Madrid, le 1er septembre 1810.
Ma chère amie, je reçois tes trois premières de Paris, tu auras reçu
M. d'Almenara, j'ignore le résultat de sa commission, j'écris de
nouveau la lettre ci-jointe à l'empereur, que tu remettras ou que tu
ne remettras pas selon la position où se trouveront mes affaires,
lorsque cette lettre arrivera dans tes mains.
Il est de fait que si l'empereur continue à me traiter comme il fait
aujourd'hui, c'est qu'il ne veut pas que je reste au trône
d'Espagne. Il me connaît assez pour savoir que je ne serai jamais
que ce que je paraîtrai être, que roi d'Espagne, mes devoirs
principaux sont ceux d'un roi d'Espagne, avant tout. Je suis homme
et je mourrai comme j'ai vécu, ainsi, s'il m'impose des conditions
que je ne peux pas admettre, c'est qu'il ne veut pas que je reste
ici; dans ce cas, il faut se retirer le plus tôt, c'est le mieux,
parce que je puis le faire sans être brouillé avec lui et que devant
me retirer il faut le faire de bonne grâce et obtenir la paix
intérieure puisque je ne peux pas déployer les qualités que la
nature a mises en moi et qui suffiraient pour faire le bien de cette
grande nation. Mais, à l'impossible nul n'est tenu et il est de fait
qu'aujourd'hui je ne puis rien ici sans la volonté et la confiance
entière et absolue de l'empereur; je n'entre pas dans les détails de
ma retraite des affaires, tout sera bien dès que l'honneur m'en fera
un devoir et que l'empereur trouvera bon que je me retire dans telle
province qu'il voudra choisir. En Bourgogne et dans ce cas, j'ai en
vue la terre de Morjan, près Autun; je puis la louer ou l'acquérir,
si les affaires prenaient cette tournure définitive, je ne voudrais
pas aller à Paris, il ne me faudrait pas beaucoup d'argent, je
voudrais une retraite absolue.
Si l'empereur me voulait au delà des mers, en Corse, par exemple,
cela ne pourrait être qu'autant que je conserverai une espèce de
cour, une existence telle que je puisse me suffire à moi-même dans
ce pays, ayant les moyens d'y faire beaucoup de bien, sans me mêler
d'aucunes affaires du gouvernement; aussi, dans ce cas, il me
faudrait un état bien au-dessus de celui de mon père, et même
au-dessus de celui que j'avais au Luxembourg; j'approuverai tout ce
que tu feras. Quant à mon état actuel, je suis disposé à tout pour
en sortir; mon âme se trouve dégradée et je préfère la mort à cet
état.
À cette lettre, qui n'est pas aux mémoires de Joseph, se trouvait
jointe la lettre du roi d'Espagne à l'empereur en date du 31 août
1810 (_Mémoires de Joseph._ Vol. VII, p. 325).