Madrid, le 9 septembre 1810.
Ma chère amie, j'ai reçu ta lettre du 20, j'attends toujours le
résultat de tout ce que je t'ai écrit, ainsi qu'à l'empereur, depuis
le départ d'Almenara. D'une manière ou d'une autre ces choses
doivent être changées, elles ne peuvent pas rester longtemps dans
l'état où elles se trouvent, je fais ici une triste figure et j'en
mériterais la honte si je permettais qu'elles se prolongent plus
longtemps qu'il ne faut pour connaître la volonté de l'empereur.
1º Roi d'Espagne, je ne puis l'être que tel que la constitution du
pays m'a proclamé.
2º Retiré de toutes affaires publiques en France ou dans un autre
pays, il me convient de connaître même sur cet article la volonté de
l'empereur.
3º Retourner en France conservant quelque prérogative publique, il
faut que je sache quels sont mes devoirs et mes droits avant de
prendre un parti; je ne veux me décider qu'en pleine connaissance de
tout cela, je n'ai ni crainte, ni ambition, ni ressentiment, je sais
que la politique fait tout, ainsi je pardonne tout; mais si en
m'enlevant le trône d'Espagne, on m'offre un état politique en
France, je veux le connaître.
4º Je ne veux aucun trône étranger. Je me réserve à me déterminer
pour une retraite absolue si ce qu'on me propose en France ne me
paraît pas convenable; ce à quoi je suis bien déterminé aujourd'hui;
c'est: 1º de ne pas rester ici sur le pied où je suis, 2º de ne pas
accepter un trône étranger, 3º de rendre mon existence en France
compatible avec mon honneur et la volonté de l'empereur et l'intérêt
de la nation, si mon existence semi-politique peut encore lui être
utile, sans cependant vouloir jamais me mêler d'administration
d'aucun genre et vouloir jamais paraître à la cour. Si ce qu'on me
propose ne me convient pas, retraite obscure et absolue; mais les
demi-jours, les fausses positions ne sont pas dignes ni de mon nom
ni de mon âme, ni supportables avec mon esprit.
Je t'embrasse avec mes enfants et t'engage à être aussi contente que
je le suis moi, au milieu des contrariétés qui m'assiègent, et
j'éprouve bien aujourd'hui que ce lait nourricier d'une bonne et
vraie philosophie n'est pas aussi stérile qu'on veut bien le dire,
car, content de moi, je le suis de tout, et regarde en pitié
_toutes_ les passions étrangères qui s'agitent, sans me blesser,
autour de moi.