconnaissance engagea un combat très opiniâtre de cavalerie
et dont les résultats furent à notre avantage. L'ennemi perdit trois
pièces de canon, beaucoup de morts, de blessés et un assez grand
nombre de prisonniers, dont les rapports ne me laissèrent au surplus
aucun doute sur le parti que j'avais à prendre.
Je n'avais avec moi que huit mille hommes de disponibles, le reste
escortait le convoi. Je passai le Tage le 12 août au soir.
Comme j'avais écrit, dès que j'eus la nouvelle de l'affaire du 22
juillet, de Ségovie au duc de Dalmatie d'évacuer l'Andalousie et de
venir me rejoindre avec toute son armée, mon premier dessein avait
été de marcher au devant de cette armée et de me réunir à elle aux
débouchés de la Sierra-Morena, mais des nouvelles lettres que je
reçus de M. le maréchal duc de Dalmatie (à 5 lieues d'Ocana), ne me
laissant rien à espérer du moins pour le moment, je me décidai à me
retirer sur Valence.
En prenant cette résolution j'ai eu en vue deux objets principaux,
l'un de mettre en sûreté l'immense population qui m'a suivi, l'autre
de protéger et de défendre le royaume de Valence, menacé par un
débarquement à Alicante de 13,000 Anglais, Siciliens et Majorcains,
qui, réunis aux forces de Freyre et d'O'Donnel, auraient formé un
corps de 25 à 30,000 hommes, capable d'inquiéter sérieusement
l'armée d'Aragon.
J'ai été assez heureux pour atteindre ce double but, le convoi est
arrivé à Valence et la présence inopinée des troupes que j'amenais
avec moi a forcé l'ennemi à se retirer sous Alicante et peut-être à
s'embarquer.
J'ai trouvé ici des nouvelles de France, dont j'étais privé depuis
trois mois.
L'armée se repose d'une route extrêmement fatigante, je fais filer
sur les derrières tout ce qui a jusqu'ici embarrassé ma marche et je
laisse partir pour la France les familles françaises qui désirent y
rentrer.
S'il arrive des secours de France pour réparer les pertes du 22
juillet et contre-balancer les renforts que l'ennemi reçoit de la
Méditerranée et de l'Océan, si l'on m'envoie 15 à 20 millions en sus
des versements habituels du trésor impérial, si, enfin, instruits
par ce qui vient de se passer, les généraux commandant les divers
corps de l'armée exécutent mes ordres, au lieu de les discuter, ce
qui arrivera lorsque l'empereur leur témoignera son mécontentement
et en aura rappelé quelques-uns, je ne doute pas que les affaires
d'Espagne se rétablissent.
Agréez, etc.
_P. S._ Valence, le 8 septembre 1812. Au moment où je fais partir ce
duplicata, je reçois les papiers publics de Paris jusques au 21
août; je ne puis cacher à V. A. S. ma surprise sur la manière dont
on y rend compte de l'affaire du 22 juillet. Comment M. Fabier, qui
a porté la nouvelle de cette action à Paris et qui m'a accompagné à
Ségovie _où je suis resté quatre jours_, protégeant la retraite de
l'armée du Portugal, a-t-il pu laisser ignorer mon mouvement et le
dévouement personnel que j'ai mis à rester seul en présence de
l'ennemi, tandis que les débris de l'armée du Portugal passaient de
l'autre côté du Duero, ainsi que V. A. S. le voit par les détails
contenus dans cette lettre? _Je ne voulais pas m'appesantir sur
cette mauvaise foi et cette perfidie. La bataille du 22 a été perdue
parce que le maréchal duc de Raguse n'a pas voulu m'attendre, ni
attendre les secours qui lui venaient du Nord; ces secours et ceux
que je lui amenais étaient en mesure de le joindre le lendemain ou
le surlendemain de l'affaire; mais il paraît que, trompé par une
ruse de lord Wellington_ qui a fait tomber entre ses mains une
lettre au général Castanos, dans laquelle il lui mandait que sa
position n'était plus tenable et qu'il était obligé de se retirer,
M. le duc de Raguse a cru marcher à une victoire assurée, et une
soif désordonnée de gloire ne lui a pas permis d'attendre _un chef_.
Une fois encore la reine Julie et ses enfants durent se mettre en route
pour venir rejoindre le roi Joseph à Madrid, mais ce projet dut être
abandonné pour l'instant. Le roi fut obligé de quitter sa capitale pour
chercher à se réunir aux armées de Suchet et de Soult. Tandis que ce
dernier s'obstinait à rester en Andalousie et que Marmont avec l'armée
du Portugal se hâtait de livrer inconsidérément, près de Salamanque, la
bataille des Arapiles, qu'il perdait pour n'avoir pas voulu attendre les
renforts en marche pour le rejoindre, Joseph ralliait Suchet à Valence,
apprenait par le plus singulier des hasards les infâmes accusations du
duc de Dalmatie[34], portait son quartier-général à Valladolid, selon
les instructions de l'empereur, et écrivait de cette ville, le 3 mai
1813, à la reine Julie:
[Note 34: On trouvera un peu plus loin le récit relatif à
l'accusation portée par Soult sur Joseph.]
Ma chère amie, j'ai reçu ta lettre du 8 avril par des courriers qui
portent des lettres de Paris à la date du 16. Je n'ai pas reçu de
lettre des enfants, je me persuade toutefois que vous vous portez
bien toutes les trois. M. de la Forest[35] part pour les eaux, je
pense que tu le verras à Paris, son langage est bon, mais il n'est
pas secondé par quelques chefs qui en tiennent un différent. Les
troubles du Nord de l'Espagne ne peuvent être attribués qu'à
l'erreur dans laquelle on laisse les habitants sur leur sort futur;
l'opinion a causé tout le mal et l'opinion continue à être trompée
et à causer cette résistance nationale qui occupe une grande partie
de nos forces. Du reste, l'opinion générale de toutes les provinces
et de toutes les classes est uniforme: la paix..... qui conserve la
paix avec la France et qui garantit l'intégrité et l'indépendance de
la monarchie.
[Note 35: Ambassadeur de France à Madrid.]
Les opérations ne sont pas encore commencées.
Le roi Joseph obtint enfin au commencement de 1813 le rappel du
maréchal Soult. Il fut informé de cette disposition par une lettre
du duc de Feltre, auquel l'empereur, qui n'écrivait plus directement
à son frère, avait envoyé la dépêche suivante, datée de Paris, 3
janvier:
Monsieur le duc de Feltre, le roi d'Espagne demandant qu'on rappelle
à Paris le duc de Dalmatie, et ce maréchal le demandant aussi, ou au
moins à revenir par congé, envoyez au duc de Dalmatie, par estafette
extraordinaire, un congé pour revenir à Paris; le général Gazan
prendra le commandement de son corps ou le maréchal Jourdan. Il faut
expédier ces ordres par duplicata et triplicata.
Faites connaître au roi, en lui écrivant en chiffres, que, dans les
circonstances actuelles, je pense qu'il doit placer son quartier
général à Valladolid, que le 29me bulletin lui aura fait connaître
la situation des affaires du Nord qui exigent tous nos soins et nos
efforts, qu'il peut bien faire occuper Madrid par une des extrémités
de la ligne, mais que mon intention est que son quartier général
soit à Valladolid; et que je désire qu'il s'applique à profiter de
l'inaction des Anglais pour pacifier la Navarre, la Biscaye et la
province de Santander.
Nous allons placer ici l'affaire relative au duc de Dalmatie.
Le maréchal était l'homme qui avait le plus contribué au mauvais
succès des affaires d'Espagne. Depuis qu'il était en Andalousie, se
trouvant maître des ressources de cette riche province, il ne
voulait pas quitter Séville et refusait d'obéir aux ordres du roi,
lequel avait hâte de concentrer ses forces. Dans le but de pallier
la faute qu'il commettait en n'obéissant pas aux ordres du roi, son
chef militaire, puisque Joseph commandait toutes les armées dans la
Péninsule; dans le but d'échapper aux conséquences de son refus de
joindre ses troupes à celles des autres corps opérant en Espagne, le
duc de Dalmatie imagina le plus singulier moyen. Il osa accuser le
roi Joseph de trahir la France et l'empereur et déclarer qu'il était
de son devoir de ne pas obéir au roi. Il osa envoyer à Napoléon
lui-même une dépêche dans ce sens.
Voici à cet égard une note copiée au journal du général Desprez,
colonel, aide de camp de Joseph en 1812, envoyé au duc de Dalmatie
pour lui porter les ordres du roi, envoyé ensuite à l'empereur, à
Moscou, pour lui remettre les dépêches de Soult, si singulièrement
tombées aux mains de Joseph à Valence, ainsi qu'on va le voir.
Le colonel Desprez avait été envoyé à Séville par le roi, porter
l'ordre au maréchal de partir avec l'armée du Midi pour le joindre.
À peine avais-je quitté l'Andalousie pour revenir près de Joseph,
écrit-il, que le duc de Dalmatie s'était occupé de concilier sa
propre sûreté avec une désobéissance formelle. Le moyen dont il
s'était avisé peut servir à peindre son caractère. Les généraux de
division de son corps furent réunis en conseil secret et là, d'une
voix émue, il avait annoncé qu'il allait leur faire des révélations
aussi pénibles qu'importantes: «J'ai, leur avait-il dit, de fortes
raisons de croire que le roi trahit les intérêts de la France. Je
sais d'une manière positive qu'il entretient des relations avec la
régence espagnole. Son beau-frère, le roi de Suède, lui sert
d'intermédiaire. Celui-ci est devenu l'allié des insurgés et déjà
300 Espagnols destinés à former sa garde se sont embarqués à Cadix.
Sujet de l'empereur et général français, je dois veiller, avant
tout, aux intérêts de mon souverain et à l'honneur de nos armes. Je
puis recevoir des ordres qui les compromettront, alors la
désobéissance deviendrait un devoir. Dans des circonstances aussi
graves, je compte sur votre dévouement à l'empereur et sur votre
confiance dans le chef qu'il vous a donné.» Cette démarche avait été
habilement conçue dans le cas où le maréchal aurait voulu prendre un
parti violent et se trouvait justifiée aux yeux de l'armée.
D'ailleurs, il connaissait trop bien le caractère de Napoléon pour
craindre que jamais cette excessive défiance lui parût un crime
impardonnable. Pour se mettre entièrement à couvert, il avait songé
à prévenir le gouvernement français des inquiétudes qu'il avait
conçues et des précautions que son dévouement lui avait dictées. Les
communications par terre étant interrompues, il fit partir de Malaga
un _aviso_ chargé de ses dépêches. À peine le bâtiment était-il
sorti du port qu'une corvette anglaise lui avait donné la chasse.
Pour échapper à cette poursuite, il était venu se jeter à la côte de
Valence. Le capitaine s'étant présenté au duc d'Albuféra, celui-ci
prit ses dépêches et les porta au roi; elles furent ouvertes
sur-le-champ et on y trouva une longue lettre au ministre de la
guerre, où Soult dénonçait formellement celui dont il se disait
l'ami le plus dévoué. Je vis cette lettre et il est impossible de
concevoir que l'hypocrisie aille plus loin. Après une longue
énumération de faits, le maréchal faisait une vive peinture de la
douleur qu'il avait éprouvée. Il aurait voulu se dissimuler la
vérité, épargner à l'empereur des révélations pénibles, mais le
devoir avait parlé plus haut que toute autre considération.
Cette perfidie consterna Joseph. La haute opinion que le maréchal
semblait avoir conçue de son esprit, les protestations de tendresse
qu'il en recevait, avaient séduit un homme que l'amour-propre
rendait excessivement crédule, mais de ce moment toute illusion fut
détruite.
Cette note, copiée sur le journal du général Desprez, fut
communiquée à M. de Presle, le jour même où l'aide de camp du roi
Joseph, devenu un des généraux les plus distingués de l'armée
française, partit, en 1830, pour l'expédition d'Alger.
L'empereur ne témoigna aucun mécontentement au duc de Dalmatie, ne
répondit pas à son frère relativement à cette grosse affaire et se
borna à autoriser le retour en France du maréchal Soult, comme on
l'a vu, par sa lettre du 3 janvier 1813, au duc de Feltre. Puis, dès
qu'il connut le résultat de la bataille de Vittoria (24 juin 1813),
la retraite des armées d'Espagne sur les Pyrénées, l'empereur envoya
le même duc de Dalmatie prendre le commandement de ses armées
d'Espagne, commandement que Joseph se hâta de lui remettre.
Ainsi, le malheureux roi d'Espagne, comme l'avait été deux années
auparavant le roi de Hollande, n'était en quelque sorte qu'un
souverain nominatif, sans cesse désavoué par l'empereur, désobéi par
les généraux mis sous ses ordres, et dont les provinces étaient
dévastées, pillées par plusieurs de ces mêmes généraux. Napoléon lui
promettait des subsides et trouvait toujours moyen d'éluder une
partie de ce qu'il s'était engagé à lui fournir; ne répondait ni à
ses lettres, ni à ses justes réclamations; ne le défendait même pas
des injurieuses et sottes accusations que portait contre lui un de
ses propres maréchaux! Bien plus, il semblait admettre que ces
accusations pouvaient être fondées, car il plaçait ce même maréchal
à la tête de ses troupes.
En arrivant à Saint-Jean de Luz, le 1er juillet 1813, Joseph écrivit
à la reine:
Ma chère amie, M. Melito, que j'ai chargé d'une lettre pour
l'Empereur, te fera connaître exactement ma position; je ne pense
pas que les affaires d'Espagne puissent se rétablir autrement que
par la paix générale, je suis resté ici parce que la frontière est
menacée, mais dès que cette première frayeur sera dissipée et que la
défensive sera bien assurée, ma présence étant inutile, je désire me
retirer soit à Mortefontaine, soit dans le Midi; je suppose que l'on
formera ici deux armées, qui devront avoir deux chefs différents, je
ne crois pas que j'aie ici rien à faire, dès que la première
impression sera passée, et que l'empereur aura pris ses mesures. Je
ne dois pas te cacher non plus qu'aujourd'hui même je me sens
incapable de monter à cheval par mes anciennes douleurs qui m'ont
pris cette nuit, soit à la suite des longues pluies que nous avons
essuyées, soit à cause du changement de climat et je n'hésite pas à
te dire que sous tous les rapports je dois désirer de me retirer.
D'un autre côté je suis ici avec une maison qui me coûte encore
trois cent mille francs par mois et je n'ai pas un sol pour la
payer. Elle vit, depuis la funeste journée du 21, sur le peu
d'argent que chacun de mes officiers ou de mes domestiques avait
dans sa poche, et pour te donner une plus parfaite idée de ma
position, je t'envoie la lettre que je reçois à l'instant même[36].
[Note 36: Lettre d'un de ses serviteurs dévoués qui lui
demandait un peu d'argent pour subvenir à ses besoins.]
En me retirant à Mortefontaine, je pourrai y vivre avec mon
traitement de France que l'on t'a continué, et si l'empereur veut
faire mettre à ma disposition une somme de quelques centaines de
mille francs, je pourrai renvoyer tout mon monde avec une légère
gratification.
Si l'empereur n'y pense pas, je compte sur Nicolas Clary. En
ajoutant aux cent mille francs que je t'ai prié de lui dire de
verser à M. James, encore quatre cent mille francs, je pourrai
m'acquitter autant que les circonstances le permettent; je suppose
que je serai rendu à Mortefontaine avant la fin du mois. La garde,
les troupes espagnoles, les militaires des deux nations qui me
suivent pourront être habilement employés par l'empereur, et je ne
doute pas qu'ils ne servent bien; il me reste le souci de quelques
employés français, mais le nombre en est très restreint. Les
réfugiés espagnols sont en plus grand nombre, mais j'ai écrit à
l'empereur et fait écrire au ministère et je ne doute pas que l'on
n'adopte, en leur faveur, les mêmes mesures qui furent prises dans
d'autres temps pour les Bataves, les Belges et les Cisalpins. J'ai
perdu quelques-uns des diamants qui restaient, mais j'en ai aussi
conservé assez pour couvrir Nicolas des avances qu'il serait dans le
cas de me faire encore. Au reste j'espère que je n'aurai pas besoin
de recourir à lui pour peu que l'empereur connaisse ma position. Le
traitement de prince français sera bien suffisant pour la vie que je
dois mener après tant de traverses.
Je diminuerai la quotité des pensions que je faisais et les
répartirai sur les plus malheureux des hommes respectables que j'ai
aujourd'hui le malheur de voir partir à pied pour Toulouse, Cahors,
Tarbes, sans pouvoir leur donner un sou. Je suis resté avec un
napoléon dans ma poche après le massacre de Thibaut[37], je n'ai pu
faire vendre à Bayonne de l'argenterie qui y avait été transportée
avec des effets usuels, successivement de Madrid pour le palais de
Valladolid et de Valladolid pour celui de Vittoria, d'où M. Thibaut,
qui était extrêmement soigneux, économe pour mon service, les avait
fait transporter. Tout cela se dirigera sur Paris, il y aura de
l'argenterie pour cinquante mille écus que M. James peut faire
vendre. J'ai fait voeu d'employer cette somme ainsi que toutes
celles qui proviendront du peu que j'ai emporté d'Espagne, en faveur
des malheureux patients espagnols qui me suivent ou qui m'ont
précédé en France.
[Note 37: Trésorier du roi, tué dans la retraite de
Vittoria.]
J'espère que tu ne désapprouveras rien de tout cela.
Après tant d'orages, ma chère amie, l'idée du calme me donne quelque
soulagement et je ne pense pas sans plaisir que je pourrai m'occuper
de mes enfants pendant le peu de temps qui me reste à les voir avant
leur établissement.
L'empereur me trouvera toujours s'il a besoin de moi et, dans tous
les cas, s'il est vrai qu'il ne lui reste plus rien de fraternel
dans l'âme pour moi, je le forcerai à ne pas rougir d'un frère qui
se sera montré impassible dans la bonne comme dans la mauvaise
fortune.
Il me reste à désirer que tu ne te laisses pas affecter par tout
ceci, que tu ramènes des eaux une meilleure santé et que tu croyes
bien, quelque chose que tu m'aies dite souvent, que je n'ai d'autre
ambition que de remplir ce que je crois mes devoirs; cela fait, je
préfère et j'ai toujours véritablement préféré la vie privée aux
grandeurs et aux agitations publiques, le présent et l'avenir te
prouveront ceci.
Melito est parti avec le peu d'argent qu'il avait dans ses poches;
je te prie de lui faire remettre 8000 francs, afin qu'il puisse
faire convenablement sa route et revenir m'apporter la réponse de
l'empereur le plus tôt possible. Si tu te crois en mesure de lui
écrire pour la lui recommander, tu me feras plaisir. C'est le seul
homme des anciens amis qui me soit resté attaché jusqu'à la fin. Je
voudrais que l'empereur trouvât bon qu'il continuât de porter le
titre de comte de Melito que je lui donnai à Naples, où tu te
rappelles qu'il servait bien comme ministre de l'intérieur.
Adieu, etc.